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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/02

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II

J’ai cru devoir m’arrêter sur les cas bien connus de cécité des couleurs, parce que ces cas nous démontrent, avec une évidence complète, combien il est nécessaire de contrôler les données de notre conscience individuelle par les données de la conscience générale de l’humanité contemporaine dans ses diverses couches. Sans cela, un homme privé de la faculté de percevoir la couleur rouge, pourrait parfaitement s’imaginer qu’en général le rouge n’existe pas dans la nature, et qu’il n’est qu’une chimère ou un mythe des poètes, qui vont parlant tantôt de la couleur rouge écarlate du sang, tantôt de la rougeur de honte qui monte au visage, et d’autres cas analogues où le rouge doit apparaître, et où lui, personnellement, ne peut remarquer aucune couleur spéciale, malgré toute l’attention avec laquelle il regarde.

S’il est nécessaire de comparer les données de notre conscience individuelle avec les faits de la conscience de nos semblables pour prévenir les erreurs de nos sens, qui peuvent dépendre et des défauts tout physiques de la conformation des organes, et de la présence de certaines matières chimiques dans le sang, — la même prudence s’impose encore plus à l’égard des phénomènes et des actes tout psychiques, comme le sont les diverses idées, conclusions, et croyances des hommes. Le monde psychique de l’homme est si complexe, qu’un seul et même phénomène peut donner lieu à des opinions diamétralement opposées. Tout dépend du point de vue, lequel, à son tour, est déterminé par une variété infinie de conditions et d’influences, tantôt conscientes et volontaires, tantôt inconscientes et involontaires. Mes opinions sur tel ou tel sujet peuvent être le résultat nécessaire de mon éducation, des habitudes que j’ai contractées pendant ma vie ; et même elles peuvent être déterminées par les prédispositions et les qualités que j’ai reçues par transmission héréditaire de mes aïeux les plus éloignés. Et peut-être aussi, ces opinions, les ai-je choisies volontairement, sous l’influence de la vanité, de l’orgueil, etc., comme il arrive bien souvent pour les hommes même les plus estimés, lorsqu’ils se posent en défenseurs d’idées paradoxales, irréalisables même, rien que pour se donner une teinte d’originalité, et aussi pour se faire remarquer par la contradiction.

Chaque fois que je pense aux différences individuelles qui séparent les hommes, je me rappelle la mort d’Emmanuel Kant. En apprenant la fin du grand penseur qui vécut et mourut solitaire dans sa retraite de Königsberg, le monde savant, le monde intellectuel virent dans cet événement une perte douloureuse pour la philosophie ; les élèves de Kant, une catastrophe personnelle, car ils perdaient un maître d’une valeur si exceptionnelle, qu’il était impossible de le remplacer ; ses adversaires même étaient déconcertés et attristés par cette mort, car ils se voyaient privés par elle de ce qui faisait l’occupation principale de leur vie, c’est-à-dire de leur controverse avec le grand philosophe.

Mais personne ne fut plus consterné par la mort d’Emmanuel Kant, que deux vieilles dames — qui ne le connaissaient ni par ses œuvres, ni personnellement, mais qui, habitant au coin de la rue où il faisait sa promenade quotidienne, avaient pris l’habitude de régler leur vieille montre d’après le passage de Kant, car sa ponctualité était bien connue de tout le monde : il ne retardait jamais, et, pendant de nombreuses années, il apparut chaque jour, à la même heure, à la même minute précise, sur un point déterminé de sa promenade habituelle. Les deux vieilles dames avaient donc, comme beaucoup d’autres habitants de la rue, connue depuis sous le nom de « Philosophengang », accoutumé de régler leurs aiguilles d’après les allées et venues de Kant, et sa disparition d’ici-bas désespérait les deux dames, qui ne savaient où trouver un moyen aussi facile pour vérifier leur vieille montre réfractaire, laquelle, justement, n’avait pas sa pareille pour avancer ou pour retarder d’une manière absolument invraisemblable.

Ainsi donc, le plus grand philosophe allemand, Emmanuel Kant, n’avait, suivant le point de vue individuel des deux vieilles dames, d’autre mérite que de se montrer strictement ponctuel dans tous ses actes, et c’est à ce point de vue restreint que sa mort les touchait et leur apparaissait un événement douloureux, regrettable.

Et il en est de même partout et pour tout le monde. Notre vie psychique est si compliquée, si diverse, que chaque phénomène, chaque fait, chaque homme n’offre à chacun de nous ni le même intérêt, ni la même valeur. Le grand Kant — qui a fait époque dans la science de la pensée humaine, dans la philosophie — ne se doutait naturellement pas qu’il présentât un intérêt vital pour des êtres humains, possesseurs malheureux d’une montre détraquée, et, cependant, les deux vieilles dames l’ont pleuré, à leur point de vue personnel, aussi sincèrement que le monde savant intellectuel.

Cette façon originale et exclusive d’apprécier les mérites du grand Kant à un point de vue personnel amènera le sourire sur nos lèvres ; mais si l’une de ces vieilles avait prétendu se poser en critique scientifique et littéraire du rôle de Kant, et voulu démontrer que la précision, l’exactitude, la ponctualité de Kant formait justement le noyau de toute sa philosophie, nous n’aurions plus envie de sourire…