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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/03

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III

C’est cependant de cette manière, c’est-à-dire sous un point de vue exclusif et personnel, que l’éminent écrivain, le comte Léon Tolstoï, prétend considérer la doctrine de Jésus-Christ, et en le lisant, on perd toute envie de sourire.

Dans son dernier livre : Le Salut est en vous, il tâche de démontrer que l’essence, le principe fondamental du christianisme consiste en la « non-résistance au mal par la violence », et il déduit de ce principe l’obligation pour chaque chrétien de ne pas obéir à qui que ce soit en dehors de sa propre conscience, et par conséquent il nie la nécessité de tout culte, de tout gouvernement, il dit qu’un chrétien ne peut pas payer les impôts, prêter serment, servir dans l’armée, occuper des fonctions de police, participer à la justice ; et tout cela parce que le Christ a prononcé dans le Sermon sur la montagne, les paroles suivantes :

« Et moi je vous dis de ne pas résister à celui qui vous fait du mal ; mais si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi l’autre joue…, etc. » (Saint Mathieu, v. 39-42.)

Et il laisse de côté toutes les autres parties de ce sermon ; et, cependant, dans ce même sermon, Jésus-Christ a dit (Saint Mathieu, v. 29-30) :

« Si ton œil droit te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi… et si ta main droite te fait tomber dans le péché, coupe-la et jette-la loin de toi ; car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse que si tout ton corps était jeté dans la géhenne. »

D’après ces paroles de Jésus-Christ, il est bien évident que notre résistance au mal ne doit s’arrêter devant rien, pas même devant le sacrifice de ce que nous avons de plus cher, de ce qui nous touche de plus près. Dans les paroles que nous venons de citer, Jésus-Christ parle du péché, c’est-à-dire du mal proprement dit, tandis que les paroles citées par le comte Tolstoï ont en vue non pas le mal, non pas le péché, mais plutôt les offenses personnelles, les querelles de famille, pour ainsi dire.

« Si quelqu’un te frappe à la joue droite, présente-lui aussi l’autre joue… ; mais si ton œil droit te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi, car il vaut mieux pour toi qu’un de tes membres périsse que si tout ton corps était jeté dans la géhenne. »

Ce sont là des paroles du même Sermon sur la montagne ; et il n’y a pas de doute possible que Jésus-Christ prescrivait ici aux hommes de résister de toutes leurs forces au mal, au péché, et d’accomplir, dans leur lutte avec le mal, tous les sacrifices possibles, même les plus violents ; et au contraire, en ce qui touche les relations personnelles des hommes entre eux, il prescrivait de pardonner les offenses, les injustices qu’on a souffertes de ses semblables.

« Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère sans cause sera puni par le jugement ; et celui qui dira à son frère « raca » sera puni par le conseil, et celui qui lui dira « fou » sera puni par la géhenne du feu… Si donc tu apportes ton offrande à l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’autel, et va-t’en premièrement te réconcilier avec ton frère… », est-il dit dans le même Sermon sur la montagne.

Et il apparaît clairement de toutes ces paroles que Jésus-Christ s’efforçait de faire comprendre à ses disciples la nécessité de se pardonner mutuellement les offenses, les injustices personnelles, mais toujours sous la condition essentielle que toutes ces offenses, toutes ces injustices n’excitent pas au mal, au péché, car dans ce cas, le Christ nous prescrit de réagir, même avec une violence extrême, c’est-à-dire « d’arracher l’œil et de couper la main qui nous font tomber dans le péché ».

On ne saurait bien juger de la grandeur de Tolstoï, comme romancier, si on prend quelque scène isolée d’un de ses romans, et encore moins juger de la valeur d’une théorie philosophique d’après quelques propositions isolées ; mais cette idée de juger un romancier, ou même un philosophe, d’après un fragment de ses œuvres, est moins absurde que l’idée de trouver toute la signification du christianisme dans les paroles du Christ qui ont été reproduites par saint Mathieu dans six versets du Sermon sur la montagne, lequel occupe trois chapitres, dont le premier contient, à lui seul, quarante-huit versets. Je dis : « moins absurde », parce qu’un roman n’est que la description d’un cas particulier de la vie humaine pendant une certaine époque et dans des conditions sociales déterminées ; par conséquent, une scène unique peut déjà nous donner quelque idée de la manière dont l’auteur entend nous représenter les types différents de ses héros, et, par suite, de son style et de sa valeur littéraire. De même, les propositions isolées de quelque théorie philosophique peuvent nous donner une faible idée de cette théorie, tout système philosophique n’étant qu’un essai de réduire tous les différents phénomènes de la vie à un principe unique, lequel, en les expliquant, puisse leur imposer, en même temps, une unité plus ou moins grande.

Mais vouloir expliquer le christianisme par quelques paroles isolées prises dans le Sermon sur la montagne, c’est là une entreprise aussi impossible que de vouloir connaître toutes les pensées, tous les désirs, toutes les émotions et tous les sentiments d’un homme d’après une simple remarque qu’il aura faite à son fils dans l’emportement de la colère. La doctrine de Jésus-Christ a en vue toutes les conditions variables de la vie humaine, et non seulement à un moment donné, mais à toujours ; elle a en vue non seulement les générations présentes, mais toutes les générations d’hommes passées et disparues, toutes les générations à venir après nous, et les enfants de nos enfants…