L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/05

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 24-32).
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V

Au commencement de ce livre j’ai dit que chaque donnée de notre conscience doit être contrôlée par les données analogues de la conscience de nos semblables, que cette nécessité s’applique non seulement aux données de nos sens, mais encore et surtout aux données beaucoup plus compliquées de notre vie psychique ; et quoique le comte Tolstoï ait une grande tendance à ériger en maximes générales les données toutes personnelles de sa propre conscience, il sent néanmoins quelquefois le besoin de s’appuyer sur les témoignages qu’il a pu recueillir dans les données de la conscience d’autres personnes, et il cite les différentes sectes religieuses, en Russie et ailleurs, qui se refusent à payer les impôts, à prêter serment et à s’acquitter du service militaire obligatoire. En même temps, le comte Tolstoï remarque que, dans les derniers temps, des refus pareils ont été opposés maintes fois par des personnes appartenant aux classes instruites, tandis qu’auparavant il ne s’en rencontrait que parmi les classes inférieures, parmi les paysans, les artisans et les petits bourgeois ; et il voit dans ce fait une preuve que les idées du christianisme ont gagné du terrain. Il ne s’explique pas comment il se fait que les vérités sublimes du christianisme aient été, de cette manière, plus vite comprises des gens ignorants, grossiers et imbus de superstitions, que des gens intelligents et instruits.

À son point de vue, suivant lequel la doctrine de Jésus-Christ est absolument antisociale et incompatible avec le service militaire, gouvernemental, etc., un pareil fait devait apparaître étrange, illogique, et comme tel, il méritait de sa part une explication. À notre point de vue à nous, ce phénomène ne présente rien d’extraordinaire, car les personnes qui sont moins instruites, moins habituées à un travail cérébral, ne peuvent jamais saisir tout l’ensemble d’une théorie ou d’une doctrine nouvelles, et elles ont une tendance prononcée à percevoir seulement tel ou tel détail et à lui attribuer une importance vitale.

C’est ainsi que des gens du peuple, sachant à peine lire, n’ont vu dans les Évangiles que la défense d’accomplir le service militaire obligatoire, de prêter serment, d’obéir à l’État, etc. À quel degré cette tendance prédomine dans les masses populaires, privées même de l’instruction la plus succincte des écoles primaires, un fait, entre autres le démontre : la rapidité avec laquelle s’est propagée la doctrine d’un individu, qui se disait prophète et qui prêchait que le règne de Dieu était proche et que les paysans n’avaient pas besoin de labourer la terre et de semer, car dans les saints Évangiles il est dit :

« Regardez les oiseaux de l’air ; ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n’amassent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous pas beaucoup plus excellents qu’eux ? »

Cette doctrine accomplit en peu de temps un tel progrès, que presque tous les habitants d’un village assez nombreux avaient cessé complètement de travailler et dépensaient tout leur argent en friandises et en fêtes sans fin ; et cela pendant les mois d’été, alors qu’il eût fallu faucher l’herbe, sécher le foin, moissonner le blé et le froment, etc., etc. Le gouvernement fut obligé d’envoyer faire une enquête sur place, et l’on constata que toute la foule des paysans et paysannes ne faisaient que chanter, danser et dépenser leurs économies, gagnées avec tant de peines pendant les années précédentes. Tous les travaux les plus nécessaires avaient été délaissés, car les paysans croyaient fermement que Jésus-Christ avait défendu aux vrais chrétiens de semer et de labourer la terre, et que c’était leur Père céleste, le bon Dieu lui-même, qui allait les nourrir, les vêtir et subvenir à tous leurs besoins comme il le fait pour les oiseaux et les lys des champs.

Les personnages officiels ne savaient que penser de cet étrange état de choses, mais le professeur de psychiatrie (M. Sikorsky, si je me rappelle bien) découvrit que le soi-disant prophète était en proie à une affection mentale et que parmi ses disciples, les habitants du village, régnait une épidémie de maladie psychique.

Ce fait s’est produit dans le gouvernement de Kiew, en Russie, il y a quelques années.

En analysant les doctrines des différentes sectes religieuses, des différentes hérésies, on peut se convaincre que leur développement, ainsi que leur formation primitive, vient toujours de ce que les hommes concentrent toute leur attention sur quelques points séparés, sur quelques détails et, en exagérant leur importance, s’écartent de l’orthodoxie.

On sait de même que toutes les sectes religieuses, toutes les hérésies se propagent pour la plupart parmi les classes inférieures des peuples, c’est-à-dire parmi les hommes qui reçoivent une instruction rudimentaire, et ce fait ne présente rien de surprenant, car on a pu démontrer, par des expériences psycho-physiologiques, que le volume de la conscience humaine s’agrandit chez les gens habitués au travail cérébral et au contraire apparaît de plus en plus limité quand on étudie des sujets qui sont plus habitués au travail musculaire.

Cela posé, on peut aisément comprendre qu’une conscience humaine limitée soit fatalement vouée à la perception d’un nombre restreint de faits ou d’idées, et qu’ayant concentré son attention sur quelque point particulier du christianisme, elle s’en imprègne toute, et ne puisse plus rien apercevoir en dehors de ce point particulier, et devienne nécessairement partiale et exclusive.

Chacun peut reconnaître par lui-même que notre conscience est plus ou moins limitée, en considérant à quel point nous devenons insensibles au bruit, aux paroles, à toutes les impressions en général, pendant que notre conscience est toute remplie de quelques idées qui nous absorbent. Ainsi, par exemple, en pensant à quelque chose, en lisant un livre, nous n’entendons pas les questions qui nous sont adressées, ni le bruit qui nous entoure.

Plus un homme est habitué au travail cérébral, plus il se développe chez lui ce que Lazarus appelle la condensation de la pensée[1], et plus il devient capable d’apercevoir simultanément un plus grand nombre de sensations, de notions ou d’idées. C’est ainsi que les petits enfants ont une conscience si peu développée, si étroite, qu’ils ne peuvent apercevoir simultanément même deux objets ; par conséquent ils sont incapables d’en faire la comparaison, et quand on leur montre deux joujoux, deux bonbons, ils ne savent jamais auquel donner la préférence et ils nous disent, que « tous les deux sont meilleurs ».

Au contraire les adultes peuvent apercevoir simultanément dans le champ de leur conscience cinq, six et même sept représentations simples ou sensations séparées (Hamilton[2], Wund[3], Dietze[4], etc.) et jusqu’à treize, dix-huit, trente-six et même quarante-cinq sensations groupées.

Cette variation du volume de notre conscience, suivant l’âge, le développement individuel et plusieurs autres conditions, apparaît ainsi tellement considérable, que la nécessité s’impose encore plus impérieusement de contrôler, de vérifier les données de notre conscience particulière par les données de la conscience générale de l’humanité, et, en même temps, de ne pas accepter, sans une critique sérieuse et approfondie, les livres que remplit uniquement la négation de tout ce que l’humanité, par ses représentants les plus grands et les plus remarquables, avait pensé, observé et développé pendant une longue série de siècles.

Il ne faut pas oublier que la conscience la mieux organisée, la plus largement développée ne présente pas quelque chose de fini ; — au contraire, la conscience individuelle, comme la conscience générale de l’humanité, se développe et s’accroît sans cesse ; et même les consciences les plus fortes, les plus vastes, peuvent se trouver entièrement envahies, subjuguées par un courant d’idées qui les rendent alors inaccessibles à toutes les idées d’un ordre opposé.

Ainsi, par exemple, la découverte par Newton de la loi de la gravitation fut si considérable, qu’elle avait complètement subjugué la conscience des savants, surtout après les éclatants succès obtenus en mathématiques grâce à l’application de cette théorie newtonienne.

Pendant de longues années, on s’efforçait toujours d’expliquer, tant bien que mal, tous les phénomènes de l’univers par la seule loi de la gravitation ; et c’est seulement dans ces derniers temps qu’on a commencé à se rendre compte que beaucoup de ces phénomènes ne pouvaient pas être expliqués par la gravitation, comme, par exemple, le monde des météorites, les mouvements propres des molécules et des atomes, etc. En un mot, la découverte de Newton en a imposé à la conscience du monde savant, comme le pauvre fou à la conscience des paysans auxquels il citait les paroles de l’Évangile, « qu’il ne faut ni semer ni labourer la terre » ; — dans l’un et dans l’autre cas, l’idée reçue a été trop forte pour les consciences qui la recevaient et les a complètement subjuguées.

  1. M. Lazarus. Geisl und Sprache, 1878.
  2. W. Hamilton. Lectures on Metaphysics ect. 1882.
  3. Wundt. Ueber die Methoden der Messung des Bewusstseinsumfanges. Philosophische Studien, 1890, t. VI.
  4. Philosophische Studien. 1884, t. II.