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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/06

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 33-45).
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VI

Le dernier livre du comte Tolstoï : Le Salut est en vous, nous offre justement un courant d’idées très personnelles et diamétralement opposées aux idées dans lesquelles a grandi et s’est développée l’humanité de nos jours : comme tel il doit être accueilli par une critique sérieuse et autant que possible objective.

Les données de la conscience générale d’une communauté, ou d’un peuple quelconque, ou de l’humanité entière, peuvent se trouver contrariées par des idées de deux sortes, nées dans le champ d’une conscience individuelle.

D’une part, ces idées nouvelles représentent des découvertes, des vérités positives qui se trouvent en contradiction avec les vieilles idées, les vieilles croyances du monde, et alors les vérités nouvelles sont accueillies par une animosité plus ou moins vive, elles sont persécutées avec un infatigable acharnement, une cruauté inconsciente, car la conscience générale, ne voulant pas se plier au pénible travail de la révision de toutes ses vieilles croyances et opinions, de toutes ses données habituelles, s’efforce d’étouffer la nouvelle vérité, la nouvelle idée, qui se met en opposition avec elle et qui exige la reconstruction du monde psychique. C’est à cause de cela que les grands génies de l’humanité ne rencontrent, pour la plupart, que des persécutions et des dangers pendant leur vie ; ils ne commencent à être fêtés et admirés qu’après leur mort, et l’histoire nous en cite des exemples autant dans le monde païen que dans le monde chrétien (Socrate, Galilée, etc.).

D’autre part, apparaissent des idées opposées à la conscience générale d’une communauté quelconque, mais ces idées nouvelles, nées dans une conscience individuelle, n’ont rien de positif, et toute leur nouveauté, toute leur opposition consiste à réfuter, à nier certaines données de la conscience, qui ont été admises pour vraies depuis longtemps. Ces négations-là produisent toujours sur les hommes l’impression d’une hardiesse extraordinaire, d’une excessive liberté de pensée et de conscience, car en niant ce qui a été reconnu, accepté et honoré par tout le monde, elles exposent ceux qui les proclament et les défendent à des dangers non moins sérieux que les idées nouvelles positives ; en même temps elles tendent à affranchir la conscience humaine de ce qui l’a par trop surchargée ou asservie. Oui, à proprement parler, elles sont libératrices, les idées de négation, libératrices et salutaires, car elles interrompent l’inertie mentale des hommes ; comme il est beaucoup plus aisé de nier une chose bien connue de notre conscience, que de découvrir une nouvelle vérité, une nouvelle idée positive, les idées de négation ont été appelées à jouer un rôle important dans la marche du progrès humain par la simple raison qu’elles apparaissaient en plus grand nombre que les vérités positives.

Les opinions libérales sont justement faites de ces idées hardies et le vrai libéralisme est toujours très dangereux pour celui qui le proclame ; car il comporte des négations si neuves, si inattendues que la majorité d’une communauté, d’un peuple ou même de l’humanité entière, ne peut saisir le côté vrai et salutaire de la négation, et la considère comme trop subversive, trop révolutionnaire, et par conséquent trop nuisible et dangereuse ; et c’est ainsi que tout le monde se sent prêt à persécuter, à supprimer, à écraser le négateur.

Mais les hommes admirent la hardiesse et le courage chez leurs semblables, et en même temps les opprimés et les persécutés leur inspirent de la pitié : à la faveur de ces deux sentiments, les idées libérales gagnent du terrain de plus en plus, recrutent des adhérents ; et à mesure que le temps passe, les idées si hardies et si libérales d’autrefois deviennent des idées à la mode, banales même ; et le vrai libéralisme, dangereux pour qui proclamait une négation tout à fait nouvelle, se propage, se vulgarise, tombe à un libéralisme de rue, à un libéralisme à bon marché. Au cours de cette évolution, il arrive même un moment où il faut plus de hardiesse, plus de courage moral pour s’ériger en défenseur de ces vieilles idées, de ces vieilles institutions, de ces vieilles croyances battues en brèche par les idées de négation, par les soi-disant idées libérales devenues par trop à la mode.

Et justement l’Europe traverse aujourd’hui une période pareille, où les idées pour lesquelles on a brûlé Savonarole, Huss, persécuté nombre de libres penseurs, exilé Voltaire, etc., sont tellement à la mode, tellement répandues qu’au lieu des dangers et des persécutions d’antan, elles procurent maintenant à ceux qui les professent une popularité plus ou moins grande, avec des acclamations, des triomphes, des places de députés plus ou moins lucratives, et ainsi de suite. En un mot le libéralisme qui se révolte et nie toutes les institutions de l’Église ou de l’État, est devenu tellement à la mode, qu’au lieu d’être persécuté et en danger, il se voit à présent payé et récompensé de différentes manières ; et ceux qu’on appelait avant des « conservateurs » méritent à vrai dire de recevoir un autre nom, un nom qui puisse indiquer que les hommes de ces opinions-là savent défendre leurs idées même parmi les dangers et les persécutions et que, à côté de la servilité qui rampe devant la force brutale d’une foule, il existe encore des gens capables de lutter pour leurs convictions.

Le livre le Salut est en vous appartient sans conteste à la catégorie de ces œuvres qui se font grandes par la négation pure et simple. Il n’offre pas trace d’idées nouvelles, de vérités non connues ; — il n’est véritablement remarquable que par ses négations. Se basant sur certains versets du Sermon sur la montagne, le comte Tolstoï avance que la vraie essence de la doctrine du Christ consiste précisément dans la « non-résistance au mal par la violence » ; et comme l’organisation de toute société humaine, sous forme de communauté religieuse, ou politique et sociale, comporte nécessairement le principe de l’obéissance, et que l’obéissance, même à l’état de principe, représente déjà une violence, soit envers notre propre personne avec ses désirs, ses passions et ses idées, soit envers la personne d’autrui, quand on nous oblige, par exemple, de contraindre les autres à faire ceci, à ne pas faire cela, — le comte Tolstoï estime qu’un chrétien ne doit obéir à personne ici-bas, sauf à Dieu seul. Chacun sait, cependant, que chaque homme se représente Dieu et ses saintes volontés à sa propre façon, ce qui a donné à Gœthe l’occasion de dire que l’idée de Dieu se modifie suivant le moi de chacun, et c’est pourquoi, si souvent, on s’est moqué de Dieu.


Wie Einer ist, so ist sein Gott
Darum ward Gott, so oft zum Spott.


Mais le comte Tolstoï ne s’arrête pas à ces questions, il déclare franchement que les hommes ne doivent obéir à personne, sauf à Dieu, et que l’obéissance à tout autre, même la simple promesse de l’obéissance, est immorale et incompatible avec le christianisme vrai. À bas donc les églises avec leurs organisations différentes, avec leur clergé ! à bas tous les empereurs, tous les rois, tous les présidents de république (comme feu Carnot) ! à bas tous les sénateurs, tous les dignitaires de l’État, à bas les armées ! à bas la police, à bas les cours de justice, à bas toutes les lois, la jurisprudence même ! à bas les sciences, les arts, à bas chaque maître, chaque serviteur !… Il est très radical, le comte Tolstoï, et cela à l’âge de soixante à soixante-dix ans, quand, les cheveux blanchis par l’âge, au bord même du cercueil, il nous crie, avant de disparaître sur l’autre rive du tombeau, d’abattre toute notre civilisation, toute notre organisation sociale avec leurs idéals, leurs souvenirs sacrés et leurs aspirations futures. Il nous crie d’abattre tout cela, mais sans violence, sans entrain et sans courage, passivement, en retirant seulement notre soutien, notre assistance à tout ce qui a été conquis, obtenu par l’humanité entière pendant la marche séculaire des temps. Il nous conseille de faire, avec tous nos idéals, toutes nos aspirations vers le sublime, le vrai et le beau, c’est-à-dire avec toute notre civilisation, ce que les courtisans serviles font, au moment du danger, avec un monarque qu’ils laissent détrôner sans le défendre et sans le combattre.

Tolstoï nous dit aussi dans son livre que le christianisme lui-même est incompatible avec la vie politique et sociale, qu’il est antisocial ; par conséquent tout vrai chrétien doit s’efforcer de mettre fin à cette vie païenne, à toutes ces divisions politiques des peuples, à tous ces classements des hommes en gouvernés et en gouvernants, en sujets et en souverains.

Puis, devinant l’étonnement du lecteur, à la nouvelle que la doctrine du Christ est antisociale, et que néanmoins les empires chrétiens sont parvenus à un développement beaucoup plus grand que les empires païens, Tolstoï s’empresse de nous expliquer qu’une religion antisociale a pu servir et a servi de fondement à des empires puissants et vastes, mais à la condition expresse d’être détournée de sa vraie nature. D’après Tolstoï, l’Église et le pouvoir politique ont tout fait pour obscurcir le véritable sens de la doctrine du Christ, ils ont tout fait pour donner au monde un christianisme dénaturé, païennisé, et ce travail de déformation a commencé dès le moment où le christianisme est devenu une religion d’État, au temps de Constantin le Grand.

Malgré tout notre désir d’accepter l’argumentation du comte Tolstoï, nous ne pouvons néanmoins comprendre comment il a pu arriver que les princes, les rois païens aient accepté la doctrine du Christ, l’aient choisie pour la religion de leurs États, d’où ils chassaient l’antique religion païenne, — et tout cela, non pas pour suivre la foi chrétienne, mais au contraire seulement pour la corrompre et la païenniser. Mais alors à quoi bon changer de religion ? On pourrait encore se l’expliquer, si les premiers chrétiens, au lieu d’être une secte secrète et persécutée, avaient constitué un parti puissant, capable d’obliger, par la force des armes, les souverains et les masses populaires à changer leur religion ancienne pour une nouvelle ; mais ce n’est pas le cas.

Il se pourrait encore que la nouvelle religion présentât plus de vérité, apportât le germe d’une vie plus riche, c’est-à-dire qu’elle offrit les conditions favorables pour une puissante évolution de toutes les énergies individuelles et sociales : on comprendrait alors que les peuples et les monarques aient accepté d’instinct la doctrine de cette petite secte inconnue, persécutée, et fait d’elle la religion de l’État ; mais il est impossible de comprendre que l’on puisse accepter une religion antisociale dans le seul but de la corrompre et de la changer jusque dans ses principes fondamentaux.

Et cependant c’est là ce qu’avance le comte Tolstoï en parlant du christianisme. Dans son livre le Salut est en vous, il nous déclare catégoriquement que la haute doctrine du Christ est complètement antisociale, et que, partout où les hommes deviennent de vrais chrétiens, chaque empire, chaque organisme social doivent se dissoudre et disparaître pour faire place à la non-résistance au mal !…

Ce qui produit une singulière impression, c’est que Tolstoï, en parlant du haut clergé des Églises, en parlant des souverains et des classes privilégiées et dirigeantes, les considère souvent comme une force opposée, malveillante même par rapport à l’humanité, et il paraît avoir laissé échapper ce fait très simple et important : que le haut et le bas clergé des églises, les classes privilégiées et dirigeantes comme les souverains eux-mêmes ne constituent qu’une partie intégrante de l’humanité et que tous suivent les mêmes lois d’évolution individuelle, sociale, politique, religieuse ou philosophique auxquels sont soumis les hommes en général.

Dès que l’on parle de l’évolution de l’humanité en général, on n’a pas le droit de diviser les hommes en deux catégories, dont l’une devrait être considérée comme nuisible, uniquement parce qu’elle aurait su se faire obéir de la majorité. La nature humaine offre des profondeurs plus insondables que les abîmes des précipices et de l’océan lui-même ; l’obéissance, la soumission, ne sont pas toujours basées sur la violence physique ou psychique ; au contraire la nature humaine obéit volontairement aux hommes qui lui inspirent du respect et de l’admiration par leur esprit, leurs vertus ou leurs actes, et pour lui arracher le sentiment de l’obéissance, il faudrait abolir en elle jusqu’au germe des qualités, des talents éminents ; les génies eux-mêmes devraient être exterminés pour jamais, car autrement il y aura toujours des hommes qui sauront commander, qui sauront exiger et obtenir l’obéissance des masses.

Puis le comte Tolstoï nous cite volontiers les abeilles en exemple ; mais pourquoi omet-il ce fait bien connu : que non seulement les hommes comme les abeilles ont des souverains, mais que, dans tout le règne animal, la vie sociale, si primitive qu’elle soit, est toujours basée sur l’obéissance de la masse à un seul ou à quelques individus peu nombreux. Chez toutes les abeilles, chez toutes les fourmis, la division du travail est observée très rigoureusement, ce qui ne serait pas possible sans une discipline sévère ; et la même chose se remarque chez tous les animaux offrant même de rares vestiges d’une vie commune, d’une vie sociale. En présence de faits pareils, il est plus logique de supposer qu’aucune vie commune, qu’aucune vie sociale ne peut subsister dans le monde animal sans discipline, sans obéissance.