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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/07

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VII

Mais peut-être le comte Tolstoï a-t-il raison, et ce qui est nécessaire pour les différents animaux, pour les abeilles et pour les fourmis, n’est-il pas digne de l’homme ? Peut-être a-t-il raison d’estimer que la religion la plus sublime, c’est-à-dire le vrai christianisme, doit être antisociale ; peut-être l’homme est-il fait, non pas pour vivre dans la société de ses semblables, mais, au contraire, pour vivre seul, pour vivre d’une vie toute personnelle au lieu de la vie sociale ?

Or, l’histoire de tous les âges et de tous les peuples nous montre juste le contraire, elle nous montre que partout où l’homme se sépare de ses semblables, il apparaît dans toute sa faiblesse, dans toute sa petitesse ; l’histoire nous montre que partout et toujours les grands talents, les nobles sentiments, les hautes pensées, les sublimes idéals, les actes héroïques, se développent seulement parmi les hommes vivant en société au milieu des autres hommes. On a même remarqué que les membres des communautés peu nombreuses, comme par exemple les habitants des toutes petites villes, se distinguaient, avant l’établissement des voies de communication aisées et rapides, par une certaine étroitesse d’esprit, par une certaine sécheresse de cœur ; et c’est tout naturel, car passant toute sa vie dans une petite communauté, l’homme se trouve placé dans une sphère très étroite de rapports, de devoirs mutuels, et par conséquent sa pensée se meut toujours dans le même cercle d’idées ; ayant une fois atteint un certain niveau de développement, il s’arrête, il n’avance plus, car dans sa petite ville natale, l’aiguillon lui manque de toutes ces luttes, de tous ces chocs d’opinions, de sentiments, qu’on rencontre dans les grands centres où vivent les êtres les plus différents. Ces luttes incessantes, ces chocs d’opinions et de sentiments ne font qu’exciter toujours à de nouveaux efforts, à de nouveaux travaux la pensée et la conscience humaines, et c’est ainsi que l’homme progresse, s’améliore et grandit.

Un homme vivant dans la solitude doit nécessairement demeurer stationnaire dans son développement, et il est tout à fait logique que, dans tous les âges et chez tous les peuples, des hommes aient choisi une vie solitaire, au milieu des forêts ou des déserts, non pour enrichir l’humanité et la vie de quelque découverte, de quelque vérité, mais seulement en vue de se préparer à la mort.

Ces hommes, ces ermites, réalisaient pleinement le rêve de Tolstoï, la non-résistance au mal : eux aussi, ils quittaient passivement la vie sociale, la vie politique, pour demeurer, en bons et vrais chrétiens, au milieu du désert ! L’humanité a toujours considéré ces ermites comme des hommes qui se sont entièrement voués à la mort, qui se préparent à la mort, rien qu’à la mort ; et elle n’a jamais rien attendu, rien reçu d’eux. Oui, à y bien réfléchir, on trouve que, dans les différents ordres religieux, on a réalisé bien souvent l’idéal que caresse aujourd’hui le comte Tolstoï ; on s’efforçait de rester bons, de n’obéir qu’à Dieu seul, d’observer la non-résistance au mal par la violence, jusqu’à se priver même volontairement de la parole pour ne pas faire violence à son frère par le langage ; en se rencontrant on se saluait et on échangeait ces seules paroles : Memento mori. Ces hommes se retiraient à l’écart de toute vie politique et sociale ; mais comme, dans les couvents, ils se rassemblaient en grand nombre, le besoin de l’ordre et d’une certaine forme de vie sociale se faisait sentir même chez ces hommes qui se préparaient à la mort, rien qu’à la mort.

De même pour ces ermites qui vivaient solitaires, loin du monde ; dès que plusieurs autres se groupaient autour du premier, ces hommes, qui se préparaient uniquement à la mort, éprouvaient toujours la nécessité de fonder pour leur petite communauté une certaine forme de vie sociale, et ils se choisissaient un supérieur, etc. Si le comte Tolstoï avait raison, et si la vie sociale n’était pas absolument indispensable à l’homme, ces ermites, assurément, eussent pu se passer d’un statut monastique et d’un supérieur, eux dont le seul but dans la vie était de se préparer à la mort ! Et cependant, dès qu’ils se trouvaient groupés, il leur fallait toujours des règlements déterminés, il leur fallait toujours un supérieur et un embryon de vie sociale.

Ces faits-là ont une grande signification pour le comte Tolstoï, car ces ermites, ces religieux défendaient bien souvent les mêmes principes que lui : seulement, tandis qu’il se borne à parler de ces idées dans ses œuvres, eux, ils les mettaient en pratique, ce qui est beaucoup plus difficile. Eh bien ! tous ces anachorètes, tous ces moines, en abdiquant tout, les richesses, les honneurs, les plaisirs, les travaux et les soins du monde pour mieux mourir, — ils étaient néanmoins obligés, bon gré, mal gré, d’instituer une certaine forme de vie sociale au milieu d’eux, dès qu’ils commençaient à s’assembler plusieurs sur un point déterminé du désert ou de la forêt vierge, ce qui n’aurait pas eu lieu si l’existence antisociale était l’état normal de l’humanité.

Cependant le comte Tolstoï se contredit lui-même dans son livre, car après avoir énoncé que la vraie doctrine du Christ est franchement antisociale et que les vrais chrétiens doivent se retirer de la vie sociale et politique, il remarque que peut-être il y eut un temps où le gouvernement était même salutaire, mais qu’à présent son rôle est fini ; il compare l’humanité au contenu d’un œuf et la coquille à la forme gouvernementale, et il nous déclare que le moment est venu de faire comme le poulet, c’est-à-dire de rompre la coquille gênante et de se libérer de toutes les entraves des formes gouvernementales et sociales.

Mais il oublie que le poulet, en cassant sa coquille, ne reste pas sur ses deux petites jambes seules, mais qu’au contraire il est surveillé, observé et défendu par la gendarmerie active des mères poules. Eh bien ! si l’humanité d’aujourd’hui va obéir à Tolstoï et casser sa coquille gouvernementale, où prendra-t-il la gendarmerie nécessaire pour protéger les faibles contre les forts, les poules contre les vautours, les pigeons contre les aigles, etc. ? Il ne faut pas oublier que l’œuf gouvernemental contient un matériel très disparate dont les éléments sont capables de se manger, de se dévorer mutuellement.

En s’élevant contre les gouvernements, contre le tsar, les empereurs, les rois, les présidents de république, contre toute la hiérarchie contemporaine du pouvoir, contre tous les dignitaires des Églises et des États, le comte Tolstoï se donne beaucoup de peine pour nous démontrer que tous ces personnages plus ou moins haut placés ne sont que des hommes, de simples mortels comme tout le monde. Cette vérité est tellement répandue aujourd’hui qu’il semble singulier d’en parler, et le comte Tolstoï le sait très bien ; mais s’il soulève cette question plusieurs fois dans son livre, c’est dans un but déterminé ; c’est pour avoir toujours de nouvelles occasions de railler certains symboles, certaines dignités. Ainsi, par exemple, il nous dit que des hommes sains d’esprit deviennent fiers, arrogants et tout heureux, quand on leur accroche « une clef sur le derrière » ou un cordon bleu sur la poitrine ; il dit que les souverains peuvent se faire oindre par le prêtre ou le pope, se donner tous les noms possibles, établir les fondements de nouveaux États, ordonner l’exécution en masse des anarchistes ou des révolutionnaires, mais que tout cela ne changera en rien leur nature mortelle.