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L’Anarchie passive et le comte Léon Tolstoï/13

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(Marie de Manacéïne)
Félix Alcan (p. 92-103).
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XIII

Nous voilà donc arrivés à la conclusion, que le soi-disant vrai christianisme du comte Tolstoï est en désaccord complet avec les Évangiles et que par conséquent sa théorie de la vie peut être appelée le tolstoïsme, mais ne doit sous aucun rapport être confondue avec la doctrine du Christ.

Mais peut-être le comte Tolstoï a-t-il pris dans le christianisme précisément les principes qu’il a jugés susceptibles d’être poussés jusqu’à leurs plus extrêmes conséquences et, par suite, susceptibles de servir de fondement à une nouvelle théorie de la vie ? Peut-être le comte Tolstoï se croit-il appelé à améliorer le christianisme ? Peut-être : car le sentiment religieux s’est tellement affaibli de nos jours, que les hommes bien élevés et instruits et surtout les savants considèrent comme une obligation de ne pas croire aux vieilles vérités de la religion chrétienne. Un certain degré d’athéisme, un certain degré de scepticisme est à présent à la mode, et on traite même sérieusement la question de savoir si l’agnosticisme ne peut pas remplacer le christianisme[1], etc.

Dans ces conditions, il est nécessaire d’étudier ce livre : le Salut est en vous, encore sous un autre point de vue et de rechercher si le tolstoïsme se montre au moins d’accord avec les principes biologiques et évolutionnistes de la vie.

La science de la biologie nous a déjà prouvé que dans tout le monde organique la vie se rencontre partout parallèlement avec la lutte. Dès le premier moment de son apparition sur la terre, la matière organique, c’est-à-dire la plus simple particule du protoplasma, a été forcée de lutter avec le milieu ambiant pour se défendre contre lui et pour lui prendre sa nourriture, lui prendre les éléments nécessaires pour la reconstitution des matières usées et perdues du protoplasma vivant, nécessaires pour la croissance et la multiplication de ce même protoplasma. Procope de Rokitanski a dit déjà que le protoplasma a été méchant dès le premier moment de son apparition sur la terre, parce qu’il a été agressif dès le premier moment ; mais il ne faut pas oublier qu’il ne pouvait faire autrement, car le monde ambiant l’avait accueilli tout d’abord par la douleur et par la faim, et la petite particule protoplasmique vivante devait ou mourir et disparaître tout de suite après son apparition au milieu du monde inorganique, ou commencer sa lutte incessante ; car il lui fallait toujours de nouvelles provisions de matériaux inorganiques pour pouvoir les assimiler, les transformer par le moyen d’un travail synthétique en une matière organique qui vivait, qui souffrait et qui luttait. Je suis persuadée que ce choix des matériaux, le protoplasma le faisait et fait encore, grâce à l’affinité chimique, et qu’on ne peut voir rien autre chose dans les phénomènes de chimiotaxie, qui ont été décrits par Pfeffer[2], Stahl[3], Baranetski[4], etc. Cette chimiotaxie consiste en ce que les plasmodes, c’est-à-dire les masses protoplasmiques, sont repoussées par les solutions de certaines matières et attirées au contraire par certaines autres ; dans ces phénomènes de choix, plusieurs auteurs (Pfeffer, Metschnikoff[5]) ont cru voir quelque chose d’analogue aux phénomènes de la sensibilité de l’homme ; mais, dans mes leçons sur la conscience, j’ai déjà démontré toute la fausseté de cette opinion.

Mais dans tous les cas, en observant les plasmodes et les autres formes du protoplasma, nous pouvons toujours nous convaincre que les premières manifestations de la vie organique consistent dans une lutte continuelle avec le milieu ambiant.

Quand la matière organique s’est multipliée sur la terre, la lutte a commencé entre les différentes formes du protoplasma, chacune de ces formes préférant s’attaquer à la matière organique où elle trouvait tout prêt ce qu’elle aurait dû s’assimiler au moyen d’un pénible travail synthétique en ne prenant que des matières inorganiques.

Ainsi nous voyons qu’aux premières lueurs de la vie sur la terre, la lutte s’est manifestée et que cette lutte s’est transformée en antagonisme entre les formes vivantes dès que cela a été possible, c’est-à-dire dès que la matière protoplasmique s’est trouvée assez abondante. Mais comme la vie est toujours plus forte que la mort, la matière organique, la matière vivante se multipliait toujours, et incessamment ; les formes vivantes organiques se multipliaient à mesure, se développaient d’une manière de plus en plus variée et parfaite ; en même temps la lutte des éléments organiques devenait de plus en plus complexe de plus en plus acharnée ; et cette lutte, l’apparition de l’homme ne faisait que l’accentuer.

En considérant ce combat incessant de la vie sur la terre, un esprit philosophique doit remarquer que ce combat est, au commencement, d’un ordre purement matériel : tout y dépend de la force physique et par conséquent les différentes formes animales se voient forcées de se rassembler en groupes plus ou moins nombreux pour pouvoir mieux se défendre contre des ennemis communs, pour pouvoir mieux se protéger contre des dangers communs. Cette communauté d’action, cette synergie, a été le fondement de la vie sociale sur la terre et non seulement parmi les hommes, mais aussi parmi les diverses espèces animales, parmi les abeilles, les fourmis, les sauterelles, parmi les oiseaux de passage, parmi les moineaux, les corbeaux, parmi les différents quadrupèdes vivant en troupeaux et ayant un chef, etc.

Mais la vie sociale, chez les différentes espèces du règne animal, est restée stationnaire, sans changements, tandis que, dans l’humanité, elle nous présente une évolution successive ; et cette différence, quelques auteurs, entre autres le célèbre psychiatre et penseur Maudsley, l’ont expliquée par ce fait que les animaux ne pouvaient développer leur vie sociale progressivement, l’homme ayant accaparé pour lui tout l’élément social qui se trouvait disponible sur la terre.

Cette explication mystique est intéressante en ce qu’elle nous donne un exemple, après tant d’autres, de cette curieuse contradiction remarquée chez des hommes qui, refusant de croire aux vérités religieuses parce qu’elles ne peuvent pas être prouvées, inventent en même temps des hypothèses tout aussi mystiques et mystérieuses, et en parlent comme d’un fait scientifique. Ainsi, outre cet élément social disponible sur la terre, et que l’homme s’est approprié presque exclusivement, certains savants (Pirogoff[6], Maudsley[7], Spiller[8]) parlent d’un éther qui non seulement remplit tout l’univers, mais pénètre en nous, dans notre cerveau, et y donne lieu à toute la vie psychique de l’homme ; et ils trouvent cet éther merveilleux plus à leur portée que la théorie de l’âme immortelle !

Eh bien ! en revenant à la question de la vie sociale sur la terre, je dois dire que je ne puis pas accepter cette hypothèse d’un élément social mystique, dont la quantité même serait limitée à ce point, que l’humanité l’aurait absorbé en totalité. Il me paraît au contraire que la fixité immuable de la vie sociale chez les animaux s’explique beaucoup plus naturellement par ce fait, que chez eux la vie sociale est restée presque exclusivement appliquée aux besoins physiques de la vie, c’est-à-dire aux besoins de la défense mutuelle, de la génération et de l’alimentation ; de sorte qu’ils n’ont réalisé la division du travail que dans le degré nécessaire pour la satisfaction des besoins physiques ; ainsi, les mâles des alouettes chantent, tandis que les femelles demeurent accroupies sur les œufs à couver, etc. ; partout, dans le règne animal, la vie sociale avec la division du travail n’a en vue que les exigences de la vie physique.

Dans l’humanité, au contraire, le milieu social, fondé à l’origine dans un but de défense, de communauté d’action, c’est-à-dire en vue de la synergie, s’est bien vite changé en un organisme qui pût essentiellement permettre à l’homme de vérifier les données de sa propre conscience. Le milieu social humain était très important pour chaque individu, non seulement comme un moyen de défense plus sûre et d’attaque plus irrésistible, mais aussi et surtout comme un moyen de contrôler et de vérifier les données, les états divers de la conscience personnelle par les observations et les données de consciences analogues. Chaque individu observait les expressions, les phénomènes différents par lesquels s’objectivaient les états intérieurs de la conscience, les états psychiques d’autres hommes, desquels il était observé à son tour ; et c’est ainsi que l’humanité apprit à distinguer de la réalité les illusions des différents organes des sens, à discerner le rêve, le mensonge de la vérité et ainsi de suite. Le milieu social humain devint bien vite le trésor où les générations successives accumulaient les données, les richesses de leur sens commun, où chaque individu était assuré de trouver quelque chose d’immuable et de certain pour régler, grouper et discipliner les données nombreuses, infinies de sa vie psychique. Sans le milieu social, chaque individu pourrait croire sans réserve aux données de sa conscience : un homme infecté de santonine prendrait la teinte jaune pour la teinte normale, un sourd serait persuadé que le monde infini des sons n’existe pas, et ainsi de suite.

Pour comprendre ce que deviendrait l’humanité sans le milieu social, sans le contrôle du sens commun, il suffit d’observer attentivement ces pauvres malades qui se refusent à vérifier les données de leur conscience individuelle par le sens commun du milieu social. Ces malades, s’étant dérobés au contrôle du milieu social, croient à toutes les données de leur conscience, et rien ne les empêche plus de se prendre pour les souverains de tout l’univers, de s’imaginer possesseurs de tous les talents, de toutes les connaissances possibles. On appelle ces malades-là des fous ; mais on ne se rend pas compte que l’humanité se composerait entièrement de tels sujets plus ou moins détraqués si elle n’avait pas le contrôle du milieu social.

Ainsi, nous voyons que la vie sociale humaine a commencé, comme la vie sociale du règne animal, par être un moyen de défense mutuelle, par être un moyen d’action mutuelle et qu’ensuite elle s’est transformée aussi en un milieu social, ayant pour but un contrôle mutuel des données différentes des consciences individuelles. Arrivé à ce point d’évolution, le milieu social a constitué non seulement une synergie commune, mais aussi une sympathie commune, c’est-à-dire que les hommes ont commencé à s’observer, à se comprendre, à se contrôler, à s’aider et à s’aimer mutuellement. En même temps la vie sociale, ainsi transformée, devenait une source intarissable de luttes psychiques, c’est-à-dire de luttes entre des sentiments opposés, entre des jugements contradictoires, entre des esprits différents, car chaque individu voulait avoir raison, voulait gagner à sa cause le sens commun de ses contemporains. Et en même temps que les observations, les connaissances se multipliaient, le langage se développait, les mots, les expressions devenaient plus nombreux ; mais toujours ils demeuraient insuffisants, et l’humanité avait recours aux symboles pour se faire comprendre. La vie sociale se spiritualisait, se raffinait de plus en plus.

Enfin l’évolution de la vie sociale a abouti à un nouveau progrès, a abouti à une synthèse commune, c’est-à-dire que les membres d’une entité sociale ont commencé à développer une activité créatrice commune. C’est la période dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Regardez attentivement autour de vous et vous verrez partout la même chose : les hommes qui poursuivent la même branche de la science, de l’art ou de quelque autre spécialité, tout en luttant se contrôlent mutuellement et s’aident, se soutiennent les uns les autres. Et parallèlement avec cette évolution progressive et cette transformation de la vie sociale, la lutte incessante de la vie a changé de nature : d’exclusivement et brutalement physique, elle devient de plus en plus spirituelle, et au lieu des fusils et des poings, les hommes aujourd’hui manient plus souvent la plume, la parole et la pensée.

  1. S. Laing. Problems of the Future, 1892.
  2. Pfeffer. Osmotische Untersuchungen, 1877. — Le même, Locomotorische Richtungsbew. durch chemische Reize. Untersuch. a. d. botan. Institut zu Tübingen, 1884, t. I. — Le même, Ueber chemotaktische Bewegungen. Ibidem, t. II.
  3. Stahl. Zur Biologie der Myxomyceten. Botan. Zeitung, 1884, nos 10-12.
  4. Baranetski. Influence de la lumière sur les plasmodia des Myxomycètes. Mém. d. la Société des sciences naturelles de Cherbourg, t. XIX.
  5. Metschnikoff. Leçons sur la pathologie comparée de l’inflammation, 1892.
  6. En russe.
  7. Maudsley. Body and will, 1883.
  8. Spiller. Die Einheit der Naturkrafte, 1868.