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L’Anthropophage

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Chants révolutionnairesAu bureau du Comité Pottier (p. 51-53).



L’ANTHROPOPHAGE



Au comte Albert de Neuville.


As-tu le cœur bardé de fer ?
N’as-tu rien d’humain que la face ?
Es-tu de marbre, es-tu de glace ?
Alors suis-moi dans mon Enfer.

Je suis la vieille anthropophage
Travestie en société ;
Vois mes mains rouges de carnage,
Mon œil de luxure injecté.
J’ai plus d’un coin dans mon repaire
Plein de charogne et d’ossements ;
Viens les voir ! j’ai mangé ton père
Et je mangerai tes enfants.

Ici, c’est un champ de bataille,
On a fauché pendant trois jours ;
La Faucheuse était la mitraille,
Tous ces glaneurs sont les vautours.
Le blé, dans ces plaines superbes,
Étendait son jaune tapis…
Affamés, triez pour vos gerbes
Ces corps morts d’avec les épis.


Ceci c’est la maison de filles :
La morgue de l’amour malsain ;
Pour elle, écrémant les familles,
Le luxe a raccroché la faim.
Vois, sous le gaz, la pauvre infâme
Faire ses yeux morts agaçants,
Rouler son corps, vautrer son âme
Dans tous les crachats des passants.

Voici les prisons et les bagnes,
Les protestants par le couteau,
Comptant leurs crimes pour campagnes,
Et rusant avec le bourreau.
Au bagne on met l’homme qui vole
Dès qu’il épelle seulement,
Et quand il sort de cette école
Il assassine couramment !

Entrons dans les manufactures,
Les autres bagnes font moins peur :
On passe là des créatures
Au laminoir de la vapeur.
C’est une force qu’on dépense,
Corps, âme, esprit : reste un damné.
Là, c’est la machine qui pense
Et l’homme qui tourne engrené.

J’ai bien d’autres enfers encore,
Veux-tu que j’ouvre les cerveaux ?
Le virus de l’ennui dévore
<span class="coquille" title="Veux-tu que j’ouvre l’âme humaine ?
La matrice de vos travaux.">La matrice de vos travaux.
Veux-tu que j’ouvre l’âme humaine ?
Le muscle intime en est tordu ;

L’amour aigri, qu’on nomme Haine,
Y fait couler du plomb fondu.

Je suis la vieille anthropophage
Travestie en société ;
Les deux masques de mon visage
Sont : Famille et Propriété.
L’homme parqué dans mon repaire
Manque à ses destins triomphants ;
Je le tiens, j’ai mangé ton père
Et je mangerai tes enfants !