L’Antoniade/L’Esprit de voyage et l’esprit d’activité

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l’esprit de voyage et l’esprit d’activité.

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le barde anglo-américain.


Comme un monstre amphibie, enveloppé de brume,
Comme un léviathan, il avance, il écume,
Et tout tremble à sa voix, tout est saisi de peur !
Cyclope menaçant, aux poumons de vapeur,
De sa gueule enflammée il sort des étincelles ;
Et l’on doute s’il nage ; on croit qu’il a des ailes. —
Voyez-le soupirer : on dirait qu’il est las ;
Qu’il porte, en gémissant, le monde comme Atlas…
N’est-ce pas le mammouth, enfui de sa caverne ;
Quelque monstre, échappé du ténébreux Averne ;
Colosse qui dormait sous le palétuvier,
Et qu’aux yeux étonnés ressuscita Cuvier ? —
À son mugissement, les forêts ébranlées
Voient s’élever dans l’air les oiseaux par volées ;
Le Fleuve divisé déborde, en écumant,
Et gronde sous le poids du Vésuve fumant ;
L’Indien consterné, debout sur le rivage,
Comme un guerrier surpris pousse son cri sauvage ;
Et le Meschacébé, le’Vieux-Père-des-Eaux,
Se réveille et se trouble, en son lit de roseaux !
Au bruit du monstre ému, que la vapeur anime,
Les poissons enrayés sont rentrés dans l’abîme ;
Du Fleuve abandonnant les flots bouleversés,
Sous le joug de Neptune ils se sont replacés ;
Et seuls, à son aspect, les sombres crocodiles,
Sur les arbres flottants, demeurent immobiles. —
Voyez-le s’avancer, orgueilleux sur le flot :
C’est lui qu’entrevit Job, en peignant Béhémoth !
D’une âme par Fulton la matière est dotée !
L’Amérique a pour fils un nouveau Prométhée !
Calme et froid, qui pourrait ou l’entendre ou le voir ?
Lorsqu’il passe, a sa voix tout semble s’émouvoir ;
La forêt vibre au loin, sonore basilique !
Et moi, je me tairais ; moi, barde d’Amérique,
Je ne chanterais pas ce que chante la voix
Des oiseaux envolés, des fleuves et des bois ?

Moi, je serais muet, lorsque, du fond des antres,
Les échos échappés sont devenus des chantres ?
Quand l’Amérique entière, ébranlée en ses monts,
Pour le glorifier croit manquer de poumons ;
Que des sommets, vêtus de la neige sans tache,
Jusqu’aux bois que jamais n’a profanés la hache,
Éclate un long concert, un immense transport,
Ma lyre manquerait à l’unanime accord ?
Non ! — Gloire à toi, Fulton ! — À la voile impuissante,
Tu sus donner l’essor de la vapeur ardente :
Pour ce monde animé, pour cet hôtel mouvant,
Qu’importe maintenant la marée ou le vent !
Des longs fleuves troublés et des grands lacs limpides,
La roue aux bras vainqueurs scinde les flots rapides ;
La distance n’est plus pour le bateau grondant ;
Le Nord touche au Midi, l’Aurore à l’Occident !
Oui, gloire à toi, Fulton ! ô sublime génie,
Par qui dans tous ses points l’Amérique est unie !
Sur le steamboat nageant, qui tonne, fume et bout,
Chaque homme en même temps se croit présent partout ;
Sans ce coursier de feu, que serait l’Amérique ?
À ce sol il fallait une chaîne électrique,
Un moyen par lequel l’homme fut transporté
Si vite qu’il se crût doué d’ubiquité !
L’homme, sans ce moyen, trop éloigné de l’homme,
Dans l’espace eût vécu, triste et stérile atome ;
Mais, comme en un seul centre, unissant tous les lieux,
La vapeur le dota d’un attribut des dieux ?
Aidé dans son essor, aujourd’hui, c’est un ange
Qui frappe tous les yeux de son passage étrange ;
L’instant de l’arrivée est celui du départ ;
Il est presque à la fois partout et nulle part :
Sa présence en tous lieux, à toute heure est visible,
Et l’alibi pour lui devient presque impossible ;
Les points sont effacés, ainsi que les instants ;
Il est ici, là-bas, partout en même temps :
Aussi, l’homme, sur terre, ou dans l’air, ou sur l’onde,
Comme un éclair bientôt fera le tour du monde ;
Avec son corps, présent en même temps partout,
Aussi bien qu’avec l’âme, il embrassera tout ! !
 Ah ! je veux voyager ! le repos me fatigue !
Adieu le lourd bateau qui lentement navigue !
Sur la barque à vapeur et le chemin de fer,
On me verra passer comme l’oiseau dans l’air !
Je sentirai glisser sur la route aplanie
Le char dont la vapeur berce avec harmonie.
Le soir, je partirai du lac Ontario,
Et descendant, la nuit, le limpide Ohio,
Dans le golfe azuré que l’Orient colore,
Je me réveillerai sur le bateau sonore. —

Ah ! je veux voyager ; je veux, de ma cité
Jusqu’au Niagara d’un seul vol emporté,
Comme un prodigue enfant lassé de la famille,
Un triste prisonnier qui brise enfin sa grille,
Je veux dormir au bruit de la roue à vapeur,
Dans le berceau vibrant qui s’avance en vainqueur ;
Je veux, loin d’une terre à tous moments foulée,
Voir du Mississipi la fertile vallée ;
Je veux, réalisant mon rêve le plus cher,
En voyage oubliant un passé trop amer,
Gravir les monts neigeux, parcourir les prairies,
Où le barde inspiré cueille ses rêveries ;
Je veux sentir mon âme exaltée à la fois
Par des accords sans fin et d’innombrables voix ;
Par l’orchestre des lacs, des bois et des savanes,
Loin des sentiers foulés et des regards profanes !
Dans les sombres forêts, dans les vastes déserts,
Ravi, j’écouterai de solennels concerts ;
J’écouterai, la nuit, les lointaines cascades,
Du grand temple ébranlant toutes les colonnades ;
Et l’orgue des sapins qu’anime l’ouragan,
Monotone et semblable au glas de l’Océan.
Partout, j’admirerai, pendant mes longues veilles,
Tout ce qu’en mon pays Dieu sema de merveilles :
Le roc géant, creusé par le Niagara ;
L’antre où pour expirer, le mammouth pénétra ;
Et les coteaux fleuris, et les sommets arides,
Et l’odorant jardin des riantes Florides,
Où le fleuve insoumis parait et disparaît,
En se frayant sous terre un passage secret
Je verrai l’herbe inculte, immense, monotone,
Ondoyer mollement aux souffles de l’automne ;
Les buffles, traversant l’océan de roseaux,
Éveiller des essaims d’insectes et d’oiseaux ;
Et les troupeaux, amis des vertes solitudes ;
Et, sur le bord des lacs, les fauves multitudes ;
Tous ces peuples divers, qui, dans leur liberté,
Du Dieu qui les nourrit proclament la bonté ! —
Oh ! oui, j’admirerai cette vierge nature,
Où Dieu, plus familier, parle à sa créature !
Oui, je verrai ces lieux décrits par vous, Bryant,
Irving, Cooper, Schoolcraft, et toi, Chateaubriand ! —
Puis, vers les lieux, empreints des pas d’Évangéline,
Pèlerin, je suivrai ma Muse pèlerine ;
Ému, je redirai, sur chaque bord lointain,
Les vers majestueux du Scalde Américain. —
Et, non loin de Richmond, fleur de la Virginie,
Visitant l’humble enclos d’un virginal génie,
De ta plaintive voix, Susanne Archer Talley,
Ma Muse fraternelle écoutera le lai.

Enfin, j’irai m’asseoir, l’âme triste et rêveuse,
Près du Susquéhanna, dont l’onde impétueuse
Reçoit les flots versés par le Conéwago,
Au pied de York-Haven, poétique berceau :
C’est là que je voudrais, finissant ma carrière
Dans le recueillement, la paix et la prière,
Me bâtir un abri sous les cèdres ombreux,
Pour pleurer d’un ami le destin malheureux ! —
 J’irai, j’irai partout ; j’irai, j’irai sans cesse,
De mes pleurs nourrissant ma féconde tristesse ;
Sur les monts, près des lacs, au bord des verts tapis,
J’irai partout, cueillant de radieux épis !
Du Potomac scindant les ondes orgueilleuses,
Au glas électrisant des cloches glorieuses,
Je salûrai la rive où s’élève Vernon,
Où l’Immortalité veille sur Washington, —
Lui, sage entre les grands, et grand parmi les sages,
Dont le chaste laurier doit croître avec les âges ;
Lui, dont l’esprit sacré, vivant en chaque enfant,
Animera toujours son peuple triomphant ; —
Lui chez qui, demeurant dans un calme équilibre,
Toutes les facultés, comme un accord qui vibre,
Pour agir puissamment, s’unissaient sans éclat,
Dans le Guerrier fougueux, ou dans l’homme d’État…
 J’irai, j’irai partout ; j’irai, j’irai sans cesse,
De mes pleurs nourrissant ma pieuse tristesse ! —
Je veux de l’Orégon au riche Mexico,
Dans les antres profonds réveiller chaque écho ;
Sous le ciel du Pérou, près du brillant Potose,
Qui vit fleurir le Lys, émule de la Rose,
Dans les murs de Lima, dans les murs de Quito,
Solitaire, j’irai suspendre un ex-voto
J’irai voir la cellule, où vécut Sainte Rose ;
La chambre, où Marianne avec Dieu s’est enclose ;
Et je suivrai, pensif, les odorants sentiers,
Encor tout lumineux des traces de leurs pieds ;
Et de ces vierges Fleurs d’un siècle plus mystique,
J’aspirerai longtemps le parfum ascétique,
L’esprit qui reste encor pour consacrer ces bois,
Où leurs pleurs et leur sang ont coulé sur la Croix…
 Vapeur, fluide, éther, esprits de la matière,
Prêtez-moi pour voler vos ailes de lumière ;
Aussi libre que l’âme en son vol infini,
Qu’en son vol éthéré mon corps soit affranchi ;
Qu’un frêle aérostat, nacelle atmosphérique,
M’emporte en gravitant vers un monde électrique !
Qu’à tous les hauts sommets, se cachant dans les cieux.
Je jette en-bas mes cris à l’aigle audacieux ;
Et qu’en l’heureux essor d’aériens voyages
Je salue en vainqueur ce roi dans les nuages !

Que du fond lumineux de l’abîme azuré,
Où dans son vol hardi nul ne s’est égaré,
Mon œil, de l’Atlantique allant au Pacifique,
Parcourant le rail-way, le fil télégraphique,
Contemple, en tous les sens, de magiques réseaux,
Rapprochant les États, plus frères que rivaux :
Oh ! quel éclair alors jaillira de mon âme !
Quel chant patriotique et quels accents de flamme,
À l’aspect glorieux du drapeau constellé,
Par l’aigle Américain au soleil déroulé !
Quels accents, répétés du couchant à l’aurore
Par chaque voix émue et chaque écho sonore !

  C’est maintenant le siècle des progrès ;
  Se reposer, c’est abdiquer l’empire !
  Laissons les morts dormir sous les cyprès !
  Au froid sommeil, préférons le délire !

  Laissons les morts ensevelir les morts ;
  Aux cœurs glacés laissons les cimetières ;
  L’esprit vainqueur a soumis tous les corps ;
  C’est maintenant le siècle des lumières !

   Le plus hardi des voyageurs,
    Prolongeant partout mes veilles,
   Volant de splendeurs en splendeurs,
    De merveilles en merveilles,

   J’ai vu les châteaux, les palais
    De tout l’Orient féerique :
   Rien n’approche de mes forêts ;
    Rien n’égale l’Amérique ;

   Rien n’est beau comme l’Occident,
    Avec sa bannière étoilée,
   Sous le soleil déroulée,
    Et son Grand Peuple indépendant !

   Ce Grand Peuple, à l’âme saxonne,
    Jamais, jamais ne s’émeut ;
   D’aucun obstacle il ne s’étonne ;
    Tout ce qu’il veut, il le peut !

   Bien n’arrêtera son élan !
    Propageant la République,
   Sur les ailes de l’ouragan,
    Il atteindra le Mexique !

   Il a vu l’Aigle et le condor,
    Planant au-dessus des Andes,
   Des deux Amériques si grandes
    Prophétiser l’âge d’or ! —


   La sympathique Liberté,
    Dans sa jeunesse expansive,
   Donnera sa fécondité,
    Et son énergie active,

   Pour les joyaux, les diamants,
    Pour les mines et les terres,
   Qu’embrassent les Cordillières,
    Sous des climats étincelants, —

   L’énergique Démocratie,
    Dans son élasticité,
   À l’improlifique inertie
    Donnera l’activité !

   Rien n’arrêtera son essor !
    Avec un cri prophétique,
    Elle a vu l’aigle et le condor
   Acclamer la République ;

   La République s’étendant,
    Avec sa libre bannière,
   D’une terre à l’autre terre,
    Sur tout le Nouveau Continent.


fin des proèmes patriotiques.