L’Antoniade/L’Offrande

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L’Offrande.

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À ma mère Louise Cousin.

 
De ma Grande Patrie adoptant le langage,
J’ai cueilli quelques Fleurs[1], dans le désert sauvage ;
J’ai cueilli d’Humbles Fleurs, et ces fleurs ont trouvé
Un accueil qu’en mon cœur je n’avais pas rêvé : —
Mais un soir, au désert où je les ai cueillies,
Loin des sentiers connus, dans l’ombre ensevelies ;
Solitaire en ces bois, où Dieu nous parle, un soir,
Sous l’arbre des tombeaux, triste, je vins m’asseoir ;
Et là, tout absorbé dans ma tristesse amère,
Je crus, dans une plainte, ouïr ta voix, ma mère ! —
Ma mère, je crus voir, — comme un spectre amoureux
Écartant de son front le voile ténébreux, —
Je crus voir, près de moi, ton image inquiète ;
Je crus lire en tes yeux, où le ciel se reflète ;
Et tu me dis alors : — « Eh ! quoi, mon fils ingrat,
La langue maternelle, en perdant son éclat,
A-t-elle aussi perdu toute son harmonie ?
Pour toi, n’est-elle plus une langue bénie ?
Ce langage nouveau, qu’au mien tu préféras,
Cette langue Saxonne, oh ! ne la parle pas !
Reprends donc, ô mon fils, la langue maternelle,
Que tu parlais, enfant, à l’ombre de mon aile ;
La langue dans laquelle ont parlé mes amours,
La langue de ta mère, oh ! parle-la toujours :
Car l’oublier, vois-tu, c’est oublier ta mère ;
Car changer de langage est la même chimère
Que changer de patrie ; on reçoit en naissant
Le sceau divin transmis de la mère à l’enfant,
Le sceau qu’imprime au front le baiser d’une mère :
Ah ! parle-la toujours, la langue de ton père !
Garde, ainsi qu’un trésor, l’indivisible amour
De Dieu, de la famille et du natal séjour ;
Et poète inspiré, sur qui veille Marie,
Glorifie et l’Église et ta jeune patrie ! »
— Et l’ombre disparut ! — et je restai rêveur,
Avec sa douce image imprimée en mon cœur :
Alors, en reprenant ton langage, ô ma mère,
J’écrivis ce Poème, en ma tristesse amère !
Né dans la solitude et sous ton ciel natal,
Ce Poème est un fruit de l’amour filial.
Comme une fleur cueillie au désert du Lacombe,

Je dépose en priant mon livre sur ta tombe ! —
Ce livre, où je m’exprime aven le rude accent
Qu’inspire aux hommes doux la haine du méchant :
Car, dans mon sein brûlant d’une céleste flamme,
Tu mis l’esprit de l’homme et le cœur de la femme ;
La force inébranlable et la suavité ;
Oui, la douceur unie avec la fermeté ;
Et j’appris des forêts, enfant libre et sauvage,
Le rhythme irrégulier qui vibre en mon langage !
J’appris de la Nature, en mes premiers transports,
L’extatique secret des mystiques accords !


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  1. Wild-Flowers.