L’Antoniade/Les Hommes d’action et les Hommes de prière

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Les hommes d’action et les hommes de prière.

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« Des hommes d’action, des hommes de logique,
Oui, voilà ce qu’il faut dans ce siècle énergique ;
Des hommes criant fort et marchant le front haut,
Des hommes positifs, oui, voilà ce qu’il faut !
À ce grand siècle, il faut des ouvriers pratiques ;
De robustes enfants, non de frêles mystiques !
Il n’a pas le loisir d’effeuiller quelques fleurs
Sur le front virginal d’ascétiques rêveurs ! —
Arrière les rêveurs ! — Selon sa théorie,
Marthe seule travaille ; inutile est Marie ;
Ce siècle n’admet pas de sainte oisiveté ;
Le repos est proscrit de ce globe agité ;
L’humanité n’a plus que la vapeur pour âme ;

C’est dans le mouvement qu’elle accomplit son drame.
Veut-on du Moyen-Âge évoquer parmi nous
Les moines inactifs, les extatiques fous ?
Place à Marthe en sueur ; mais à Marie, arrière !
La nuit du Moyen-Âge obscurcirait notre ère :
Un siècle de lumière, un siècle de raison,
Ne connaît pas les fruits d’une longue oraison ;
L’active charité seule a droit de lui plaire ;
La contemplation, oisive et solitaire,
N’est qu’un déguisement de l’égoïsme étroit ;
Oui, celui qui s’isole a le cœur sec et froid !
Chacun doit au progrès prendre une part active ;
Chacun doit apporter sa parole effective ;
Tout marche à la vapeur, tout s’ébranle et s’émeut ;
Agissez ! avancez ! ce grand siècle le veut ! —
À chaque pas que fait le siècle en sa carrière,
On entend une voix qui lui crie : en arrière !
Mais ce cri, sans écho, qu’emporte l’ouragan,
N’arrête pas le siècle, en son magique élan !
Le progrès sans repos, dans son vol électrique,
Unit le Monde Ancien à la Jeune Amérique.
Ce siècle, dédaignait les obstacles grossiers,
Des fluides subtils, transformés en coursiers,
Empruntant la vitesse, ainsi que l’énergie,
Inspire à la matière un esprit de Magie !
Des bancs de Terre-Neuve aux côtes de l’Erin,
Il jette en se jouant un câble sous-marin ;
Et l’éclair animé, l’électrique message,
Vibre et vole, échangé de rivage en rivage ;
Pour le siècle actuel, l’impossible n’est plus ;
Les problèmes anciens par lui sont résolus ;
Annihilant partout le temps et la distance,
De merveille en merveille, avec fougue il s’élance ;
La vapeur, la lumière et l’électricité,
Proclament en tous lieux sa triple royauté ;
Il est maître aujourd’hui de la nature entière ;
En peintre merveilleux il change la lumière,
Dompte avec la vapeur l’orgueil des flots amers,
Et lance sa pensée en syllabes d’éclairs !
Que lui faut-il encore ? Ah ! je puis le prédire :
Dans l’océan de l’air à monter il aspire ;
Et l’on verra bientôt l’empire des oiseaux
Sillonné par le vol de magiques vaisseaux ;
Et l’homme, devenu le fier rival de l’aigle,
N’avoir plus dans les cieux que son orgueil pour règle ! —
 Il est passé le temps des moines inactifs,
Des poètes rêveurs, des froids contemplatifs :
La vie est un combat, le zèle est dans l’orage ;
L’esprit de polémique est l’esprit de notre âge ;

Malheur à qui s’arrête et se tient à l’écart,
Et d’un temps qui n’est plus arbore l’étendard !
Le silence, la paix, l’oisive solitude,
Du cloître et du désert la sainte quiétude,
Tout cela c’était bon et louable autrefois ;
Mais le zèle aujourd’hui doit suivre d’autres lois :
Nos sauvages déserts, nos forêts primitives,
Ne doivent point s’ouvrir aux colombes plaintives ;
Mais au bruit de la hache et des chemins de fer,
Et des chars emportés de l’une à l’autre mer ! »
Voilà ce qu’ils ont dit, voilà ce qu’ils vous disent,
Les hommes qu’en ces jours de grands mots électrisent ;
Les hommes d’action, les hommes de progrès,
Dont le siècle bruyant a formé son congrès ;
Voilà ce qu’ils ont dit, ces flatteurs de la foule,
Qui n’ont jamais connu que l’orage et la houle :
Mais le contemplatif suit son mystique attrait ;
Et l’ermite en repos, au fond de la foret,
Sans s’émouvoir des flots de la mer en furie,
Dans le recueillement, veille, s’exalte et prie ;
Il demande à l’amour, à l’intuition,
Des mystères divins l’intime vision…
La logique jamais de l’amour n’est la reine ;
L’amour sera toujours la force souveraine ;
Par l’esprit raisonneur le cœur est comprimé :
« Jésus-Christ n’est connu qu’autant qu’il est aimé ! »
La grande et sainte école est dans la Thébaïde ;
L’amour, de la science est l’échelle rapide ;
Et les secrets du ciel, les hautes visions
Germent, dans le repos, du feu des oraisons !
L’esprit métaphysique, escorté de nuages,
Ne voit les vérités qu’à travers des images ;
Mais le cœur par l’amour goûtant ces vérités,
Reçoit, en s’oubliant, de soudaines clartés. —
Allez ! chefs insensés d’interminables luttes ;
Subtils instigateurs des plus vaines disputes ;
Vous ne verrez jamais devant votre raison
S’ouvrir et s’éclairer l’extatique horizon ;
Et tandis que l’amour, armé de la prière,
Comme un aigle baigné d’une ardente lumière,
Plane au plus haut des cieux avec humilité,
L’esprit n’entreverra qu’une froide clarté !
La science est promise aux bonnes vieilles femmes,
Aux vierges, aux enfants ; Dieu la donne à ces âmes,
À ces pauvres d’esprit, sublimes amoureux,
Que le Saint-Évangile appelle « Bienheureux ! »
Tout chef-d’œuvre idéal, accueilli par la gloire,
Est sorti radieux d’un obscur oratoire ;
C’est à l’ombre du cloître, et loin des vains regards,

Qu’en leur éclat divin ont fleuri les Beaux-Arts ;
Du cloître ont rayonné les splendeurs virginales ;
Les austères clartés des vastes cathédrales ;
Tout ce que la matière, en son essor hardi,
Peut exprimer du cœur quand le cœur est ravi ;
Tout ce que les couleurs, la toile qui s’anime,
La flèche qui s’élance, ont d’audace sublime,
L’épanouissement, l’éclat, l’expression,
L’ensemble harmonieux de la perfection,
Tout ce que l’homme admire et contemple en extase,
Quand son cœur transformé s’illumine et s’embrase :
C’est l’œuvre d’un Mystique, en quelque obscur séjour
L’œuvre de la prière et l’œuvre de l’amour !
Les pieux chevaliers de l’Ordre monastique,
Tout embrasés d’amour, en leur zèle mystique,
De la seule Beauté divinement épris,
Ont entraîné les cœurs et conquis les esprits !
Par eux l’enthousiasme et l’ardent héroïsme,
La prière a ravi le sceptre au syllogisme ;
Et la Muse a chanté, dans un rhythme enflammé :
« Jésus-Christ n’est connu qu’autant qu’il est aimé ! »
Dans les siècles de foi, d’amour et de prières,
Hélas ! bien différents, du « siècle de lumières »
On vit naître partout ces héroïques saints,
Que suivaient aux déserts d’angéliques essaims.
La Muse virginale et saintement féconde,
En subjuguant la chair et méprisant le monde,
Sous le voile claustral ou le casque d’acier,
Du martyre enseignait le glorieux sentier ! —
La science discute, et l’amour est poète ;
L’amour franchit l’abîme où l’esprit froid s’arrête ;
Et l’extase muette, et le ravissement,
Ouvre à son vol divin le plus haut firmament,
Le ciel où dans son vol n’atteint pas le génie,
Où ruisselle à flots d’or l’éternelle harmonie,
Et dans lequel fleurit, comme un lys étoile,
L’Idéal par la terre à nos regards voilé !…
Que ce siècle aveuglé, dans son ivresse active,
Condamne avec orgueil l’âme contemplative ;
Qu’emporté par le feu qu’alimente l’Enfer,
Il tourmente sa vie et ses chevaux de fer ;
Du matin jusqu’au soir, et du soir jusqu’à l’aube,
Du bruit de la vapeur qu’il fatigue le globe :
Loin du chaos bruyant de ce siècle aveuglé,
Heureux l’Ermite en paix, heureux l’homme isolé ?
Des abdications l’exemple n’est pas rare ;
Autrefois Célestin abdiqua la tiare :
Abdiquer, c’est régner, en cessant d’être roi ;
C’est échanger de sceptre, en triomphant de soi !