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L’Art de séduire les hommes, suivi de L’Amour et les poisons/L’Amour et les poisons/04

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Une femme curieuse (alias )

LE MIRACLE DE L’OPIUM

L’opium a sur l’imagination un merveilleux pouvoir. Il agrandit et il transforme, il accomplit le miracle de faire paraître beau ce qui est laid, désirable ce que vous détestez.

J’en citerai pour exemple ce qui m’arriva le soir où j’ai fumé de l’opium pour la première fois.

Je dois dire avant toute chose que j’ai horreur des hommes qui portent toute leur barbe. D’autres considèrent complaisamment la barbe soit comme un indice de force physique, soit comme une garantie de sérieux moral ; mais moi j’ai horreur de cette forêt hirsute qui recouvre le visage et qui vous pique odieusement.

Je voyais beaucoup à ce moment-là Éliane X… et je rencontrais chez elle un certain Odon qui se disait amoureux fou de moi. Il l’était en effet, il m’accablait de fleurs, de bonbons, de visites. Or cet Odon avait contre lui, outre son nom que je trouvais ridicule, une longue barbe noire. De plus, il était tout petit et il m’a toujours semblé que le comble de la disgrâce pour un homme est d’être à la fois petit et barbu.

Odon était l’ami d’enfance de mon amie Éliane et celle-ci passait son temps à me faire son éloge, à m’énumérer ses qualités. Mais elle perdait sa peine et je le lui avais déclaré très nettement. Toutes les qualités de la terre pèsent moins dans la mystérieuse balance de la sympathie qu’une flottante barbe noire.

Éliane était à ce moment-là amoureuse d’un officier de marine. Elle le voyait beaucoup ; cet officier avait pour elle une grande sympathie, lui disait même qu’il l’aimait, il le lui prouvait en ne laissant pas s’écouler un seul jour sans aller chez elle, ou sans lui demander de venir chez lui, mais, chose curieuse, il était toujours demeuré respectueux avec elle et, au grand mécontentement d’Éliane, n’avait jamais osé davantage que de simples baisers.

C’était un très grand fumeur d’opium et il passait toutes ses journées et toutes ses nuits couché sur le matelas cambodgien de son petit appartement de la rue Pigalle. Éliane l’y rejoignait souvent l’après-midi, Éliane n’était pas libre le soir, car j’ai oublié de dire qu’elle était mariée.

Malgré ses heures de solitude et d’intimité, elle n’avait pas, depuis un mois que cela durait, pu obtenir les preuves d’amour tant désirées par elle.

Elle me faisait ses confidences et se plaignait amèrement. Nous cherchions ensemble les raisons de cette froideur.

— Et pourtant il m’aime, disait Éliane. Il me le dit. La chaleur de ses paroles me le prouve, la chaleur de ses baisers aussi.

— Mais alors…

— Peut-être est-ce un être imaginatif qu’un ancien souvenir tourmente, ou un timide, un nerveux, que son excès d’amour paralyse. Ou bien est-ce le funeste effet de l’opium pris à trop haute dose…

Je penchais plutôt vers cette hypothèse. Et pourtant… disait alors mon amie… Oh ! si je pouvais passer avec lui une nuit entière.

Elle attendait impatiemment cette occasion, mais le congé d’Henri, l’officier de marine, expirait, et il fut obligé de repartir pour Toulon justement l’avant-veille du jour où, le mari d’Éliane faisant un voyage d’affaires en Angleterre, elle aurait pu disposer de la nuit tant désirée.

Mais c’était une femme de résolution.

— Je pars pour Toulon, me dit-elle, et tu m’accompagnes.

J’étais seule, j’étais libre, je vis là un moyen de me distraire et de suivre les péripéties d’une histoire qui m’intéressait. J’acceptai.

— Odon viendra avec nous, ce sera bien plus amusant, me dit ensuite Éliane.

— Alors vous partirez tous les deux sans moi, répondis-je.

Car la seule pensée de l’amour d’Odon m’était odieuse.

Éliane m’assura que, puisque tel était mon désir, Odon ne serait pas notre compagnon, et elle en profita pour me blâmer aussi de dédaigner un amour aussi grand et aussi sûr.

— Et puis, ajouta-t-elle en riant, un homme qui a une aussi grande barbe ne t’exposerait certainement pas aux humiliations infligées par des fumeurs d’opium au visage glabre.

Quels ne furent pas mon désappointement et ma colère quand en descendant du Grand Hôtel de Toulon, où nous venions d’arriver, j’aperçus Odon avec une barbe plus longue que jamais qui s’écria hypocritement :

— Quel heureux hasard !

Il prétendit que des affaires l’avaient appelé dans le Midi et qu’il avait voulu en passant venir serrer la main de son ami Henri.

Hélas ! je savais qu’il ne venait que pour moi ! Mais je fis contre mauvaise fortune bon cœur et je me condamnai à le supporter.

Nous visitâmes, l’après-midi, un cuirassé et Éliane m’annonça triomphalement qu’elle m’amenait le soir dans la fumerie de son officier de marine.

— J’aurais bien mieux aimé, ajouta-t-elle, passer la soirée avec lui tout seul, mais il prétend qu’il a invité des amis et que cela nous intéressera.

En effet je n’avais jusqu’à présent jamais mis les pieds dans une fumerie et j’éprouvais un certain plaisir mêlé d’appréhension à m’initier à l’opium. Je me jurai à moi-même, comme mille personnes qui sont ensuite devenues des fumeurs acharnés, de ne faire que regarder les autres et je promis d’accompagner mon amie.

Mais le soir Odon avait pris rendez-vous avec Henri X. et il était convenu, sans que la question soit même agité, que c’était lui qui nous conduirait.

Après le dîner à l’hôtel, nous nous mîmes en marche, à travers de petites rues bordées de cafés borgnes pour les marins, vers l’appartement d’Henri.

Il faisait une chaleur étouffante. Des filles sous des peignoirs éclatants étaient assises sur les portes. Parfois trois ou quatre matelots qui se tenaient par le bras nous croisaient en titubant. La musique d’un accordéon se mêlait à celle d’un phonographe.

Sur une avenue où des débris de légumes attestaient la présence d’un marché, nous nous arrêtâmes devant une maison d’aspect assez minable. L’escalier était immense et vermoulu. J’avais une vague crainte et je faillis m’appuyer sur le bras d’Odon.

L’appartement me sembla arrangé avec assez de goût. Nous étions dans un petit salon qui n’avait rien de particulier. Du linge et des chapeaux de femme couvraient les meubles. J’en fus fort surprise.

Mais Henri X. entraînant Odon nous dit :

— Voici des robes japonaises. Dès que vous serez déshabillées, venez nous rejoindre.

Et il nous laissa.

Je regardai Éliane, stupéfaite.

— Oui, c’est l’usage, me dit celle-ci. Ne t’émeus pas. L’opium donne au corps une légèreté extrême, infiniment agréable et le poids des vêtements empêche cet état de se développer. Du reste il faut s’étendre et pour cela il est indispensable de ne pas avoir de corset.

Je n’en portais pas. Mais déjà Éliane dégrafait mon corsage et je me résignai à revêtir la robe japonaise dont le tissu était outrageusement transparent et qui se fermait fort mal.

Ainsi dévêtues, nous pénétrâmes dans la pièce voisine et j’avoue que mes pudeurs se calmèrent quand j’eus constaté qu’on y voyait à peine.

Deux hommes et deux femmes, outre le maître de maison, étaient couchés sur des matelas autour d’un plateau où brûlait une petite lampe avec un verre rougeâtre. Je remarquai des scarabées de métal suspendus à ce verre autour de la lampe, à côté d’un pot noir qui contenait l’opium, plusieurs petits personnages d’ivoire et un éléphant microscopique.

On nous présenta d’une façon confuse et aucun des visiteurs ne sembla prendre un grand intérêt à notre venue. Ils causaient entre eux à voix basse. L’une des femmes faisait grésiller l’opium sur la lampe et ils aspiraient chacun à leur tour dans la pipe de longues bouffées de fumée.

Je m’étais allongée auprès d’Éliane quand Odon parut à son tour. Il était si plaisant à voir dans un kimono trop long que je serais partie d’un grand éclat de rire si je n’avais pas craint de choquer par cette manifestation joyeuse des compagnons qui semblaient ennemis du bruit.

Les hommes parlèrent de leurs voyages, de séjours à Constantinople, en Indo-Chine, de liaisons avec des femmes de consul, de la guerre au Maroc. Les femmes racontèrent des potins de Toulon, comment on avait osé perquisitionner chez l’une d’elles parce qu’on la soupçonnait de tenir une fumerie.

Mais c’était une conversation assourdie, sans éclat de voix, entrecoupée de silences.

À la fin, soit par ennui, soit par esprit d’imitation, soit parce qu’un officier, dont le visage m’apparut, à la vague lumière, très sympathique, insista avec des paroles courtoises, je fumai aussi une pipe.

Du temps passa. Odon s’était, à mon grand ennui, rapproché de moi et faisait des tentatives timides et aussitôt repoussées pour me prendre la main.

L’opium grésillait toujours sur la lampe avec un bruit monotone et les femmes attendaient leur tour pour prendre la pipe avec une avidité jamais lassée.

Je refumai encore. Une douceur très légère m’envahit, si légère que je ne la ressentis d’abord pas et que je me plaignis de n’éprouver aucun des effets vantés de l’opium.

Le visage du jeune homme sympathique devint insensiblement plus sympathique qu’auparavant, sa conversation s’anima, me parut d’un intérêt immense ; il me fixa et ses yeux étaient infiniment beaux.

Du reste, l’endroit où nous étions, les étoffes qui garnissaient les murs, les coussins sur lesquels je m’appuyais, une petite table où il y avait des citronnades, tout cela me semblait charmant, harmonieux, et je me félicitais en moi-même d’une soirée aussi agréable, parmi des hommes aussi cultivés et séduisants, des femmes aussi aimables et aussi réservées.

Et je m’étonnais cependant que l’opium que je continuais à fumer n’ait sur moi aucune action. Du temps passa encore. Les propos devinrent plus rares. Odon, près de moi, me demanda si je ne voulais pas bientôt partir. Je lui fis signe que non, mais je lus dans son regard et dans son attitude humble la fidélité, la bonté, toutes les qualités du cœur, et il me sembla qu’elles embellissaient soudain son visage. Je lui caressai les cheveux de la main.

L’officier sympathique était séparé de moi par le plateau et par la lampe. Il rayonnait maintenant de sympathie. Il était pour moi un tendre ami. J’aurais voulu lui faire des confidences, lui raconter toute ma vie.

Je sentis que pendant quelques minutes il me pressait la main que j’avais abandonnée, sans aucune sensualité, avec respect et affection. Ce fut comme si des effluves de tendresse m’enveloppaient.

Odon était tout près de moi. Il ne m’était plus odieux. Je ne songeai pas à le repousser. L’attrait qu’un inconnu exerçait sur moi, je le reportai à mon insu sur lui. Son visage était près du mien. Sa barbe avait disparu et pendant que ses lèvres m’effleuraient, une pipe qu’on fumait à côté nous enveloppa d’un nuage de fumée.

Est-ce la vertu de cette fumée, je ne sais, mais je n’aurais pu dire, quand un rayon du matin glissa par la fenêtre, si ce baiser, dont le souvenir demeura pour moi délicieux, je l’avais reçu d’Odon ou du jeune homme sympathique qui m’avait charmée d’une pression de main.

Je ne devais plus jamais revoir ce dernier et le lendemain toute mon antipathie pour Odon m’était revenue.

— Raconte-moi un peu, demandai-je dans le train qui nous ramenait vers Paris, à mon amie.

— Hélas ! me répondit-elle, j’ai bien vu qu’Henri ne m’aimait pas. J’ai passé toute une nuit auprès de lui et il m’a préféré l’opium.

— Mais si, il t’aime certainement, lui ai-je dit. Tu l’aurais compris si tu avais fumé comme lui, car le monde se serait transformé pour toi, la beauté de chaque geste te serait apparue et tu aurais su que les caresses ne sont pas toujours nécessaires pour s’aimer.