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L’Art de séduire les hommes, suivi de L’Amour et les poisons/L’Art de séduire les hommes/28

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Une femme curieuse (alias )

LES VICIEUX

Ce qu’on appelle un homme vicieux est celui dont la conquête est le plus difficile mais pourra être le plus durable.

Il y a sur une foule de femmes un prestige infini. Les intellectuelles, les actrices, les femmes de tempérament en général, les demi-vierges rechercheront plus volontiers un amant qui aura pour elles l’attrait du plaisir défendu.

L’homme vicieux est toujours un ancien sentimental. Il n’y a que les natures un peu rêveuses, un peu artistes, qui peuvent mêler avec art la volupté au sentiment et donner au vice quelque beauté.

Il y a des êtres qui sont nés pour l’amour. Ils y consacrent leur vie ; ils en font le point culminant de leurs pensées. C’est le but, la raison d’être, l’effort de leur ambition. Ils gagnent de l’argent pour se rendre l’amour plus facile, plus attrayant, plus intense. Ils tâchent d’acquérir des avantages physiques et moraux pour plaire davantage ; ils lisent des livres où la passion est exaltée, chérissent l’oisiveté et la solitude, qui sont des conditions essentielles du désir. Ce sont des créatures faites pour la volupté.

Que la vierge aux allures libres qui, vers dix-sept ans, sent dans son cœur le démon de la curiosité, prenne garde au chemin qu’elle va choisir ! Que l’épouse insatisfaite par les caresses de son mari, ou celle qui a un mari toujours absent et qui, comme l’épouse de Barbe-Bleue, a reçu une petite clef de métal qui ferme la porte défendue, réfléchisse bien avant de faire tourner les gonds terribles, si elle ne craint pas de voir les sept mortes accrochées au mur !

C’est une voie redoutable que celle de la volupté, une voie où il y a des regrets, des nostalgies, des heures troubles, des heures mauvaises, des jalousies, de la douleur. Une fois qu’on y est engagée, on ne peut revenir en arrière.

Que la femme considère donc, avant de recevoir le premier baiser de feu qui la marquera pour toujours, s’il n’y a pas pour elle d’autres bonheurs moins intenses mais plus sûrs, une autre manière de vivre, parmi des compagnons ordinaires qui n’ont pas eu la révélation de la volupté. Qu’elle se demande si elle pourra se mettre au-dessus de toute considération de morale courante, braver les préjugés, vaincre sa conscience, triompher des autres et d’elle-même. Qu’elle sache enfin que l’idéal qu’elle poursuivra sera décevant et amer, toujours lointain, toujours irréalisé, que ce sera un idéal stérile et égoïste, un idéal pourtant.

S’il arrive qu’un homme et une femme, faits l’un pour l’autre physiquement et moralement, se rencontrent et que tous les deux aient en eux cette sorte de désorganisation des nerfs, d’appétit effréné de caresses, ils laisseront, dans la société où ils passeront unis, un dangereux sillage de perversion.

Ils se seront d’abord enivrés d’eux-mêmes, entièrement et longtemps. Mais ils s’apercevront vite que cette ivresse, même quand elle est déréglée, n’entraîne pas chez eux, comme chez les êtres entre qui il n’y a pas cette mystérieuse entente, le dégoût ou même la satiété, ou même le besoin de repos.

Au contraire, ils feront jaillir de leur rapprochement un perpétuel désir, et ce désir, peu à peu, rayonnera autour d’eux, s’étendra aux gens qui les entoureront.

Ils commenceront par être plus indulgents l’un vis-à-vis de l’autre, au point de vue de leur jalousie. L’amant ne se fâchera pas du baiser trop tendre de sa maîtresse sur les lèvres d’une amie ; un peu plus tard, il le favorisera. Puis le goût de pervertir naîtra en eux. Un lien de complicité et de trouble continuel les réunira, resserrera leur intimité, les attachera l’un à l’autre plus fortement que la vraie tendresse.

Ils auront sans cesse un désir commun de sensations violentes, ils chercheront à le combler, dans l’amitié docile d’une autre femme, dans le spectacle de filles leur donnant l’image du plaisir, dans le viol de leur intimité livrée à d’autres.

Ils connaîtront ce grand vide du cœur qui suit la fatigue des sens. Ils auront des remords et ils en joueront peut-être pour ajouter à leur plaisir. L’étrangeté de leurs nuits se reflétera le jour sur leurs traits ; ils auront la bouche sèche comme ceux qui ont soif ; ils seront toujours en éveil comme des chasseurs ; ils seront fidèles l’un à l’autre comme des complices.

La pente qu’ils descendront sera de plus en plus raide et de plus en plus impitoyable. Ils déchoiront sans doute ; ils s’abaisseront ; ils poursuivront sans cesse la minute sublime que les sens exaspérés donnent à l’âme.