L’Astrée/première partie/Le Quatriesme Livre

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Simon Rigaud (Première partiep. 119-186).


LE QUATRIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
Partie d'Astrée


Galathée, qui estoit atteinte à bon escient, tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea presque d’ordinaire d’aupres de son lict, et quand elle estoit contrainte de s’en éloigner pour reposer, ou pour quelqu’autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à qui elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire entendre au berger sa bonne volonté, croyant que par ce moyen elle luy ferait en fin esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement, car encore qu’elle eust bien voulu que Lindamor eust esté satisfait, toutesfois elle, qui attendoit tout son avancement de Galathée, n’avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Mais Amour, qui se joue ordinairement de la prudence des amants, et se plaist à conduire ses effets au rebours de leurs intentions, rendit par la conversation du berger, Leonide plus necessiteuse d’un qui parlast pour elle, qu’autre qui fust en la trouppe ; car l’ordinaire veue de ce berger, qui n’avoit faute de nulle de ces choses qui peuvent faire aymer, luy fit recognoistre que la beauté a de trop secretes intelligences avec nostre ame pour la laisser si librement approcher de ses puissances, sans soupçon de trahison. Le berger s’en apperceut assez tost, mais l’affection qu’il portoit à Astrée, encore qu’outragé si indignement, ne vouloit luy permettre de souffrir ceste amitié naissante avec patience.

Cela fut cause qu’il se resolut de prendre congé de Galathée, dés qu’il commenceroit de se trouver un peu moins mal ; mais aussi tost qu’il luy en ouvrit la bouche : Comment, luy dit-elle, Celadon, recevez-vous si mauvais traittement de moy, que vous vueilliez partir de ceans avant que d’estre bien guery ? Et lors qu’il luy respondit; que c’estoit de crainte de l’incommoder, et qu’aussi pour ses affaires, il estoit contraint de retourner en son hameau, asseurer ses parents et amis de sa santé, elle l’interrompit, disant : Non, Celadon, n’entrez point en doute que je sois incommodée, pourveu que je vous voye accommodé ; et quant à vos affaires et à vos amis, sans moy, de qui il semble que la compagnie vous déplaise si fort, vous ne seriez pas en ceste peine, puis que desja vous ne seriez plus : Et me semble que le plus grand affaire que vous ayez, c’est de satisfaire à l’obligation que vous m’avez, et que L’ingratitude ne sera pas petite, qui me refusera quelques moments de ceste vie, que vous tenez toute de moy. Et puis il ne faut desormais que vous tourniez plus les yeux sur chose si basse que vostre vie passée ; il faut que vous laissiez vos hameaux, et vos troupeaux, pour ceux qui n’ont pas les merites que vous avez, et qu’à l’advenir vous leviez les yeux à moy, qui puis, et veux faire pour vous, si vos actions ne m’en ostent la volonté.

Quoy que le berger fist semblant de n’entendre ce discours, si le comprint-il aysément, et dés lors évita le plus qu’il luy fut possible, de parler à elle particulierement. Mais le déplaisir que ceste vie luy rapportoit, estoit tel, que perdant presque patience, un jour que Leonide l’oyant souspirer, luy en demanda l’occasion, puis qu’il estoit en lieu où l’on ne desiroit rien que son contentement, il luy respondit : Belle nymphe, entre tous les plus miserables, je me puis dire le plus rigoureusement traité de la fortune, car pour le moins ceux qui ont du mal ont aussi permission de s’en douloir, et ont ce soulagement d’estre plaints ; mais moy, je ne l’ose faire, d’autant que mon malheur vient couvert du masque de son contraire, et cela est cause qu’au lieu d’estre plaint, je suis plustost blasmé pour homme de peu de jugement. Que si vous et Galathée sçaviez quels sont les amers absinthes, dont je suis nourry en ce lieu, heureux à la verité pour tout autre que pour moy, je m’asseure que vous auriez pitié de ma vie. - Et que faut-il, dit-elle, pour vous soulager ? – Pour ceste heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m’en aller. – Voulez-vous, repliqua la nymphe, que j’en parle à Galathée ? – Je vous en requiers, respondit-il, par tout ce que vous aimez le plus. – Ce sera donc par vous, dit la nymphe en rougissant.

Et, sans tourner la teste vers luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu’elle trouva toute seule dans le jardin, et qui desja commençoit de soupçonner qu’il y eust de l’amour du costé de Leonide, luy semblant qu’elle n’avançoit en rien en la charge qu’elle luy avoit donnée, quoy qu’elle ne bougeast presque de tout le jour d’aupres de luy, parce que sçachant combien les armes de la beauté du berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu’il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutesfois, estant contrainte de passer par ses mains, ell taschoit de se detromper le plus qui luy estoit possible, et ainsi continuoit tous-jours envers la nymphe le mesme visage qu’elle avoit accoustumé.

Et lors qu’elle la veit venir à elle, elle s’avança pour s’enquerir comme se portoit le berger, et ayant sceu qu’il estoit au mesme estat qu’elle l’avoit laissé, elle se remit au promenoir ; et apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna vers la nymphe, et luy dit : Mais, dites moy, Leonide, fut-il jamais homme plus insensible que Celadon, puisque ny mes actions, ny vos peruasions ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu’il me doit rendre ? – Quant à moy, respondit Léonide, je l’accuse plustost de peu d’esprit, et de faute de courage, que non point de ressentiment, car j’ay opinion qu’il n’a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s’il recognoist mes paroles, il n’a pas le courage de pretendre si haut. Et ainsi, autant que l’aymant de vos perfections et de vos faveurs le peut eslever à vous, autant la pesanteur de son peu de merites, et de sa condition le rabaisse ; mais il ne faut point trouver cela estrange, puisque les pommiers portent des pommes, et les chesnes des glans, car chaque chose produit selon son naturel. Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d’un villageois, que des desseins d’une ame vile, et rabaissée ? – Je croy bien, respondit Galathée, que la grande difference de nos conditions luy pourroient donner beaucoup de respect ; mais je ne puis penser, s’il recognoist ceste difference, qu’il n’ait assez d’esprit, pour juger à quelle fin je le traite avec tant de douceurs, si ce n’est qu’il soit desja tant engagé envers ceste Astrée, qu’il ne s’en puisse plus retirer. – Asseurez-vous, madame, repliqua Leonide, que ce n’est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi mescognoissant ; car je veux bien advouer, comme vous sçavez, qu’asseurément il est vray qu’il aime Astrée, mais s’il avoit du jugement, ne la mespriseroit-il pas pour vous, qui meritez, sans comparaison, beaucoup d’avantage ? Et toutesfois, il est si mal advisé, qu’à tous les coups que je luy parle de vous, il ne me respond qu’avec les regrets de l’éloignement de son Astrée, qu’il represente avec tant de desplaisirs, que l’on jugeroit que le sejour qu’il fait ceans luy est infiniment ennuyeux. Et, ce matin mesme, l’oyant souspirer, je luy en ay demandé la cause ; il m’a fait des responses qui émouvroient des pierres à pitié, et en fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu’il s’en peust aller. – Ouy, repliqua Galathée, rouge de colere, et ne pouvant disssimuler sa jalousie, confessez verité, Leonide, il vous a émeue. – Il est vray, madame, il m’a émeue de pitié, et me semble, puis qu’il a tant d’envie de s’en aller, que vous ne devez point le retenir par force, car l’amour n’entre jamais dans un coeur à coups de fouet. – Je n’entends pas, repliqua Galathée, qu’il vous ait esmeue de pitié, mais n’en parlons plus. Peut-estre quand il sera bien sain, ressentira-t’il aussi tost les effets du despit qu’il a fait naistre en moy, que ceux de l’amour qu’il a produits en vous ; cependant, pour parler franchement, qu’il se resolve de ne partir point d’ici à sa volonté, mais à la mienne. Leonide voulut respondre, mais la nymphe l’interrompit : Or sus, Leonide, luy dit-elle, c’est assez, contentez-vous que je n’en dis pas d’avantage, allez seulement, ma resolution est celle là.

Ainsi Leonide fut contrainte de se taire, et de s’en aller, ressentant de telle sorte ceste injure, qu’elle resolut dés lors de se retirer chez Adamas, son oncle, et ne recevoir jamais plus le soucy des secrets de Galathée, qui en mesme temps appella Silvie qui se promenoit en une autre allée, toute seule, à qui, contre son dessein, elle ne peut s’empescher, en se plaignant de Leonide, de faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit couché. Mais Silvie, encor que jeune, toutesfois pleine de beaucoup de jugement pour r’accommoder toutes choses, tascha d’excuser Leonide au mieux qu’il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se despitoit, et que ces choses vinssent à estre sceues, elles ne pouvoient que rapporter beaucoup de honte à sa maistresse. Et c’est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : Vous sçavez bien, madame, que jamais vous ne m’avez rien descouvert de cest affaire, et toutesfois je vous en diray de telles particularitez, que vous ne m’en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n’est pas de m’entremettre aux choses où je ne suis point appellée. Il y a desja quelque temps, que voyant ma compagne si assidue aupres de Celadon, je soupçonnois que l’amour en fut cause, et non pas la compassion de son mal, et parce que c’est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d’en estre bien asseurée. Et dés lors j’espiay ses actions de plus pres que de coustume, et fis tant qu’avant-hier je me mis en la ruelle du lict du berger, cependant qu’il dormoit, et peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte, l’esveilla sans y penser ; et, apres plusieurs discours communs, elle vint à parler de l’amitié qu’il avoit portée à la bergere Astrée, et Astrée à luy. Mais, dit-elle, croyez moy, berger, que ce n’est rien, au prix de l’affection que Galathée vous porte. – A moy ? dit-il. – Ouy, à vous, repliqua Leonide, et n’en faites point tant l’estonné, vous sçavez combien de fois je le vous ay dit, encor est-elle plus grande que mes paroles. – Belle nymphe, respondit le berger, je ne merite, ny ne croy tant de bonheur ; aussi quel seroit son dessein envers moy, qui suis né berger, et qui veux vivre et mourir tel ? – Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre que grande, puis qu’elle a donné commencement à tant de perfections. – O Leonide, respondit, vos paroles sont pleines de mocquerie ; mais quand elles seroient veritables, avez-vous opinion que je ne sçache qui est Galathée, et qui je suis ? Si fais, certes, belle nymphe, et sçay fort bien mesurer ma petitesse, et sa grandeur à l’aulne du devoir. – Voire, respondit Leonide, pensez-vous qu’Amour se serve des mesmes mesures, que les hommes ? Cela est bon pour ceux qui veulent vendre ou acheter, mais ne sçavez-vous pas, que les dons ne se mesurent point, et amour n’estant rien qu’un don, pourquoy le voudriez-vous reduire à l’aulne du devoir ? Ne doutez plus de ce que je vous dis, et pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, et d’amour, et d’affection, qu’elle vous en donne.

Je vous jure, madame, que jusques alors je m’estois figurée que Leonide parloit pour elle mesme, et ne faut point que j’en mente : du commencement ce discours m’estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je louay beaucoup la puissance que vous aviez sur elles, sçachant bien qu’il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme qu’à tout autre. – Ma mignonne, respondit Galathée, si vous sçaviez l’occasion que j’ay de rechercher l’amitié de Celadon vous loueriez et conseilleriez ce mesme dessein, car vous souvient-il de ce druyde qui nous predit nostre fortune ? – J’en ay bonne memoire, respondit-elle, il n’y a pas fort long-temps. – Vous sçavez, continua Galathée, combien de choses veritables il vous a predites, et à Leonide aussi. Or sçachez que de mesme il m’a asseurée, que si j’espousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre ; vous semble-t’il qu’ayant tant de preuves de la verité de ses predictions, je doive mespriser celle-ci, qui me touche si fort ? Et c’est pourquoy je trouvois si mauvais que Leonide eust esté si mal advisée, que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. – Madame, respondit Silvie, n’entrez nullement en ceste doute, car en verité, je ne vous ments point, et me semble que vous ne devez la dépiter d’avantage, de peur qu’en se plaignant elle ne descouvre ce dessein à quelque autre. – M’amie, respondit Galathée en l’embrassant, je ne doute point de ce dont vous m’avez asseurée, et vous promets, que je me conduiray envers Leonide, ainsi que vous m’avez conseillée.

Cependant qu’elles discouroient ainsi, Leonide alla retrouver Celadon, auquel elle raconta de mot à mot les propos que Galathée et elle avoient eus sur son suject, et qu’il pouvoit se resoudre, que le lieu où il estoit, avoit apparence d’une libre demeure, mais que veritablement c’estoit une prison. Ce qui le toucha si vivement, qu’au lieu que son mal n’alloit que trainant, il devint si violent, que le soir mesme la fievre le reprit, si ardante, que Galathée l’estant allé voir, et le trouvant si fort empiré, entra fort en doute de sa vie, et plus encore, quand le lendemain son mal se rendant tousjours plus grand, il leur evanouit deux ou trois fois entre les bras. Et quoy que ces nymphes ne l’esloignassent jamais de plus loin que l’une au chevet, et l’autre aux pieds de son lict, sans prendre autre repos, que celuy, que par des sommeils interrompus, le sommeil extreme leur alloit quelquefois dérobant, si est-ce qu’il estoit tres-mal secouru, n’y ayant en ce lieu aucune commodité pour un malade, et n’osant en faire venir d’ailleurs, de peur d’estre descouvertes. Si bien que le berger courut une grande fortune de sa vie, et telle qu’un soir il se trouva en si grande extremité, que les nymphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, et peu apres fit une tres grande perte de sang, qui l’affaiblit de sorte, qu’il voulut reposer. Cela fut cause que les nymphes le laisserent seul avec Meril, et s’estant retirées, Silvie toute effrayée de cest accident, s’adressant à Galathée, luy dit : Il me semble, madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n’y mettez quelque ordre. Jugez en quelle peine vous seriez, si ce berger se perdoit entre vos mains, à faute de secours. – Helas ! dit la nymphe, dés l’accroissement de son mal j’ay bien considéré ce que vous dites, mais quel remede y a-t’il ? Nous sommes icy entierement despourveues de ce qui luy est necessaire, et d’en avoir ailleurs, quand il iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j’ay, que l’on le sçache ceans.

Leonide, que l’affection faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : Madame, ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne ; mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre. Si ce berger meurt, avez-vous opinion que sa mort demeure sans estre sceue ? quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le Ciel mesme la decouvriroit. Mais prenons toutes choses au pis, et qu’on sçache que ce berger est ceans : et quoy, pour cela ne pourrez-vous pas couvrir vostre dessein de celuy de la compassion, à laquelle nostre naturel nous incline toutes ? Et toutesfois, s’il vous plaist de vous reposer de cest affaire sur moy, je m’asseure de le conduire si discrettement, que personne n’en descouvrira rien. Car, madame, j’ay , comme vous sçavez, mon oncle Adamas, prince des druydes de ceste contrée à qui nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes ne peut estre cachée. Il est homme plein de discretion, et jugement, je sçay qu’il a particuliere inclination à vous faire service : si vous l’employez en ceste occasion, je tiens pour certain que le tout reussira à vostre contentement.

Galathée demeura quelque temps sans respondre, mais Silvie qui voyoit que c’estoit le meilleur expedient et prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle divertiroit Galathée de ceste honteuse vie, respondit assez promptement, que ceste voye luy sembloit la plus asseurée. A quoy Galathée consentit, n’en pouvant eslire une meilleure. Il reste, reprit Leonide, de sçavoir, madame, à fin que je n’outrepasse vostre commandement, que c’est que vous voulez que je die, ou que je taise à Adamas ? – Il n’y a rien, respondit Silvie, voyant que Galathée demeuroit interdite, qui oblige tant à se taire, que de fire paroistre une entiere fiance, ny rien au contraire qui dispense plus à parler que la meffiance recogneue. De sorte qu’il me semble pour rendre Adamas secret, qu’il luy faut dire, avant qu’il vienne, tout ce qu’il pourra descouvrir quand il sera icy. – Je suis, respondit Galathée, tant hors de moy, qu’à peine sçay-je ce que je dis. C’est pourquoy je remets toute chose à vostre discretion.

Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la nuict fust au commencement fort obscure, de ne s’arrester qu’elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des vestales et druydes de Laigneu. Mais son voyage fut beaucoup plus long qu’elle ne pensoit ; car arrivant sur la pointe du jour, elle sceut qu’il estoit allé à Feurs, et qu’il n’en reviendroit de deux, ou trois jours, qui fut cause que sans s’y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutesfois, que n’eust esté le desir de la guerison du berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une demie heure, parce que n’estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile, et lors qu’il luy sembla de s’estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venue. Mais à peine avoit-elle fait une lieue qu’elle vid venir de loin par le mesme chemin qu’elle avoit fait, une nymphe toute seule, que peu apres elle cogneut pour estre Silvie. Ceste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, coyant qu’elle luy vint annoncer la mort de Celadon, mais ce fut tout au contraire ; car elle sceut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, et qu’à son resveil il s’estoit trouvé sans fievre, qu’à ceste occasion Galathée l’avoit fait incontinent partir pour la r’attraper, afin de l’en advertir, et de luy dire que le berger estant en si bon estat, il n’estoit pas de besoin d’amener Adamas, ny de luy découvrir leurs affaires.

Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du berger qu’elle aymoit. Et apres en avoir loué Dieu, elle dit à sa compagne : Puis, ma soeur, que je recognois, suivant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu’elle a touchant ce berger, il faut que je vous en parle franchement, et que je vous die, que ceste sorte de vie me deplaist infiniment, et que je la trouve fort honteuse, et pour elle, et pour nous. Car elle en est tellement passionnée, que quelque mespris que ce berger fasse d’elle, elle ne s’en peut distraire, et a tellement devant les yeux les predictions d’un certain druyde, qu’elle croit tout son bon heur dependre de cest amour, et c’est le bon, que suivant l’humeur des amans, elle juge Celadon tant aimable, qu’elle croit chacun le devoir aimer autant qu’elle, comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux. Et c’est là mon grief : car elle est devenue si jalouse de moy, qu’à peine me peut-elle souffrir aupres de luy. Or, ma soeur, si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n’en faut point douter, puis qu’il n’y a rien de si secret qui ne se descouvre, jugez que c’est qu’on dira de nous, et quelle opinion nous aurions de quelqu’autre, à qui semblable chose fust arrivée. J’ay fait tout ce qui m’a esté possible pour l’en distraire, mais ç’a esté sans effect ; c’est pourquoy je suis resolue de la laisser aimer, puis qu’elle veut aimer, pourveu que ce ne soit point à nos despens. Je vous fais tous ce discours, pour vous dire qu’il me sembleroit trés à propos d’y chercher quelque bon remede, et que je ne voy point un moyen plus aisé, que par l’entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil et par sa prudence. – Ma soeur, respondit Silvie, je loue infiniment vostre dessein, et pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m’en retourneray d’icy, et diray que j’ay esté chez Adamas, et que je n’ay trouvé ny vous, ny luy. – Il sera donc à propos, respondit Leonide, que nous allions nous reposer dans quelque buisson, afin qu’il semble que vous m’ayez cherchée plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu’il faut que je dorme un peu, si je veux achever mon voyage. – Allons, ma soeur, repliqua Silvie, et croyez que vous ne faites peu pour vous, d’oster Celadon d’entre nous, car je prevoy bien à l’humeur de Galathée, qu’avec le temps il vous raporteroit beaucoup de desplaisir.

A ce mot, elles se prirent par la main, et regardant ou elles pourroient passer une partie du jour, elles virent un lieu de l’autre costé de Lignon, qui leur sembla si à propos, que passant sur le pont de la Boteresse, et laissant Bonlieu, sejour des druydes et vestales à main gauche, et descendant le long de la riviere, elles vindrent se mettre dedans un gros buisson, qui estoit tout joignant le grand chemin, et de qui l’espaisseur rendoit en tout temps un agreable sejour, où apres avoir choisi l’endroit le plus couvert, elles s’endormirent l’une aupres de l’autre. Et cependant qu’elles reposoient, Astrée, Diane et Phillis vindrent de fortune conduire leurs trouppeaux en ce mesme lieu, et, sans voir les nymphes, s’assirent aupres d’elles. Et parce que les amitiez qui naissent en la mauvaise fortune, sont bien plus estroittes et serrées, que celles qui se conçoivent dans le bonheur, Diane qui s’estoit liée d’amitié avec Astrée, et Phillis, depuis le desastre de Celadon, leur portoit tant de bonne volonté, et elles à elle, que presque de tout le jour elles ne s’abandonnoient. Et certes Astrée avoit bien besoin de consolation, puis que presque au mesme temps elle perdit Alcé et Hippolyte ses pere et mere : Hippolyte pour la frayeur qu’elle eut de la perte d’Astrée, lors qu’elle tomba dedans l’eau, et Alcé pour le desplaisir de la perte de sa cher compagne ; qui toutesfois fut à Astrée un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere et de sa mere.

Et comme je vous ay dit, Diane, fille de la sage Bellinde, pour ne manquer au devoir de voisinage, l’allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, et Astrée la sienne, et Phillis celle de toutes deux, qu’elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent, et ce jour avoit esté le premier, qu’Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que ses deux fidelles compagnes se trouverent avec elle, mais elle ne fut plustost assise, qu’elle n’aperceut de loin Semire, qui la venoit trouver. Ce berger avoit esté long temps amoureux d’Astrée, et ayant recogneu qu’elle aimoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s’estant persuadé qu’ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu ; il s’en venoit la trouver, afin de commencer son dessein, mais il fut fort deceu. Car Astrée ayant recogneu sa finesse, conceut une haine si grande contre luy, qu’aussi tost qu’elle l’apperceut, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir, elle pria Phillis de luy dire de sa part, qu’il ne se presentast jamais à elle. Et ces paroles furent proférées avec un certain changement de visage, et d’une si grande vehemence, que ses compagnes y recogneurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le berger. Quand il ouyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu’il sembloit estre immobile. En fin vaincu et contraint par la cognoissance de son erreur, il luy dit : Discrette Phillis, j’advoue que le ciel est juste, de me donner plus d’ennuy qu’un coeur n’est capable de supporter, puis qu’encor ne peut-il esgaler son chastiment à mon offence, ayant esté cause de faire rompre la plus belle et la plus entiere amitié qui ait jamais esté. Mais afin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dites à ceste belle bergere, que je demande pardon, et à elle et aux cendres de Celadon, l’asseurant que l’extreme affection que je luy ay portée, a sans plus esté la cause de ceste faute, que loin d’elle et de ses yeux, à bon droict courroucez, j’iray plaignant toute ma vie. A ce mot il s’en alla tant desolé que son repentir toucha Phillis de quelque pitié. Et estant revenue vers ses compagnes, leur redit ce que le berger avoit respondu. Helas ! ma soeur, dit Astrée, j’ay plus d’occasion de fuyr ce meschant, que je n’ay pas de pleurer ; jugez par là, si je le dois faire : c’est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. – Comment, ma soeur, dit-elle, de vostre ennuy ? A-t’il tant de puissance sur vous ? Si j’osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, et mon imprudence, vous diriez qu’il a usé de plus grand artifice, que l’esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui recogneut que c’estoit à son occasion qu’elle n’en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n’y avoir encore que huict ou dix jours qu’elles se hantoient si familierement, leur dit, que ce n’estoit pas son dessein de leur apporter de la contrainte. Et vous, belle bergere, dit-elle se tournant vers la triste Astrée, me donnerez occasion de croire que vous ne m’aimez pas, si vous usez moins librement envers moy, que envers Phillis, puis qu’encore qu’il n’y ait pas si long temps, que j’ay le bien de vostre conversation, si ne devez-vous moins estre asseurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : Je m’asseure qu’Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n’estant pas d’estre amie à moitié, et depuis qu’elle s’est jurée telle, il n’y a plus de cachette en son ame. – Il est certain, continua Astrée, et ce qui m’empesche d’en parler d’avantage, ce n’est seulement que remettre le fer dans une playe ne sert qu’à l’envenimer. – Si est-ce, repliqua Diane, qu’il faut bien souvent user du fer pour les guerir ; et quant à moy, il me semble que de dire librement son mal à une amie, c’est luy en remettre une partie. Et si j’osois vous en prier, ce me seroit une très-grande satisfaction, de sçavoir quelle a esté vostre vie, tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. – Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, et que vous avez agreable de participer à mes ennuis, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos contentements, et que cependant vous me permettiez d’user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si mal-heureuse que la mienne, ne peut plaire que pour estre courte. Et s’estant toutes trois assises en rond, elle reprit la parole de ceste sorte.

HISTOIRE D’ASTRÉE
et Phillis.


CEux qui penſoient que les amitiez, & les haines paſſaſſent de pere en fils, s’ils ſçauoient qu’elle a eſté la fortune de Celadõ, & de moy, aduoüeroient ſans doute qu’ils ſe ſont bien fort trompez. Car, belle Diane, ie croy que vous auez ſouuẽt ouy dire la vieille inimitié d’entre Alcé, & Hippolite, mes pere & mere, & Alcippe et Amarillis, pere & mere de Celadõ : leur haine les ayant accompagnez iuſques au cercueil, qui a eſté cause de tant de troubles entre les Bergers de ceſte contrée que ie m’aſſeure qu’il n’y a perſonne qui l’ignore le long des riues du cruel & diffamé Lignõ. Et toutesfois il ſembla qu’Amour, pour monſtrer ſa puiſſance, voulut expreſſement de perſonnes tant ennemies en vnir deux ſi eſtroitement, que rien n’en peut rõpre les liens que la mort. Car à peine Celadon auoit atteint l’age de 14. ou 15. ans, & moy de 12. ou treize, qu’en vne aſſemblee qui se faiſoit au Temple de Venus qui eſt ſur le haut de ce mont, releué dans la plaine, vis à vis de Mont-Suc, à vne lieuë du chaſteau de Montbriſon, ce ieune Berger me vid, & comme il m’a raconté depuis, il en auoit conceu le deſir, long-tẽps auparauant par le rapport que l’on luy auoit faict de moy. Mais l’empeſchement que ie vous ay dict de nos peres luy en auoit oſté les moyens, & faut que i’aduouë, que ie ne croy pas qu’il en euſt plus de volonté que moy : Car ie ne ſçay pourquoy lors que i’oyois parler de luy, le cœur me treſſailloit en l’eſtomach : ſi ce n’eſt que ce fut vn preſage des troubles que depuis ſont arriuez à son occaſion. Or ſoudain qu’il me veid ie ne ſçay comment il trouua ſuiet d’Amour, en moy, tant y a que depuis ce tẽps il ſe reſolut de m’aimer, & de me ſervir, & ſembla qu’à ceſtre premiere veuü nous fuſſions l’un & l’autre ſur le point qu’il nous falloit aimer : puis qu’auſſi-toſt qu’on me dit que c’eſtoit le fils d’Alcippe, je reſſentis un certain changement en moy, qui n’eſtoit pas ordinaire, et deslors toutes ſes actions commencerent à me plaire & à me ſembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeune bergers de ſon aage ; & parce qu’il n’oſoit encores s’aprocher de moy, & que la parole luy eſtoit interdite, ſes regards, par leurs allees & venuës, me parlerent ſi ſouvent, qu’enfin je recogneus qu’il avoit envie de m’en dire d’avantage, & de fait, en un bal qui ſe tenoit au pied de la montagne ſous des vieux ormes, qui rendent un agreable ombrage, il uſa de tant d’artifice, que ſans m’en prendre garde, & monſtrant que c’eſtoit par meſgarde, il ſe trouva au deſſous de ma main. Quant à moy, je ne fis point ſemblant de le cognoiſtre, & traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, baiſſa la teſte, de ſorte que faiſant ſemblant de baiſer ſa main, je ſentis ſur la mienne ſa bouche : cét acte me fit monter la rougeur au viſage, & feignant de n’y prendre garde, je tournay la teſte de l’autre coſté, comme attentive au branle que nous danſions. Cela fut cauſe qu’il demeura quelque temps ſans parler à moy, ne sçachant, comme je crois, par où il devoit commencer : enfin, ne voulant perdre ceſte occaſion qu’il avoit ſi long-temps recherchée, il s’avança devant moy, & parla à l’oreille de Corilas, qui me conduiſoit à ce bal, ſi haut (feignant touteſois de le dire bas) que j’ouys tels mots : Pleuſt à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de ceſte bergere, & de moy, euſt à ſe demeſler entre nous deux : & lors il ſe retira en ſa place, & Corilas luy reſpondit aſſez haut : Ne faites point ce ſouhait, Celadon : car peut-eſtre ne ſouhaitterez vous jamais rien de ſi dangereux. – Quelque hazard qu’il y ait (respondit Celadon tout haut) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, et en deussé-je donner le coeur pour gage. – En semblables promesses, repliqua Corilas, on n’offre jamais une moindre asseurance que celle-là, et toutesfois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s’en desdient. – Quiconque, adjousta le berger, fera difficulté de courre la fortune dont vous me menacez, je le croiray pour homme de peu de courage. – C’est vertu, respondit Corilas, d’estre courageux, mais c’est une folie aussi d’estre temeraire. – A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; et cependant je vous promets encore un coup, que je ne m’en desdiray jamais.

Et parce que je faisois semblant de ne prendre garde à leurs discours, adressant sa parole à moy, il me dit : Et vous, belle bergere, quelle opinion en avez-vous ? – Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. – Il m’a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d’un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les enfans. – Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes-vous fils d’Alcippe ? Et m’ayant respondu qu’ouy, et de plus mon serviteur. Il me semble, luy dis-je, qu’il eust été plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu’autre, qui eust eu plus d’occasion de l’avoir agreable que moy. – J’ay bien ouy dire, repliqua Celadon, que les dieux punissent les erreurs des peres sur les enfans, mais entre les hommes cela n’a jamais esté accoustumé. Ce n’est pas qu’il ne doive estre permis à vostre beauté, qui est divine, d’user des mesmes privileges des dieux ; mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. – Est-ce ainsi, berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? – En tel combat, respondit-il, estre vaincu c’est une espece de victoire, et quant à moy je le veux bien estre, pourveu qu’elle en vueille la despouille. Je croy qu’ils eussent plus longuement continué leur discours, si le branle eust duré d’avantage, mais la fin nous separa, et chacun reprit sa place. Quelque temps apres, on commença de proposer les prix aux divers exercices qu’on avoit accoustumé de faire, comme de luitter, de courre, de sauter, et de jetter la barre, ausquels Celadon pour estre trop jeune, ne fut receu qu’à celuy de la course dont il eut le prix, qui estoit une guirlande de diverses fleurs, qui luy fut mise sur la teste par toute l’assemblée, avec beaucoup de louange, qu’estant si jeune il eust vaincu tant d’autres bergers. Luy, sans beaucoup songer en soy-mesme, se l’ostant, me la vint poser sur les cheveux, me disant assez bas : Voicy qui reconfirme ce que je vous ay dit. Je fus si surprise que je ne peus luy respondre, et n’eust esté Artemis, vostre mere, Phillis, je la luy eusse rendue ; non pas que venant de sa main elle ne me fust fort agreable, mais parce que je craignois qu’Alcé, et Hippolyte le trouvassent mauvais. Toutesfois Artemis, qui desiroit plustost d’assoupir que de r’allumer ces vieilles inimitiez, me commanda de la recevoir, et de l’en remercier, ce que je fis si froidement, que chacun jugea bien, que ce n’avoit esté que par l’ordonnance de ma tante.

Tout ce jour se passa de ceste sorte, et le lendemain aussi, sans que le jeune berger perdit une seule commodité de me faire paroistre son affection. Et parce que le troisiesme jour on a accoustumé de representer en l’honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Déesses, Celadon resolut de se mesler parmy les filles sous habit de bergere. Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas, le grand Druyde a de coustume de jetter entre les filles une pomme d’or, sur laquelle sont escrits les noms des trois bergeres, qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot Soit donnée à la plus belle des trois, et qu’apres on tire au sort celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois bergeres entre dans le temple de la Beauté, dedié à Venus, où les portes estant bien fermées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nues, hormis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genouil. Et parce qu’autrefois il y a eu de l’abus, et que quelques bergers se sont meslez parmy les bergeres, il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du temple. Or il advint que ce jeune enfant, sans consideration de ce danger extreme, ce jour là s’habilla en bergere, et se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille, et comme si la fortune l’eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, et celuy de Malthée, et de Stelle ; et lors qu’on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j’ouys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reussir !

Enfin nous fusmes menées dans le temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, et nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes, selon l’ordonnance, à nous deshabiller. Et parce qu’il falloit que chacune à part allast parler à luy, et faire offre tout ainsi que les trois déesses avoient fait autrefois à Paris, Stelle qui fut la plus diligente à se deshabiller, s’alla la premiere presenter à luy qu’il contempla quelque temps, et apres avoir ouy ce qu’elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m’avoit devancée, parce que me faschant fort de me monstrer nue, j’allois retardant le plus que je pouvois de me despouiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n’y allois point, m’appella paresseuse. En fin ne pouvant plus dilayer, j’y fus contrainte, mais, mon Dieu ! quand je m’en souviens, je meurs encor de honte : j’avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n’avois que la guirlande que le jour au paravant il m’avoit donnée. Quand les autres furent retirées, et qu’il me vid en cest estat aupres de luy, je pris bien garde qu’il changea deux ou trois fois de couleur, mais je n’en eusse jamais soupçonné la cause ; de mon costé la honte m’avoit teint la joue d’une si vive couleur, qu’il m’a juré depuis ne m’avoir jamais veue si belle, et eust bien voulu qu’il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation. Mais craignant d’estre découvert, il fut contraint d’abreger son contentement, et voyant que je ne luy disois rien, car la honte me tenoit la langue liée : Et quoy, Astrée, me dit-il, croyez-vous vostre cause tant avantageuse, que vous n’ayez besoin comme les autres, de vous rendre vostre juge affectionné ? – Je ne doute point, Orithie, luy respondis-je, que je n’aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle ny Malthée ; mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion qu’en la beauté. De sorte que n’eust esté la contrainte à quoy la coustume m’a obligée, je ne fusse jamais venue devant vous pour esperance de gagner le prix. – Et si vous l’emportez, respondit le berger, qu’est-ce que vous ferez pour moy ? – Je vous en auray, luy dis-je, d’autant plus d’obligation, que je croy le meriter moins. – Et quoy, me repliqua-t’il, vous ne me faites point d’autre offre ? – Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous, car je ne vous en sçaurois faire, qui meritast d’estre receue. – Jurez moy, me dit le berger, que vous me donnerez ce que je vous demanderay, et mon jugement sera à vostre avantage.

Apres que je le luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour en faire un bracelet, ce que je fis, et apres les avoir serrez dans un papier, il me dit : Or, Astrée, je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la déesse Venus, et luy en demander vengeance. – Cela, luy respondis-je, est superflu, puis que je suis resolue de n’y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit : Dieu soit loué, belle Astrée, de ce que mon dessein a reussi si heureusement ; car sçachez que ce que vous m’avez promis, c’est de m’aimer plus que personne du monde, et me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, et non pas Orithie, comme vous pensez. Je dis ce Celadon, par qui Amour a voulu rendre preuve que la haine n’est assez forte pour detourner ses effets, puis qu’entre les inimitiez de nos peres, il m’a fait estre tellement à vous, que je n’ai point redouté de mourir à la porte de ce temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection.

Jugez, sage Diane, quelle je devins lors ; car amour me deffendoit de venger ma pudicité, et toutesfois la honte m’animoit contre l’amour. Enfin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l’offense qu’il m’avait faite n’estoit procedée que de m’aimer trop. Toutesfois le cognoissant estre berger, je ne peux plus longuement demeurer nue devant ses yeux, et sans luy faire autre response, je m’en courus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestues. Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois, je m’habillay le plus promptement qu’il me fut possible.

Mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulée Orithie se mit sur le sueil de la porte, et nous ayant toutes trois aupres d’elle : J’ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage de quoy je luy presente la pomme d’or, et ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l’ay veue, et qu’encores que fille, j’en ay ressenti la force. En proferant ces mots, il me presenta la pomme que je receus toute troublée, et plus encores quand tout bas il me dit : Recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie comme elle est toute ronde. Je luy respondis : Contente toy, temeraire, que je la reçois pour sauver ta vie, et qu’autrement je la refuserois de ta main. Il ne peut me repliquer de peur d’estre ouy et recogneu, et parce que c’estoit la coutusme, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser ; mais je vous asseure, que quand jusques alors je ne l’eusse point recogneu, j’eusse bien découvert que c’estoit un berger, car ce n’estoit point un baiser de fille. Incontinent la foule, et l’applaudissement de la trouppe nous separa, parce que le druyde m’ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l’assemblée, avec tant d’honneur, que chacun s’estonnoit, que je ne m’en resjouyssois d’avantage ; mais j’estois tellement interditte, et si fort combatue d’amour et de despit, qu’à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon, aussi tost qu’il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres bergers, et peu à peu sans qu’on y prist garde, se retira de la troupe, et laissa ces habits empruntez, pour reprendre les siens naturels avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si asseuré, que personne ne s’en fust jamais douté.

Quant à moy, lors que je le revis, je n’osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte et de colere ; mais luy qui s’en prenoit garde, sans en faire semblant, trouva le moyen de m’accoster, et me dit assez haut : Le juge qui vous a donné le prix de beauté, a monstré d’avoir beaucoup de jugement et me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une si favorable sentence, vous ne laissez de luy avoir quelque obligation. – Je croy, berger, luy respondis-je assez bas, qu’il m’est plus obligé que moy à luy, puis que s’il m’a donné une pomme, qui en quelque sorte m’estoit deue, je luy ay donné la vie, que pour sa temerité il meritoit de perdre. – Aussi m’a-t’il dit, respondit incontinent Celadon, qu’il ne la veut conserver que pour vostre service. – Si je n’eusse eu plus d’egard, repliquay-je, à moy mesme qu’à luy, je n’eusse pas laissé sans chastiment une si grande outrecuidance. Mais, Celadon, c’est assez, coupons là ce discours, et contentez-vous, que si je ne vous ay faict punir comme vous meritez, ce n’a seulement esté, que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy et non point pour faute de volonté que j’eusse de vous en voir chastié. – S’il n’y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, dites moy de quelle façon vous voulez que je meure, et vous verrez que je n’ay moins de courage pour vous satisfaire, que j’ay eu d’amour pour vous offenser.

Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a, qu’apres plusieurs repliques d’un costé et d’autre, par lesquelles il m’estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers changemens de visage en peuvent donner quelque cognoissance, je luy dis, feignant d’estre en colere : Ressouviens toy, berger, de l’inimitié de nos peres, et croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m’importunes jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse et mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage, car il est tout vray que sa beauté, son courage, et son affection me plaisoient : Et afin qu’il ne peust me respondre, je me tournay pour parler à Stelle qui estoit pres de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l’assemblée, si triste, qu’en peu de jours il devint presque mescognoissable et si particulier, qu’il ne hantoit plus que les lieux plus retirez et sauvages de nos bois. Dequoy estant advertie par quelques unes de mes compagnes, qui m’en parloient sans penser que j’en fusse la cause, je commençay d’en ressentir de la peine, et resolus en moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction. Et parce, comme je vous ay dit, qu’il s’esloignoit de toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer, de conduire mes troupeaux du costé où je sceus qu’il se retiroit le plus souvent, et apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l’allois cherchant, il me sembla d’entr’ouyr sa voix entre quelques arbres, et je ne fus point trompée, car, m’aprochant doucement, je le veis couché en terre de son long, et les yeux tous moites de larmes, si tendus contre le ciel, qu’ils sembloient immobiles.

La veue que j’en eus, me trouvant toute disposée, m’esmeut tellement à pitié, que je me resolus de ne le laisser plus en semblable peine. C’est pourquoy, apres l’avoir quelque temps consideré, et ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher, je me retiray assez loin de là, où, faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu’il m’ouyt, je veis qu’il se releva en sursaut, et tournant les yeux du costé où j’estois, il demeura comme ravy à m’escouter, à quoy ayant pris garde, à fin de luy donner commodité de m’approcher, je fis semblant de dormir, et toutesfois je tenois les yeux entr’ouverts pour voir ce qu’il deviendroit, et certes il ne manqua point de faire ce que j’avois pensé ; car s’approchant doucement de moy il se vint mettre à genoux le plus pres qu’il peut, et apres avoir demeuré long temps en cet estat, lors que je faisois semblant d’estre le plus assoupie, pour luy donner plus de hardiesse, je sentis qu’apres plusieurs souspirs, il se baissa doucement contre ma bouche, et me baisa.

Alors me semblant qu’il avoit bien assez pris de courage, j’ouvris les yeux, comme m’estant esveillée quand il m’avoit touchée, et me relevant, je luy dis feignant d’estre en colere : Mal appris berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de ceste sorte ? Luy alors tout tremblant, et sans lever les genoux : C’est vous, belle bergere, dit-il, qui m’y avez contraint, et si j’ay failly, vous en devez punir vos perfections qui en sont cause. – Ce sont toujours là, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances ; mais si vous continuez à m’offenser ainsi, croyez, berger, que je ne le supporteray pas. – Si vous appelez offense, me respondit-il, d’estre aymée et adorée, commencez de bonne heure à chercher le chastiment que vous me voulez donner, car dés icy je vous jure, que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, et qu’il n’y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos peres, ny empeschement de l’univers ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein.

Mais, belle Diane, il faut que j’abbrege ces agreables discours, estans si peu convenables en la maison desastrée où je suis, et vous diray seulement qu’en fin estant vaincue, je luy dis : Mais quoy, berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu’il leur plaist, le desapprouvent ? – Comment, me repliqua-t’il incontint, rendre tel qu’il leur plaist ? tant s’en faut qu’Alcippe ait ceste puissance sur ma volonté, que je ne l’ay pas moy-mesme. – Vous pouvez, luy respondis-je, vous dispenser de vous, à vostre gré, mais non pas de l’obeissance que vous devez à vostre pere, sans faire une grande faute. – L’obeissance, adjousta-t’il, que je luy dois, ne peut passer au delà de ce que je puis sur moy. Car ce n’est pas faillir, de ne point faire ce que l’on ne peut ; mais, soit ainsi que je le doive, puis que de deux maux on doit fuir le plus grand, je choisiray plutost de faillir envers luy, qui n’est qu’un homme, qu’envers vostre beauté qui est divine.

Nos discours en fin continuerent si avant, qu’il fallut que je luy permisse d’estre mon serviteur. Et d’autant que nous estions si jeunes et l’un et l’autre, que nous n’avions pas encore beaucoup d’artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s’en print incontinent garde, et ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voyage si long, que l’absence effaçast ceste jeune impression d’amour ; mais cest esloignement y profita aussi peu que tous les autres artifices, dont depuis il se servit. Car Celadon, quoy que jeune enfant, a tousjours eu une telle resolution à vaincre toutes difficultez, qu’au lieu que quelqu’autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuve de soy-mesme, et les nommoit les pierres de touche de sa fidelité ; et d’autant qu’il sceut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire à Dieu.

Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l’affection dont il me supplioit de l’aimer, les sermens dont il m’asseuroit de ne point changer, et les conjurations dont il m’obligeoit à n’en aimer point d’autre, vous eussiez, sans doute, jugé, que toutes choses plus impossibles pouvoient arriver plustost que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit : Mon Astre, car tel estoit le nom, dont plus communement en particulier il me nommoit, je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins. Il sçait quel service je vous ay voué, permettez moy, si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez comme venant de moy, tous les services qu’il vous fera, et par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon. Et certes il avoit raison de me faire ceste priere, car Lycidas, durant son esloignement, se monstra si curieux d’obsever ce que son frere luy avoit recommandé, qu’il y en eut plusieurs qui creurent qu’il avoit succedé à l’affection que son frere me portoit. Cela fut cause qu’Alcippe, apres l’avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le rappella avec opinion qu’un si long terme auroit aisément effacé la legere impression qu’amour avoit peu faire en une ame si jeune, et que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas de mon affection. Mais son retour ne me fut qu’une extreme asseurance de sa fidelité ; car la froideur des Alpes, qu’il avoit passées par deux fois, ne peut en rien diminuer le feu de son amour, ny les admirables beautez de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu’il m’avoit promis. O Dieu ! avec quel contentement me vint-il retrouver ! il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler. Je croy avoir encore sa lettre. Helas ! j’ay plus cherement consevé ce qui venoit de luy, que luy-mesme. Et lors elle tira de sa poche un petit sac semblable à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu’elle recevoit de luy, et tirant la premiere, car elles estoient toutes d’ordre, apres s’estre essuyé les yeux, elle leut tels mots.

Lettre de Celadon à la Bergere Astrée[modifier]

Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience ; fasse le Ciel qu’il l’ait aussi esté de vostre amitié. Je suis party avec tant de regret, et revenu avec tant de contentement, que n’estant mort, ny en allant, ny en revenant, je tesmoigneray tousjours qu’on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de desplaisir. Permettez-moy donc que je vous voye, à fin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune.

Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmens alors, sans me reblesser, de sorte que la moindre playe m’en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l’absence de Celadon, Artemis, ma tante et mere de Phillis, vint visiter ses parens, et mena avec elle ceste belle bergère dit-elle, monstrant Phillis. Et parce que nostre façon de vivre luy sembla plus agreable que celle des bergers d’Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement ; car par ce moyen nous vismes à nous pratiquer, et quoy que l’amitié ne fust pas si estroitte qu’elle a esté depuis, toutesfois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement plusieurs heures fascheuses avec elle. Et lors que Celadon fut de retour, et qu’il l’eut quelque temps hantée, il en fit un si bon jugement que je puis dire avec verité, qu’il est cause de l’estroitte affection, qui depuis a esté entr’elle et moy. Ce fut à ceste fois que luy, ayant atteint l’aage de dix sept ou dix huict ans, et moy de quinze ou seize, nous commençasmes de nous conduire avec plus de prudence ; de sorte que pour celer nostre amitié, je le priay, ou plustost je le contraignis de faire cas de toutes les bergeres, qui auroient quelque apparence de beauté, afin que la recherche qu’il faisoit de moy, fust plustost jugée commune que particuliere. Je dis que je l’y contraignis, parce que je n’ay pas opinion que sans son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir ; car apres s’estre plusieurs fois jetté à genoux devant moy, pour revoquer le commandement que je luy en faisois, en fin son frere luy dit, qu’il estoit necessaire pour mon contentement d’en user ainsi, et que s’il n’y sçavoit point d’autre remede, il falloit qu’en cela il se servist de l’imagination, et que parlant aux autres, il se figurast que c’estoit à moy. Helas ! le pauvre berger avoit bien raison d’en faire tant de difficulté, car il prevoyoit trop veritablement que de là procederoit la cause de sa mort. Excusez, sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours, puis que j’en ay tant de sujet, que ce seroit impieté de me les interdire.

Et apres s’estre essuyé les yeux, elle reprit son discours ainsi : Et parce que Phillis estoit d’ordinaire avec moy, ce fut à elle qu’il s’adressa premierement, mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquesfois m’empescher d’en rire, et d’autant que Phillis croyoit que ce fust à bon escient, et qu’elle traittoit envers luy comme on a de coustume d’user envers ceux qui commencent une recherche, je me souviens que s’en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu’il avoit faite sur ce sujet.

Chanson


Dessus les bords d’une fontaine
D’humide mousse revestus,
Dont l’onde à maints replis tortus,
S’alloit esgarant par la plaine,
Un berger se mirant en l’eau,
Chantoit ces vers au chalumeau :
Cessez un jour, cessez, la belle,
Avant ma mort d’estre cruelle.
Se peut-il qu’un si grand supplice,
Que pour vous je souffre en aimant,
Si les dieux sont dieux de justice,
Soit en fin souffert vainement ?
Peut-il estre qu’une amitié
N’esmeuve jamais

à pitié,
Mesme quand l’amour est extreme,
Comme est celle dont je vous ayme ?
   Ces yeux de qui les mignardises
M’ont souvent contraint d’esperer,
Encores que pleins de faintises,
Veulent-ils bien se parjurer ?
Ils m’ont dit souvent que son coeur
Quitteroit en fin sa rigueur,
Accordant à ce faux langage
Le reste de son beau visage.
 Mais quoy ? les beaux yeux des bergeres,
Se trouveront aussi trompeurs,
Que des cours les attraits pipeurs ?
Doncques ces beautez bocageres,
Quoy que sans fard dessus le front,
Dedans le coeur se farderont,
Et n’apprendront en leurs escoles,
Qu’à ne donner que des paroles ?
   C’est assez, il est temps, la belle,
De finir ceste cruauté
Et croyez que toute beauté,
Qui n’a la douceur avec elle,
C’est un œil qui n’a point de jour,
Et qu’une belle sans amour,
Comme indigne de ceste flame,
Ressemble un corps qui n’a point d’ame.

Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dites, et faut que je vous fasse rire de la façon dont il parloit à moy, car le plus souvent ce n’estoient que des mots tant interrompus, qu’il eust fallu deviner pour les entendre, et d’or- dinaire, quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé de parler à vous, qu’il m’appeloit Astrée. Mais voyez que c’est de nostre inclination. Je recognoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas ; toutesfois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m’estoit beaucoup plus agreable. – Helas ! ma soeur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu’il me tint en ce temps-là de vous, et de ceste belle bergere, dit-elle, en tournant vers Diane. Belle bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, et vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d’avoir de telles filles, et nostre Lignon leur est fort obligé, puis que par leur moyen il a le bon-heur de voir sur ses rives, ces deux belles et sages bergeres. Et croyez que si je m’y cognois, elles seules meritent l’amitié d’Astrée, c’est pourquoy je vous conseille de les aymer ; car je prevoy, pour le peu de cognoissance que j’ay eu d’elles, que bous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité. Pleust à Dieu que l’une d’elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection l’y porterois-je ! Et d’autant que j’avois encor fort peu de cognoissance de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois plustost qu’il servist Phillis.

Et il advint ainsi que je le souhaittois, car l’ordinaire conversation qu’il eut avec elle à mon occasion, produisit au commencement de la familiarité entr’eux, et en fin de l’amour à bon escient. Un jour qu’il la trouva à commodité, il resolut de luy declarer son affection avec le plus d’amour, et le moins de paroles qu’il pourroit : Belle bergere, luy dit-il, vous avez assez de cognoissance de vous-mesme, pour croire que ceux qui vous aiment, ne vous peuvent aimer qu’infiniment. Il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque cognoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez recogneu ; puis qu’on ne peut vous aimer qu’à l’extreme, vous devez advouer que mon amour est tresgrande, et toutesfois estant telle, je ne demande en vous encore qu’un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon et moy, que nous peusmes ouyr ceste declaration, et la response aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l’eusse pas attendu d’elle ; car dés long temps auparavant, elle, et moy avions fort bien recogneu aux yeux et aux actions de Lycidas, qu’il l’aimoit, et en avions souvent discouru, et je l’avois plustost trouvée de bonne volonté envers luy qu’autrement.

Toutesfois à ce coup, elle luy respondit avec tant d’aigreur, que Lycidas s’en alla comme desesperé, et Celadon qui aimoit son frere plus que l’ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, et ne sçachant à qui s’en prendre, s’en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne peus m’empescher de sousrire, et en fin je luy dis : Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presque obligées, puis que les bergers de ce temps, pour la plus part se plaisent beaucoup plus de faire croire à chacun qu’ils ont plusierus bonnes fortunes, que presque de les avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d’un berger s’augmente par la diminution de nostre honneur. Et à fin que vous sçachiez que je cognois bien l’humeur de Phillis, je prends la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pouveu qu’il continue, et qu’il ait un peu de patience. Mais il faut advouer, que quand j’en parlay la premiere fois à ceste bergere, elle me renvoya si loin, que je ne sçavois presque qu’en esperer, si bien que je me resolus de la gagner avec le temps ; mais Lycidas qui n’avoit point de patience, fit dessein plusieurs fois de ne l’aimer plus, et en ce temps il alloit chantant d’ordinaire tels vers.

Stances[modifier]

Sur une resolution de ne plus aimer.

 

Quand je vy ces beaux yeux nos superbes vainqueurs,
Soudain je m’y sousmis comme aux roys de nos cœurs,

Pensant que la rigueur en deust estre bannie ;
Mais depuis espreuvant leur dure cruauté,
Je creus qu’eterniser en nous leur tyrannie,
Ce n’estoit pas amour, mais plustost lascheté.

Il est vray que c’est d’eux, dont naissent tous les jours
Aux moindres de leurs traits quelques nouveaux amours ;
Mais à quoy sert cela, si comme de sa source
L’eau, soudain qu’elle y naist, incontinent s’enfuit ?
De mesme aussi l’amour, d’une soudaine course
S’enfuit loing de ces yeux, quoy qu’il en soit produit.

A son exemple aussi fuyons-les ces beaux yeux,
Fuyons-les, et croyons que c’est pour nostre mieux.
Et quand ils nous voudroient faire quelque poursuite,
N’attendons point leurs coups n’y pouvant resister,
Car il vaut beaucoup mieux se sauver à la fuitte,
Que d’attendre la mort qu’on peut bien eviter.

Je croy que Lycidas n’eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu’elle et moy, selon nostre coustume, nous allions promener le long de Lignon, nous n’eussions rencontré ce berger dans une isle de la riviere, en lieu fort escarté, et où il n’y avoit pas apparence de feinte. Nous le vismes d’un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large et profonde pour nous empescher d’aller où il estoit, mais non pas d’ouyr les vers qu’il alloit plaignant, en traçant à ce qu’il sembloit quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions recognoistre, pour la distance qu’il y avoit de luy à nous. Mais les vers estoient tels.


Madrigal[modifier]

Qu’il ne doit point esperer d’estre aimé.

 
Pensons-nous en l’aimant,
Que nostre amour fidelle
Puisse jetter

en elle
Quelque seur fondement ?
Helas ! c’est vainement.

Car plustost pour ma peine
Ce que je vay tracer
Sur l’inconstante arene
Ferme se doit penser,
Que pour mon advantage
En son ame volage
Je jette onc en l’aimant
Quelque seur fondement.

Peu apres nous ouysmes que s’estant teu pour quelque temps, il reprenoit ainsi la parole avec un grand Helas ! et levant les yeux au ciel : O Dieu ! si vous estes en colere contre moy, parce que j’adore avec plus de devotion l’oeuvre de vos mains que vous mesme, pourquoy n’avez-vous compassion de l’erreur que vous me faites faire ? que si vous n’aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de cognoissance de ses perfections ; car n’est-ce profaner une chose de tant de merite, que de luy offrir moins d’affection ?

Je croy que ce berger continua assez longuement semblables discours, mais je ne les peuz ouyr, parce que Phillis me prenant par force sous le bras, m’emmena avec elle. Et lors que nous fusmes un peu éloignées, je luy dis : Mauvaise Phillis, pourquoy n’avez-vous pitié de ce berger que vous voyez mourir à vostre occasion ? – Ma soeur, me respondit-elle, les bergers de ceste contrée sont si dissimulés, que le plus souvent leur coeur nie ce que leur bouche promet ; que si sans passion nous voulons regarder les actions de cestuy-cy, nous cognoistrons qu’il n’y a rien qu’artifice. Et pour les paroles que nous venons d’ouyr, je juge quant à moy, que nous ayant veues de loin, il s’est expressement mis sur nostre chemin, afin que nous ouyssions ses plaintes dissimulées ; autrement n’eussent –elles pas esté aussi bonnes, dictes à nous mesmes, qu’à ces bois, et à ces rives sauvages ? – Mais, ma soeur, luy repondis-je, vous le luy avez deffendu. – Voilà, me repliqua-t’elle, une grande connoissance de son peu d’amitié, y a t’il quelque commandement assez fort pour arrester une violente affection ? Croyez, ma soeur, que l’amitié qui peut flechir, n’est pas forte : pensez-vous que s’il eust desobey à mes commandemens, je ne l’eusse pas tenu pour m’aimer d’avantage ? – Mais ma soeur, en fin, luy dis-je, il vous a obey. – Et bien, me repliqua-t’elle, il m’a obey, et en cela je le tiens pour fort obeissant, mais en ce qu’il a du tout laissé ma recherche, je le tiens pour fort peu passionné. Et quoy ? estoit-il point d’advis qu’à la premiere ouverture qu’il m’a faicte de sa bonne volonté, j’en prisse des tesmoins, à fin qu’il ne s’en pûst plus desdire ?

Si je ne l’eusse interrompue, je croy qu’elle eust continué encore long temps ce discours. Mais parce que je desirois que Lycidas fust traité d’autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavois bien que nous sommes obligées de monstrer plus de mécontentement quand on nous parle d’amour, que nous n’en ressentons, à fin d’espreuver par là, quelle intention ont ceux qui parlent à nous ; que je la louerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c’estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avois jamais celé que ce j’avois de plus secret dans l’ame ; et que pour conclusion, puis qu’il estoit impossible qu’elle evitast d’estre aimée de quelqu’un, qu’il valoit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, puis qu’elle devoit desja estre asseurée de son affection. A quoy elle me respondit, qu’elle n’avoit jamais pensé de dissimuler envers moy, et qu’elle seroit trop marrie que j’eusse ceste opinion d’elle, et que pour m’en rendre plus de preuves, puis que je voulois qu’elle receust Lycidas, qu’elle m’obeyroit lors qu’elle recognoistroit qu’il l’aymeroit ainsi que je disois. Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil.

Lettre de Lycidas à Phillis[modifier]

Si je ne vous ay tousjours aimée, que jamais ne sois-je aimé de personne, et si mon affection a jamais changé, que jamais le mal-heur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j’ay plus caché d’amour dans le coeur, que je n’en ay laissé paroistre en mes yeux, ny en mes paroles. Si j’ay failli en cela, accusez en le respect que je vous porte, qui m’a ordonné d’en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez en telle preuve que vous voudrez de moy, et vous cognoistrez que vous m’avez mieux acquis, que je ne sçay vous en asseurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles.

En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d’un costé et d’autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu, et dés lors nous commençasmes tous quatre une vie, qui n’estoit point desagreable, nous favorisans l’un l’autre avec le plus de discretion qu’il nous estoit possible. Et à fin de mieux couvrir nostre dessein, nous inventasmes plusieurs moyens, fut de nous parler, fut de nous escrire secrettement. Vous aurez peut-estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la Roche. Il faut que vous sçachiez, qu’il y a un peu de peine à monter au dessus, mais y estant, le lieu est enfoncé, de sorte que l’on s’y peut tenir debout sans estre veu par dehors, et parce qu’il est sur le grand chemin, nous le choisismes pour nous y assembler, sans que personne nous vist ; que si quelqu’un nous rencontroit en y allant, nous feignions de passer chemin, et afin que l’un ny l’autre n’y allast point vainement, nous mettions dés le matin quelque brisée au pied, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose. Il est vray que pour estre trop pres du chemin, pour peu que nostre voix haussast, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient et venoient ; et cela estoit cause que d’ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d’aussi loing qu’ils voyoient approcher quelqu’un, toussoient pour nous en advertir. Et parce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours, pour estre quelquefois empeschez, et ne pouvoir venir en ce lieu, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau, qui costoye la grande allée, un vieux saule mymangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres, et afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions ordinairement une escritoire.

Bref, sage Diane, nous nous tournions de tous les costez qu’il nous estoit possible, pour nous tenir cachez. Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point, Celadon et moy, ny Lycidas et Phillis, qu’il y en eut plusieurs qui creurent que Celadon eust changé de volonté. Et parce qu’au contraire aussi tost qu’il voyoit Phillis, il l’alloit entretenir, et elle luy faisoit toute la bonne chere qu’il luy estoit possible, et moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour parler à luy, il advint que par succession de temps Celadon mesme eut opinion que j’aymois Lycidas, et moy je creus qu’il aymoit Phillis, et Phillis pensa que Lycidas m’aymoit, et Lycidas eut opinion que Phillis aymoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embrouillez de ces opinions, que la jalousie nous fit bien paroistre qu’il faut peu d’apparence pour la faire naistre dans un coeur qui aime bien. – A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien escolieres d’amour en ce temps-là ; car à quoy nous servoit, pour cacher ce que vrayment nous aymions, de faire croire à chacun un amour qui n’estoit pas ? puis que vous deviez bien autant craindre que l’on creust que vous voulussiez du bien à Lycidas comme à Celadon. – Ma soeur, ma soeur, repliqua Astrée, luy frappant de la main sur l’espaule, nous ne craignons guere qu’on pense de nous ce qui n’est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray, ne nous laisse aucun repos.

Cette jalousie, continua-t’elle, se tournant vers Diane, nous attaignit tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement duré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence les uns des autres. Desja sept ou huict jours s’estoient escoulez, que nous ne nous voyions plus dans le rocher, et que les lettres que Celadon et moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé, qu’il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin , comme je vous dis, quelque bon demon ayant soucy de nous, nous fit par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie. Et l’amitié de Celadon (d’autant plus forte que toutes les autres, qu’elle le contraignit le premier de parler) luy mit ces paroles dans la bouche : Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m’en remettrois au remede qu’il me pourroit r’apporter ; mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-t’il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy, et d’autant plus aisément m’y suis-je resolu, que je suis pour faire ma plainte, et devant mes juges, et devant mes parties. Et lors qu’il vouloit continuer, Lycidas l’interrompit disant qu’il estoit en une peine qui n’estoit en grandeur guere differente de la sienne. – En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extreme. – Et la mienne, repliqua Lycidas, est sans comparaison.

Cependant que nos bergers parloient ensemble, je me tournay vers Phillis, et luy dis : Vous verrez, ma soeur, que ces bergers se veulent plaindre de nous. A quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d’occasion de nous plaindre d’eux. Mais encore, luy dis-je, que j’en aye beaucoup de me douloir de Celadon, toutesfois j’en ai encor d’avantage de vous, qui sous tiltre de l’amitié que vous feignez de me porter, l’avez distrait de celle qu’il me faisoit paroistre, de sorte que je puis dire, que vous me l’avez desrobé. Et parce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu’elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s’adressant à moy, me dit : Ah ! belle bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon et de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu’il ait manqué au devoir de la proximité et de l’amitié qui est entre nous, comme je me deuls de vous à vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un coeur, peut bien faire oublier toute sorte de service. Mais est-il possible qu’un si long service que le mien, une si absolue puissance que celle que vous avez tousjours eue sur moy, et une si entiere affection que la mienne, n’ait peu arrester l’inconstance de vostre ame ? ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, et les dieux si souvent pris pour tesmoins, ne vous ont peu empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? En mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, apres un grand souspir, luy dit : Belle main, en qui j’ay entierement remis ma volonté, puis-je vivre et sçavoir que tu te plaises à la despouille d’un autre coeur que du mien ? du mien, dis-je, qui avoit merité tant de fortune, si quelqu’un eust peu en estre digne par la plus grande, par la plus sincere et par la plus fidele amitié qui ait jamais esté ? Je ne pus escouter les autres paroles que Lycidas continua, car je fus contrainte de respondre à Celadon : Berger, berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité et d’amitié sont plus en vostre bouche, qu’en vostre coeur, et j’ay plus d’occasion de me plaindre de vous, que de vous escouter ; mais parce que je ne fay plus d’estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m’en douloir. Vous en devriez faire de mesme, si vos dissimulations le vous permettoient ; mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez, Celadon, aymez bien Phillis, et la servez bien, ses vertus le meritent. Que si en parlant à vous je rougis, c’est de despit d’avoir aymé ce qui en estoit tant indigne, et de m’y estre si lourdement deceue. L’estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu’il demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d’ouyr ce que Phillis respondoit à Lycidas : Lycidas, Lycidas, luy dit elle, celuy qui me doit, me demande. Vous me nommez volage, et vous sçavez bien que c’est le nom le plus convenable à vos actions ; mais vous pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort que vous me faites, à moy ? non, je faux, mais à vous-mesme, car ce vous est plus de honte de changer, que je ne fais de perte en vostre changement. Mais ce qui m’offense, c’est que vous vueilliez m’accuser de vostre faute, et feindre quelque bonne occasion de vostre infidelité : il est vray toutesfois, que celuy qui deçoit un frere, peut bien tromper celle qui ne luy est rien. Et lors se tournant vers moy, elle me dit : Et vous, Astrée, croyez que le gain que vous avez fait, le divertissant de mon amitié, ne peut estre de plus longue durée que jusques à ce qu’il se presente un autre objet, encor que je sçache bien que vos perfections ont tant de puissance, que si ce n’estoit un coeur tout de plume, vous le pourriez arrester. – Phillis, luy repliquay-je, la preuve rend tesmoignage que vous estes une flatteuse, quand vous parlez ainsi des perfections qui sont en moy, puis que m’ayant desrobé Celadon, il faut qu’elles soient bien foibles, ne l’ayant peu retenir apres l’avoir pris. Celadon se jettant à genoux devant moy : Ce n’est pas, me dit-il, pour mespriser les merites de Phillis, mais je proteste bien devant tous les dieux, qu’elle n’alluma jamais la moindre estincelle d’amour dans mon ame, et que je supporteroy avec moins de desespoir l’offence que vous feriez contre moy en changeant, que non point celle que vous faites contre mon affection en me blasmant d’inconstance.

Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous nos discours, car ils seroient trop longs, et vous pourroient ennuyer ; tant y a qu’avant que nous separer nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi le faut-il dire, que nous recogneusmes le peu de raison qu’il y avoit de nous soupçonner les uns les autres. Et toutesfois nous avions bien à louer le Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu’autrement il eust esté possible de desraciner cette erreur de nostre ame ; et, quant à moy, je vous asseure bien que rien n’eust peu me faire entendre raison, si Celadon ne m’eust parlé de ceste sorte devant Phillis mesme.

Or depuis ce temps nous allasmes un peu plus retenus que de coustume. Mais au sortir de ce travail je rentray en un autre qui n’estoit guere moindre, car nous ne peusmes si bien dissimuler, qu’Alcippe qui y prenoit garde, ne recogneust que l’affection de son fils envers moy n’estoit pas du tout esteinte. Et pour s’en asseurer, il veilla si bien ses actions, que remarquant avec quelle curiosité il alloit tous les jours à ce vieil saule, où nous mettions nos lettres, un matin il s’y en alla le premier, et apres avoir longuement cherché, prenant garde à la foulure que nous avions faite sur l’herbe pour y estre allez si souvent, il se laissa conduire, et le trac le mena droit au pied de l’arbre, où il trouva une lettre que j’y avois mise le soir ; elle estoit telle.

lettre d’Astrée à Celadon[modifier]

Hier nous allasmes au temple, où nous fusmes assemblées pour assister aux honneurs qu’on fait à Pan, et à Siringue en leur chommant ce jour : j’eusse dit festoyant, si vous y eussiez esté, mais l’amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s’il m’est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j’ay faicte de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd’huy vous eussiez eu de mes nouvelles : recevez-les donc pour ce coup de ma promesse.

Quand Alcippe eut leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, et se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d’y venir, et ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre. Et m’a dit depuis que la sienne estoit telle.

Lettre de Celadon à la bergere Astrée[modifier]

Vous m’obligez et desobligez en mesme temps ; pardon, si ce mot vous offense. Quand vous me dites que vous m’aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les dieux ? Mais l’offense n’est pas petite, quand ceste fois vous ne m’escrivez que pour me l’avoir promis, car je dois ce bien à vostre promesse et non pas à vostre amitié. Ressouvenez vous, je vous supplie, que je ne suis pas à vous, parce que je le vous ay promis, mais parce que veritablement je suis vostre, et que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous ; mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées, mais pour m’estre envoyées d’une entiere et parfaite affection.

Alcippe n’avoit peu recognoistre qui estoit la bergere à qui cette lettre s’adressoit, car il n’y avoit personne de nommé. Mais voyez que c’est d’un esprit qui veut contrarier ; il ne plaignit pas sa peine d’attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit querir, s’asseurant bien que le jour ne s’escouleroit pas, que quelqu’une ne la vint prendre. Il estoit desja fort tard quand je m’y en allay ; mais soudain qu’il m’apperceut, de peur que je ne la prisse, il se leva, et fit semblant de s’estre endormy là, et moy, pour ne luy point donner de soupçon, tournant mes pas, je faignis de prendre une autre voye. Luy au contraire, fort satisfait de sa peine, aussi tost que je fus partie, prit la lettre, et se retira chez soy, d’où il fit incontinent dessein d’en envoyer son fils, parce il ne vouloit en sorte quelconque qu’il eust alliance entre nous, à cause de l’extreme inimitié qu’il y avoit entre Alcée et luy, et au contraire avoit l’intention de le marier avec Malthée, fille de Forelle, pour quelque commodité qu’il pretendoit de leur voisinage. Les paroles qui furent dites entre nous à son depart, n’ont esté que trop divulguées par une des nymphes de Bellinde ; car je ne sçay comment ce jour là Lycidas, qui estoit au pied du rocher, s’endormit, et ceste nymphe en passant nous ouyt, et escrivit dans des tablettes tous nos discours. – Et quoy, interrompit Diane, sont- ce les vers que j’ay ouy chanter à une des nymphes de ma mere, sur le depart d’un berger ? – Ce les sont, respondit Astrée, et parce que je n’ay jamais voulu faire semblant qu’il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. – Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane, car demain je vous en donneray une coppie. Et apres qu’Astrée l’en eut remerciée, elle continua : Or durant cest esloignement, Olimpe, fille du berger Lupeandre, demeurant sur les confins de Forests, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau ; et parce que ceste bonne vieille aymoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté nouries ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune bergere n’estoit pas si belle qu’elle estoit affettée, et avoit si bonne opinion d’elle mesme, qu’il luy sembloit que tous les bergers qui la regardoient, en estoient amoureux, qui est une regle infaillible pour toutes celles qui s’affectionnent aisément. Cela fut cause qu’aussi tost qu’elle fut arrivée dans la maison d’Alcippe, elle commença de s’embesongner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle, procedast d’amour ; soudain que le berger s’en apperceut, il nous le vint dire, pour sçavoir comme il avoit à s’y conduire. Nous fusmes d’avis, afin de mieux couvrir l’affection qu’il portoit à Phillis, qu’il maintint Olimpe en ceste opinion. Et peu apres il advint par mal-heur qu’Artemis eut quelque affaire sur les rives d’Allier, où elle emmena avec Phillis, quelque artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant cest esloignement, qui peut estre de six à sept lunes, la mere d’Olimpe s’en retourna, et laissa sa fille entre les mains d’Amarillis, en intention que Lycidas l’espouseroit, jugeant selon ce qu’elle en voyoit, qu’il l’aimoit desja beaucoup ; et parce que c’estoit un party advantageux pour elle, elle fut conseillée par sa mere de le rendre le plus amoureux qu’il luy seroit possible. Et vous asseure, belle Diane, qu’elle ne s’y feignit point, car depuis ce temps-là elle estoit plustost celle qui recherchoit, que la recherchée.

Si bien que un jour qu’elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bon- lieu, où de fortune il estoit allé chercher un brebis qui s’estoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, et apres l’avoir baisé, luy dit : Gentil berger, je ne sçay qu’il y peut avoir en moy de si desagreable, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces. – C’est peut- estre, respondit le berger en sousriant, parce que je n’en ay point. – Celuy qui diroit comme vous, repliqua la bergere, devroit estre estimé autant aveugle que vous l’estes, si vous ne voyez point l’offre que je vous fais de mon amitié. Jusques à quand, berger, ordonnez- vous que j’aime sans estre aimée, et que je recherche sans que l’on m’en sçache gré ? Si me smble-t’il que les autres bergeres, de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus aimables que moy, ny n’ont aucun avantage dessus moy, sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d’affection, que Lycidas en fut esmeu.

Belle Diane, toutes les autres fois que je me suis ressouvenue de l’accident qui arriva lors à ce berger, je n’ay peu m’empescher d’en rire, mais ores mon mal-heur me le deffend. Et toutesfois il me semble qu’il n’y a pas dequoy s’ennuyer, sinon pour Phillis, qui lui avoit tant commandé de feindre de l’aimer ; car la feinte en fin fut à bon escient, et ainsi ceste miserable Olimpe, pensant par ses faveurs se faire aime d’avantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisée, que Lycidas [ayant eu d’elle tout ce qu’il en pouvoit avoir] la desdaigna, de sorte qu’il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. Incontinent que ceste fortune luy fut arrivée, il me la vint raconter avec tant d’apparence de desplaisir, qu j’eus opinion qu’il se repentoit de sa faute. Et toutesfois il n’advint pas ainsi, car ceste bergere fit tant la folle, qu’elle en devint enceinte ; et lors qu’elle commençoit de ressentir, Phillis revint de son voyage. Et si je l’avois attendue avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement ; mais comme on s’enquiert ordinairement le plutost de ce qui touche au cœur, Phillis, apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, et comme il se gouvernoit avec Olimpe. Fort bien, luy respondis-je, et m’asseure qu’il ne tardera guere à vous en venir dire de nouvelles.

Je luy en tranchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n’estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa bergere. En fin il se resolut de souffrir toutes choses plustost que d’estre banny de sa veue, et s’en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que j’estois. Soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le saluer ; mais s’estant un peu reculé, il luy dit : Belle Phillis, je n’ay point assez de hardiesse pour m’approcher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La bergere [ayant opinion qu’il s’excusoit de ne luy estre venu au devant, comme il avoit accoustumé] luy respondit : Il n’y a rien qui me puisse retarder de saluer Lycidas, et quand il m’auroit offensée beaucoup d’avantage, je luy pardonne toutes choses. A ce mot elle s’avança, et le salua avec beaucoup d’affection ; mais il y eut du plaisir quand elle l’eut ramené à moy, et qu’il me pria de declarer son erreur à sa maistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit : Non pas, dit-il, que le regret de l’avoir offensée ne m’accompagne au cerceuil, mais pour le desir que j’ay de sçavoir qu’elle ordonnera de moy. Ce mot fit montrer la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : Je n’ay point assez de courage, me dit-il, pour ouyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc, belle maistresse, [se tournant vers Phillis], si je vous romps si tost compagnie, et si ma vie a despleu, et que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le r’appellast, il ne voulust revenir, au contraire poussant la porte il nous laissa seules.

Vous pouvez croire que Phillis ne fut paresseuse de s’enquerir s’il y avoit quelque chose de nouveau et d’où venoit une si grande crainte. Sans l’arrester d’un long discours, je luy dis ce qui en estoit, et ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal advisées de ne prevoir que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle, et que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable. Du premier coup je n’obtins pas d’elle ce que je desirois ; mais, peu de jours apres, Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux. Et parce que pour ne le voir point, elle s’en courut en une autre chambre, et de celle là en une autre, fuyant Lycidas, qui l’alloit poursuivant, et qui estoit resolu, ainsi qu’il disoit, de ne la laisser en paix, qu’il n’eust le pardon, ou la mort, en fin, ne sçachant plus où fuyr, elle s’arresta en un cabinet, où Lycidas entrant et fermant les portes, se remit à genoux devant elle, et sans luy dire autre chose, attendoit l’arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, et ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire : Va, lui dit-elle, importun, c’est à ton opiniastreté, et non à toy que je pardonne. A ce mot luy baisa la main, et me vint ouvrir la porte, pour me monstrer qu’il en avoit eu la victoire. Et lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes offenses ne fussent entierement remises. Et Phillis pardonna tellement à son berger, que depuis le voyant en peine extreme de celer le ventre d’Olimpe, qui grossissoit à veue d’œil, elle s’offrit de luy ayder et assister en tout ce qu’il luy seroit possible.

Pour certain, interrompit alors Diane, voilà une estrange preuve de bonne amitié : pardonner une telle offense qui est entierement contre l’amitié, et de plus empescher que celle qui en est cause n’en ait du desplaisir ! Sans mentir, Phillis, c’est trop, et pour moy j’advoue que mon courage ne le sçauroit souffrir. – Si fit donc bien mon amitié, respondit Phillis, et par là vous pouvez juger de quelle qualité elle est. – Laissons ceste consideration à part, repliqua Diane, car elle seroit fort desavantageuse pour vous, puis que de ne ressentir les offenses qui se font contre l’amitié, c’est plustost signe de deffaut que de surabondance d’amour ; et quant à moy, si j’eusse esté des amies de Lycidas, j’eusse expliqué ceste offre au desavantage de vostre bonne volonté. – Ah ! Diane, dit Phillis, si vous sçaviez que c’est que d’aimer, comme de vous faire aimer, vous jugeriez qu’au besoin se cognoist l’amy, mais le Ciel s’est contenté de vous avoir faite pour estre aimée, et non pas pour aymer. – Si cela est, respondit Diane, je luy suis plus obligé d’un tel bien, que de la vie : mais si suis-je capable sans aimer de juger de l’amitié. – Il ne se peut, interrompit Phillis. – J’aime donc mieux m’en taire, respondit Diane, que d’en parler avec une si chere permission. Toutesfois si vous me voulez faire autant de grace qu’au medecin, qui parle et juge indifferemment de toutes sortes de maladies sans les avoir eues, je diray, que s’il y a quelque chose en l’amitié, dont l’on doive faire estat, ce doit estre sans plus l’amitié mesme : car toute autre chose qui nous en plaist, ce n’est que pour estre jointe avec elle. Et par ainsi il n’y a rien qui puisse plus offenser celuy qui ayme, que de remarquer quelque deffaut d’amour, et ne point ressentir telles offenses, c’est veritablement avoir l’esprit ladre pour ceste passion. Et voulez- vous que je vous die ce qu’il me semble de l’amitié ? C’est une musique à plusieurs voix, qui bien unies rendent une tres- douce harmonie ; mais si l’une desaccorde, elle ne desplaist pas seulement, mais fait tout le plaisir qu’elles ont donné auparavant. – Par ainsi, dit Phillis, mauvaise Diane, vous voulez dire, que si on vous avoit servie longuement, la premiere offense effaceroit toute la memoire du passé. – Cela mesme, dit Diane, ou peu moins. – O Dieu, s’escria Phillis, que celuy qui vous aimera, n’aura pas œuvre faite ! – Celuy qui m’aimera, repliqua Diane, s’il veut que je l’aime, prendra garde de n’offenser mon amitié. Et croyez-moy, Phillis, qu’à ce coup vous avez plus fait d’injure à Lycidas, qu’il ne vous avoit auparavant offensée. – Donc, dit Phillis en sousriant, autresfois je disois que c’estoit l’amitié qui me l’avoit fait faire ; mais à ceste heure je dirois que c’estoit la vengeance, et aux plus curieux j’en diray la raison que vous m’avez apprise. – Ils jugeront, adjousta Diane, qu’autresfois vous avez sceu aimer, et qu’à ceste heure vous sçavez que c’est d’aimer. – Quoy que c’en soit, respondit Phillis, s’il y eust de la faute, elle proceda d’ignorance, et non point de deffaut d’amour, car je pensois y estre obligée ; mais s’il y retourne jamais, je me garderay bien d’y retomber. Et vous, Astrée, vous estes trop longuement muette, dites nous donc comme j’assistay à faire ceste enfant ?

Alors Astrée reprit ainsi : Soudain que ceste bergere se fut offerte, Lycidas l’accepta fort effrontément, et dés lors il envoya un jeune berger à Moin, pour luy amener la sage femme de ce lieu, les yeux clos, à fin qu’elle ne sceust discerner où elle alloit. Diane alors, comme toute estonnée, mit le doigt sur la bouche, et dit : Belle bergere, cecy n’a pas esté si secret que vous pensez, je me ressouviens d’en avoir ouy parler. – Je vous supplie, dit Phillis, racontez nous comme vous l’avez ouy dire, pour sçavoir s’il a esté redit à la verité. – Je ne sçay, adjousta Diane, si je m’en pourray bien ressouvenir ; le pauvre Filandre fut celuy qui m’en fit le conte, et m’asseura qu’il l’avoit appris de Lucine la sage femme, à qui mesme il estoit arrivé, et qu’elle n’en eust jamais parlé, si on se fust fié en elle.

Un jour qu’elle se promenoit dans le parc, qui est entre Montbrison et Moin, avec plusieurs autres ses compagnes, elle vid venir à elle un jeune homme, qu’elle ne cognoissoit point, et qui à son abord luy fit des recommandations de quelques unes de ses parentes, qui estoient à Feurs, et puis luy en dit quelques particularitez, à fin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elle. Et lors qu’il la vid seule, il luy fit entendre qu’une meilleure occasion le conduisoit vers elle : Car c’est, luy dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes jamais, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger, si vous luy refusez vostre aide. La bonne femme fut un peu surprise d’ouyr changer tout à coup ce discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, et qu’il esliroit plustost la mort, que si on venoit à soupçonner cest affaire ; et Lucine s’estant r’asseurée, et ayant promis qu’elle seroit secrette, et qu’il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste. Ne faites donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, et à fin que vous ne perdiez rien, voilà l’argent que vous pourriez gagner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d’or dans un papier, et s’en retourna sans passer à la ville, apres toutesfois avoir sceu d’elle, si elle ne marcheroit pas la nuict, et qu’elle luy eust respondu, voyant le gain si grand, que nul temps ne la pourroit arrester.

Dans quinze ou seize jours apres, ainsi qu’elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, et s’approchant d’elle, luy dit : Ma mere, le temps nous a deceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, et la necessité nous presse. Elle voulut rentrer en sa maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne voulut le luy permettre, craignant qu’elle n’en parlast à quelqu’un. Ainsi estant parvenue dans un valon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, et vestu de noir, qui les gardoit ; aussi tost qu’il vid Lucine, il s’en vint à elle avec un visage fort ouvert, et apres plusieurs remerciements, la fit mettre en trousse derriere celuy qui l’estoit allé querir, puis montant sur l’autre cheval, s’en allerent au grand trot à travers les champs. Et lors qu’ils furent un esloignez de la ville, et que la nuict commençoit à s’obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche banda les yeux à Lucine, quelque difficulté qu’elle en sceut faire, et apres firent faire deux ou trois tours au cheval, sur lequel elle esoit, pour luy oster toute cognoissance du chemin qu’ils vouloient tenir ; et puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la nuict, sans qu’elle sceut où elle alloit, sinon qu’ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois. Et puis la mettant à terre, la firent marcher quelque temps à pied, et ainsi qu’elle pouvoit, c’estoit par un bois, où en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent.

Et lors elle se trouva sous une tente de tapisserie, accommodée de telle façon que le vent n’y pouvoit entrer : d’un costé elle vid une jeune femme dans un lict de camp qui se plaignoit fort, et qui estoit masquée ; au pied du lict elle apperceut une femme qui avoit aussi le viage couvert, et qui à ses habits monstroit d’estre aagée, elle tenoit les mains jointes, et avoit les larmes aux yeux. De l’autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquée, avec un flambeau en la main ; au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu’elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme qui estoit appuyée contre son estomach. Et le jeune homme qui l’avoit portée en trousse, alloit d’un costé et d’autre pour donner ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste tente, deux grands flambeaux allumez. Il est aisé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se trouver en tel lieu. Toutesfois elle n’eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement ; car on eust jugé que ceste petite creature n’attendoit que l’arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l’accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans delivrer d’une fille. Mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont on usa à debagager incontinent, et à mettre l’accouchée, et l’enfant dans une litiere, et à renvoyer Lucine apres l’avoir bien contentée, les yeux clos toutesfois, ainsi qu’elle estoit venue. Que si on se fust fié en elle, elle jure que jamais elle n’en eust parlé, mais qu’il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé ; et voilà tout ce que j’en ay peu sçavoir par Philandre.

Astrée et Phillis, qui avoient esté fort attentives à son discours, se regarderent entr’elles fort estonnées, et Phillis ne peut s’empescher de sousrire, et Diane luy demandant la raison : C’est parce, dit-elle, que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas. Et pour moy, je ne sçaurois m’imaginer qui ce peut estre ; car pour Olimpe, elle ne se fut point tant hazardée, et faut par necessité que ce soit autre qu’une bergere, y ayant un si grand appareil. – En verité, respondit Diane, je prenois cest honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, et la fille de chambre pour vous, et jugeois que vous vous fussiez ainsi deguisées, pour n’estre recogneues. – Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n’est point Olimpe, car Phillis n’y usa d’autre artifice que de la faire venir en sa maison. Et de fortune sa mere Artemis estoit pour lors allée sur les rives d’Allier ; et parce qu’Olimpe estoit entre les mains d’Amarillis, il fallut qu’elle feignist d’estre malade, ce qui luy fut fort aysé, à cause du mal qu’elle avoit desja. Et apres avoir trainé quelque temps, elle fit elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d’air luy r’apporteroit peut-estre du soulagement, et qu’elle s’asseuroit que Phillis seroit bien aise de la retirer chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie, fut bien aise de ceste resolution, et ainsi Phillis la vint querir ; et lors que le terme approcha, Lycidas alla prendre la sage femme, et luy banda les yeux, à fin qu’elle ne recogneut point le chemin, mais quand elle fut arrivée, il luy les débanda, sçachant bien qu’elle ne cognoistroit pas Olimpe, comme ne l’ayant jamais veue auparavant. Voilà tout l’artifice qui y fut fait, et soudain qu’elle fut bien remise, elle s’en alla chez elle.

Et nous a-t’on dit depuis, qu’elle usa d’un bien plaisant artifice pour faire nourrir sa fille ; car aussi tost qu’elle fut arrivée, elle aposta une folle femme, qui feignant de l’avoir faite, la vint donner à un berger, qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu’elle l’avoit eue de luy. Et parce que ce pauvre berger s’en sentoit fort innocent, il la refusa et la rabroua de sorte, qu’elle, qui estoit faite au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme ; el là, quoy que le berger la refusast, elle mit l’enfant au milieu de la chambre, et s’en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, et Olimpe aussi à ce berger ; mais la conclusion fut, qu’Olimpe se tournant vers sa mere : Encor ne faut-il, luy dit-elle, que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut mais de la faute d’autruy, et ce sera une œuvre agreable aux dieux de la faire eslever. La mere, qui estoit bonne et charitable, s’y acorda ; et ainsi Olimpe retira sa fille aupres d’elle.

Cependant Celadon estoit chez Forelle, où l’on luy faisoit toute la bonne chere qu’il se pouvoit, et mesme Malthée avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu’elle pourroit. Mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieu de supplice, et vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne pouvant souffrir le mespris qu’il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, afin qu’il ne s’attendit plus à ceste alliance, qui ayant sceu la resolution de son fils, esmeu, comme je croy, de pitié, fit dessein d’user encore une fois de quelque artifice, et apres cela ne le tourmenter point d’avantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthée, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe, tres-riche et honneste, me vint rechercher, et parce qu’il avoit toutes les bonnes parties qu’on eust sceu desirer, plusieurs en parloient desja, comme si le mariage eust esté resolu. De quoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, et sans foy, et qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de recognoistre le fausseté : ce fut à cet homme, à qui Alcippe monstra celle qu’il avoit trouvée de moy au pied de l’arbre, ainsi que je vous ay dit, et luy en fit escrire une autre à Celadon en mon nom, qui estoit telle.

Lettre contrefaite d’Astrée à Celadon.[modifier]

Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne trouverez point estrange que je vous prie de finir cest qu’autrefois je vous ay conjuré de rendre eternel. Alcé m’a donnée à Corebe ; et quoy que le parti me soit avantageux, si est-ce que je ne laisse de ressentir beaucoup la separation de nostre amitié. Toutesfois, puis que c’est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, et d’oublier tellement tout ce qui s’est passé entre nous, que Celadon n’ait plus de memoire d’Astrée, comme Astrée est containte d’ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon.

Cette lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune berger incogneu. Dieux ! quel devint-il d’abord, et quel fut le desplaisir qui luy serra le cœur ? Donc, dit-il, Astrée, il est bien vray qu’il n’y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m’avez si souvent jurée, s’est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que quelque perfection qu’une femme puisse avoir, elle ne peut se despouiller de son inconstance naturelle ? Donc le Ciel a consenty, que pour un plus grand supplice, la vie me restast, apres la perte de vostre amitié, à fin que seulement je vesquisse pour ressentir d’avantage mon desastre ? Et là tombant évanouy, il ne revint point plustost en soy-mesme que les plaintes en sa bouche ; et ce qui luy persuadoit plus aisément ce change, c’estoit que la lettre ne faisoit qu’approuver le bruit commun du mariage de Corebe, et de moy. Il demeura tout le jour sur un lict, sans vouloir parler à personne, et la nuict estant veneu, il se desroba de ses compagnons, et se mit dans les bois les plus reculez, fuyant la rencontre des hommes comme une beste sauvage, resolu de mourir loing de la compagnie des hommes, puis qu’ils estoient la cause de son ennuy.

En ceste resolution il courut toutes les montaignes de Forests, du costé de Cervieres, où en fin il choisit un lieu qui luy sembla le moins frequenté, avec dessein d’y parachever le reste de ses tristes jours. Le lieu s’appelloit Lapau, d’où sourdoit l’une des sources du desastreux Lignon, car l’autre vient des montaignes de Chalmasel.

Or sur les bords de ceste fontaine, il bastit une petite cabane, où il vesquit retiré plus de six mois, durant lesquels sa plus ordinaire nourriture estoit les pleurs, et les plaintes. Ce fut en ce temps qu’il fit ceste chanson.

Chanson de Celadon, sur le changement d’Astrée.[modifier]


Il faudroit bien que la constance
M’eust derobé le sentiment,
Si je ne ressentois l’offence,
Que m’a fait vostre changement,
Et la ressentant si soudain
Je ne recourois au dedain.
 Vous m’avez dedaigné, parjure,
Pour un que vous n’aviez point veu,

Parce qu’il eut par adventure
Plus de bien que je n’ay pas eu :
Infidelle, osez-vous encor
Sacrifier à ce veau d’or ?
 Où sont les sermens que nous fismes ?
Où sont tant de pleurs espandus,
Et ces adieux, quand nous partismes ?
Le Ciel les a bien entendus :
Quand vostre cœur les oublioit,
Vostre bouche les les publioit.
 Yeux parjurez, flamme infidelle,
Qui n’aimez sinon en changeant,
Fasse amour qu’une beauté telle
Que la vostre m’aille vengeant :
Qu’elle faigne de vous aimer
Seulement pour vous enflammer.
 Ainsi pressé de sa tristesse,
Un amant trahy se plaignoit,
Quand on luy dit que sa maistresse
Pour un autre le dedaignoit :
Et le Ciel tonnant par pitié
Promit venger son amitié.
 Il estoit couché, miserable,
Pres de Lignon, et s’en alloit,
Du doigt marquant dessus le sable
Leurs chiffres, ainsi qu’il souloit :
Ce chiffre, dit-il, trop heureux,
Helas ! n’est plus propre à nous deux.
 Lors de pleur, enfant de la peine,
Qu’une juste douleur poussoit,
Tombant à grands flots sur l’arene,
Ces doubles chiffres effaçoit :
Efface, dit-il, ô mon pleur,
Non pas ceux-cy, mais ceux du cœur.
 Amant

qui plein de couardise,
T’en vas plaignant si longuement
Une ame toute de feintise :
Lors que tu sceus son changement,
Ou tu devois soudain mourir,
Ou bien incontinent guerir.

La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus longue sans le commandement qu’Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein [puis qu’aussi bien voyoit-il que sa peine luy estoit inutile] de ne contrarier plus à ceste amitié ; mais Lycidas eust longuement cherché sans une rencontre qui nous advint ce jour-là mesme.

J’estois sur le bord de Lignon, et tenois les yeux sur son cours, resvant pour lors à la perte de Celadon, et Phillis et Lycidas parloient ensemble un peu plus loin, quand nous vismes de petites balottes qui alloient nageans sur l’eau. La premiere qui s’en prit garde fut Phillis, qui nous les monstra, mais nous ne peusmes deviner ce que ce pouvoit estre. Et parce que Lycidas recogneut la curiosité de sa maistresse, pour luy satisfaire, il s’avança le plus avant qu’il peut en l’eau, et fit tant avec une longue branche, qu’il en prit une. Mais voyant que ce n’estoit que cire, parce qu’il s’estoit mouillé, et qu’il se faschoit d’avoir pris tant de peine pour chose qui valoit si peu, il la jetta de dépit en terre, et si à propos, que frappant contre un gros caillou, elle se mit toute en pieces, et n’en resta qu’un papier, qui avoit esté mis dedans, que Phillis courut incontinent prendre, et l’ayant ouvert, nous y leusmes tels mots.

Va t’en, papier, plus heureux que celuy qui t’envoye, revoir les bords tant aimez où ma bergere demeure ; et si accompagné des pleurs dont je vay grossissant ceste riviere, il t’advient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestesy ton cours, et demeure bien fortuné, où mon mal-heur m’empesche d’estre. Que si tu parviens en ses mains, qui m’ont ravi le cœur, et qu’elle te demande ce que je fay ? dy luy, ô fidelle papier, que jour et nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité. Et si, touchée de repentir, elle ne guerit pas la playe qu’elle a faite à sa foy, et à mon amitié, et que mes ennuis seront tesmoins et devant les hommes, et devant les dieux, que comme elle est la plus belle, et la plus infidelle du monde, que je ne suis aussi le plus fidelle et plus affectionné qui vive, avec asseurance toutesfois de n’avoir jamais contentement que par la mort.

Nous n’eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la recogneusmes tous trois, pour estre de Celadon ; qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur l’eau, mais le courant les avoit emportées si loin, qu’il ne les peut atteindre. Toutesfois nous jugeasmes bien par celle-cy, qu’il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, et usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude, si changé de qu’il souloit estre, qu’il n’estoit pas presque recognoissable. Mais quand il luy ditm qu’il falloit s’en revenir vers moy, et que je le luy commandois ainsi, il ne pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu’il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, et nous revint trouver, non toutesfois si tost qu’Alcippe ne mourust avant son retour, et que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puis que ces deux personnes estoient mortes, qui nous y contrarioient le plus. Mais n’advintil pas par mal-heur, que la recherche de Corebe alla continuant, si avant qu’Alcé, Hippolyte, et Phocion ne me laissoient point de repos ?

Et toutesfois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause ; car lors qu’il me vint rechercher, parce qu’il estoit fort riche, il amena avec luy plusieurs bergers, entre lesquels estoit Semire, berger à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s’il n’eust esté le perfide, et le plus cauteleux homme qui fut jamais. Aussi tost qu’il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans se soucier de l’amitié que Corebe luy portoit. Et parce que Celadon et moy, pour cacher nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay desja dit, de feindre, luy, d’aimer toutes les bergeres, et moy, de patienter indifferemment la recherche de toute sorte de bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, et n’eust si tost recogneu celle qui estoit entre Celadon et moy, si de mal-heur il n’eust trouvé de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on cogneut bien qu’il m’aimoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l’aimasse, tant je m’y estois conduite froidement, depuis que Celadon est retourné. Et parce que les lettres qu’Alcippe avoit trouvées au pied de l’arbre, nous avoient cousté si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais iventasmes un autre artifice qui nous sembla plus asseuré. Celadon avoit apiecé au droit du cordon de son chappeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu’à peine se voyoit-il, et cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l’aile du chappeau ; il mettoit là dedans sa lettre, et puis faisant semblant de se jouer, ou il me jettoit son chappeau, ou je le luy ostois, ou il le faisoit tomber, ou feignoit pour mieux courre, ou sauter, de le mettre en terre, et ainsi j’y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j’en avois une entre les mains pour l’y mettre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber, si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui venoit apres, la releva, et vid qu’elle estoit telle.

Lettre d’Astrèe à Celadon[modifier]

Mon cher Celadon, j’ay receu vostre lettre, qui m’a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont, et n’y ay rien trouvé qui ne me satisface, hor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon, qui dés long temps s’est desja tout donné à moy : car s’ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n’a point ce titre ne sçauroit me plaire ? que s’ils sont à vous, pourquoy me donnez-vous separé, ce qu’en une fois j’ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy ? N’en usez donc plus, je vous supplie, si vous ne me voulez faire croire, que vous avez plus de civilité que d’amour.

Depuis qu’il eut trouvé cette lettre, il fit dessein de ne me parler plus d’amour, qu’il ne m’eust mise mal avec Celadon, et commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia de luy pardonner s’il avoit esté si temeraire que d’avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l’y avoit contraint, mais qu’il recognoissoit bien son peu de merite, et qu’à ceste occasion il me protestoit qu’il ne s’y mesprendoit jamais plus, et que seulement il me supplioit d’oublier son outrecuidance. Et puis il se rendit tellement amy et familier de Celadon, qu’il sembloit qu’il ne peust rien aimer d’avantage ; et pour m’abuser mieux, il ne me rencontroit sans trouver quelque occasion de parler de parler à l’avantage de mon berger, couvrant si finement son intention, que personne n’eust pensé qu’il eust fait à dessein. Ces louanges de la personne que j’aimois, comme je vous ay dit, me deceurent si bien, que je prenois un plaisir extreme de l’entretenir ; et ainsi deux ou trois lunes s’escoulerent fort heureusement pour Celadon et pour moy, mais ce fut, comme je croy, pour me faire ressentir d’avantage ce que depuis je n’ai cessé ny ne cesseray de pleurer.

A ce mot, au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance, que ny l’une ny l’autre n’oserent ouvrir la bouche, craignant d’augmenter davantage ses pleurs, car plus par raison on veut seicher les larmes, et plus on n va augmentant la source. En fin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis-je souvenir de cet accident sans mourir ? Desja Semire estoit si familier, et avec Celadon at avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu’il creut d’avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu’il vouloit entreprendre, un jour qu’il me trouva seule, apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les bergers faisoient aux bergeres qu’ils faignoient d’aimer. Mais je m’estonne, dit-il, qu’il y ait si peu de bergeres qui prennent garde à ces tromperies, quoy que d’ailleurs elles soient fort avisées. – C’est, luy respondis-je, que l’amour leur clost les yeux. – Sans mentir, me repliqua-t’il, je le croy ainsi, car autrement il ne seroit pas possible que vous ne recogneussiez celle que l’on vous veut faire. Et lors de taisant, il montroit de se preparer à m’en dire d’avantage ; mais comme s’il se fut repenty de m’en avoir tant dit, il se reprit ainsi : Semire, Semire, que penses-tu faire ? ne vois-tu pas qu’elle se plaist en ceste tromperie ? pourquoy la veux-tu mettre en peine ? Et lors s’adressant à moy, il continua : Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du desplaisir ; mais pardonnez-le moy, qui n’y ay esté poussé que par l’affection que j’ay à vostre service. – Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je le serois encor d’avantage, si vous paracheviez ce quenvous avez commencé. – Ah ! bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit ; mais peut-estre le recognoistrez vous mieux avec le temps, et lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur.

Ah le malicieux ! combien fut-il veritable en ses mauvaises promesses, car depuis je n’en ay que trop recogneu pour me laisser le seul desir de vivre. Si est-ce pour lors il ne voulut m’en dire d’avantage, afin de m’en donner plus de volonté. Et quand il eut opinion que j’en avois assez, un jour que selon ma coustume je le pressois de me faire sçavoir la fin de mon contentement, et que je l’eus conjuré par le pouvoir que j’avois eu autrefois sur luy, de me dire entierement ce qu’il avoit commencé, il me respondit : Belle bergere, vousnme conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeir. Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos, pour le desplaisir que je prevoy que la fin vous rapportera.

Et apres que je l’eus asseuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Aminthe, fille du fils de Cleante, que la jalousie, coustumiere compagne des ames qui aiment bien, commença de me persuader que cela pouvoit estre vray, et ce fut bien un mal-heur extreme, qu’alors je ne me ressouvins point du commandement, que je luy, que je luy avois fait de feindre d’aimer les autres bergeres. Toutesfois voulant faire la fine, pour dissimuler mon desplaisir, je respondis à Semire que je n’avois jamais ny creu, ny voulu que Celadon me particularisast plus que les autres ; que s’il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n’estoit que pour la longue cognoissance que nous avion eue ensemble, mais quant à ses recherches, elle m’estoient indifferentes. Or, me respondit lors ce cauteleux : Je loue Dieu que vostre humeur soit telle, mais puis qu’il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d’ouyr les passionez discours qu’il tient à son Aminthe.

Il faut que j’advoue, sage Diane, quand j’ouys nommer Aminthe sienne, j’en changeay de couleur. Et parce qu’il m’offroit de me faire ouyr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuir de recognoistre la perfidie de Celadon, helas ! plus fidelle, que moy bien avisée. Et ainsi j’acceptay cest offre, et certes il ne faillit pas à sa promesse ; car peu apres il s’enrevint courant m’asseurer qu’il les avoit laissez assez pres de là, et que Celadon avoit la teste dans le giron d’Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil, me racontant ces particularitez pour me piquer d’avantage. Je le suivis, mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin, que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d’eux, sans qu’ils m’apperceussent. Depuis j’ay jugé que ne se souciant point d’estre ouys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient ; tant y a que je m’en trouvay si pres, que j’ouys Celadon, qui luy respondoit : Croyez-moy, belle bergere, qu’il n’y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. – Mais, Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu’un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l’amour y peut graver. – Mauvaise bergere, repliqua mon Celadron, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l’aulne, ny au poids de nul autre, honorez moy de vos bonnes graces, et vous verrez si je ne les conserveray aussi cheres en on mame, et aussi longuement que ma vie. – Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos feintes devenoient veritables, et si le Ciel pour me venger, vous faisoit aimer ceste Aminthe, dont vous vous mocquez.

Jusques icy il n’y avoit rien, qui en quelque sorte ne fust supportable ; mais, ô dieux ! pour feindre, quelle fut la response qu’il luy fit ! Je prie Amour, luy dit-il, belle bergere, si je me mocque, qu’il fasse tomber la mocquerie sur moy, et si j’ay merité d’obtenir quelque grace de luy, qu’il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l’intention de ses discours, ne luy respondit qu’avec un sousris, et avec une façon de la main, la luy passant et repassant devant les yeux, que j’interpretois en mon langage qu’elle ne le refuseroit pas si elle croyoit ses paroles veritables. Mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon, apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu’elle accompagna incontinent d’un autre. Et lors que le berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, et rougit, comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé, qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers.


Sonnet


Qu’il cognoist qu’on feint de l’aimer.

Elle feint de m’aimer pleine de mignardise,
Souspirant apres moy, me voyant souspirer,
Et par de feintes pleurs tesmoigne d’endurer
L’ardeur que dans mon ame elle cognoist es prise.


Le plus accort amant, lors qu’elle se deguise,
De ses trompeurs attraits ne se peut retirer :
Il faut estre sans cœur pour ne point desirer
D’estre si doucement deceu par sa feintise.

Je me trompe moy-mesme au faux bien que je voy,
Et mes contentements conspirent contre moy.
Traistres miroirs du cœur, lumieres infidelles,

Je vous recognois bien et vos trompeurs appas :
Mais que me sert cela, puis qu’Amour ne veut pas,
Voyant vos trahisons, que je me garde d’elles ?

Apres s’estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : Et quoy, Celadon, vous ennuyez-vous si tost ? – Je crains plustost, dit-il, d’ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. – Et qui peut-c’estre, dit-elle, puis que nous sommes seuls ? Ah ! qu’elle se trompoit bien, et que j’y estois bien pour ma part, et aussi cherement qu’autre qui fust de la troupe ! Ce n’est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d’importuner ; mais si vous me le commandez, je continueray. – Je n’oserois, repliqua la bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. – Vous userez, reprit le berger, des termes qu’il vous plaira ; mais en fin je ne suis que vostre serviteur. Et lors il recommença de ceste sorte.

Madrigal


Sur la ressemblance de sa dame et de luy.

Je puis bien dire que nos cœurs
Sont tous deux faits de roche dure :
Le mien resistant aux rigueurs,
Et le vostre, puis qu’il endure
Les coups d’amour et de mes pleurs.

Mais considerant les douleurs,
Dont j’eternise ma souffrance,
Je dis en cette extremité :
Je

suis un rocher en constance,
Et vous l’estes en cruauté.

Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d’arrester d’avantage en ce lieu, et ainsi m’esloignant doucement d’eux, je m’en retournay à mon trouppeau, si triste que de ce jour je ne peus ouvrir la bouche ; et parce qu’il estoit desja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, et passay une nuict telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n’y eusse adjousté la folie que je pleureray aussi long temps que j’aurray des larmes. Aussi je ne sçay qui m’avoit tant aveuglée ; car si j’eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste Nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein, et quoy qu’il eust voulu dissimuler, j’eusse assez aisément recogneu sa feinte.Mais sans autre consideration, le lendemain qu’il

me vint trouver aupres De mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, Il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d’un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, et n’eust esté que Phillis la reveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d’esvanouyr.