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L’Avare (Molière)/Édition Louandre, 1910/Acte IV

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Œuvres complètes de Molière, Texte établi par Charles LouandreCharpentiertome III (p. 65-80).
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ACTE QUATRIÈME.


Scène I.

CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.
Cléante

Rentrons ici ; nous serons beaucoup mieux. Il n’y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.

Élise

Oui, Madame, mon frère m’a fait confidence de la passion qu’il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses ; et c’est, je vous assure, avec une tendresse extrême, que je m’intéresse à votre aventure.

Mariane

C’est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m’adoucir les cruautés de la fortune.

Frosine

Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l’un et l’autre, de ne m’avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire. Je vous aurois, sans doute, détourné cette inquiétude, et n’aurois point amené les choses où l’on voit qu’elles sont.

Cléante

Que veux-tu ? c’est ma mauvaise destinée qui l’a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?

Mariane

Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ?

Cléante

Point d’autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits ? Point de pitié officieuse ? Point de secourable bonté ? Point d’affection agissante ?

Mariane

Que saurois-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même : je m’en remets à vous ; et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m’être permis par l’honneur et la bienséance.

Cléante

Hélas ! où me réduisez-vous que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d’un rigoureux honneur et d’une scrupuleuse bienséance ?

Mariane

Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrois passer sur quantité d’égards où notre sexe est obligé, j’ai de la considération pour ma mère. Elle m’a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurois me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d’elle ; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez ; je vous en donne la licence ; et, s’il ne tient qu’à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu, moi-même, de tout ce que je sens pour vous.

Cléante

Frosine, ma pauvre Frosine, voudrois-tu nous servir ?

Frosine

Par ma foi, faut-il le demander ? Je le voudrois de tout mon cœur. Vous savez que, de mon naturel, je suis assez humaine. Le ciel ne m’a point fait l’âme de bronze, et je n’ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s’entr’aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci ?

Cléante

Songe un peu, je te prie.

Mariane

Ouvre-nous des lumières.

Élise

Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

Frosine

Ceci est assez difficile. (À Mariane.) Pour votre mère, elle n’est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourroit-on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu’elle veut faire au père. (À Cléante.) Mais le mal que j’y trouve, c’est que votre père est votre père.

Cléante

Cela s’entend.

Frosine

Je veux dire qu’il conservera du dépit si l’on montre qu’on le refuse, et qu’il ne sera point d’humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudroit, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même, et tâcher, par quelque moyen, de le dégoûter de votre personne.

Cléante

Tu as raison.

Frosine

Oui, j’ai raison, je le sais bien. C’est là ce qu’il faudroit, mais le diantre[1] est d’en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l’âge qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d’un train fait à la hâte et d’un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la Basse-Bretagne, j’aurois assez d’adresse pour faire accroire à votre père que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu’elle seroit éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme, jusqu’à lui donner tout son bien par contrat de mariage ; et je ne doute point qu’il ne prêtât l’oreille à la proposition. Car, enfin, il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l’argent ; et quand, ébloui de ce leurre, il auroit une fois consenti à ce qui vous touche, il importeroit peu ensuite qu’il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.

Cléante

Tout cela est fort bien pensé.

Frosine

Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d’une de mes amies qui sera notre fait.

Cléante

Sois assurée, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c’est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu’il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu’elle a pour vous. Déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants que le ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche ; et n’oubliez rien, s’il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu’on ne sauroit rien refuser.

Mariane

J’y ferai tout ce que je puis, et n’oublierai aucune chose.


Scène II.

HARPAGON, CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.
Harpagon, à part, sans être aperçu.

Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère ; et sa prétendue belle-mère ne s’en défend pas fort ! Y aurait-il quelque mystère là-dessous ?

Élise

Voilà mon père.

Harpagon

Le carrosse est tout prêt ; vous pouvez partir quand il vous plaira.

Cléante

Puisque vous n’y allez pas, mon père, je m’en vais les conduire.

Harpagon

Non : demeurez. Elles iront bien toutes seules, et j’ai besoin de vous.


Scène III.

HARPAGON, CLÉANTE.
Harpagon

Oh çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette personne ?

Cléante

Ce qui m’en semble ?

Harpagon

Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit ?

Cléante

Là, là.

Harpagon

Mais encore ?

Cléante

À vous en parler franchement, je ne l’ai pas trouvée ici ce que je l’avois crue. Son air est de franche coquette, sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter ; car, belle-mère pour belle-mère, j’aime autant celle-là qu’une autre.

Harpagon

Tu lui disais tantôt pourtant…

Cléante.

Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c’était pour vous plaire.

Harpagon

Si bien donc que tu n’aurois pas d’inclination pour elle ?

Cléante

Moi ? point du tout.

Harpagon

J’en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m’étoit venue dans l’esprit. J’ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge ; et j’ai songé qu’on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m’en faisoit quitter le dessein ; et comme je l’ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l’aurois donnée, sans l’aversion que tu témoignes.

Cléante

À moi ?

Harpagon

À toi.

Cléante

En mariage ?

Harpagon

En mariage.

Cléante

Écoutez. Il est vrai qu’elle n’est pas fort à mon goût ; mais, pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l’épouser, si vous voulez.

Harpagon

Moi, je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.

Cléante

Pardonnez-moi ; je me ferai cet effort pour l’amour de vous.

Harpagon

Non, non. Un mariage ne sauroit être heureux où l’inclination n’est pas.

Cléante

C’est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l’on dit que l’amour est souvent un fruit du mariage.

Harpagon

Non. Du côté de l’homme, on ne doit point risquer l’affaire ; et ce sont des suites fâcheuses, où je n’ai garde de me commettre. Si tu avois senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure ; je te l’aurois fait épouser, au lieu de moi ; mais, cela n’étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l’épouserai moi-même.

Cléante

Eh bien ! mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur ; il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l’aime depuis un jour que je la vis dans une promenade ; que mon dessein étoit tantôt de vous la demander pour femme ; et que rien ne m’a retenu que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire.

Harpagon

Lui avez-vous rendu visite ?

Cléante

Oui, mon père.

Harpagon

Beaucoup de fois ?

Cléante

Assez pour le temps qu’il y a.

Harpagon

Vous a-t-on bien reçu ?

Cléante

Fort bien, mais sans savoir qui j’étois ; et c’est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.

Harpagon

Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l’épouser ?

Cléante

Sans doute, et même j’en avois fait à sa mère quelque peu d’ouverture.

Harpagon

A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?

Cléante

Oui, fort civilement.

Harpagon

Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?

Cléante

Si j’en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu’elle a quelque bonté pour moi.

Harpagon, bas, à Valère.

Je suis bien aise d’avoir appris un tel secret ; et voilà justement ce que je demandois. (Haut.) Or sus, mon fils, savez-vous ce qu’il y a ? C’est qu’il faut songer, s’il vous plaît, à vous défaire de votre amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d’une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu’on vous destine[2].

Cléante

Oui, mon père ; c’est ainsi que vous me jouez ! Eh bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j’ai pour Mariane ; qu’il n’y a point d’extrémité où je ne m’abandonne pour vous disputer sa conquête ; et que, si vous avez pour vous le consentement d’une mère, j’aurai d’autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.

Harpagon

Comment, pendard ! tu as l’audace d’aller sur mes brisées !

Cléante

C’est vous qui allez sur les miennes, et je suis le premier en date.

Harpagon

Ne suis-je pas ton père ? et ne me dois-tu pas respect ?

Cléante

Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères, et l’amour ne connoît personne.

Harpagon

Je te ferai bien me connoître avec de bons coups de bâton.

Cléante

Toutes vos menaces ne feront rien.

Harpagon

Tu renonceras à Mariane.

Cléante

Point du tout.

Harpagon

Donnez-moi un bâton tout à l’heure.


Scène IV.

HARPAGON, CLÉANTE, MAÎTRE JACQUES.
Maître Jacques

Hé ! hé ! hé ! Messieurs, qu’est-ce ci ? à quoi songez-vous ?

Cléante

Je me moque de cela.

Maître Jacques, à Cléante.

Ah ! Monsieur, doucement.

Harpagon

Me parler avec cette impudence !

Maître Jacques, à Harpagon.

Ah ! monsieur, de grâce !

Cléante Je n’en démordrai point.

Maître Jacques, à Cléante.

Hé quoi ! à votre père ?

Harpagon

Laisse-moi faire.

Maître Jacques, à Harpagon.

Hé quoi ! à votre fils ? Encore passe pour moi.

Harpagon

Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j’ai raison[3].

Maître Jacques

J’y consens. (À Cléante.) Éloignez-vous un peu.

Harpagon

J’aime une fille que je veux épouser ; et le pendard a l’insolence de l’aimer avec moi, et d’y prétendre malgré mes ordres.

Maître Jacques

Ah ! il a tort.

Harpagon

N’est-ce pas une chose épouvantable, qu’un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit-il pas, par respect, s’abstenir de toucher à mes inclinations ?

Maître Jacques

Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.

Cléante, à maître Jacques, qui s’approche de lui.

Eh bien ! oui, puisqu’il veut te choisir pour juge, je n’y recule point ; il ne m’importe qui ce soit ; et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.

Maître Jacques

C’est beaucoup d’honneur que vous me faites.

Cléante

Je suis épris d’une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit tendrement les offres de ma foi ; et mon père s’avise de venir troubler notre amour, par la demande qu’il en fait faire.

Maître Jacques

Il a tort assurément.

Cléante

N’a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? Lui sied-il bien d’être encore amoureux ? et ne devroit-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?

Maître Jacques

Vous avez raison. Il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (À Harpagon.) Eh bien ! votre fils n’est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu’il sait le respect qu’il vous doit ; qu’il ne s’est emporté que dans la première chaleur, et qu’il ne fera point refus de se soumettre à ce qu’il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage, dont il ait lieu d’être content.

Harpagon

Ah ! dis-lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi, et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu’il voudra.

Maître Jacques

Laissez-moi faire. (À Cléante.) Eh bien ! votre père n’est pas si déraisonnable que vous le faites, et il m’a témoigné que ce sont vos emportements qui l’ont mis en colère ; qu’il n’en veut seulement qu’à votre manière d’agir, et qu’il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects et les soumissions qu’un fils doit à son père.

Cléante

Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s’il m’accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.

Maître Jacques, à Harpagon.

Cela est fait. Il consent ce que vous dites.

Harpagon

Voilà qui va le mieux du monde.

Maître Jacques, à Cléante.

Tout est conclu ; il est content de vos promesses.

Cléante

Le ciel en soit loué !

Maître Jacques

Messieurs, vous n’avez qu’à parler ensemble ; vous voilà d’accord maintenant ; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.

Cléante

Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.

Maître Jacques

Il n’y a pas de quoi, monsieur.

Harpagon

Tu m’as fait plaisir, maître Jacques ; et cela mérite une récompense. (Harpagon fouille dans sa poche ; maître Jacques tend la main ; mais Harpagon ne tire que son mouchoir, en disant :) Va, je m’en souviendrai, je t’assure.

Maître Jacques

Je vous baise les mains.


Scène V.

HARPAGON, CLÉANTE.
Cléante

Je vous demande pardon, mon père, de l’emportement que j’ai fait paroître.

Harpagon

Cela n’est rien.

Cléante

Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

Harpagon

Et moi, j’ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

Cléante

Quelle bonté à vous d’oublier si vite ma faute !

Harpagon

On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu’ils rentrent dans leur devoir.

Cléante

Quoi ! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ?

Harpagon

C’est une chose où tu m’obliges, par la soumission et le respect où tu te ranges.

Cléante

Je vous promets, mon père, que jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.

Harpagon

Et moi, je te promets qu’il n’y aura aucune chose que tu n’obtiennes de moi.

Cléante

Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien ; et c’est m’avoir assez donné que de me donner Mariane.

Harpagon

Comment ?

Cléante

Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m’accorder Mariane.

Harpagon

Qui est-ce qui parle de t’accorder Mariane ?

Cléante

Vous, mon père.

Harpagon

Moi ?

Cléante

Sans doute.

Harpagon

Comment ! c’est toi qui as promis d’y renoncer.

Cléante

Moi, y renoncer ?

Harpagon

Oui.

Cléante

Point du tout.

Harpagon

Tu ne t’es pas départi d’y prétendre ?

Cléante

Au contraire, j’y suis porté plus que jamais.

Harpagon

Quoi, pendard, derechef ?

Cléante

Rien ne peut me changer.

Harpagon

Laisse-moi faire, traître.

Cléante

Faites tout ce qu’il vous plaira.

Harpagon

Je te défends de me jamais voir.

Cléante

À la bonne heure.

Harpagon

Je t’abandonne.

Cléante

Abandonnez.

Harpagon

Je te renonce pour mon fils.

Cléante

Soit.

Harpagon

Je te déshérite.

Cléante

Tout ce que vous voudrez.

Harpagon

Et je te donne ma malédiction.

Cléante

Je n’ai que faire de vos dons[4].


Scène VI.

CLÉANTE, LA FLÈCHE.
La Flèche, sortant du jardin avec une cassette.

Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos ! Suivez-moi vite.

Cléante

Qu’y a-t-il ?

La Flèche

Suivez-moi, vous dis-je ; nous sommes bien.

Cléante

Comment ?

La Flèche

Voici votre affaire.

Cléante

Quoi ?

La Flèche

J’ai guigné ceci tout le jour.

Cléante

Qu’est-ce que c’est ?

La Flèche

Le trésor de votre père, que j’ai attrapé.

Cléante

Comment as-tu fait ?

La Flèche

Vous saurez tout. Sauvons-nous ; je l’entends crier.


Scène VII.

HARPAGON, seul, criant au voleur dès le jardin, et venant sans chapeau[5].

Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ; on m’a coupé la gorge : on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N’est-il point là ? n’est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête. (À lui-même, se prenant par le bras.) Rends-moi mon argent, coquin… Ah ! c’est moi ! Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent ! mon pauvre argent ! mon cher ami ! on m’a privé de toi ; et puisque tu m’es enlevé, j’ai perdu mon support, ma consolation, ma joie : tout est fini pour moi, et je n’ai plus que faire au monde. Sans toi, il m’est impossible de vivre. C’en est fait ; je n’en puis plus ; je me meurs ; je suis mort ; je suis enterré. N’y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m’apprenant qui l’a pris. Euh ! que dites-vous ? Ce n’est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu’avec beaucoup de soin on ait épié l’heure ; et l’on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison ; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Hé ! de quoi est-ce qu’on parle là ? de celui qui m’a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l’on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l’on m’en dise. N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part, sans doute, au vol que l’on m’a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

  1. Diantre, pour diable. Rabelais a dit : Créature du grand vilain diantre d’enfer.
  2. L’épreuve de l’Avare sur le cœur de son fils est la même que celle de Mithridate dans la tragédie de Racine. Harpagon et le roi de Pont sont deux vieillards amoureux ; l’un et l’autre ont leur fils pour rival, l’un et l’autre se servent du même artifice pour découvrir l’intelligence qui est entre leur fils et leur maitresse, et les deux pièces finissent par le mariage du jeune homme. (Voltaire.)
  3. Cette scène rappelle la scène septième du premier acte, où Harpagon a pris Valère pour juge entre sa fille et lui.
  4. Cette scène, on l’a vu dans l’avertissement, a été blamée par Rousseau, qui a trouvé dans Champfort et La Harpe des contradicteurs très-sensés. Voici ce que dit Chamfort : « Si Molière a peint des mœurs vicieuses, c’est qu’elles existent, et quand l’esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a rempli sa tâche, il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le jeune Cléante à qui sont père donne sa malédiction, sort en disant : Je n’ai que faire de vos dons, a-t-on pu se méprendre à l’intention du poëte ? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours respectueux envers un père barbare ; il eût edifié davantage en associant un tyran et une victime ; mais la vérité, mais la force de la leçon que le poëte veut donner aux pères avares, que devenoient-elles ? » M. Saint-Marc Girardin a transporté la situation dans le drame moderne, pour en mieux faire ressortir la vérité par la différence du ton. Cette façon tout à fait neuve de défendre est trop piquante pour ne point trouver place ici. « Je suppose, dit M. Saint-Marc, que, de nos jours un auteur ait à traiter la situation que Molière a inventée dans l’Avare. Un père veut épouser une jeune femme qui est aimée de son fils ; il soupçonne l’amour de ce fils, et par une ruse il lui en arrache l’aveu ; cet aveu fait, il lui ordonne de renoncer à son amour. La situation est vive et dramatique ; elle peut devenir terrible. L’auteur moderne ne manquerait pas, dans un pareil sujet, de viser au sérieux et à l’émotion ; il ne manquerait pas de déclamer à grands cris contre la tyrannie paternelle. « L’autorité paternelle ! s’écrierait le Cléante du drame moderne ; mais croyez-vous donc qu’elle doive étouffer les droits de l’amour et de la nature ? Ah ! mon père, je vous en supplie, ne me forcez pas de vous désobéir : je le ferais ! » — À quoi j’imagine que le père répondrait par une tirade romanesque et sentimentale, ne voulant peut-être pas se trop targuer de l’autorité paternelle, cd qui est de mauvais ton dans nos idées : « Eh ! pourquoi, dirait-il n’aimerais-je pas cette jeune fille ? Le cœur vieillit-il ? Mon âme rajeunit quand mes yeux la voient, etc.
    CLÉANTE, se promenant à grands pas sur la scène*.

    Mon père !… mon père !… prenez garde ! je répète encore ces syllables sacrées, mais je commence à n’en plus comprendre le sens.

    LE PÈRE.

    Et moi, que signifie pour moi ce nom de fils ?… Fils ! qu’est-ce que cela veut dire ? Ah ! rival plutôt ! voilà le mot que je comprends et que je hais.

    LE FILS.

    Eh bien donc, rival ! je le suis et je veux l’être ! Je prends cette jeune fille pour ma femme, vous présent, mon père, entendez-vous ? Oh ! il ne sera pas dit que mon père n’aura point assisté à mon mariage !

    LE PÈRE.

    Malheureux ! je te maudis !

    LE FILS, gravement.

    Vous n’en avez plus le droit. Maudire, cela est d’un père : vous êtes mon rival. Maudire, cela est d’un prêtre ; mais où sont en vous les signes du prêtre, les passions vaincues et la colère domptée ? Vous n’êtes ni père ni prêtre. (Avec solennité et intention) Je n’accepte pas votre malédiction ! »


    Voilà, dans le style du drame moderne, la traduction du mot : Je n’ai que faire de vos dons. Quel est, de ces deux mots, le plus corrupteur ? quel est celui qui met le plus en discussion le mystère de l’autorité paternelle ? Le sérieux du drame est d’autant plus dangereux, qu’il corrompt la raison par le sophisme et le cœur par l’émotion. La comédie plaisante, le drame argumente ; la comédie touche, en passant, l’idée délicate des bornes du pouvoir paternel et des droits toujours spécieux de l’amour ; le drame s’y arrête avec intention ; il aime à développer cette thèse qui touche à toutes les passions, car toutes aiment la révolte. Ne dites donc plus avec J. J. Rousseau, que la comédie de Molière est une école de dépravation. C’est la mauvaise comédie et le drame qui dépravent le cœur, parce qu’ils ont la prétention de prêcher et d’instruire, parce qu’ils énervent les âmes par la sentimentalité et corrompnet les esprits par le sophisme. La bonne comédie amuse aux dépends des vices qu’elle oppose les uns aux autres ; mais elle n’en recommande et n’en préconise aucun. »


    *. Un de mes amis, romancier et dramaturge célèbre, a bien voulu, à ma prière écrire la scène dans le ton du drame moderne. (Saint-Marc Girardin.)

  5. Dans Plaute, l’Avare, après le vol de son trésor, s’écrie : « Je suis perdu ! je suis assassiné ! je suis mort ! où irai-je ? où n’irai-je pas ? Arrêtez, arrêtez. Qui ? je ne sais. Je ne vois rien. Je cherche en aveugle. Je perds la raison. Sais-je où je vais, où je suis, qui je suis ? Au secours ! mes chers amis, decouvrez-moi, oh ! découvrez-moi celui qui m’a dérobé… Que dis-tu, toi ? Je peux me fier à toi ; tu m’as l’air d’un homme de bien. Vous riez : je vous connois tous, et je n’ignore pas qu’il y a ici beaucoup de voleurs. Quoi ! personne ne veux me la rendre ! je vais mourir, je meurs. Qu’est-ce ? dis, dis qui me l’a dérobée. Tu ne le sais pas ! Ah ! je suis ruiné ! Malheureux ? malheureux ! me voilà sans ressources sur la terre ! la faim, la misère, vont m’accabler… Fatale journée qu’ai-je besoin de vivre, après la perte de tant d’or ? je le gardois avec un si grand soin ! Hélas ! je me suis trahi moi-même ! j’étois aveuglé, et maintenant on se réjouit de mon malheur !… » (Aululaire, acte IV, scène x).