L’Avenir de l’intelligence/II/III

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 45-71).

LA DIFFICULTÉ


8. Les anciens privilégiés.


Du jour de leur élévation les nouveaux promus ont fait une découverte. Ils s’aperçoivent que tout n’est pas dans les livres. Ils se disent que l’expérience, l’habitude des hommes, le maniement de grands intérêts sont des biens. Ils découvrent aussi les antiques distinctions de vie et de mœurs, la supériorité des manières : chez les femmes l’affinement et la culture souveraine du goût. Ils en font aussitôt grand état et le laissent voir. Les anciens privilégiés ne peuvent manquer d’y prendre garde à leur tour et s’aperçoivent en même temps de leur force. Avec ce sentiment se forme en eux quelque dédain pour une espèce d’êtres autrefois redoutés, qu’ils ne regardent bientôt plus qu’en bêtes curieuses.

Je ne prétends pas que, pendant les cinquante ou soixante dernières années, le vieux monde français ait su cultiver le dédain avec ce vif discernement qui aurait égalé un profond calcul politique. La sagesse eût été de réprimer de mauvais sourires et de retenir des affronts qui furent souvent payés cher. L’état inorganique de la société, l’instabilité des Gouvernements ne permettaient, de ce côté, que des mouvements de passion. Ni politique orientée, ni tradition suivie. Confrontée avec les parvenus de l’Intelligence, la vieille France s’efforçait de faire sentir et de maintenir son prix : tout en les accueillant parfois, elle fut loin de les subir, comme elle avait subi le monde de l’Encyclopédie. Ces sauvages ne demandaient qu’à s’apprivoiser ; ils étaient donc moins intéressants à connaître. Ils la cherchaient : elle avait donc intérêt à se dérober ; elle le fit, plus d’une fois à son dommage.

Cependant, une grande bonhomie, bien conforme au caractère de la race, présida longtemps encore aux relations, quand il s’en établit, entre les deux sphères. Rien n’était plus aisé, au sens complet d’un mot charmant, que l’accès de certaines demeures anciennes et de leurs habitants fidèles aux mœurs d’autrefois. La plus exquise des réciprocités, celle du respect, faisait le fond de la politesse en usage. Une vie parfaitement simple annulait, en pratique, la plus voyante des inégalités, qui est celle des biens. À l’idolâtrie, dont la fin de l’ancien régime avait honoré le moindre mérite intellectuel, succédait un procédé beaucoup plus humain, qui avait l’avantage de convenir aux esprits délicats, qu’eût choqué l’excès de jadis. Un homme de haute intelligence, mais sans naissance et sans fortune, fut longtemps assuré de trouver dans les classes supérieures de la nation cet accueil de plain-pied, dont tout Français, né patricien, même s’il vient du petit peuple, éprouve au plus haut point la nécessité, presque la nostalgie, pour peu qu’il se soit cultivé. Ce que M. Bourget appelle un désir de sensations fines se trouvait ainsi satisfait par le jeu de quelques aimables conjonctures. Le roman, le théâtre, les Mémoires des deux premiers tiers de ce siècle témoignent de cet état de mœurs, devenu à peu près historique de notre temps, car il ne s’est guère conservé qu’en certaines provinces.


9. Littérature de cénacle ou de révolution.


Mais, d’une part, l’Intelligence, d’autre part, la Force des choses ayant continué de développer les principes contraires dont chacune émanait, l’intelligence française au xixe siècle poursuivait sa carrière d’ancienne reine détrônée, en se séparant de plus en plus de cette autre reine vaincue, la haute société française du même temps. Dès 1830, Sainte-Beuve l’a bien noté, les salons d’autrefois se ferment. C’est pour toujours. La France littéraire s’est isolée ou révoltée. Elle a pensé, songé, écrit, je ne dis pas toujours loin de la foule, mais toujours loin de son public naturel : tantôt comme si elle était indifférente à ce public et tantôt comme si elle lui était hostile. Le romantisme avait produit une littérature de cénacle ou de révolution.

Le plus souvent, en effet, le romantisme ne se soucia que du jugement d’un très petit monde d’initiés faits pour goûter le rare, le particulier, l’exotique et l’étrange. Les influences étrangères, surtout allemandes ou anglaises, depuis Rousseau et Mme de Staël, avaient agi sur certains cercles informés, plus vivement que sur le reste du public. Ces nouveautés choquèrent donc à titre double et triple le très grand nombre des lecteurs fidèles au goût du pays, qui ne voulurent accepter ni l’inconvenance, ni la laideur. Et c’est pourquoi, de 1825 à 1857, c’est-à-dire de Sainte-Beuve et de Vigny à Baudelaire, et de 1857 à 1895, c’est-à-dire de Baudelaire à Huysmans et à Mallarmé, d’importants sous-groupes de lettrés se détachent du monde qui achète et qui lit, et se dévouent dans l’ombre à la culture de ce qu’ils ont fini par appeler leur ystérie.

La valeur propre de cette littérature, dite de « tour d’ivoire », n’est pas à discuter ici. Elle exista, elle creusa un premier fossé entre certains écrivains et l’élite des lecteurs. Mais, du seul fait qu’elle existait, par ses outrances, souvent assez ingénieuses, parfois piquantes, toujours infiniment voyantes, elle attira vers son orbite, sans les y enfermer, beaucoup des écrivains que lisait un public moins rare. On n’était plus tenu par le scrupule de choquer une clientèle de gens de goût, et l’on fut stimulé par le désir de ne pas déplaire à un petit monde d’originaux extravagants.

Plus soucieuse d’intelligence (c’était le mot dont on usait) que de jugement, la critique servait et favorisait ce penchant ; de sorte que, au lieu de se corriger en se rapprochant des meilleurs modèles de sa race et de sa tradition, un Gautier devenait de plus en plus Gautier et abondait fatalement dans son péché, qui était la manie de la description sans mesure ; un Balzac, un Hugo ne s’efforçaient que de se ressembler à eux-mêmes, c’est-à-dire de se distinguer par les caractères d’une excentricité qui leur fût personnelle. L’intervalle devait s’accroître entre le public moyen, bien élevé, lettré, et les écrivains que lui accordait le siècle. Ils commencèrent presque tous par être non pas méconnus, mais déclarés bizarres et incompréhensibles. En tout cas, peu de sympathie. Le talent pouvait intéresser les professionnels et le très petit nombre des connaisseurs ; ceux-ci, sensibles aux défauts, n’ont jamais témoigné beaucoup d’enthousiasme, et les professionnels ne composent pas un public, trop occupés de leur œuvre propre pour donner grand temps aux plaisirs d’admiration ou de critique désintéressée. Cette « littérature artiste » isola donc les maîtres de l’intelligence.

Mais, quand ils ne s’isolaient point, ils faisaient pis, ils s’insurgeaient. La communication qu’ils établissaient entre leur pensée et celle du monde se prononçait contre les forces dont ce monde était soutenu. Le succès des romans de Mme Sand, des pamphlets de Lamennais, des histoires de Lamartine et de Michelet, des deux principaux romans de Victor Hugo, des Châtiments du même, leur retentissement dans la conscience publique est un fait évident ; mais c’est un autre fait que ces livres s’accompagnèrent de révolutions politiques ou sociales, dont ils semblaient tantôt la justification et tantôt la cause directe. Au total, dans la même mesure où elles étaient populaires, nos Lettres se manifestaient destructives des puissances de fait.

Cela n’est pas de tous les âges. Ronsard et Malherbe, Corneille et Bossuet défendaient, en leur temps, l’État, le roi, la patrie, la propriété, la famille et la religion. Les Lettres romantiques attaquaient les lois ou l’État, la discipline publique et privée, la patrie, la famille et la propriété ; une condition presque unique de leur succès parut être de plaire à l’opposition, de travailler à l’anarchie.

Le talent, le talent heureux, applaudi, semblait alors ne pouvoir être que subversif. De là, une grande inquiétude à l’endroit des livres français. Tout ce qui entrait comme un élément dans les forces publiques, quiconque même en relevait par quelque endroit, ne pouvait se défendre d’un sentiment de méfiance instinctive et de trouble obscur. L’Intelligence fut considérée comme un explosif, et celui qui vivait de son intelligence en apparut l’ennemi né de l’ordre réel. Ces méfaits étant évidents et tangibles, la pensée des bienfaits possibles diminua. Les intérêts qui sont vivants se mettaient en défense contre les menaces d’un rêve audacieux.

Certes on craignit ce rêve. Mais il y eut dans cette crainte tant de haine qu’au moindre prétexte elle put se changer en mésestime.


10. La bibliothèque du duc de Brécé.


Les Lettres furent donc sensiblement délaissées, partie comme trop difficiles et partie comme dangereuses. On bâilla sa vie autrement qu’un livre à la main, l’on se passionna pour des jeux auxquels l’intelligence avait une part moins directe. Il arriva ce dont M. Anatole France s’est malignement réjoui dans une page de son Histoire contemporaine. La bibliothèque des symboliques ducs de Brécé, qui avait accueilli tous les grands livres du xviiie siècle, ne posséda que la dixième partie de ceux du commencement du xixe, Chateaubriand, Guizot, Marchangy… ; quant aux ouvrages publiés depuis 1850 environ, elle acquit « deux ou trois brochures débraillées, relatives à Pie ix et au pouvoir temporel, deux ou trois volumes déguenillés de romans, un panégyrique de Jeanne d’Arc… et quelques ouvrages de dévotion pour dames du monde[1] ». On peut nous raconter que c’est la faute aux Jésuites, éducateurs des jeunes ducs grâce à la loi Falloux ; on peut crier à la frivolité croissante des hautes classes ; pour peu que l’on raisonne au lieu de gémir, il faut tenir compte de la nature révolutionnaire ou cénaculaire des Lettres du siècle dernier.

La bonne société d’un vaste pays ne peut raisonnablement donner son concours actif à un tissu de déclamations anarchiques ou de cryptogrammes abstrus. Elle est faite exactement pour encourager tous les luxes, sauf celui-là. Le sens national, l’esprit traditionnel était deux fois choqué par ces nouvelles directions de l’intelligence : il n’est point permis d’oublier que les Lettres françaises furent jadis profondément conservatrices, alors même qu’elles chantaient des airs de fronde ; favorables à la vie de société, alors qu’elles pénétraient le plus secret labyrinthe du cœur humain.


11. Le progrès matériel et ses répercussions.


L’Intelligence rencontrait, vers le même temps, son adversaire définitif dans les forces que les découvertes nouvelles tiraient du pays.

Ces forces sont évidemment de l’ordre matériel. Mais je ne sais pourquoi nos moralistes affectent le mépris de cette matière, qui est ce dont tout est formé. Le seul mot de progrès matériel les effarouche. Les développements de l’industrie, du commerce et de l’agriculture, sous l’impulsion de la science et du machinisme, l’énorme translation économique qu’ils ont provoquée, l’essor financier qui en résulte, l’activité générale que cela représente, l’extension de la vie, la multiplication et l’accroissement des fortunes, particulièrement des fortunes mobilières, sont des faits de la qualité la plus haute. On peut les redouter pour telle et telle de leurs conséquences possibles. Plus on examine ces faits en eux-mêmes, moins on trouve qu’il y ait lieu de leur infliger un blâme quelconque ou de les affecter du moindre coefficient de mélancolie.

Car d’abord ils se moquent de nos sentiments et de nos jugements, auxquels ils échappent par définition. Puis, dans le cas où on leur prêterait une vie morale et une conscience personnelle, on s’aperçoit qu’ils sont innocents de la faute qu’on leur impute. Elle ne vient pas d’eux, mais de l’ordre mauvais sous lequel ils sont nés, des lois défectueuses qui les ont régis, d’un fâcheux état du pays et surtout de la niaiserie des idées à la mode.

Combinés avec tant d’éléments pernicieux, c’est merveille que d’aussi grand faits n’aient point déterminé des situations plus pénibles. Ils ne rencontraient ni institutions, ni esprit public. À peine des mœurs. L’organe mental et politique, destiné à les diriger, ou leur manquait totalement ou s’employait à les égarer méthodiquement. De là beaucoup de vices communs à toute force dont l’éducation n’est point faite, et qui cherche en tâtonnant ses régulateurs. Une force moindre se fût perdue dans cette recherche, qui continue encore énergiquement aujourd’hui. L’organisation du travail moderne et des affaires modernes n’existe pas du tout ; mais ce travail éparpillé et ces affaires en désordre témoignent de l’activité fiévreuse du temps : orageux gâchis créateur.

Il crée, depuis cinquante ans, d’immenses richesses, en sorte que le niveau commun de la consommation générale s’accroît, que l’argent circule très vite, que les anciennes réserves de capital se détruisent si l’on n’a soin de les renouveler. Les besoins augmentent de tous côtés et ils se satisfont autour de nous si largement, que, surtout dans les villes, l’on sent une mauvaise honte à rester en dehors de ce mouvement général. D’un bout à l’autre de la nation, la première simplicité de vie disparaît. Qui possède est nécessairement amené à prendre sa part des infinies facilités d’usufruit qui le tentent. Ce n’est pas simple désir de jouir, ni simple plaisir à jouir ; c’est aussi habitude, courant de vie, entraînante contagion. Ce progrès dans le sens de l’abondance ne pouvait d’ailleurs se produire sans de nombreuses promotions d’hommes nouveaux aux bénéfices de la vie la plus large, ces promus ne pouvaient manquer aux habitudes de faste un peu insolent qui, de tout temps, les ont marqués.

Mais, trait bien propre à ce temps-ci, le faste n’est plus composé, comme autrefois, d’un certain nombre de superfluités faciles à dédaigner ni des objets du luxe proprement dit. Le nouveau luxe en son principe fut un accroissement du confortable, un aménagement plus intelligent de la vie, le moyen de valoir plus, d’agir davantage, la multiplication des facilités du pouvoir. Pour prendre un exemple, comparez donc un riche d’aujourd’hui en état de se déplacer comme il le veut à cet homme prisonnier du coin de son feu par économie ou par pauvreté ; la faculté de voyager instituera bientôt des différences personnelles : bientôt, au bénéfice du premier, que de supériorités écrasantes !

On se demande ce que fût devenue l’ancienne société française si elle s’en était tenue à ses vieilles mœurs.

Ou se résorber dans les rangs inférieurs, ou se plier à la coutume conquérante, elle ne put choisir qu’entre ces deux partis. Pour se garder et pour conserver crédit ou puissance, il lui fallut adopter à bien des égards la manière éclatante des parvenus. Le mariage, l’agriculture, certaines industries, et quelquefois telle spéculation heureuse se chargèrent de pourvoir aux besoins qui devenaient disproportionnés. Le Turcaret moderne disposait de l’avantage du nombre et d’autres supériorités qu’il fit sonner et qui le servirent. Il arriva donc que l’argent, qui eut jadis pour effet de niveler les distinctions de classe et de société, accentua les anciennes séparations ou plutôt en creusa de toutes nouvelles. Il s’établit notamment de grandes distances entre l’Intelligence française et les représentants de l’Intérêt français, de la Force française, ceux de la veille ou ceux du jour. Une vie aristocratique et sévèrement distinguée était née de l’alliance de certaines forces d’argent avec la plupart des noms de la vieille France : incorporelle de sa nature, incapable de posséder ni d’administrer l’ordre matériel, l’Intelligence pénètre en visiteuse cette nouvelle vie et ce monde nouveau, elle peut s’y mêler, et même y fréquenter ; elle commence à s’apercevoir qu’elle n’en est point.


12. Le barrage.


Voici donc la situation.

L’industrie et son machinisme fait abonder la richesse, et la richesse a compliqué la vie matérielle des hautes classes françaises. Cette vie est donc devenue de plus en plus différente de la vie des autres classes. Différence qui tend encore à s’accentuer. Les besoins satisfaits établissent des habitudes et engendrent d’autres besoins. Besoins nouveaux de plus en plus coûteux, habitudes de plus en plus recherchées, et qui finissent par établir des barrages dont l’importance augmente. Tantôt rejetés en deçà de cette limite, tantôt emportés par-dessus, les individus qui y passent se succèdent avec plus ou moins de rapidité ; en dépit de ces accidents personnels, les distances sociales s’allongent sans cesse. Ni aujourd’hui ni jamais, la richesse ne suffit à classer un homme : mais, aujourd’hui plus que jamais, la pauvreté le déclasse. Non point seulement s’il est pauvre, mais s’il est de petite fortune et que le parasitisme ou la servitude lui fasse horreur, le mérite intellectuel se voit rejeté et exclu d’un certain cercle de vie.

Il n’en doit accuser ni les hommes, ni les idées, ni les sentiments. Aucun préjugé n’est coupable, ni aucune tradition. C’est la vie générale qui marche d’un tel pas qu’il est absolument hors de ses moyens de la suivre, pour peu qu’il veuille y figurer à son honneur. Il la visite en étranger, à titre de curieux ou de curiosité[2]. Absent pour l’ordinaire, on le traite en absent : c’est-à-dire que des mœurs qui se fondent sans lui font abstraction de sa personne, de son pouvoir, de sa fonction. On l’ignore, et c’est en suite de l’ignorance dans laquelle il a permis de le laisser qu’on en vient à le négliger. De la négligence au dédain, ce n’est qu’une nuance que la facilité et les malignités de la conversation ont fait franchir avant que personne y prenne garde.

Au temps où la vie reste simple, la distinction de l’Intelligence affranchit et élève même dans l’ordre matériel ; mais, quand la vie s’est compliquée, le jeu naturel des complications ôte à ce genre de mérite sa liberté, sa force : il a besoin pour se produire d’autre chose que de lui-même et, justement, de ce qu’il n’a pas.

Les intéressés, avertis par les regards et par les rumeurs, en conviennent parfois entre eux. Mais leur découverte est récente, parce que d’autres phénomènes, plus anciens et tout contraires en apparence, empêchaient de voir celui-ci.

Examinons ces apparences qui ne trompent plus.


13. L’industrie littéraire.


Pour les mieux voir, supposons-nous plus jeunes d’un siècle et demi environ. Supposons que, dans la seconde moitié du xviiie siècle, le monde des ducs de Brécé, avec la clientèle à laquelle ils donnaient le ton de la mode, se fût détourné des plaisirs de littérature et de philosophie. Cette défaveur se serait traduite tout aussitôt par ce que nous appellerions aujourd’hui une crise de librairie. Constatons que rien de pareil ne s’est produit de nos jours, sauf depuis une dizaine d’années et pour des causes qui n’ont guère à voir avec tout ceci ; dans la seconde moitié du xixe siècle, les personnes de qualité ont pu renoncer au livre ou se mettre à lire plus mollement sans que la librairie en fût impressionnée. Ces personnes ne forment donc plus qu’un îlot négligeable dans l’énorme masse qui lit.

Et cette masse lit parce qu’elle a besoin de lire, d’abord en vertu des conditions nouvelles de la vie qui l’ont obligée à apprendre à lire. Ayant appris à lire, elle a dû chercher dans cette acquisition nouvelle autre chose que le moyen de satisfaire à la nécessité immédiate ; elle a demandé à la lecture des émotions, des divertissements, de quoi sortir du cercle de ses travaux, de quoi se passionner et de quoi jouer. Le genre humain joue toujours avec ses outils. Et, du fait de ce jeu, ce qu’on appelle le public s’est donc trouvé soudainement et infiniment étendu. L’instruction primaire, la caserne, le petit journal paraissent des institutions assez solides pour qu’on soit assuré de la consistance et de la perpétuité de ce public nouveau. Il s’étendra peut-être encore. Dans tous les cas, aussi longtemps que la civilisation universelle subsistera dans les grandes lignes que nous lui voyons aujourd’hui, la lecture ou une occupation analogue est appelée à demeurer l’un de ses organes vitaux. On pourra simplifier et généraliser les modes de lecture, au moyen de graphophones perfectionnés. L’essentiel en demeurera. Il subsistera, d’une part, une foule attentive, ce qui ne veut pas dire crédule ni même croyante, et, d’autre part, des hommes préposés à la renseigner, à la conseiller et à la distraire.

Un débouché immense fut ainsi offert à la nation des écrivains. Bien avant le milieu du siècle, ils se sont aperçu qu’on pouvait fonder un commerce, et la littérature dite industrielle s’organisa. On usa de sa plume et de sa pensée, comme de son blé ou de son vin, de son cuivre ou de son charbon. Vivre en écrivant devint « la seule devise », observait le clairvoyant Sainte-Beuve[3]. Le théâtre et le roman surtout passèrent pour ouvrir une fructueuse carrière. Mais la poésie elle-même distribua ce qu’on appelle la richesse, puisqu’elle la procura simultanément à Lamartine et à Hugo. Ni Alexandre Dumas, ni Zola, ni Ponson du Terrail, dont les profits furent donnés pour fantastiques, n’ont dépassé sur ce point les deux grands poètes. La vraie gloire étant évaluée en argent, les succès d’argent en reçurent, par une espèce de reflet, les fausses couleurs de la gloire.


14. Très petite industrie.


En tout cas, ces succès permirent à l’homme de lettres de se dire qu’il assurait désormais son indépendance, ce qui est théoriquement possible, quoique de pratique assez difficile ; mais, quand il se flattait de maintenir ainsi la prépondérance de sa personne et de sa qualité, il se heurtait à ’impossible.

La faveur d’un salon, d’un grand personnage, d’une classe puissante et organisée, constituait jadis une force morale qui n’était pas sans solidité ; cela représentait des pouvoirs définis, un concours énergique, une protection sérieuse. Au contraire, que signifient les cent mille lecteurs de M. Ohnet, sinon la plus diffuse et la plus molle, la plus fugitive et la plus incolore des popularités ? Un peu de bruit matériel, rien de plus, sinon de l’argent.

Comptons-le, cet argent. Nous verrons qu’il est loin de constituer une force qui permette à son possesseur d’accéder à la vie supérieure de la nation, de manière à ne rencontrer, dans sa sphère nouvelle, que des égaux. Il se heurtera constamment à des puissances matérielles infiniment plus fortes que la sienne. Les sommes d’argent que représente son gain peuvent être considérables, soit à son point de vue, soit à celui de ses confrères. Mais l’argentier de profession, qui est à la tête de la société moderne, ne peut que les prendre en pitié[4].

Un moraliste qui se montre pénétrant toutes les fois que, laissant à part ses systèmes, il se place devant les choses, M. Georges Fonsegrive, a remarqué que le plus gros profit de l’industrie littéraire de notre temps est revenu à M. Émile Zola. Mais ce profit, évalué au chiffre de deux ou trois millions, est de beaucoup inférieur à la moyenne des bénéfices réalisés dans le même temps, et à succès égal, par les Zola du sucre, du coton, du chemin de fer. C’est par dizaines de millions que se chiffre en effet la fortune du grand sucrier, ou du grand métallurgiste. En tant qu’affaire pure, la littérature est donc une mauvaise affaire et les littérateurs sont de très petits fabricants. Il est même certain que, les Zola des denrées coloniales et de la pharmacie réalisant des bénéfices dix et cent fois supérieurs à ceux des Menier et des Géraudel de la littérature, ces derniers sont condamnés à subir, toujours au point de vue argent, ou le dédain, ou la protection des premiers. La hauteur à laquelle les parvenus de l’industrie proprement dite auront placé leur vie normale dépassera toujours le niveau accessible à la maigre industrie littéraire.

La médiocrité est le partage des meilleurs {tiret|mar|chands}} marchands de copie. S’ils s’en contentent, ils gagnent de rester entiers, mais ils se retirent d’un monde où leur fortune ne les soutient plus. Ils s’y laissent donc oublier et perdent leur rang d’autrefois. Ils le perdent encore s’ils se décident à rester, malgré l’infériorité de leurs ressources : ils reviennent à la servitude, au parasitisme, à la déconsidération, bref à tout ce qu’ils se flattaient d’éviter en vivant des produits de leur industrie : mais ils n’y auront plus le rang honorable des parents pauvres que l’on aide, ce seront des intrus qu’on subventionne par sottise ou par terreur.

Et voilà bien, du reste, ce que craignent les plus indépendants ; ils mettent toute leur habileté, toute leur souplesse à s’en défendre. Pendant que l’on envie l’autorité mondaine ou le rang social conquis d’une plume féconde, ces heureux parvenus de la littérature ne songent souvent qu’au problème difficile de concilier le souci de leur dignité et le montant de leur fortune avec les exigences d’un milieu social qu’il leur faut parfois traverser. Exercice assez comparable à celui qui consiste à couvrir d’encre noire les grisailles d’un vieux chapeau et qui n’est ni moins laborieux ni moins compliqué. Oblique prolongement de la vie de bohème.


15. Le socialisme.


On me dit que le socialisme arrangera tout.

Lorsque le mineur deviendra propriétaire de la mine, l’homme de lettres recevra la propriété des instruments de publicité qui sont affectés à son industrie ; il cessera d’être exploité par son libraire ; son directeur de journal ou son directeur de revue ne s’engraisseront plus du fruit de ses veilles, le produit intégral lui en sera versé.

Devant ce rêve, il est permis d’être sceptique ou d’être inquiet. Je suis sceptique, si la division du travail est maintenue : car, de tout temps, les Ordres actifs, ceux qui achètent, vendent, rétribuent et encaissent, se sont très largement payés des peines qu’ils ont prises pour faire valoir les travaux des pauvres Ordres contemplatifs ; s’il y a des libraires ou des directeurs dans la chiourme socialiste, ils feront ce qu’ont fait leurs confrères de tous les temps : avec justice s’ils sont justes, injustement dans l’autre cas, qui n’est pas le moins naturel.

Mais, si l’on m’annonce qu’il n’y aura plus ni libraires ni directeurs, c’est pour le coup que je me sentirai inquiet : car qu’est-ce qui va m’arriver ? Est-ce que le socialisme m’obligera à devenir mon propre libraire ? Serai-je en même temps écrivain, directeur de journal, directeur de revue, et, dieux du ciel ! maître-imprimeur ? J’honore ces professions. Mais je ne m’y connais ni aptitude, ni talent, ni goût, et je remercie les personnes qui veulent bien tenir ma place dans ces fonctions et s’y faire mes intendants pour l’heureuse décharge que leur activité daigne me procurer ; la seule chose que je leur demande, quand traités sont signés et comptes réglés, est de faire au mieux leurs affaires, pour se mêler le moins possible de la mienne qui n’est que de mener à bien ma pensée ou ma rêverie.

Ces messieurs ne feraient rien sans nous, assurément ! Mais qu’est-ce que nous ferions sans eux ? L’histoire entière montre que, sauf des exceptions aussi merveilleuses que rares, les deux classes, les deux natures d’individus sont tranchées et irréductibles l’une à l’autre. Ne les mêlons pas. Un véritable écrivain doué pour faire sa fortune sera toujours bien distancé par un bon imprimeur ou un bon marchand de papier également doué pour le même destin. Le régime socialiste ne peut pas changer grand’chose à cette loi de la nature : il y a là, non point des quantités fixées qui peuvent varier avec les conditions économiques et politiques, mais un rapport psychologique qui se maintient quand les quantités se déplacent.

Qu’espèrent les socialistes de leur système ? Un peu plus de justice, un peu plus d’égalité ? je le veux. Mais, que la justice et l’égalité abondent ou bien qu’elles se raréfient dans la vie d’un État, le commerçant reste commerçant, le poète, poète : pour peu que celui-ci s’absente dans son rêve, il perd un peu du temps que l’autre continue d’utiliser à courir l’or qu’ils cherchent ensemble. L’or socialiste demeure donc aux doigts du commerçant socialiste dont le poète socialiste reste assez démuni.

Il faut laisser la conjecture économique, qui ne saurait changer les cœurs, en dépit des braves prophéties de Benoît Malon. Il faut revenir au présent.


16. L’homme de lettres.


Devenue Force industrielle, l’Intelligence a donc été mise en contact et en concurrence avec les Forces du même ordre mais qui la passent de beaucoup comme force et comme industrie. Les intérêts que représente et syndique l’Intelligence s’évaluant par millions au grand maximum, et les intérêts voisins par dizaines et par centaines de millions, elle apparaît, à cet égard, bien débordée. Ce n’est point de ce côté-là qu’elle peut tirer avantage, ni seulement égalité.

Tout ce que l’on observe de plus favorable en ce sens, c’est que, de nos jours, un écrivain adroit et fertile ne manquera pas de son pain. Comme on dit chez les ouvriers, l’ouvrage est assuré. Il a la vie à peu près sauve et, s’il n’est pas trop ambitieux de parvenir, de jouir ou de s’enrichir, si, né impulsif, tout pétri de sensations et de sentiment, son cœur-enfant de qui dépend l’effort cérébral quotidien, est assez fort pour se raidir contre les tentations ou réagir contre les dépressions ou contre les défaites, il peut se flatter de rester, sa vie durant, propriétaire de sa plume, maître d’exprimer sa pensée.

Je ne parle que de sa condition présente en 1905. Elle peut devenir beaucoup plus dure avec le temps. Aujourd’hui, elle est telle : débouchés assez vastes pour assurer sa subsistance, assez variés pour n’être point trop vite entraîné au mensonge et à l’intrigue alimentaires. Aucun grand monopole n’est encore fondé du côté des employeurs ; du côté des employés, aucun syndicat n’a acquis assez de puissance pour imposer une volonté uniforme. Mais gare à demain.

  1. Histoire Contemporaine, l’Anneau d’Améthyste, par M. Anatole France, p. 74, 75, 76 (Paris, Calmann-Lévy).
  2. C’est la condition des écrivains mariés qui permettrait d’apprécier avec la rigueur nécessaire le sens de cette distinction. La Bruyère disait, ce qui cessa peut-être d’être absolument vrai dans une courte période, à l’apogée de l’Intelligence, et ce qui redevient d’une vérité chaque jour plus claire : « Un homme libre et qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s’élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé : il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. » Et, si cela redevient vrai, il faut donc que des ordres tendent à se consolider ?Tout l’indique.
  3. Bien qu’un peu polémique de ton, l’article de Sainte-Beuve sur la Littérature industrielle contient des vues de prophète. On le trouvera au deuxième volume des Portraits contemporains (Paris, Calmann-Lévy). « De tout temps, la littérature industrielle a existé. Depuis qu’on imprime surtout, on a écrit pour vivre… En général pourtant, surtout en France, dans le cours du xviie et du xviiie siècle, des idées de liberté et de désintéressement étaient à bon droit attachées aux belles œuvres. » On avait sous la Restauration gardé des « habitudes généreuses ou spécieuses », un « fonds de préjugés un peu délicats » ; « mais, depuis, l’organisation purement mercantile a prévalu, surtout dans la presse ». « Ensemble dont l’impression est douloureuse, dont le résultat révolte de plus en plus. » La pensée est « altérée », l’expression en est « dénaturée », voilà le sentiment de Sainte-Beuve, dès 1839.
  4. La page qu’on va lire a été publiée en 1903 ; j’ai cru devoir n’y rien changer.