L’Aventure de Jacqueline/2/1

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L’Aventure de Jacqueline (ré-édition d’Amitié allemande) (1914)
M. Vermot (p. 52-55).

DEUXIÈME PARTIE


I


Un dimanche de septembre 1913 où le temps pluvieux l’avait cloîtré au logis, Aimé Bertin lisait les journaux dans le pimpant salon du boulevard Haussmann ; tandis que René jouait aux échecs avec son grand-père et que Jacqueline, regardait les passants se promener piteusement sous leurs parapluies.

Tout à coup, le modiste s’écria :

— Le Matin organise une nouvelle fête de l’aviation. Les expériences auront lieu à l’aérodrome de Buc, dimanche en huit… Dis donc, Jacqueline, te rappelles-tu la promenade à Buc avec les Fischer, le jour où vous n’êtes jamais parvenus à nous retrouver, Schwartzmann et toi ?… Dire que le mois prochain, il y aura un an de cela ; comme le temps passe !

Michel Bertin foudroya son fils du regard, en annonçant d’une voix tonitruante : Échec à la dame !

Puis il grogna tout bas :

— Il y avait longtemps qu’on n’avait pas parlé de ces Ostrogoths-là !

Aimé Bertin s’était replongé dans son journal. Soudain, levant la tête, il reprit suivant sa pensée :

— Drôles de types que les étrangers : ils ont leur politesse à eux, sans doute ; car, à notre point de vue, ils manquent vraiment de savoir-vivre !… Tiens, par exemple : je ne comprends pas bien pourquoi Hans Schwartzmann, qui est un homme de bonne compagnie et que nous avons reçu si aimablement, ne nous a pas donné signe de vie depuis son retour à Berlin. Il me semble que la courtoisie la plus élémentaire eût dû lui dicter quelques lettres… Il n’a même pas écrit à René !

Ostensiblement crispé, le grand-père déclara violemment :

— René !… Tu joues mal, mon ami : tu n’as pas vu qu’en déplaçant ton cavalier, tu découvrais ta tour !

Le modiste ne comprit point. Il poursuivait avec innocence : Ah ! Fichtre oui, le temps passe vite… Je me souviens de la première visite de Schwartzmann, comme si c’était hier… Il entra et se tint au milieu du magasin, les épaules droites, les talons joints, raide et gourmé ; un vrai mannequin… Je le surveillai du coin de l’œil et je vis Jacqueline aller vers lui… C’était ce fameux mois où, gardant tout un stock de marabouts en souffrance, je lançai la mode des étoles de marabouts afin de m’en débarrasser…

Jacqueline quitta la fenêtre et sortit tout doucement.

Quand la partie d’échecs fut terminée, René alla rejoindre sa sœur.

La jeune fille était dans sa chambre, à demi étendue sur son lit, dans une attitude de lassitude et de découragement.

Elle avait passé ces huit derniers mois à se torturer de questions angoissantes. Que signifiait la conduite extraordinaire de Hans ? Son silence inqualifiable l’avait tout d’abord inquiétée, elle lui avait écrit, en cachette de son père, à plusieurs reprises. Aucune réponse. Jacqueline avait connu l’attente irritante d’une lettre qui ne vient pas, qui ne viendra jamais et qu’on espère à toutes les heures de tous les jours ; elle avait frémi, à chaque courrier, quand la femme de chambre posait les enveloppes sur la table ; un coup de sonnette la faisait bondir. Puis, froissée, la jeune fille s’était renfermée à son tour dans le silence. Son frère avait été le seul confident de sa déception.

Et maintenant, René l’interrogeait doucement :

— Les paroles maladroites de papa t’ont chagrinée, ma petite sœur ? Tu as repensé brusquement à Hans, à son abstention si… bizarre. Peut-être avons-nous tort de douter de lui et de sa parole. Malgré une absolue communion d’idées, il y a je ne sais quoi d’inexpliqué, d’inexplicable entre Schwartzmann et nous. Certains côtés de sa nature se rattachent à son origine, à son éducation première : ces choses-là le font différent de nous. Qui sait s’il ne reviendra pas tout à coup, un beau jour, pour nous donner la clé très simple de cette énigme indéchiffrable ? Ce que nous trouvons si singulier lui semblerait tout naturel. C’est un étranger, Hans… Dans : étranger, il y a étrange.

— Ne cherche donc pas à m’abuser, René, puisque nous pressentons la même vérité. Schwartzmann n’a pas écrit, parce qu’il renonce — ou qu’on lui a fait renoncer — à ses projets…

— Tu as de la peine, Jacqueline ?

— J’ai de la rancœur.

— Tu es malheureuse ?

— Je suis mortifiée.

— Est-ce que tu l’aimais… profondément ?

— Je ne sais plus.

Jacqueline se redressa ; et, posant son regard intelligent sur son frère, elle dit rêveusement :

— Tu comprends, je n’ai pas pu faire de comparaison ; je n’ai jamais été amoureuse de personne et personne n’a jamais été amoureux de moi, avant… C’est dans les romans que les jeunes filles, dès la quinzième année, ont une cour de soupirants, font de nombreuses conquêtes et deviennent l’héroïne d’un drame sentimental… La vie réelle est plate et vide… Tu me trouves plus jolie que la moyenne des femmes, n’est-ce pas ? Eh bien, voici le bilan de mes aventures : chaque fois que je sors seule, je suis suivie par des vieux messieurs… Quand j’entre dans une salle de théâtre, les lorgnettes se braquent sur moi… Mais puis-je me vanter d’avoir excité une passion sincère ? On m’a fait deux fois la cour. Lorsque j’eus dix-huit ans, Edmond Barbier, le clerc d’avoué, m’a bombardée de déclarations, parce qu’il eût souhaité de racheter l’étude de son patron avec ma dot… Et, l’année dernière, un jeune médecin s’est prétendu fou de moi, car il désirait vivement de se marier — un tout jeune docteur célibataire effarouchant souvent la clientèle pudibonde et féminine. De mon côté, je n’éprouvais, que de l’éloignement à l’égard de ces garçons vulgaires, sans charme et sans imagination… Ma première aventure, c’est Hans, — cet étranger impénétrable et mystérieux… Alors, comment veux-tu que je sache si c’est lui que j’aimais, ou bien mon rêve ?… Quand j’étais petite et que j’étudiais l’Histoire de France, je m’éprenais successivement de Bayard, de François Ier, de Louis XIV et de Bonaparte — parce que l’un était brave, que l’autre était beau, que le troisième était grand et que le dernier était une espèce de miracle, un demi-dieu… Après, j’ai aimé Flaubert, Guy de Maupassant, le séduisant Jules de Goncourt, et Daudet, dont je gardais le portrait dans mon armoire… Traite-moi de folle romanesque, René, mais je crois que c’est de cette façon-là que j’ai aimé Hans Schwartzmann. Auprès de lui, j’étais fière et je pensais à son grand talent en répétant son nom tout bas. Mais je n’ai jamais songé à me demander si ses yeux me plaisaient ou si ses lèvres étaient douces. Si je l’avais rencontré sans savoir qui il est, je ne l’aurais peut-être point regardé. S’il était brun au lieu d’être blond, petit plutôt que grand, j’imagine que mes sentiments resteraient les mêmes à son égard : je suis amoureuse d’un génie littéraire… Je ne sais si l’homme m’a conquise.

— Tu ne l’aimes pas ! Tu ne l’aimes pas ! s’exclama René. Tant mieux, ma petite sœur : tu dois souffrir moins.

Jacqueline hocha la tête :

— Je suis horriblement blessée de cet abandon insultant… Vois-tu, c’est très dur d’avoir le cœur meurtri : mais ça fait bien mal aussi, les foulures d’orgueil !

René garda le silence un moment ; puis il murmura :

— Je suis presque triste d’être heureux, pendant que tu as du chagrin.

— Oh ! René… Moi, ça me console.

Le sculpteur allait partir pour Nice le surlendemain.

Du jour où il avait souhaité faire de la clientèle, l’artiste avait expérimenté à ses dépens le caractère de cette bête mi-aliénée, mi-enragée, que l’on appelle : le client.

Après lui avoir commandé l’exécution de l’Arpète, Mme Lafaille était tombée malade, d’une fièvre typhoïde qui la laissait neurasthénique, irritable et nerveuse. Rétablie, elle ne semblait plus se soucier de ses projets ; durant six mois, elle paraissait avoir oublié René. Et brusquement, l’avant-veille, le jeune homme avait reçu d’elle une lettre impérieuse, datée de Nice, où elle le sommait de venir exécuter son travail sur les lieux mêmes, et dans les huit jours, sous peine de lui retirer la commande.

René avait accepté les lubies de cette capricieuse avec sérénité : Luce — qui n’avait pas d’engagement, momentanément — avait décidé d’accompagner son ami ; et le jeune homme exultait à l’idée de ce voyage d’amoureux.

Jacqueline était seule au courant de la raison qui réjouissait son frère : Aimé Bertin attribuait la belle humeur de son fils au plaisir louable qu’on éprouve à gagner son premier salaire.

Jacqueline reprit, en s’efforçant d’être enjouée :

— C’est drôle, parfois, les secrets qu’ignorent nos parents… J’ai le mien, à cause de grand-père, le tien dépend de papa… Grand-père m’eût excusée d’aimer un comédien, plutôt que de choisir un fiancé allemand. Quant à papa, il eût admis volontiers ton mariage avec quelque demoiselle d’outre-Rhin… Maintenant, l’engrenage nous oblige de feindre des sentiments opposés… Tu leur caches ma peine et je leur dissimule ta joie.

René attira sa sœur contre sa poitrine et lui caressa lentement les cheveux.

L’affection partagée, de ces jeunes êtres avait déjà vingt ans d’existence ; à chaque événement de leur vie présente, ils en évoquaient la réminiscence puérile : pour calmer la détresse amoureuse de sa sœur, René avait le même geste que jadis, quand il prenait dans ses bras l’écolière punie qui sanglotait sur son épaule. Les souvenirs de la gamine en jupe courte et du bambin aux mollets nus attendrissaient leur cœur. Ils s’aimaient avec dévouement, liés indestructiblement par cette chaîne aux anneaux multiples que forge une amitié d’enfance.

Et René se sentit tout endolori de la déception de sa sœur, au moment même où Jacqueline lui disait :

— Écris-moi souvent, lorsque tu seras à Nice. Et puis, raconte-moi bien tout ce qui concernera Luce… Tu comprends, pour moi, ton bonheur, c’est un gâteau : si tu me décris le goût qu’il a, il me semblera que j’en mange la moitié.