L’Aventure de Jacqueline/2/2

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L’Aventure de Jacqueline (ré-édition d’Amitié allemande) (1914)
M. Vermot (p. 55-58).



II


Luce et René suivaient la promenade des Anglais.

Nice s’étalait, morne et splendide, dans sa torpeur des fins d’été. La mer, immobile et nue, sans une vague, sans une voile, avait l’apparence d’une grande plaine d’herbe bleue. Une petite vapeur rose flottait à l’est, au-dessus des montagnes grisâtres. L’air était chargé de parfums brûlants. Et la cité endormie, avec ses hôtels fermés, ses villas closes, ses avenues désertes, semblait accueillir les deux jeunes gens à la manière d’une ville enchantée où leur amour allait découvrir quelque sortilège, tapi en cette solitude.

Luce avait pris le prétexte d’un engagement problématique à Marseille pour se réserver une semaine de liberté. Elle avait suivi René avec cette hardiesse tranquille et chaste qui singularisait leur liaison. Et le jeune homme, en regardant son amie s’avancer à ses côtés — si tentante, sous ce soleil implacable de la Riviera qui souligne les tares des vieux visages, mais illumine de son rayonnement la fraîcheur des chairs éclatantes — le jeune homme enviait mélancoliquement sa compagne, qui pouvait jouir de l’heure présente sans arrière-pensée et savourer son bonheur incomplet sans autre désir.

René s’étonnait, se sentant aimé, que Luce supportât si patiemment ces fiançailles prolongées.

Ce que la femme délicate goûte le plus dans l’amour, ce sont les prémices de l’aventure, les tendresses du tête-à-tête, la présence de l’être chéri ; les caresses puérilement lascives qui précèdent le geste inévitable auquel, neuf fois sur dix, elle se soumet par nécessité.

Les amants s’en vont deux par deux au bois sacré où règne Éros. Mais tandis que l’homme presse le pas, celle qu’il entraîne se fait traîner : les sentiers sont fleuris ; les fruits des mûriers tentent sa main tendue… Elle murmure avec un sourire : « À quoi bon écourter le chemin qui mène au temple ?… La route est belle et la prière sera brève ! »

Luce s’accouda à la balustrade qui borde la promenade.

Elle murmura : Quel pays !… Tout y paraît exagéré. La mer est trop bleue, le ciel est trop clair, la terre est trop rouge et le soleil trop rutilant… Le Seigneur a dû les mettre en couleurs le septième jour de la genèse : il avait travaillé toute la semaine ; il a bu un petit coup de trop, afin de se reposer, et il a barbouillé le Midi avec une abondance de peintre en goguette…

Après un silence, elle ajouta d’un air sérieux : Ça m’ennuie d’être obligée de repartir dans huit jours en vous laissant ici… Il me semble que l’on soit oppressé d’y vivre seul : cette contrée est troublante ; elle possède une sorte de grâce malsaine avec ses plantes étranges, ses odeurs voluptueuses, sa chaleur perfide et son aspect factice : elle a l’air d’une ville maquillée, inquiétante comme une fille équivoque… Dites : vous reviendrez bientôt à Paris, René ?

— En doutez-vous ? Je vous répondrai exactement quand j’aurai vu ma cliente.

— Allez la voir tout de suite, René. J’aurai plus de plaisir à me promener avec vous lorsque je vous saurai débarrassé de cette visite.

René obéit à regret. Il eût aimé couler ce mol après-midi, en compagnie de son amie ; à s’alanguir tous deux sous la caresse de la brise, tiède comme une haleine.

Ils retournèrent du côté de la place Masséna, afin de chercher une voiture ; car, Mme Lafaille habitait boulevard Carnot, à Mont-Boron ; et René se souciait peu de gravir à pied cette colline ensoleillée dont la route serpentait là-haut, sous la réverbération d’une muraille torride.

Mais, devant la place Masséna, René força Luce de s’asseoir tout d’abord à la terrasse d’un glacier. C’étaient dix minutes de répit. Il soupira :

— C’est embêtant de se séparer… Si je vous emmenais avec moi ? Somme toute, Mme Lafaille vous connaît.

— Ce ne serait pas sérieux. Soyons corrects, en affaires !…

Luce souriait, en feignant un air grave. René la regarda amoureusement saisir les fruits de son tutti-frutti entre ses dents luisantes, avec ses mines un peu maniérées des actrices habituées à manger pour rire sur la scène.

Le garçon de café s’empressait. Il posa un petit banc sous les pieds de Luce et les journaux de Paris sous la main de René.

Le sculpteur déplia joyeusement le Figaro, éprouvant déjà le besoin nostalgique des nouvelles parisiennes.

Luce s’étira sur sa chaise en gémissant :

— Quelle sale température !… Je vais m’acheter une robe de toile.

Soudain René poussa une exclamation :

— Oh ! Ma pauvre Jacqueline !

Luce sursauta :

— Votre sœur ?… Que lui est-il arrivé ? Le journal parle d’elle ?

— Non… Rien… Je songeais à elle.

René semblait gêné. Il venait de lire, à la rubrique Déplacements et Villégiatures, trois lignes qui lui racontaient toute une histoire, en leur concision banale :

« Parmi les dernières arrivées à Paris. — Descendus au « Continental » : M. et Mme Hans Schwartzmann et M. Hermann Fischer, de Berlin. »

Au moment de tout révéler à Luce, il s’était arrêté — pris d’un scrupule : Luce soupçonnait le flirt de Hans et de Jacqueline, mais elle ignorait la suite. René pensa que sa sœur aurait honte qu’il apprît la trahison dont elle était victime à une autre femme, même bienveillante.

Ainsi, Hans avait épousé Caroline ; c’était la raison de son silence. Mais alors, pourquoi avait-il leurré Jacqueline ? À quel propos, l’empressement et l’attachement qu’il avait témoigné aux Bertin durant son séjour ?… René ne savait que supposer.

Il murmura tout bas : « Pourvu que cette information échappe aux yeux de Jacqueline… Hélas ! On reçoit justement le Figaro à la maison ! »

Il craignit que Luce ne devinât son angoisse. Et se levant, il se sentit beaucoup mieux disposé à faire sa visite.

Il questionna :

— Comment allez-vous passer le temps pendant que je serai absent ?

Luce répondit :

— Je me promènerai ; je visiterai un peu la ville. Il y a du côté du quai du Midi des petites ruelles qui m’ont paru amusantes… Et puis, je tâcherai de m’égarer un peu, parce que c’est délicieux de se perdre dans un pays inconnu ; on a l’impression d’être encore plus en voyage.

Elle regarda René monter en voiture et continua de sourire tant qu’il fut en vue. Mais, dès qu’il eut disparu, Luce se trouva affreusement isolée au milieu de cette petite place où nul détail n’apportait à ses yeux le réconfort dont nous imprègne la contemplation des objets familiers. Cette sensation l’attristait de façon si aiguë, qu’elle éprouva une joie profonde en apercevant, sur un mur, l’affiche-réclame d’un cacao dont elle avait remarqué la vignette obsédante à Paris, s’étalant contre un échafaudage qui faisait face au Théâtre-Royal.

Luce retourna au bord de la mer. Elle avait chaud ; le paysage lui paraissait moins admirable, à présent qu’elle était toute seule. Elle s’orienta malaisément : « Mont-Boron, c’est cette côte, là-bas, au-delà du château… René doit arriver maintenant à la hauteur de ces grandes arcades blanches… Dieu ! que cette lumière me fait mal aux yeux !… Où trouver de l’ombre ?…

Elle suivit le quai du Midi jusqu’à la place Charles-Félix. Elle revit les petites rues du Vieux-Nice, qui l’avaient tentée, le matin ; mais, soudain ces boyaux tortueux qui s’enfonçaient elle ne savait où ; ces Italiennes, à tête de sorcières, accroupies devant leurs portes, l’effrayèrent : Luce eut peur, naïvement, comme une gosse abandonnée ; et, faisant volte-face, elle remonta le cours Saleya.

Elle avançait machinalement, ne regardant plus le décor ; blasée sur ces effets de lumière trop uniformes en leurs oppositions violentés de couleurs franches, sans nuance, sans grisaille.

Elle songeait à Paris : « On va mettre l’Escarmouche en répétitions de jeudi en quinze, au Théâtre-Royal… La pièce est médiocre, mais je crois que j’aurai tout de même du succès… » Elle se rappela ce qu’elle avait jugé d’avantageux dans son rôle, lorsque l’auteur avait lu ses trois actes.

Et, tout à coup, Luce se retrouva place Masséna.

Elle fit le tour du jardin public, agacée à l’aspect de la fausse cascade et de la pièce d’eau où nageaient des canards ; énervée par la chaleur, elle traversa le trottoir, reprit l’avenue Masséna, et s’arrêta avec un soupir d’aise à la devanture de la librairie Galignani, parce que les stores baissés l’abritaient contre le soleil.

Luce examina distraitement les volumes exposés en montre. C’étaient, pour la plupart, des livres en langues étrangères. Elle aperçut l’Étrange Enfance, de Maxime Gorki, l’Anatole d’Arthur Schnitzler, un roman d’Hermann Sudermann, une histoire d’amour de Mathilde Sérao ; — toute une collection d’ouvrages présentés avec le mauvais goût qui distingue les libraires étrangers et qui choquait Luce, habituée à la sobriété artistique des éditions françaises.

Soudain Luce avisa un livre, parmi les autres : elle ignorait la signification des caractères allemands imprimés sur la couverture, mais le libraire l’avait entouré d’une bande explicative :

« Vient de paraître : Eine Franzosische Familie, par Hans Schwartzmann ».

Luce interrogea le commis de la librairie qui flânait sur le pas de la porte :

— C’est un nouveau roman de Hans Schwartzmann ?

— Oui, oui, Madame ; nous l’avons reçu ce matin seulement… C’est très bien, très intéressant !

— Qu’est-ce que cela signifie : Eine franzosische Familie ?

— Je ne sais pas, répliqua ingénument le commis.

— Tiens ! Je vais acheter ce livre pour René, pensa Luce. Ça lui fera plaisir…

Et elle rentra à son hôtel, emportant sous son bras la dernière œuvre de Hans.