L’Aventure de Jacqueline/2/4

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
L’Aventure de Jacqueline (ré-édition d’Amitié allemande) (1914)
M. Vermot (p. 62-65).



IV


Aimé Bertin élaborait des projets de formes inédites et de créations sensationnelles, tout en suivant des yeux les volutes de sa cigarette.

C’était pendant ces digestions d’après-dîner, allongé sur une causeuse et fumant béatement dans la quiétude du salon douillet, que le modiste trouvait ses meilleures idées.

Après avoir rêvé en silence, il saisissait brusquement son crayon, son album, afin d’esquisser un croquis rapide où s’ébauchait le chef-d’œuvre de demain.

Ce soir, en tête-à-tête avec son père qui le contemplait gravement, Aimé Bertin s’adonnait à son occupation habituelle. Il traçait le contour d’un modèle sur une feuille de papier blanc. Soudain, le modiste proféra d’un accent péremptoire :

— On ne portera pas de plumes d’autruche cette saison… Je ne vois pas la plume en ce moment. Je suis à la recherche d’une marmotte de taffetas ornée d’une petite corne, qui aurait l’air de se nouer sans prétention sur l’oreille ou sur le front, avec la négligence du mouchoir de soie que les Italiennes s’attachent autour de la tête… Rosie Carlys m’a demandé une coiffure très jeune pour l’ingénue qu’elle va créer au Gymnase. Que penses-tu de cette marmotte, papa ?

Le vieillard répondit par une autre question :

— N’as-tu pas remarqué la physionomie bizarre de Jacqueline ?… Depuis deux jours, elle est sombre et taciturne.

— Mais non.

Du geste dont il écarta la spirale de fumée qui s’échappait de ses lèvres, Aimé Bertin sembla chasser toutes les préoccupations ennuyeuses de son existence. Il était optimiste par tempérament et, surtout, par principe : c’était un de ces hommes qui crient : « Tout va bien ! » jusqu’à la dernière extrémité — espérant ainsi éloigner les soucis ; — et se persuadant aisément que le bruit n’existe plus dès qu’ils se bouchent les oreilles. C’est la philosophie de l’autruche.

Michel Bertin insista :

— Je te dis qu’elle a quelque chose, là… Je connais ta fille, moi.

Le modiste insinua :

— Bah ! Un tracas sans importance comme s’en forgent ces jeunes cervelles… Ou bien, le départ de son frère… Jacqueline s’entend si bien avec René : elle doit se morfondre d’être séparée de lui pour plusieurs semaines.

— Ce n’est pas cela, je le sens.

Aimé Bertin affecta de se désintéresser de l’entretien ; il n’aimait pas les conversations qui roulent sur le ménage ou sur les enfants, car il est rare qu’elles ne dégénèrent point en discussion. Il reprit son album et termina le chapeau d’un crayon distrait ; puis, sous le chapeau, il s’amusa à dessiner les zigzags d’une chevelure ondulée au-dessus d’un front droit. Et il s’écria, enchanté de son œuvre : Oh ! ça… C’est un peu fort : je viens d’ « attraper » Rosie Carlys, de mémoire !

Il montrait à son père le croquis de sa cliente, mais le vieillard le repoussa d’un geste agacé. Alors, Aimé Bertin bougonna ironiquement :

— Ah ! Flûte… Je ne parle pourtant pas de Hans Schwartzmann !

Le grand-père déclara :

— Tu ferais mieux de t’occuper de ta fille. Jacqueline paraît mal à son aise ; il y a deux jours qu’elle ne nous adresse plus la parole ; quand on la questionne, elle murmure des réponses inintelligibles ou lance un sec monosyllabe. Le soir, au lieu de rester au salon avec nous, comme d’habitude, elle se cloître dans sa chambre, sitôt le dîner terminé.

— Eh bien. ! C’est un peu de mauvaise humeur… Elle a ses nerfs. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir : ça passera tout seul. Que diable ! Laissons-la tranquille, cette petite !

La sollicitude égoïste d’Aimé Bertin consistait à réclamer la paix pour les autres, afin d’assurer sa quiétude personnelle. Tant que ses enfants n’agissaient point de manière à lui causer quelque préjudice, il les abandonnait à eux-mêmes au nom de la liberté.

Soudain, le modiste tressaillit : les cheveux dénoués, enveloppée d’un peignoir mal agrafé qui laissait voir sa chemise de nuit, Jacqueline entrait, traversait rapidement le salon et s’arrêtait devant une console, farfouillant parmi les brochures qui s’y trouvaient posées.

Aimé Bertin regarda son père d’un air anxieux. En effet, le vieillard profitait de la présence de sa petite-fille pour l’interroger doucement :

— Jacqueline… Qu’est-ce que tu as ?

La jeune fille leva la tête. Elle toisa Michel Bertin d’un regard froid, et s’exclama, d’une voix faussement étonnée :

— Moi ?… Mais je n’ai rien. Je cherche l’Illustration… pour lire dans mon lit.

— Réponds-moi franchement, mon enfant ? Qu’est-ce qui te tourmente ?

— Toi, grand-père… en ce moment. Tu t’occupes trop de moi.

Aimé Bertin réprima un sourire et feignit de fignoler son dessin.

Michel continua sans se dépiter.

— Es-tu souffrante ou éprouves-tu quelque contrariété ?

Jacqueline leva les yeux au ciel. Il poursuivit :

— Que signifient ces nouvelles manières ? Tu sembles nous fuir, ton père et moi… M’expliqueras-tu pourquoi tu te couches dès neuf heures du soir, à présent ?… Tu boudes : à quel propos ?

Jacqueline eut soudain un rictus des lèvres, annonçant les larmes proches ; et elle répliqua d’un ton hargneux :

— Ah ! Ce n’est pas à toi de m’interroger…

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Prends garde…

Jacqueline tremblait d’émotion et de colère contenue. Michel était surpris, choqué. Quant au modiste, il épiait sournoisement les deux interlocuteurs, sans oser intervenir.

Le grand-père ordonna énergiquement :

— Maintenant, je veux que tu t’expliques…

— Eh bien, tant pis !… Là ! Tu vas voir si tu n’es pas la cause de mon malheur.

Jacqueline sortait du salon en coup de vent. Elle revenait presque aussitôt, tenant à la main le Figaro de l’avant-veille qu’elle plaçait sous les yeux du vieillard, en lui soulignant un écho de son index griffant le papier. Michel lut tout haut, machinalement :

— « Descendus au Continental : M. et Mme Hans Schwartzmann et M. Hermann Fischer, de Berlin ».

Il regarda interrogativement sa petite-fille, puis Aimé. Il dit à Jacqueline :

— Je ne comprends pas.

Et il ajouta, se tournant vers son fils :

— Tu comprends, toi ?

Le modiste frémit : il était porté à répondre non. Mais cela n’allait-il point envenimer la situation et n’était-ce pas oui qu’il fallait répliquer ? Il hésita, finit par bredouiller précipitamment :

— Non… non !

Le grand-père haussa les épaules. Jacqueline s’écria :

— Hans Schwartzmann voulait m’épouser ; et, s’il s’est éloigné de moi, c’est la faute de grand-père !

Michel Bertin riposta d’une voix vibrante :

— J’ignore ce que tu veux dire… Je n’ose pas croire que ma petite-fille ait jamais songé à un tel mariage ; et si mon attitude a contribué à écarter Schwartzmann de ta route, je m’en félicite hautement… Mais pense donc à la folie que tu projetais, petite malheureuse !… Notre pays entre dans une phase de malaise intense : l’Allemagne multiplie ses menaces et ses provocations ; bientôt, peut-être, elle fera le geste irréparable ; chacun prévoit une guerre où la France sera entraînée à se défendre contre l’ennemie séculaire… Et voilà le moment où tu aurais consenti à devenir étrangère, à n’être plus qu’une âme sans patrie sous le masque d’une fausse nationalité ?… Et le jour du grand conflit, ballottée entre des sentiments contraires, liée par le sang à nos adversaires, tu aurais peut-être donné naissance à un Allemand à l’heure où les Allemands eussent tué ton frère… Non, tu n’as pas réfléchi aux conséquences d’une union pareille… Jacqueline, ma petite enfant, dis-moi que ce n’est pas cela que tu regrettes !

Jacqueline balbutia, en éclatant en sanglots :

— Ah ! Je ne sais plus… Je ne sais plus : j’ai du chagrin ; et je ne sais plus ce que j’éprouve !…

Le trille aigu du timbre de la porte d’entrée interrompit tiet cette scène de famille.

Jacqueline et les deux hommes se regardèrent interdits : qui pouvait les déranger à pareille heure ?

Mais on entendait des voix, des exclamations, dans l’antichambre.

Jacqueline, appréhendant une visite nocturne et se souvenant de sa tenue négligée, s’apprêtait déjà à fuir du salon, lorsque la femme de chambre fit irruption en annonçant :

— C’est M. René !… C’est M. René qui est revenu !

René entrait. Il tendit sa valise à la domestique en disant :

— Portez cela dans ma chambre, Léonie.

Aimé Bertin eut l’intuition d’une nouvelle calamité : son fils était pâle… et ce retour imprévu… Le modiste souhaita éperdument d’ignorer ce qui ramenait René. Et, forcé de poser la question nécessaire et redoutable, Aimé demanda avec une niaiserie ingénue :

— Comment se fait-il que tu reviennes déjà ?… Tu avais oublié quelque chose ?

— Je t’expliquerai, papa, répliqua brièvement le jeune homme.

Il s’approcha de son grand-père, afin de procéder aux effusions familiales. Mais, soudain, il s’aperçut de l’attitude étrange des siens : la figure congestionnée, les traits crispés de Michel dont les mains tremblaient : la fausse bonhomie et les regards inquiets du modiste ; le visage bouleversé de Jacqueline, en chemise de nuit au milieu du salon… tout cela dénotait un événement insolite.

La surprise que manifestaient ses parents en le revoyant était mitigée par une autre émotion.

René questionna :

— Qu’est-ce que vous avez ?… Vous vous disputez ? Jacqueline a pleuré.

Malgré les signes suppliants que lui adressait le modiste, Michel Bertin riposta :

— Il y a que ta sœur était en train de m’accuser d’avoir brisé sa vie en empêchant ce M. Hans Schwartzmann de demander sa main. Aujourd’hui, ton Allemand est marié ailleurs, ta sœur se désole et me reproche d’être la cause de tout. Il paraît que tu étais au courant de cette amourette clandestine, toi…

René considéra fixement le vieillard ; ses yeux furent pleins de larmes, tout à coup. Il sembla hésiter… Puis, d’un geste résolu, il fouilla dans la poche de son manteau de voyage, en sortit un volume tout froissé. Et, jetant le livre aux pieds de Jacqueline, le jeune homme cria d’une voix rauque :

— Tiens ! Lis ça… Et puis, après… Va embrasser grand-père !