L’Aventure de Jacqueline/2/5

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L’Aventure de Jacqueline (ré-édition d’Amitié allemande) (1914)
M. Vermot (p. 65-71).



V


— Nous voulons l’adresse pour aller dans une distraction amusante d’après-midi, Madame, Monsieur et moi.

Planté au milieu de l’hôtel, le gigantesque Hermann Fischer interrogeait un minuscule chasseur de l’établissement.

Le chasseur — un gamin pâlot, à la mine éveillée — toisa ces clients avec une attention d’observateur.

Où allait-il les envoyer, ces trois Alboches en quête de plaisirs ?

À un thé dansant ? Mais un coup d’œil jeté sur Caroline — son chignon tordu lourdement sous le canotier de voyage, son paletot-sac et ses souliers aux talons plats étant un critérium ; — fit supposer à l’enfant que cette sorte de divertissement plairait peu à Madame.

Le visage sévère et hautain de Hans Schwartzmann n’indiquait rien qui pût préciser ses goûts. Un moment, à l’aspect de ces ventres rebondis qui bombaient le gilet des deux hommes et la jupe renflée de l’Allemande, le petit chasseur eut la tentation de leur conseiller un farniente agréable dans ce hall même où ils pourraient continuer de s’empiffrer de pâtisseries diverses et de chocolat, en guise de digestion. Mais le désir de mériter sa gratification probable lui inspira un effort plus consciencieux ; et il finit par proposer :

— Connaissez-vous Enghien ?

— Non, dit Hermann.

— Eh bien ! Allez à Enghien… Il y a un Casino, un lac sur lequel on fait des promenades en barque… On prend le train à la gare du Nord.

Au nom d’Enghien, Hans Schwartzmann avait souri. Comme bon nombre d’artistes, l’écrivain était joueur. Sa carrière — où le hasard a tant de rôle, qu’il permet aux envieux de confondre la chance et le succès en une même acception, — lui avait enseigné la superstition du sort. Et le surmenage intellectuel que lui imposait son métier l’inclinait aux récréations qui ne s’adressent point à l’esprit, comme de tripoter des cartes ou de jeter des jetons sur un tapis.

Schwartzmann avait entendu dire que l’on jouait à Enghien. Il décida d’y conduire sa femme et son beau-frère.

Dès qu’ils furent en wagon, Hans Schwartzmann retrouva des impressions de Monaco : ils avaient, pour compagnons de route, un vieux monsieur et une vieille dame qui commentaient leurs gains et leurs pertes de la veille, et se communiquaient gravement les listes de numéros relevés au jeu de la boule, leurs « permanences », leurs systèmes fatidiques.

Hans céda au désir de Caroline qui souhaita tout d’abord une promenade en bateau. Assis sur la mince planchette d’arrière qui craquait sous son poids, l’écrivain, en regardant l’embarcation glisser sur la robe moirée du lac, éprouvait le sentiment des gens qui ont beaucoup voyagé : devant chaque paysage nouveau, les réminiscences d’autres excursions lui rappelaient des choses déjà vues.

Il savourait avec béatitude la douceur de l’heure présente. Ses yeux pleins de souvenirs contemplaient cette nappe d’eau tranquille ; les rives plantées d’arbres ; et les maisons de plaisance qui s’échelonnaient tout le long de la berge, étalant des jardins soignés, une architecture fantaisiste et coquette ; leurs propriétaires les avaient désertées depuis quelques jours, et les petites villas fermées dégageaient cette espèce de mélancolie attendrissante que nous inspire un jouet abandonné.

La barque avançait, se rapprochant du bord, frôlant les saules ; des murmures imperceptibles coupaient le silence : le frémissement des feuilles mêlé au bruissement des rames ; une vague musique, au lointain. Parfois, on traversait une arche de verdure dont les lianes trempaient dans le lac assombri d’ombres ; et Hans voyait papilloter des petites lumières d’eau claire entre les interstices des branches.

La promenade terminée, Hans Schwartzmann et ses compagnons entrèrent dans le casino. Hermann et Caroline s’arrêtèrent à la salle de lecture. La jeune femme s’intéressa aux illustrés qui jonchaient la table centrale ; et Fischer fourra subrepticement dans sa poche un paquet de cartes-lettres à l’entête du cercle, afin de rédiger ultérieurement sa correspondance intime sur du papier gravé aux armes d’Enghien.

Hans Schwartzmann pénétra dans les salons de jeu.

Des êtres au regard fixe grouillaient autour des tables. Le bruit monotone des râteaux raclant l’argent avec un crissement métallique accompagnait la voix des croupiers annonçant :

— As, numéro un !

Hans Schwartzmann appela le changeur, d’un signe. Il pontait paisiblement, avec le calme enjoué de celui qui tente les aléas du gain sans redouter la perte d’une somme légère, sacrifiée d’avance au plaisir.

Hans Schwartzmann s’amusait, se délassait — sans souci.

Cet homme était doué du tempérament égoïste des passionnés : l’amour effréné de son art l’assimilait aux ivrognes ou aux vicieux qui n’ont pour objectif que la force de leur désir, sans envisager les conséquences qu’il peut entraîner. Hans ne s’intéressait qu’à une chose : son œuvre du moment. Il oubliait le labeur de la veille ; et ce n’était qu’à l’instant de terminer l’ouvrage en train, qu’il s’accordait quelques minutes de relâche pendant lesquelles il cessait d’y penser. Puis, la besogne achevée, il s’en détachait peu à peu, repris par l’instinct créateur de rêver au livre futur.

Déjà, Schwartzmann étant hanté par le projet d’un scénario de drame ; il devenait indifférent à son dernier roman, Eine französische Familie parce qu’il était fini, qu’il avait paru et se vendait brillamment. Hans ne se préoccupait guère du sujet de ce livre qui l’avait actionné à sa table de travail, jour et nuit, durant huit mois. Et il ne songeait pas plus que, sur les cinquante mille exemplaires répandus à travers le monde, il suffirait qu’un seul tombât sous les yeux des intéressés pour jeter le désespoir et le désarroi dans « une famille française… »

Sa moralité d’écrivain — toute spéciale — consistait à parer ses héros de vertus chrétiennes, à leur faire parler le langage de l’honneur, à prôner la noblesse et la dignité, afin d’exercer une salutaire influence sur le public allemand, dont la faveur s’attache ouvertement aux romans chastes et aux œuvres saines, — s’il lit les autres en secret.

Mais Schwartzmann ne croyait pas agir contre sa conscience, lorsqu’il s’agissait de commettre une vilenie pour écrire un livre.

Cette déformation du jugement, chez l’homme qui a pour profession de penser, n’est qu’une hypertrophie d’orgueil : qu’importent les victimes, en regard de l’œuvre ?

Et Hans Schwartzmann jouait tranquillement à la boule avec la satisfaction d’un bourgeois sans reproche, qui se délecte aux attractions qu’il rencontre sur sa route, et sourit placidement, parce qu’il a l’esprit en repos et la certitude de ne point nuire à son prochain.

René entrait dans le hall de l’Hôtel Continental peu après le départ des Allemands. Il était étreint d’une angoisse sourde à se revoir en cet endroit familier qui lui rappelait tous les souvenirs de l’année passée.

Au lendemain d’une nuit d’insomnie, dont il avait compté les heures, — étendu dans son lit, les poings aux oreilles, les paupières fermées, voulant se forcer au sommeil qui eût apaisé sa surexcitation ; — René, sortant dès le matin afin d’échapper à sa famille, avait couru chez le peintre Simon et chez Paul Dupuis, s’assurant du concours de ses deux intimes au cas d’une rencontre probable.

Maintenant, il se présentait à l’hôtel de celui qu’il considérait déjà comme son adversaire ; et il éprouvait une fièvre d’impatience, mélangée d’anxiété, à la pensée de se retrouver enfin face à face avec le calomniateur.

— M. Hans Schwartzmann ?

— Il est sorti.

La déception de René fut extrême. La fatigue accablante d’une journée de chemin de fer, entre deux nuits blanches, et les émotions récentes exaspéraient ses facultés sensitives. Ce retard l’affola. Son imagination émit les pires hypothèses en une seconde ; et il cria presque, d’une voix enrouée : Il est reparti ?

La curiosité qu’il lut dans les yeux du domestique qu’il interrogeait contraignit René de se dominer. Il dit, plus calmement :

— J’ai absolument besoin de voir M. Schwartzmann… Savez-vous quand il rentrera ? Dîne-t-il ici ?

— Probablement, Monsieur.

René Bertin sortit lentement de l’hôtel ; il se morigéna de n’être pas venu dans la matinée ; à présent, il lui semblait que Hans allait lui échapper.

— M’sieur !

René se retourna. Le petit chasseur que Fischer avait questionné tout à l’heure rattrapait le jeune Bertin.

Le gamin avait vu le sculpteur entrer au Continental ; il l’avait entendu demander Hans Schwartzmann avec la voix agitée d’un homme bouleversé.

Il devina que ce monsieur donnerait beaucoup pour savoir où se trouvait l’Allemand ; et il eut l’idée de le lui apprendre, moyennant peu de chose.

Il chuchota, en avançant à demi sa paume qui se creusait en forme de sébile :

— Le type que vous vouliez voir, il est allé passer la journée au Casino d’Enghien, avec sa « dame »… Vous avez encore le temps de les rejoindre.

Le petit chasseur détala gaiement, en glissant dans son gousset le pourboire de René ; — et riant sous cape à la pensée qu’il venait peut-être d’envoyer à la poursuite de l’Allemand un créancier ou un tapeur, car il avait classé René dans l’une de ces catégories d’après son insistance et sa précipitation.

Cependant, le jeune homme n’avait point l’intention de courir à la recherche de Hans. Il était pleinement rassuré ; on lui avait donné la certitude que Schwartzmann serait là, ce soir : il était allé à Enghien, avec sa « dame… » Il s’amusait. Et il avait eu l’inconscience et l’impertinence de descendre au même hôtel, à quelques mètres de cette rue de la Paix, où il s’était aventuré certain soir, dans l’espoir d’y découvrir un magasin de modes à l’enseigne d’« Aimé Bertin, modes et fourrures… » Un hasard pouvait le remettre en présence de Jacqueline ou d’Aimé, ses voisins ; mais il se promenait insouciamment avec sa femme. Ils passaient sans doute devant la boutique, en jetant un coup d’œil distrait sur les chapeaux. Ils se divertissaient paisiblement, installés au centre luxueux de la ville ; et c’étaient les droits d’auteur d’Eine französische Familie qui payaient leurs plaisirs.

Un accès de rage envahit René ; un frisson bref et puissant le fit trembler de la nuque aux talons. Il murmura :

— Non… Je n’attendrai pas à ce soir.

Il arrivait place Vendôme. Il apercevait de loin, à l’entrée de la rue, le magasin d’Aimé Bertin.

Il eut peur d’être aperçu par quelqu’un de la maison. Jacqueline n’était peut-être pas là, mais son père s’y trouvait sûrement ; esclave de ses affaires, M. Bertin était toujours présent au poste, quels que fussent les désastres ou les catastrophes dont souffrît sa vie privée ; et seules, la mort ou la guerre l’eussent déterminé à fermer son magasin.

René, avide de solitude, s’effrayait à l’idée de revoir l’un des siens.

Il s’engouffra à l’intérieur d’un taxi-auto, n’ayant tout d’abord que la pensée de se dissimuler aux regards. Puis, lorsque le chauffeur se pencha vers lui, quêtant une adresse, René ordonna brusquement, avec décision :

— À Enghien… Au Casino… Le plus vite possible : vous aurez un bon pourboire.

Il se souvenait que Hans Schwartzmann aimait le jeu ; et il était presque sûr de trouver l’écrivain encore installé à l’une des tables du casino. Et puis, tant pis ! après tout, s’il ne rencontrait point Hans à Enghien !… Il n’aurait que la peine de retourner au Continental ; et il aurait trompé sa fièvre d’action, dans ces allées et venues moins torturantes que l’attente fastidieuse, à la même place.

Au fond de l’auto qui roulait à toute vitesse, René Bertin s’abandonna à une crise de désespoir. Ces routes qui défilaient dans l’encadrement de la portière lui remémoraient une promenade amoureuse faite avec Luce, deux mois plus tôt. La jeune actrice avait souhaité d’entendre une de ses camarades — cantatrice — dans le rôle de Carmen qu’elle interprétait ce soir-là au casino d’Enghien. Et René avait emmené Luce, en auto ; ils convenaient de dîner là-bas, avant d’aller au théâtre.

Le jeune homme se rappelait cette escapade d’amoureux. Ils étaient blottis dans une voiture pareille à celle-ci, qui filait aussi rapidement. Il avait pris la jeune fille dans ses bras ; et elle laissait René goûter ses lèvres, alanguie par cette soirée parfumée, enivrée par la brise d’été qui les éventait d’un souffle odorant.

L’auto stoppait devant le casino. René descendit et régla le chauffeur, avec des mouvements nerveux.

Il traversa rapidement les jardins, monta les degrés du perron, et pénétra dans les salles de jeu, poursuivi par un contrôleur auquel il jeta sa carte d’entrée d’un geste impatienté.

René s’avança vers les joueurs. Il y avait beaucoup de monde autour des tables. Il s’était imaginé qu’il devrait le chercher longtemps, parmi ces têtes nombreuses, penchées sur le tapis vert et rapprochées les unes des autres. Et pourtant, un mystérieux instinct guida ses regards : ce fut tout de suite lui qu’il aperçut, debout, auprès du croupier de gauche.

René éprouva une commotion violente à revoir Hans Schwartzmann, une douleur âpre à se repaître de la satisfaction bénévole qu’exprimait le visage de l’écrivain.

Il retrouvait ce faux ami si semblable au Schwartzmann de l’année précédente, avec sa haute taille bien prise dans un long pardessus ; ses cheveux en brosse, un peu clairsemés ; ses tempes qu’argentait la quarantaine ; ses yeux bleus, souriant à l’abri du lorgnon ; — qu’il se demanda une minute s’il n’avait pas rêvé le cauchemar vécu pendant ces jours derniers : et si ce Hans pacifique et serein avait bien écrit l’œuvre immonde qui eût dû le marquer au front d’un stigmate infamant — tels les galériens marqués à l’épaule.

Schwartzmann avançait la main droite pour ramasser sa mise. René considéra cette main robuste, énergique avec ses phalanges osseuses et ses grands ongles longs. Elle tripotait machinalement deux pièces de cinq francs qui cliquetaient entre son pouce et son médius. Elle avait sans doute manipulé, du même geste négligent, le porte-plume trempé d’encre — tandis que Schwartzmann agençait mentalement quelque scène de son roman…

René se mordit la lèvre jusqu’au sang.

Hans Schwartzmann venait de reperdre les deux pièces d’argent ; alors, il tira sa montre de son gousset, regarda l’heure, et s’éloigna doucement dans la direction des terrasses.

René le suivit. Il considérait avec une sorte de stupeur cet homme qui avançait d’une démarche large et lente, décelant sa parfaite aisance et sa tranquillité d’esprit.

Il murmura : « Je veux le tuer… »

Une sorte d’ivresse exaltait le jeune homme à l’évocation de ce grand corps vigoureux s’écroulant comme une masse, devenant un paquet de chair inerte.

Il eût souhaité d’abattre l’Allemand à coups de couteau, pour voir couler le sang. Il était pris d’une tentation en regardant le pli gras de la nuque de Hans, débordant du faux-col trop serré. Il lui semblait que l’assassinat vulgaire eût mieux répondu à l’acte de Schwartzmann — que le duel illogique et trop noble, qui honore à titre égal les deux adversaires sans distinguer le justicier.

René songea : « Et n’y aurait-il pas plus de courage — pour un homme de ma caste — à braver l’ignominie d’une poursuite en cour d’assises, que les chances d’un combat singulier ? »

Mais il constata aussitôt avec amertume : « Ah !… Trêve de sophismes… On ne s’improvise point criminel… Et je ne suis qu’un civilisé impuissant, qui défaille d’écœurement à la pensée de frapper un traître, en traître ! »

Hans Schwartzmann s’était accoudé à la balustrade. Il admirait le lac.

— Schwartzmann ! appela René, d’une voix sourde, qui s’étranglait à sa gorge.

L’écrivain se retourna brusquement. Il eut un sursaut, en reconnaissant le sculpteur. Puis, il esquissa un sourire et s’approcha, la main tendue.

René voulut parler ; sa langue était comme paralysée ; il sentait une chaleur étouffante lui monter à la face ; ses nerfs le trahirent ; et il ne parvint qu’à balbutier, avec un effort terrible :

— Vous… Vous… Eine französische…

Il leva son poing, d’un mouvement furieux qui s’adressait à sa propre faiblesse autant qu’à l’ennemi. Hans lui saisit violemment le bras, arrêtant le geste au vol.

L’écrivain scrutait profondément le visage altéré du sculpteur. Une expression étrange de tristesse intense passa dans ses yeux, tandis qu’il contemplait cet ami d’hier, ce frère d’art qu’il avait mortellement insulté. Il eut peut-être le remords fugace de son inconscience professionnelle. Et, se départissant de sa morgue ordinaire, Hans Schwartzmann prononça, à la façon d’une excuse détournée, la phrase sacramentelle qui faisait de René l’offensé, malgré sa tentative d’agression :

— Je suis à vos ordres, Monsieur Bertin…

René, ahuri, restait à la même place : ainsi, c’était fini, arrangé. Hans était parti, rejoignant sa famille. Ils allaient se battre, le surlendemain. Il avait revu Schwartzmann et il n’avait rien pu dire. Son indignation l’avait écrasé sous le poids de sa force même. René ricana farouchement : que la vie est plate !… La même situation sur la scène de l’Ambigu, et le héros trouvait à déclamer une tirade pathétique !…

Alors qu’à présent, René se morfondait sur les terrasses d’Enghien, en proie à cette préoccupation mesquine et grotesque :

— Il faut que je lui laisse le temps de regagner la gare… Si je rentrais immédiatement à Paris, je risquerais de prendre le même train que lui ; et nous nous retrouverions, nez à nez…