L’Edda de Sæmund-le-Sage/La Prédiction de Wola-la-Savante

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anonyme
Traduction par Mlle Rosalie du Puget.
Les EddasLibrairie de l’Association pour la propagation et la publication des bons livres (p. 109-121).


I

PRÉDICTION

DE WOLA-LA-SAVANTE




1. Écoutez-moi, enfants de Heimdall, intelligences saintes, supérieures et inférieures ! Veux-tu que je raconte les prodiges opérés par le père des prédestinés ? J’ai appris de bonne heure l’antique chant sur les hommes.

2. Je me rappelle les géants nés avec l’aube des jours, ces géants qui m’enseignèrent autrefois la sagesse. Je me souviens de neuf mondes[1], de neuf ciels ; j’ai vu briller la matière première bien avant dans le terreau.

3. Le matin appartenait au temps, lorsque Ymer se mit à bâtir ; il n’y avait alors point de sable, point de mer, ni de vagues fraîches. La terre n’existait pas, ni le ciel élevé ; il n’y avait point de gazon, mais seulement l’abîme de Ginnung.

4. Jusqu’au moment où la voûte céleste fut soulevée par les fils de Bœr, ces créateurs magnifiques de Midgôrd, le soleil n’envoyait ses rayons que sur des montagnes glacées ; mais depuis lors, des plantes vertes ont poussé sur le sol.

5. Le soleil, cet ami de la lune, tendit avec vivacité sa main droite au sud, sur les chevaux du ciel. Il ne savait pas où étaient ses maisons, les étoiles ne savaient où se fixer, la lune ignorait le pouvoir dont elle était douée.

6. Alors toutes les puissances, les dieux saints, se dirigèrent vers leurs trônes pour entrer en délibération. Ils donnèrent des noms à la Nuit et à ses fils. Le Matin, Midi et le Soir furent chargés de compter les années.

7. Il y avait alors des Ases dans l’enceinte du rempart d’Ida ; Hœrg[2] et la maison des dieux y dressaient leur faîtes élevés ; des ateliers furent établis, on martela l’or ; les Ases exerçaient leurs forces, essayaient de tout, forgeaient des tenailles et confectionnaient des outils.

8. Ils jouaient gaiement sur le rempart, et l’or ne manqua pas jusqu’à l’arrivée de trois puissantes vierges de Jœtenhem.

9. Alors toutes les puissances, les dieux saints, se dirigèrent vers leurs trônes pour entrer en délibération, et savoir qui tirerait du sein et des membres noirs de Brimer[3] la race des nains.

10. C’est là que Motsogner devint le premier de tous les nains, et Durin le second ; les dieux tirèrent de la terre beaucoup de nains à forme humaine ; Durin les compta.

11. Nye et Nide, Nordre, Sœdre, Œstre et Vestre, Althjofer, Dvalinn, Nar et Nain, Nippinger, Dain, Vegger, Gandalfer, Vindalfer, Thorin.

12. Bivor, Bavaur, Bombur, Nore, Anar, Onar, Ai, Mjotvidner, Thrar et Thrain, Thror, Vitur, Litur, Nyr et Nyrader ; ensuite les puissants Regin et Radsvider ; mon énumération est exacte.

13. Fili, Kili, Fundin, Nali, Hepti, Vili, Hanar et Svior, Billing Brune, Bild et Bure, Frar, Fornboge, Fræger et Lone, Aurvang, Vare, Eikinskialde.

14. Il est temps de faire descendre de Lofar la bande des Nains de Dvalinn, ces enfants des hommes : originaires de la terre, des montagnes, des marais, ils cherchent à atteindre les champs de Joro.

15. C’étaient Draupner et Dolgthraser, Har, Haugspore, Hlevanger, Glœ, Skirvir, Virvir, Skafider, Ai, Alf et Yngve, Eiter et Oin.

16. Fjalar et Froste, Finner et Ginnar, Heri, Hogstare, Hliodolfer, Moin. L’énumération de tous les nains descendus de Lofar serait longue comme le temps.


17. Enfin, trois Ases puissants, qui s’aimaient, arrivèrent sur le rivage. Ils trouvèrent à terre Ask et Embla sans vie, sans forme et sans intelligence.

18. Ils n’avaient point d’âme, dépensée, ni de sang ; ils étaient dépourvus de voix, de couleur et de beauté. L’âme leur fut donnée par Odin, la pensée par Loder ; Hæner leur donna le sang, la vie et la beauté.


19. Je sais qu’il existe un frêne appelé Yggdrasel, dont la couronne est humectée par les eaux de la fontaine limpide ; de son feuillage descend la rosée qui tombe dans les vallées ; ce frêne, éternellement vert, ombrage la fontaine d’Urd.

20. Des vierges fort savantes approchent ; elles sortent, au nombre de trois, de la salle construite sous la couronne d’Yggdrasel. L’une d’elles se nomme Urd, la seconde Verdandi ; elles créèrent Skuld, la troisième, avec leur baguette, qu’elles sculptèrent.

21. Elles font des lois, décident de la vie, et racontent au monde les arrêts du destin.


Elle[4] était assise seule en dehors, lorsque vint le vieillard, l’auteur des Ases, et elle lut dans son œil.

22. Que me demandes-tu ? pourquoi me tenter ? Je sais déjà, Odin, où tu as caché ton œil dans le puits de Mimer. Mimer boit l’hydromel tous les matins, dans le gage du père des prédestinés. Me comprenez-vous, oui ou non ?

23. Le père des armées fit choix pour elle de bagues et de chaînes d’or………………………………………………… des sons magiques et des chants puissants. Elle regarda bien avant dans tous les mondes.

24. Elle vit arriver de loin les Valkyries, qui chevauchaient vers Gothiod. Skuld, suivie de Skœgul, de Gumner, de Heldur, de Gœndul et de Geir-Skœgul, portait le bouclier. (Maintenant j’ai dit les noms des vierges du dieu de la guerre, des Valkyries prêtes à chevaucher vers le champ de bataille.)

25. Dans tous les lieux où elle recevait l’hospitalité, on la nommait Heidi et Wola-la-Savante. Elle ravissait les loups et aurait ravi Seid[5] lui-même ; elle fut toujours un sujet d’inquiétude pour les méchantes femmes.

26. Elle se souvient du premier combat livré dans le monde, lorsque Gullveig fut placée sur la pointe de l’épée, et brûlée dans les salles de Har. On brûla souvent trois fois celle qui était née trois fois, et cependant elle vit encore.

27. Alors toutes les puissances, les dieux saints, se dirigèrent vers leurs trônes pour entrer en délibération, afin de savoir si les Ases seraient punis de leur violence, ou bien si les dieux se réconcilieraient avec eux.

28. La muraille de la citadelle des Ases est rompue : les Vanes foulent aux pieds des champs qui pressentent les combats. Mais Odin se lève précipitamment, et s’élance entre les deux armées. Telle fut la première bataille sur la terre.

29. Alors toutes les puissances, les dieux saints se dirigèrent vers leurs trônes pour entrer en délibération, afin de savoir qui avait mêlé du feu dans l’air, et accordé à la race de Jœtun la vierge d’Od.

30. Mais Thor éprouvait de la pesanteur dans l’esprit ; il reste rarement tranquille, lorsqu’il entend dire des choses semblables. Les serments, les promesses furent rompus, et tous les liens qui engagent dénoués.


31. Elle connaît la trompe de Heimdall qui est cachée sous l’arbre saint. Elle voit sortir les eaux, avec l’impétuosité d’un torrent écumeux, du gage d’Odin. Me comprenez-vous, oui ou non ?


32. La vieille était assise à l’orient dans la forêt de fer ; elle y donna le jour aux enfants du loup. L’un d’eux sera puissant, il dévorera la lune en empruntant la forme d’un démon.

33. Il se rassasie de la vie des lâches ; il asperge de sang les trônes des dieux. Les rayons du soleil s’obscurcissent ; après l’été, toutes les espèces de vent sont nuisibles. Me comprenez-vous, oui ou non ?

34. Le berger des sorciers[6], ce joyeux prince, était assis sur la colline et jouait de la harpe ; auprès de lui, dans la forêt aux arbres élevés, chantait le joli coq rouge appelé Fjalar.

35. Auprès des Ases chantait l’oiseau à crête d’or, qui réveille les héros dans les salles du Père des batailles. Mais un autre coq, d’un noir ferrugineux, chantait au fond de la terre dans les salles de la Mort.


36. J’ai vu les destins cachés de Balder, ce dieu sanglant fils d’Odin. Mistelten, joli et fluet, d’une taille élancée et plus haute que le rempart, était là.

37. Cette bouture, qui paraissait si délicate, servit d’instrument au coup sinistre et douloureux frappé par Hœder. Il était né de bonne heure ce frère de Balder,qui, vieux d’une nuit, tua le fils d’Odin.

38. Le père des dieux ne lava point ses mains, ne peigna point ses cheveux qu’il n’eût porté sur le bûcher le meurtrier de Balder[7] ; Frigg pleura à Fensal. Sentinelles de Walhall, me comprenez-vous, oui ou non ?

39. Elle vit enchaîné, dans les bosquets des fontaines, le corps sans vie du méchant Loke ; Sigyn, assise auprès de son époux, n’est pas gaie. Me comprenez-vous, oui ou non ?

40. Les dieux durcirent alors les liens qui avaient été cordés avec les intestins de Vale. La savante Wola sait beaucoup de choses. Je vois dans l’éloignement les ténèbres se répandre sur les puissances, et leur dernier combat.

41. Garmer[8], attaché au banc de rocher de Gnipa, hurle ; les chaînes se brisent, et le loup s’enfuit.

42. Une rivière tombée de l’orient dans des vallées remplies de venin, charrie du fumier et des tourbes ; Slid est son nom.

43. Au nord, sur les montagnes de Nida, on voit la magnifique salle d’or de la race de Sindra. Mais dans Okolni[9] se trouve la salle à boire de Jœtun, appelée Briner.

44. Elle vit sur le rivage des morts, et loin du soleil, une forteresse dont les portes étaient tournées vers le nord ; des gouttes de venin y pénétraient par les lucarnes : cette forteresse était construite avec des dos de serpents tressés.

45. Elle y vit marcher, dans des fleuves pesants, les parjures, les assassins et ceux qui séduisent les femmes d’autrui. Nidhœgg y suçait les cadavres, et le loup les déchirait. Me comprenez-vous, oui ou non ?

46. Le frère deviendra le meurtrier de son frère ; les cousins briseront les liens du sang. Il fera mauvais, bien mauvais dans le monde ; il y aura avant la destruction de l’univers un âge de hache, un âge de glaive, où les boucliers seront brisés, un âge de tempête, un âge de meurtre, et pas un homme n’épargnera son semblable.

47. Les fils de Mimer se livrent à divers jeux, mais le feu prendra à la terre au son de Gjallar, cette trompe antique. Heimdall en donne avec force, elle retentit dans les airs, et Odin s’entretient avec la tête de Mimer.

48. Le frêne Yggdrasei frémit. Cet arbre antique murmurera quand Jœtun sera déchaîné. Tout tremblera sur les routes qui conduisent vers Hel, jusqu’au moment où le fils de Surtur aura avalé Odin.

49. Garmer, attaché au banc de rocher de Gnipa, hurle ; les chaînes se brisent, et le loup s’enfuit.

50. Hrymer dirige son char vers l’orient ; il porte son bouclier devant lui. Jormundgand[10] est pris de la rage des géants, et se roule ; la vague mugit ; l’aigle crie et déchire les cadavres ; Nagelfare est démaré.

51. La proue va à l’orient, les gens de Muspel arrivent par la mer, et Loke tient le gouvernail : les enfants de la Folie accompagnent tous le loup. Le frère de Bileist[11] fait partie de l’expédition.

52. Surtur vient du sud avec des flammes qui vacillent au gré des vents ; et le glaive, ce soleil du dieu des armées, darde ses rayons. Les montagnes de granit craquent, les géantes errent à l’aventure, les hommes prennent la route qui conduit chez Hel, et le ciel se fend.

53. Que deviennent les Ases ? que deviennent les Alfes ? Le vaste Jœtenhem tremble. Les Ases sont au conseil ; près des portes en pierre soupirent les Nains, ces sages des montagnes. Me comprenez-vous, oui ou non ?

54. Lorsque Odin ira combattre le loup, arrivera la seconde douleur de Hlina[12] ; mais le vainqueur lumineux de Bele se mesurera contre Surtur ; le héros chéri de Frigg succombera.

55. Vidar, le vigoureux fils du père des victoires, s’avance pour combattre la bête des forêts ; sa main plonge facilement le glaive dans le cœur de l’enfant de Hvedrung[13], et son père est vengé.

56. Alors approche l’admirable fils de Hlodyn[14] ; le fils d’Odin va combattre le loup ; il tue courageusement le serpent de Midgôrd, et tous les guerriers quittent la terre.

57. Le fils de Fjœrgyn[15] fait neuf pas avec peine pour s’éloigner du serpent malfaisant.

58. Le soleil commence à s’obscurcir, la terre s’enfonce dans l’Océan, les brillantes étoiles disparaissent à la clarté du feu, la fumée s’élève en tourbillons, et le flamme jou e avec le ciel lui-même.

59. Elle vit sortir une seconde fois de l’Océan une terre éternellement verte ; elle vit tomber des cascades ; les aigles, qui guettent le poisson du haut de la montagne, planaient au-dessus des eaux.

60. Les Ases s’assemblent dans l’enceinte du rempart d’Ida ; ils parlent de la poussière puissante laissée par le passé, des preuves de force données dans ce temps, et des runes immémoriales de Fimbul-Tyr.

61. Alors les Ases retrouveront dans l’herbe les merveilleuses tablettes d’or possédées autrefois par le général des dieux, le descendant de Fjœlnir[16].

62. La terre portera des moissons non semées, la misère disparaîtra. Balder reviendra et bâtira avec Hœder la salle des prédestinés de Hropt[17], ce saint palais des dieux. Me comprenez-vous, oui ou non ?

63. Hœner choisira la part qu’il voudra ; les enfants des deux frères bâtiront le vaste Vindhem. Me comprenez-vous, oui ou non ?

64. Elle voit un palais plus beau que le soleil et couvert d’or, sur Gimle-la-Haute ; les races bonnes y seront heureuses éternellement.

65. Alors viendront au grand jugement le Riche et le Fort qui le domine. Celui qui dispose de tout terminera les procès, les querelles, et désignera les récompenses méritées.

66. Le sombre dragon arrivera les ailes déployées, et le brillant serpent descendra des monts de Nida. Nidhœgg soulèvera sa proie sur ses ailes, et traversera l’espace. — Maintenant elle disparaît.


  1. Trois fois trois ou le nombre neuf ont joui d’une grande faveur chez les Scandinaves. Les mêmes nombres, appliqués aux mondes, aux habitations, au temps, sont également en usage dans la mythologie indienne. (Tr.)
  2. On donnait ce nom à l’endroit le plus saint, ou à une idole placée dans la salle des sacrifices, et que l’on aspergeait de sang. (Tr.)
  3. L’un des noms d’Ymer. (Tr.)
  4. Wola, dont il a été question jusqu’ici à la première personne, est souvent indiquée à la troisième dans la suite de ce poëme. (Tr.)
  5. Personnification d’une espèce de magie en usage chez les Vanes. (Tr.)
  6. Probablement Odin, et une allusion à la visite qu’il fit à la colline sépulcrale de Wola, où il chanta pour évoquer l’ombre de cette célèbre sorcière. (Tr.)
  7. Mistelten. (Tr.)
  8. Le chien de Niflhem. (Tr.)
  9. Ce mot signifie un pays où le froid ne peut s’établir. (Tr.)
  10. Le serpent de Midgôrd. (Tr.)
  11. Loke. (Tr.)
  12. Hlina était une bonne Norne ; dans les combats elle protégeait les amis de Frigg, c’est pourquoi les skalds appelaient les batailles les douleurs de Hlina. (Tr.)
  13. Fenris. (Tr.)
  14. Thor. Hlodyn est l’un des noms poétiques de la terre. (Tr.)
  15. Thor. Fjœrgyn, autre nom poétique’de la terre. (Tr.)
  16. Odin. (Tr.)
  17. Odin. (Tr.)