L’Empire chinois/Volume 2 - Chapitre VI

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Gaume (Tome IIpp. 223-268).


CHAPITRE VI.


Toutes les religions condamnées par le gouvernement chinois. — Formules de scepticisme. — Condition des bonzes en Chine. — Monastères bouddhistes. — Architecture religieuse. — Temple de Pou-tou. — Bibliothèque du monastère. — Visite au supérieur des bonzes. — Profond respect des Chinois pour l’écriture. — Couvents de bonzesses. — Cérémonies pour ramener les âmes des moribonds quand elles se sauvent. — Mort d’un jeune bachelier. — Deuil des Chinois. — Singulière manière de pleurer les morts. — Enterrements. — Culte des ancêtres. — Classification chinoise des divers âges de la vie. — Le mariage en Chine. — Servitude des femmes. — Discorde dans les ménages. — Exemples. — Secte des femmes abstinentes.


Les trois religions dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et qui sont personnifiées par Confucius, Lao-tze et Bouddha ou Fô, existent encore en Chine. Après avoir lutté avec acharnement, pendant des siècles, l’une contre l’autre, aujourd’hui elles se sont réunies dans un indifférentisme universel, et il règne entre elles une paix profonde. Ce résultat doit être principalement attribué à la classe des lettrés. Les docteurs de la raison et les bouddhistes s’étaient abandonnés à tant de superstitions, que les disciples de Confucius n’ont pas eu de peine à en montrer le ridicule. Les pamphlets pleins de sel et de verve dont ils n’ont cessé d’accabler les bonzes et les tao-sse, ont fini par étouffer, chez le peuple, tout sentiment religieux. Les empereurs mêmes de la dynastie mantchoue n’ont pas peu contribué à plonger la nation dans ce scepticisme qui la ronge et opère sa dissolution avec une si effrayante activité. Il nous reste un recueil de sentences composées par l’empereur Khang-hi, pour l’instruction du peuple. Young-tching, qui succéda à Khang-hi sur le trône impérial, a fait, sur chacune des sentences de son père, des commentaires destinés à être lus en public par les magistrats.

L’un des points sur lesquels le prince commentateur insiste avec le plus de force, c’est l’éloignement pour les fausses sectes, ou plutôt pour toutes les religions. Il les passe en revue, les critique et les condamne toutes, sans exception. Celle du bouddhisme, la plus répandue en Chine, est surtout l’objet de son improbation. Il parle avec mépris des dogmes sur lesquels elle repose ; il en tourne les pratiques en dérision. Les bouddhistes, comme les autres partisans des sectes indiennes, attachent beaucoup d’importance à certains mots ou à certaines syllabes qu’ils répètent perpétuellement, croyant se purifier de tous leurs péchés par l’articulation seule de ces saintes syllabes et faire leur salut par cette dévotion aisée. Le commentateur impérial raille assez malicieusement cet usage. — Supposez, dit-il, que vous ayez violé les lois en quelque point, et que vous soyez conduit dans la salle du jugement pour y être puni ; si vous vous mettez à crier, à tue-tête, plusieurs milliers de fois, Votre Excellence ! Votre Excellence ! croyez-vous que, pour cela, le magistrat vous épargnera ? — Ailleurs, la similitude ne tend à rien moins qu’à détruire toute idée d’un culte ou d’un hommage quelconque à rendre à la Divinité. C’est une véritable prédication d’athéisme adressée par le souverain à ses sujets. — Si vous ne brûlez pas du papier en l’honneur de Fô, et si vous ne déposez pas des offrandes sur ses autels, il sera mécontent de vous et fera tomber son jugement sur vos tètes. Votre dieu Fô est donc un misérable. Prenons pour exemple le magistrat de votre district : quand vous n’iriez jamais le complimenter et lui faire la cour, si vous êtes honnêtes gens et appliqués à votre devoir, il n’en fera pas moins d’attention à vous ; mais, si vous transgressez la loi, si vous commettez des violences, et si vous usurpez les droits des autres, vous aurez beau prendre mille voies pour le flatter, il sera toujours mécontent de vous.

La religion chrétienne n’est pas épargnée par le commentateur de l’empereur Khang-hi, qui fut très-favorable aux missionnaires, mais qui ne vit jamais en eux, quoi qu’on en ait dit, que des savants et des artistes dont il pouvait tirer parti pour le bien de l’État. Le passage suivant de son successeur Young-tching en est une preuve : — La secte du Seigneur du ciel[1] elle-même, dit-il, cette secte qui parle sans cesse du ciel, de la terre, et d’êtres sans ombre et sans substance, cette religion est aussi corrompue et pervertie. Mais, parce que les Européens qui l’enseignent savent l’astronomie et sont versés dans les mathématiques, le gouvernement les emploie pour corriger le calendrier ; cela ne veut pas dire que leur religion soit bonne, et vous ne devez nullement croire à ce qu’ils vous disent.

Un semblable enseignement, venu de si haut, ne pouvait manquer de porter ses fruits. Toute créance aux choses de l’âme et de la vie future a été éteinte. Le sentiment religieux s’est évanoui ; les doctrines rivales ont perdu toute autorité, et leurs partisans, devenus impies et sceptiques, sont tombés dans l’abîme de l’indifférentisme, où ils se sont donné le baiser de paix. Les discussions religieuses ont cessé de toute part, À la nation chinoise tout entière a proclamé cette fameuse formule, dont tout le monde est satisfait : San-kiao, y-kiao, c’est-à-dire : Les trois religions n’en sont qu’une. » Ainsi, tous les Chinois sont à la fois sectateurs de Confucius, de Lao-tze et de Bouddha, ou, pour mieux dire, ils ne sont rien du tout ; ils rejettent tout dogme, toute croyance, pour vivre au gré de leurs instincts plus ou moins dépravés et corrompus. Les lettrés ont seulement conservé un certain engouement pour les livres classiques et les principes moraux de Confucius, que chacun explique à sa fantaisie en invoquant toujours le ly, ou le rationalisme, qui est devenu leur principe général.

Quoiqu’on ait fait table rase des croyances religieuses les anciennes dénominations sont restées, et les Chinois s’en servent encore volontiers ; mais elles ne sont plus qu’un vain signe d’une foi morte, l’épitaphe d’une religion éteinte. Il n’est rien qui caractérise mieux ce scepticisme désolant des Chinois que la formule de politesse que s’adressent des inconnus quand ils veulent se mettre en rapport. Il est d’usage qu’on se demande à quelle sublime religion on appartient. L’un se dit confucéen, l’autre, bouddhiste, un troisième, disciple de Lao-tze, un quatrième, sectateur de Mahomet ; car il existe, en Chine, un grand nombre de musulmans. Chacun fait l’éloge de la religion dont il n’est pas ; la politesse le veut ainsi ; et puis tout le monde finit par répéter en chœur : Pout-toun-kiao, toun-ly, Les religions sont diverses, la raison est une ; nous sommes tous frères… » Cette formule, qui est sur les lèvres de tous les Chinois, et qu’ils se renvoient les uns aux autres avec une exquise urbanité, est l’expression bien nette et bien précise de l’estime qu’ils font des croyances religieuses. À leurs yeux, les cultes sont tout bonnement une affaire de goût et de mode ; on ne doit pas y attacher plus d’importance qu’à la couleur des vêtements.

Le gouvernement, les lettrés, le peuple, tout le monde regardant les religions comme choses futiles et de nul intérêt, on comprend qu’il doit régner, en Chine, une tolérance incomparable pour toute espèce de culte. Les Chinois jouissent, en effet, sur ce point, d’une grande liberté, pourvu, toutefois, que l’autorité ne se persuade pas que, sous prétexte d’association religieuse, on cache un but politique et nuisible à l’Etat. C’est pour ce seul motif, comme nous l’avons déjà dit, que le christianisme est réprouvé et persécuté par les magistrats.

Nul ne songe à tourmenter les bonzes et les tao-sse. On les laisse vivre dans la misère et dans l’abjection au fond de leur demeure, sans que personne s’occupe d’eux, à l’exception de quelques rares adeptes qui vont quelquefois consulter les sorts, brûler un peu de papier peint et des bâtons de parfums aux pieds des idoles ou commander quelques prières, dans l’espérance de faire immédiatement une grosse fortune. Les modiques aumônes qu’ils reçoivent, en ces circonstances, seraient insuffisantes pour leur entretien, s’ils négligeaient d’y joindre les produits de quelque industrie particulière. La plupart d’entre eux tiennent école, et ceux qui ne sont pas assez lettrés pour enseigner les livres classiques sont forcés, en quelque sorte, de parcourir les villages et de mendier leur riz ; car les revenus de leurs pagodes ne sont plus aussi considérables qu’ils l’étaient, dit-on, à d’autres époques. Les bonzes et les tao-sse mènent une existence si précaire et si humiliante, que leur nombre va toujours en diminuant. On ne voit pas trop pourquoi, en effet, des hommes qui sont sans croyance religieuse se résigneraient à une si profonde misère. Aussi, cette espèce de sacerdoce d’une religion éteinte et d’un culte abandonné est-il forcé de se recruter d’une singulière manière. Le bonze qui est attaché à une pagode achète, pour quelques sapèques, l’enfant de quelque famille indigente ; il lui rase la tête et en fait son disciple, ou plutôt son domestique. Ce pauvre enfant végète ainsi, en la compagnie de son maître, et s’accoutume insensiblement à ce genre de vie. Plus tard, il devient le successeur et l’héritier de celui à qui on l’avait vendu, et cherche, à son tour, à se procurer de la même façon un petit disciple. Voilà de quelle façon se perpétue la classe des bonzes, dont l’influence a été grande à diverses époques, comme on peut le voir en parcourant les annales de la Chine, mais, aujourd’hui, ces hommes ont complètement perdu leur autorité et leur crédit. Les peuples n’ont plus pour eux aucune considération ; souvent ils sont mis en scène sur le théâtre, et on ne manque jamais de leur faire jouer les rôles les plus infâmes. Il faut qu’ils soient tombés dans un bien grand mépris pour que l’insurrection ait cru se rendre populaire en les massacrant partout sur son passage.

Autrefois il y avait, aux environs des pagodes les plus célèbres, de grands monastères, où des bonzes nombreux vivaient en communauté, à la manière des lamas du Thibet et de la Tartarie. Ils possédaient de riches bibliothèques, où l’on trouvait réunis tous les livres de l’Inde et de la Chine, ayant quelque rapport avec le culte bouddhique. C’est là qu’on voyait les belles éditions du Gandjour, ou Instructions verbales de Bouddha, » en cent-huit gros volumes, et du Dand jour, en deux cent trente-deux volumes. Ce dernier ouvrage est une sorte d’encyclopédie religieuse ou d’histoire ecclésiastique du bouddhisme. Actuellement, ces fameuses bonzeries sont presque désertes et abandonnées. Nous avons eu occasion d’en visiter un grand nombre, et, entre autres, celle du Pou-tou, l’une des plus renommées de l’Empire Céleste. Pou-tou est une île du grand archipel de Tchou-san, sur les côtes de la province de Tché-kiang. Plus de cinquante monastères, plus ou moins importants, et dont deux ont été fondés par des empereurs, sont disséminés sur les flancs des montagnes et dans les vallées de cette île pittoresque et enchantée, que la nature et l’art se sont plu à embellir de toutes les magnificences. On ne voit, de toute part, que des jardins ravissants, semés des plus belles fleurs, des grottes taillées dans la roche vive, parmi des bouquets de bambous et des touffes d’arbres aux écorces aromatiques. Les habitations des bonzes, abritées contre les ardeurs du soleil sous d’épais ombrages, sont dispersées çà et là, au milieu de ces sites gracieux. Mille sentiers aux détours capricieux, traversant des ravins, des étangs et des ruisseaux, par le moyen de jolis ponts en pierre ou en bois, font communiquer entre elles toutes ces demeures. Au centre de l’île s’élèvent deux vastes et brillants bâtiments ; ce sont deux temples bouddhiques. Les briques jaunes dont ils sont revêtus annoncent que leur construction est due à la munificence impériale.

L’architecture religieuse des Chinois ne ressemble nullement à la nôtre. Ils n’ont aucune idée de ces édifices grandioses, fermés de toute part, d’un style grave, majestueux, un peu sombre et mélancolique, en harmonie enfin avec les sentiments que doit inspirer un lieu consacré au recueillement et à la prière. Lorsque les Chinois veulent construire une pagode, ils choisissent, sur les flancs d’une montagne, ou dans le creux d’un vallon, un site riant et pittoresque ; on le plante de grands arbres, aux feuilles toujours verdoyantes, on trace aux environs une foule de sentiers, aux bords desquels on multiplie les arbustes, les buissons fleuris et les plantes rampantes. C’est par ces avenues fraîches et parfumées qu’on arrive à plusieurs corps de bâtiments, entourés de galeries, et qu’on prendrait moins pour un temple que pour une résidence champêtre, agréablement située dans un parc ou dans un jardin.

On arrive au principal temple de Pou-ton par une large allée bordée de grands arbres séculaires, et dont l’épais feuillage est encombré de troupes de corbeaux à tête blanche, dont les croassements et les battements d’ailes à travers les branches font un continuel vacarme. À l’extrémité de l’allée est un magnifique lac, entouré d’arbustes qui s’inclinent sur ses bords comme des saules pleureurs ; des tortues, des poissons rouges, et quelques canards mandarins, aux couleurs étincelantes, se jouent à la surface des eaux, parmi de splendides nénuphars dont les riches et brillantes corolles se dressent majestueusement sur de longues tiges d’un vert tendre et moucheté de points noirs. Plusieurs ponts en bois rouge ou vert sont jetés sur ce lac, et conduisent aux nombreux degrés qui précèdent le premier bâtiment du temple, espèce de porche soutenu par huit énormes colonnes en granit. Quatre statues de grandeur colossale, deux à droite et deux à gauche, sont là en faction comme des sentinelles immobiles. Deux portes latérales conduisent de ce vestibule à la nef principale, où siège une trinité bouddhique représentant le passé, le présent et l’avenir. Ces trois statues, entièrement dorées, sont, quoique accroupies, d’une dimension gigantesque ; elles ont au moins douze pieds de haut. Le Bouddha du milieu a ses mains entrelacées et gravement posées sûr sou majestueux abdomen. Il représente l’idée du passé et de la quiétude inaltérable et éternelle à laquelle il est parvenu. Les deux autres ont le bras et la main droite levés, en signe de leur activité présente et future. Devant chaque idole est un autel, recouvert de petits vases pour les offrandes et de cassolettes en bronze ciselé, où brûlent sans cesse de petits bâtons de parfums.

Une foule d’autres divinités secondaires sont rangées autour de la salle, dont les ornements se composent de lanternes énormes en papier peint ou en corne fondue. Il y en a de carrées, de rondes, d’ovales, de toute forme et de toute Couleur. Les murs sont tapissés de larges bandes de satin, chargées de sentences et de maximes. La troisième salle est consacrée à Kouang-yn, que la plupart des relations sur la Chine se sont obstinées à regarder comme une déesse de la porcelaine, et quelquefois de la fécondité. D’après la mythologie bouddhique, Kouang-yn est une personnalité de la Trimourti indienne, représentant la puissance créatrice.

Enfin, la quatrième salle est un panthéon ou pandémonium, renfermant un assortiment complet d’idoles hideuses, à figure d’ogre ou de reptile. On y voit pêle-mêle les dieux du ciel et de la terre, des monstres fabuleux, les patrons de la guerre, de l’artillerie, des manufactures de soie, de l’agriculture, de la médecine ; les images des saints de l’antiquité, philosophes, hommes d’État, littérateurs, guerriers, en un mot, un assemblage des figures les plus grotesques et les plus disparates.

Ce temple en quatre parties, dont la construction et les ornements ont dû coûter des sommes énormes, est aujourd’hui dans un complet délabrement. La riche toiture en tuiles dorées et vernissées est défoncée en plusieurs endroits ; de sorte que, lorsqu’il pleut, l’eau tombe sur la tête de ces pauvres idoles, qui auraient bien plus besoin d’un parapluie que des parfums qu’on brûle à leurs pieds. Les autres pagodes ne sont pas en meilleur état ; quelques-unes tombent entièrement en ruines, et les dieux, étendus de leur long, la face contre terre, au milieu des décombres, servent parfois de sièges aux curieux visiteurs de l’île sainte.

Les vastes monastères de Pou-tou, où autrefois les bonzes ont dû se trouver réunis en grand nombre, sont presque entièrement abandonnés à des légions de rats et à de grosses araignées qui tissent paisiblement leurs larges toiles dans les cellules désertes. L’endroit le plus propre et le mieux conservé, c’est la bibliothèque. Le bonze chargé de son entretien nous la fit visiter. Nous la trouvâmes bien inférieure à celles que nous avions vues dans la Tartane et le Thibet. Elle possède cependant environ huit mille volumes, enveloppés de taffetas jaune, exactement étiquetés et rangés par ordre dans les cases qui entourent une vaste salle. Ces livres appartiennent exclusivement à la théologie et à la liturgie de la religion de Bouddha. Ils sont, pour la plupart, des traductions et quelquefois de simples transcriptions chinoises des livres indiens, de sorte que les Chinois peuvent les lire couramment, mais sans jamais en comprendre le sens. Nous dîmes au bibliothécaire que cet inconvénient était grave et que de pareils livres nous paraissaient peu propres à développer chez les bonzes le goût de l’étude. — La famille religieuse de Bouddha, nous répondit-il, n’a plus d’attrait pour les livres. Les bonzes de Pou-tou n’en lisent aucun, pas plus ceux qu’ils pourraient comprendre que les autres. Ils ne mettent pas le pied dans la bibliothèque ; je n’y vois jamais que des étrangers qui viennent la visiter par curiosité.

Le religieux bouddhiste qui nous faisait cet aveu ne semblait pas partager l’indifférence de ses confrères pour les livres ; c’était, au contraire, un vrai type de bibliophile. Depuis dix-huit ans qu’il était à Pou-tou, il n’avait jamais quitté sa bibliothèque. Il y passait la journée entière et une partie des nuits, continuellement occupé, nous disait-il, à sonder la profondeur insondable de la doctrine. Quelques livres ouverts sur une petite table placée à un angle de la salle attestaient, en effet, qu’il faisait autre chose que garder simplement l’établissement. Si nous avions voulu l’écouter, il paraissait tout disposé à passer en revue sa nombreuse collection, en nous faisant une petite analyse du contenu de chaque livre. Il avait déjà commencé avec un merveilleux enthousiasme, et il était facile de voir qu’il trouvait rarement des visiteurs qui voulussent bien s’intéresser à ce qui était devenu pour lui un véritable culte. Le temps nous manquait pour l’entendre jusqu’au bout, et nous fûmes contraints bien à regret, de nous priver, lui et nous, de ses savantes dissertations.

Nous visitâmes le supérieur de l’île, dont l’habitation avoisinait le principal temple. Les appartements qu’il occupait étaient presque propres ; on voyait même que certaines idées de luxe avaient jadis présidé à leur arrangement. Ce supérieur était un homme d’une quarantaine d’années. Son langage n’indiquait pas qu’il fût très-habile en littérature ou en théologie ; mais, à son œil rusé, à sa parole brève et bien accentuée, ou reconnaissait un homme ayant l’habitude des affaires et du commandement. Il nous dit que, depuis quelques années, il cherchait à restaurer les pagodes de l’île, et que presque tous les bonzes qui vivaient sous son obéissance étaient occupés à quêter dans l’intérieur de l’empire, pour se procurer les fonds nécessaires à la réalisation de son projet. Les quêtes étant peu productives, il ne manqua pas de nous faire de longues lamentations sur le dépérissement du zèle pour le culte de Bouddha. Comme il savait que nous étions missionnaires, nous crûmes pouvoir lui exprimer franchement notre pensée au sujet de cette indifférence qu’il déplorait. — Nous ne sommes nullement surpris, lui dîmes-nous, de voir les Chinois pleins de froideur et d’insouciance pour un culte renfermant tant de croyances contradictoires et qui offusquent le bon sens. — C’est cela, nous répondit-il, voire merveilleuse intelligence a saisi le véritable point de la difficulté. — Les hommes peuvent se laisser séduire, pour un temps, par de vaines superstitions ; mais tôt ou tard ils en aperçoivent la futilité, et ils s’en détachent facilement. — Ces paroles sont pleines de netteté et de précision. — Une religion qui n’a pas sa racine dans la vérité ne saurait satisfaire ni l’esprit ni le cœur de l’homme. Les peuples peuvent y croire un instant, mais leur foi n’est ni ferme, ni durable. — Voilà la véritable explication. La nation centrale ne croit plus, et c’est pourquoi mes quêteurs reviennent les mains vides. Il est connu que les religions sont nombreuses, et qu’elles n’ont qu’un temps, mais le ly, « la raison, » est immuable. — Les religions fausses, basées sur le mensonge, n’ont qu’un temps, c’est vrai. La vérité est éternelle, elle est, par conséquent, de tous les temps et de tous les lieux. La religion du Seigneur. du ciel, qui est l’expression de la vérité, est pour tous les hommes ; elle est immuable comme son fondement… Ce chef des bonzes connaissait suffisamment la religion chrétienne ; il avait lu plusieurs livres de doctrine, et, entre autres, le fameux traité du P. Ricci, Sur la véritable notion de Dieu. Il eut la politesse de nous dire que notre religion était sublime, incomparable, et que la sienne, à lui, n’avait pas le sens commun ; puis il ajouta la formule à la mode parmi les Chinois : Pou-toun-kiao, toun-ly, les religions sont diverses, la raison est une… » Et, après cette déplorable conclusion, il changea brusquement de sujet, en nous parlant des beaux plans qu’il avait en tête pour la restauration de ses pagodes.

Au moment où nous quittions Pou-tou nous rencontrâmes plusieurs barques, se dirigeant vers le petit port de l’île. Elles étaient chargées de bonzes qui revenaient de faire la quête. Nous leur demandâmes si leur tournée avait été heureuse. — Oui, s’écria avec transport un jeune novice ; oui, nous avons été heureux, nous rapportons beaucoup de sapèques. — À peine eut-il prononcé ces mots, qu’un vieux bonze, qui se tenait accroupi à côté de cet indiscret, lui appliqua un rude coup de poing sur la tète. — Diable rasé, lui cria-t-il, est-ce que tu ne te corrigeras pas de dire des mensonges à tout le monde ? Où avons-nous des sapèques, nous autres ? L’enfant se cacha avec ses deux mains, et se mit à pleurnicher. Il parut comprendre, mais un peu tard, qu’il avait commis une imprudence, et qu’il n’est pas bon de révéler au premier venu le secret de ses richesses. Le vieux bonze avait une plus longue expérience. — Tiens, dit-il, en frappant encore du poing son pauvre novice, voilà pour tes mensonges ; je te donnerai plus de coups que nous n’avons de sapèques… Puis, s’adressant à nous avec beaucoup de politesse : — Il faut, dit-il, corriger la jeunesse, quand elle outrage la vérité ; c’est un principe incontestable. Notre excursion dans le district de Han-tcheou n’a pas été féconde. La moisson de riz ayant été mauvaise, les peuples sont dans l’indigence ; comment songeraient-ils à faire des aumônes à la famille de Bouddha ? En revanche, nous avons eu le bonheur de recueillir une grande quantité de papier abandonné, et de soustraire ainsi à la profanation d’innombrables caractères… En prononçant ces paroles, il nous montrait une petite barque renfermant une cargaison de chiffons de papier. — Le respect pour les caractères, ajouta-t-il, a été recommandé par les saints de l’antiquité. Après ce petit incident, la flottille de bonzes continua sa route.

Nous étions en droit de penser que cette compagnie de quêteurs avait fait une assez bonne collecte ; sans cela, le vieux bonze n’eût pas donné de coup de poing au jeune novice. Quand les Chinois ont de l’argent, ils ne le disent pas, et, lorsqu’ils se vantent d’en avoir, on peut être presque toujours assuré que leur bourse est vide. Cette manie n’est pas tellement propre au caractère chinois, qu’on ne puisse aussi quelquefois la retrouver ailleurs.

En nous montrant une barque remplie de chiffons de papier, le vieux bonze quêteur nous avait dit que le respect pour les caractères avait été recommandé par les saints de l’antiquité. Nous avons en effet remarqué, durant notre long séjour dans le Céleste Empire, que, généralement, tous les Chinois professent une profonde vénération pour la parole écrite. Ils ont grand soin de ne pas employer à des usages profanes le papier qui contient des caractères imprimés ou tracés au pinceau. Ils fabriquent du papier grossier et à bas prix, destiné aux enveloppes, aux emballages et à une foule d’autres usages. On conserve avec respect celui qui est écrit, on évite de le fouler aux pieds et de lui laisser contracter des souillures. Les enfants mêmes ont cette habitude. Nous ne pensons pas que les Chinois attachent à cette pratique aucune idée superstitieuse. Il nous a semblé qu’ils entendaient simplement honorer de cette manière la pensée humaine, qui s’incarne en quelque sorte, et se fixe dans l’écriture. À un tel point de vue, cette sollicitude scrupuleuse des Chinois pour leurs caractères est, peut-être, digne de quelque admiration.

Tout le monde n’étant pas également soigneux à l’égard du papier écrit, il arrive quelquefois, soit oubli, soit négligence, qu’on le laisse exposé à la profanation. Afin d’obvier à cet inconvénient, il existe une classe de bonzes dont la mission est d’en faire partout une recherche exacte et minutieuse. Ils parcourent les villes, les villages et les chemins les plus fréquentés, le dos chargé d’une hotte et armés d’un crochet. Ils s’arrêtent de préférence dans les endroits où l’on jette les immondices, et recueillent religieusement tous les caractères qu’ils peuvent rencontrer. Ces débris de papiers sont ensuite portés dans une pagode pour y être brûlés en présence des images des sages de l’antiquité.

La plupart des pagodes célèbres de la Chine sont à peu près dans le même état que celle de Pou-tou. La décadence, le manque de foi, se font remarquer partout, et rien n’annonce que ces édifices bouddhiques soient près de recouvrer leur ancien lustre. Le souvenir de leur antique renommée y attire bien encore, à certaines époques, un certain nombre de visiteurs ; mais c’est la curiosité et non la religion qui les y conduit. On n’y va plus pour brûler de l’encens aux pieds des idoles, ou demander des prières aux bonzes ; ce sont des parties de plaisir, de petits voyages d’agrément où la piété n’a plus aucune part. On peut bien encore rencontrer de temps en temps quelques promeneurs dans les lieux consacrés au bouddhisme, mais on n’y voit pas de véritables pèlerins.

Il n’existe plus, à proprement parler, de monastères où les bonzes vivent en communauté. Les religieux bouddhistes, disséminés dans les diverses provinces de l’empire, sont indépendants les uns des autres, sans être unis entre eux par aucun lien de discipline ou de hiérarchie. Dans chaque maison il y a bien un chef ; mais c’est plutôt un administrateur des biens temporels qu’un supérieur. Il n’exerce aucune autorité sur ses confrères, qui vivent sans règle, au gré de leurs caprices, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, faisant de longues absences loin du monastère, vagabondant à travers le pays, tant qu’ils y trouvent de quoi subsister, et ne reparaissant au logis que lorsqu’ils sont poussés par la faim. S’ils rencontrent quelque part une position à leur convenance, on ne les voit plus revenir. De même que, pour se faire bonze, il suffit de se raser la tête et d’endosser une robe à longues et larges manches, pour cesser de l’être, les formalités ne sont pas plus compliquées ; il n’y a qu’à changer d’habits et qu’à laisser croître ses cheveux. En attendant qu’ils soient assez longs, on use seulement d’une queue postiche, et voilà tout, on n’est plus bonze. On voit que les religieux bouddhistes de la Chine sont loin d’avoir l’importance et l’influence des lamas de la Tartarie et du Thibet.

Les couvents de bonzesses sont assez nombreux en Chine, surtout dans les provinces du Midi. Leur costume ne diffère guère de celui des bonzes ; elles ont également la tête rasée ; elles ne sont pas cloîtrées, et on les rencontre assez fréquemment dans les rues. S’il faut ajouter foi aux rumeurs de l’opinion publique, il régnerait de graves désordres dans l’intérieur de ces établissements. Il est certain que les gens honnêtes et tant soit peu jaloux de leur réputation évitent d’y mettre les pieds.

De tout ce que nous venons de dire sur l’état actuel des divers cultes admis en Chine et de la position de leurs ministres, il est permis de conclure que les Chinois vivent absolument sans religion. Il leur reste encore quelques pratiques superstitieuses auxquelles ils se livrent plutôt par habitude que par conviction, et dont on les voit se détacher journellement avec une extrême facilité. Les croyances religieuses n’entrent pour rien dans la législation, et les magistrats n’en parlent plus que pour les tourner en dérision. L’idée d’un gouvernement athée, d’une loi athée, qu’on avait essayé de préconiser en France du haut de la tribune de la Chambre des députés, se trouve réalisée en Chine, et on ne remarque pas que ce peuple y ait beaucoup gagné en grandeur et en prospérité.

Durant notre séjour à Ou-tchang-fou, dans l’établissement nommé Si-men-yuen, « Jardin de la porte occidentale, » nous fûmes témoin d’un événement où nous vîmes comment les Chinois savent concilier les pratiques superstitieuses avec leur défaut de convictions religieuses. Nous avons dit que ce vaste établissement, où nous attendions le jour de notre départ, avait plusieurs locataires de diverses conditions. En face des départements qu’on nous avait assignés, dans une grande cour, était un autre corps de logis construit avec une certaine élégance. Un vieux mandarin retraité et sa nombreuse famille l’occupaient depuis deux ans. Ce mandarin, qui avait exercé à Ou-tchang-fou une charge importante dans la magistrature, s’était résigné à retarder son retour dans son pays natal, dans l’espoir que son influence auprès des premiers fonctionnaires de la ville pourrait obtenir pour son fils aîné un petit mandarinat. Cet aspirant avait le simple grade de bachelier ; il était marié et père de trois enfants.

Pendant ces deux années d’attente, les espérances du vieux mandarin ne s’étaient pas encore réalisées, et son fils aîné, au lieu d’être promu aux fonctions publiques, avait contracté une maladie qui devait le conduire au tombeau. Lors de notre arrivée dans l’établissement, nous trouvâmes cette pauvre famille plongée dans la désolation ; l’état du malade était tellement grave, qu’on se disposait déjà à lui préparer un cercueil. La mort de ce jeune lettré devait être, pour tous les membres de la famille, un terrible événement ; car il en était l’espoir et le soutien.

Dès la première nuit que nous passâmes dans notre nouveau logement, le Jardin de la porte occidentale retentit de cris et de détonations de pétards, qui se faisaient entendre tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mais sans interruption. Tout ce tumulte avait pour but de sauver le moribond. Les Chinois pensent que la mort est le résultat de la séparation définitive de l’âme d’avec le corps. Jusque-là, ils sont dans le vrai. La gravité de la maladie est toujours en raison directe des tentatives que fait l’âme pour s’échapper ; et, lorsque le malade éprouve de ces crises terribles qui mettent ses jours en péril, c’est une preuve qu’il y a des absences momentanées ; que l’âme s’éloigne à une certaine distance, mais pour rentrer bientôt. L’éloignement n’est pas tellement considérable, qu’elle ne puisse encore exercer son influence sur le corps et le maintenir en vie, quoiqu’il souffre horriblement de cette séparation passagère. Si le moribond entre en agonie, il est évident que l’âme en a pris son parti, et qu’elle se sauve avec la ferme détermination de ne plus revenir. Cependant tout espoir n’est pas encore perdu, et il y a moyen de lui faire rebrousser chemin et de l’engager à reprendre son poste dans le corps du malheureux qui lutte avec la mort. On cherche d’abord à l’émouvoir ; on lui adresse des prières et des supplications ; on court après elle, on la conjure de retourner à son logis, on lui expose, en des termes pathétiques et pleins d’onction, le lamentable état auquel on va se trouver réduit, si elle s’obstine à s’en aller. On essaye de lui faire bien comprendre que c’est d’elle que dépend le bonheur ou l’infortune d’une famille entière. On la presse, on la flatte, on l’accable d’invocations : Reviens, reviens, lui crie-t-on ; que t’a-t-on fait ? Pourquoi nous abandonner ? Quel motif as-tu de t’en aller ? Reviens, nous t’en conjurons… Et, comme on ne sait pas au juste de quel côté l’âme s’est sauvée, on court dans tous les sens, on fait mille évolutions, dans l’espoir de la rencontrer et de l’attendrir par les prières et par les larmes.

Si les moyens d’insinuation et de douceur ne réussissent pas, si l’âme se montre sourde aux supplications et s’obstine à aller froidement son chemin, alors on procède par voie d’intimidation ; on cherche à lui faire peur, on pousse des cris, on lance des pétards, à l’improviste, dans toutes les directions par où elle pourrait s’échapper, on étend les bras pour lui barrer le passage, et l’on pousse en avant avec les mains, comme pour la forcer de retourner chez elle, de rentrer dans le corps du moribond. Parmi ceux qui s’évertuent de la sorte à la suite de celte âme réfractaire, il y a toujours quelqu’un de plus habile que les autres et qui finit par la dépister. Alors il appelle au secours : Elle est par ici, s’écrie-t-il ; et aussitôt tout le monde d’accourir. On réunit ses forces, on concentre tous ses moyens d’action ; on pleure, on gémit, on se lamente ; les cris retentissent sur tous les tons ; les pétards éclatent de toute part, on fait un effroyable charivari à cette pauvre âme ; on la pousse de toutes les manières imaginables, de sorte que, si elle ne cède pas à de telles injonctions, on est en droit de lui supposer beaucoup de mauvaise volonté et un grand fond d’obstination.

Quand on procède à cette étrange perquisition, on ne manque jamais de se munir de lanternes, afin d’éclairer l’âme, de lui indiquer la route et de lui enlever ainsi tout prétexte de ne pas retourner. Ces cérémonies ont lieu, le plus souvent, pendant la nuit, parce que, disent les Chinois, l’âme est dans l’usage de profiter de l’obscurité pour s’en aller. Cette opinion se rapproche un peu de l’idée émise par M. de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg[2] : « L’air de la nuit ne vaut rien pour l’homme matériel, les animaux nous l’apprennent en s’abritant tous pour dormir. Nos maladies nous l’apprennent en sévissant toutes pendant la nuit. Pourquoi en voyez-vous, le matin, chez votre ami malade, demander comment il a passé la nuit, plutôt que vous n’envoyez demander, le soir, comment il a passé la journée ? Il faut bien que la nuit ait quelque chose de mauvais. »

Dans le Jardin de la porte occidentale, il y avait, nous l’avons déjà dit, une belle pagode consacrée à Bouddha, dont on voyait, sur l’autel, une grande statue dorée. La porte de ce temple était ouverte jour et nuit. Les parents, les amis et les serviteurs de ce jeune lettré passaient et repassaient continuellement devant l’image de Bouddha, et nous n’en vîmes jamais un seul s’arrêter dans ce temple pour y faire une prière, brûler un peu d’encens, et implorer une guérison qui leur tenait tant à cœur. C’est que, sans doute, ces gens étaient sans foi, sans religion ; ils n’avaient pas l’air de soupçonner qu’il existe un Être tout-puissant, maître de la vie et de la mort, et tenant entre ses mains les destinées de tous les hommes. Ils savaient seulement que, lorsqu’un malade se trouve en danger de mort, il est d’usage de courir, de côté et d’autre, à la poursuite de son âme pour tâcher de la ramener ; et ils s’abandonnaient à ces pratiques uniquement pour faire comme les autres, sans se demander si la chose était raisonnable ou ridicule, et, probablement, sans y avoir une grande confiance.

Durant la nuit tout entière, nous fûmes tenus en éveil par les incroyables manœuvres de ces pauvres Chinois qui donnaient la chasse à l’âme du lettré mourant. Ils s’arrêtaient quelquefois sous nos fenêtres, et nous les entendions adresser à cette âme fugitive les supplications les plus étranges, les prières les plus burlesques. La scène eût été pour nous vraiment risible et amusante, si nous n’avions su qu’il s’agissait d’une nombreuse famille dans l’attente d’un affreux malheur et en proie aux plus cruelles angoisses. La voix de ces petits enfants et de ce vieillard, appelant à grands cris l’âme d’un père et d’un fils, avait quelque chose de navrant.

Le lendemain matin, comme nous nous rendions auprès de cette famille éplorée dans le but de lui apporter, s’il était possible, quelques paroles de consolation, un des domestiques de la maison nous arrêta, en nous disant que le malade venait de mourir. Les Chinois ont une foule de tournures pour exprimer que quelqu’un est trépassé. Il n’existe plus, il est mort, il a salué le siècle, il est parti, il est monté au ciel, sont autant d’expressions plus ou moins élégantes qu’on doit employer suivant la qualité des personnes dont on parle. Quand il est question de l’empereur, on dit qu’il s’est écroulé. La mort du chef de l’empire est considérée comme une immense catastrophe dont le retentissement n’est comparable qu’au fracas produit par l’écroulement d’une montagne. Nous ne tardâmes pas à voir les personnes qui allaient et venaient dans la maison du mort, revêtues des babils de deuil, c’est-à-dire d’un bonnet et d’une ceinture en toile blanche. Le deuil complet et de parade exige que tous les habits soient blancs ; on n’en excepte pas même les souliers, ni le petit cordon de soie avec lequel on tresse et noue les cheveux en forme de queue. Les usages chinois étant presque toujours en opposition avec ceux de l’Europe, il fallait bien s’attendre à ce que le blanc fût parmi eux la couleur du deuil.

Les Chinois ont l’habitude de garder les morts chez eux pendant fort longtemps ; on ne les enterre souvent que le jour anniversaire de leur décès ; en attendant, le corps est placé dans une bière d’une épaisseur extraordinaire, on le recouvre ensuite de chaux vive et on peut ainsi l’avoir dans l’intérieur de la maison sans inconvénient. Cette pratique a pour but d’honorer le mort et surtout de donner le temps de se préparer aux funérailles. L’enterrement est l’affaire la plus sérieuse du Chinois, l’objet de son plus grand souci. La mort est peu de chose, il ne s’en met pas en peine ; mais la qualité du cercueil, la cérémonie des funérailles, le choix de la sépulture et de l’endroit où l’on creusera la fosse, voilà l’important. Le mort lègue sur ce point toute sa sollicitude à ses parents. Il nous a semblé que, dans ces circonstances, la vanité et l’ostentation jouaient le principal rôle. On veut faire les choses en grand, avec pompe, de manière à se donner du relief dans le pays. Il faut faire concurrence à l’orgueil de tous ses concitoyens. Pour obtenir un pareil résultat, on temporise, afin de ramasser la somme nécessaire à ces énormes dépenses. On ne recule devant aucun sacrifice, on vend volontiers ses propriétés, et il n’est pas rare de voir des familles se ruiner complètement pour enterrer un mort. Confucius ne voulait pas que, pour accomplir les devoirs de la piété filiale, on se laissât aller à ces extrémités ; mais il conseillait de consacrer à l’enterrement de ses parents jusqu’à la moitié de ses biens. La dynastie actuelle a fait des règlements pour mettre des bornes à ces dépenses exorbitantes et inutiles ; mais ces lois ne paraissent regarder que les Mantchous, et les Chinois continuent toujours de suivre, à cet égard, leurs anciens usages.

Après qu’on a déposé le corps dans le cercueil, les parents et les amis du mort se réunissent, à certaines heures déterminées, pour pleurer tous ensemble, et exprimer leurs regrets et leur douleur. Nous avons assisté plusieurs fois à ces cérémonies funèbres, où les Chinois déploient, avec une merveilleuse facilité, leur prodigieux talent pour la dissimulation. Les hommes et les femmes se rassemblent dans des appartements séparés. En attendant que le moment de pleurer soit venu, on est occupé à boire du thé, à fumer, à jaser, à rire, mais avec tant d’abandon et de laisser aller, qu’on ne s’imaginerait guère avoir là, sous les yeux, une réunion de pleureurs. Quand l’heure est arrivée, le plus proche parent du mort avertit l’assemblée, et l’on va se placer en cercle autour du cercueil. Les conversations continuent bruyamment jusqu’à ce qu’on donne le signal ; alors les lamentations commencent, et ces figures, naguère si réjouies et de si belle humeur, prennent subitement l’expression de la douleur et de la désolation. On adresse au mort les paroles les plus attendrissantes ; chacun lui fait son monologue entrecoupé de sanglots et de gémissements et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, de plus inconcevable, c’est que des larmes, mais des larmes réelles, véritables, coulent en abondance. Ces gens-là se lamentent, se désolent avec tant de naturel, qu’on les croirait inconsolables ; mais ce ne sont, après’out, que d’habiles comédiens du deuil et de la douleur. À un signal donné, tout cesse brusquement ; on n’a qu’à passer le revers de la main sur les yeux, et la source des larmes est tarie. On n’achève pas même un gémissement, un sanglot commencé ; chacun prend sa pipe, et l’on voit ces incomparables Chinois retourner en riant à leur thé et à leurs causeries. Personne ne se douterait, assurément, qu’ils viennent de pleurer à chaudes larmes.

Quand vient le tour des femmes d’aller se ranger autour du cercueil, la comédie est jouée avec une perfection qui ne laisse rien à désirer. Toutes ces douleurs postiches prennent une telle expression de sincérité, les larmes sont si abondantes, les soupirs si étouffés, la voix si pleine de sanglots, que, malgré la persuasion où l’on est que tout cela est une représentation purement mensongère, on ne peut s’empêcher d’être ému de compassion à la vue de ces pauvres femmes qui fondent en larmes et paraissent suffoquées par une vraie et profonde douleur.

Les Chinois ne manquent pas d’exploiter, dans une foule de circonstances, leur étonnante facilité à se désoler à froid et à verser, en guise de larmes, une prodigieuse abondance d’eau, qu’ils font venir on ne sait d’où Quoiqu’ils soient tous parfaitement au courant de ces moyens d’influence et d’insinuation, ils ne laissent pas, pour cela, de s’y laisser prendre eux-mêmes fort souvent et de s’attraper mutuellement. C’est surtout avec les étrangers qu’ils ont beau jeu et qu’ils obtiennent de brillants succès. Les missionnaires nouvellement arrivés en Chine, et qui n’ont pas encore eu le temps d’étudier et d’apprécier ces natures flexibles, ces caractères si habiles à prendre tour à tour et à volonté l’expression des sentiments les plus opposés, s’imaginent souvent avoir affaire aux hommes les plus sensibles, les plus impressionnables du monde, mais ils ne tardent pas à s’apercevoir que, dans leurs larmes comme dans leur langage, le plus souvent tout est factice et trompeur. La sincérité et la cordialité sont deux sentiments qu’on trouve bien rarement chez les Chinois.

Les riches habitants du Céleste Empire déploient dans les enterrements beaucoup d’ostentation et de luxe. Ils invitent le plus qu’ils peuvent de parents et d’amis, afin d’avoir un imposant cortège. Tous les habits de deuil dont sont revêtus ceux qui assistent aux funérailles sont à la charge de la famille du défunt, qui, de plus, est obligée de leur servir, quelquefois pendant plusieurs jours, des repas splendides. On convoque, en outre, un grand nombre de musiciens et de pleureuses ; car, quoique tout le monde, en Chine, soit assez habile pour verser des larmes à volonté, il existe encore des pleureuses de profession, qui ont poussé aussi loin que possible l’art du sanglot et du gémissement. Elles suivent le cercueil, la tête échevelée, revêtues de longues robes blanches et serrées à la ceinture avec de la filasse de chanvre. Leurs lamentations ont pour accompagnement le bruit des gongs, les sons aigus et discordants des instruments de musique et les détonations continuelles des pétards. On prétend que ces explosions soudaines et l’odeur de la poudre ont pour but d’effrayer les démons et de les empêcher de s’emparer de la pauvre âme du défunt, laquelle ne manque jamais de suivre le cercueil ; et, comme ces esprits malfaisants ont la réputation d’être pleins de cupidité et dominés par l’amour des richesses, on cherche aussi à les prendre par leur faible. On laisse donc tomber, le long de la route, une quantité considérable de sapèques et de billets de banque que le vent emporte de tous côtés. Bien entendu que cette monnaie n’est qu’une attrape et qu’elle consiste simplement en morceaux de papier blanc. Cependant les démons étant, en Chine, bien moins rusés que les hommes, ils se laissent prendre à ce stratagème avec une admirable candeur. Pendant qu’ils sont occupés à la poursuite de ces richesses trompeuses, l’âme du mort, profitant de leur distraction, peut tranquillement accompagner le cercueil sans danger d’être arrêtée.

Les sceptiques Chinois se passent volontiers, pour les enterrements, du concours des bonzes et des tao-sse. N’ayant aucun besoin de religion pendant leur vie, ils en concluent, très-logiquement, qu’après leur mort elle leur est, à plus forte raison, parfaitement inutile. Les disciples de Confucius surtout admettraient difficilement la nécessité des prières et des sacrifices pour les trépassés, car ils professent de croire que l’homme meurt tout entier, que l’âme s’évanouit aussi bien que le corps et tombe également dans le néant. Cependant les bonzes sont quelquefois invités aux enterrements à cause de la plus grande pompe qui doit nécessairement résulter de leur présence. Nous avons vu, aux environs de Péking, les funérailles d’un grand dignitaire de l’empire où assistaient tous les lamas, les bonzes et les tao-sse qu’on avait pu découvrir dans la contrée. Chacun faisait de son côté les cérémonies et chantait les prières de son culte. C’était une réalisation de la fameuse formule : San-kiao, y-ciao, « les trois religions n’en sont qu’une. »

Les Chinois sont dans l’usage d’offrir aux morts des mets et, quelquefois même, des repas splendides. On les leur sert devant la bière, tant qu’on la garde dans la famille, ou sur le tombeau, après l’inhumation. Quelle est l’idée des Chinois au sujet de cette pratique ? Bien des gens ont cru et écrit que, dans leur opinion, les âmes des défunts aimaient à venir se régaler des parties les plus subtiles et les plus délicates, des essences, en quelque sorte, des mets qu’on leur offrait. Il nous semble que les Chinois ne sont pas tellement dépourvus d’intelligence, qu’ils poussent l’idiotisme jusque-là. Les masses observent ces pratiques machinalement et sans chercher à s’en rendre compte ; quant à ceux qui ont l’habitude de réfléchir à ce qu’ils font, nous pensons qu’ils ne vont pas jusqu’à se faire, à ce sujet, une illusion si grossière. Comment, par exemple, les confucéens pourraient-ils croire que les morts reviennent pour manger, eux qui admettent l’anéantissement complet du corps et de l’âme ? Un jour, nous demandâmes à un mandarin de nos amis, qui venait d’offrir un somptueux repas devant le cercueil d’un de ses confrères défunt, s’il était dans l’opinion que les morts eussent besoin de nourriture. — Comment pouvez-vous me supposer une pareille pensée ? nous répondit-il avec étonnement….. Mon intelligence serait-elle bornée au point de ne pas voir que ce serait là une folie ? — Quel est donc le but de ces repas mortuaires ? — Nous prétendons honorer la mémoire de nos parents et de nos amis, leur témoigner qu’ils sont toujours vivants dans notre souvenir et que nous aimons encore à les servir comme s’ils existaient. Qui serait assez insensé pour croire que les morts ont besoin de manger ? Parmi le petit peuple, on raconte beaucoup de fables ; mais qui ne sait que les gens grossiers et ignorants sont toujours crédules ?

Nous sommes assez porté à croire qu’en Chine les hommes quelque peu instruits et habitués à réfléchir apprécient comme ce mandarin des pratiques auxquelles les masses attachent quelquefois des idées superstitieuses.

Le culte des ancêtres, qui autrefois a soulevé de si longues et si déplorables discussions entre les missionnaires jésuites et dominicains, ressemble peut-être beaucoup aux offrandes faites aux morts. Les Chinois ont toujours été dans l’usage de réserver, dans l’intérieur de leur maison, un lieu destiné à honorer les ancêtres. Chez les princes, les grands, les mandarins, et tous ceux qui sont assez riches pour avoir un grand nombre d’appartements, il existe une sorte de sanctuaire domestique, dans lequel sont des tablettes où l’on a gravé les noms des aïeux, depuis celui qui compte pour être le chef de la famille, jusqu’au dernier défunt. Quelquefois il n’y a que la tablette du chef, parce qu’il est censé représenter tous les autres. C’est dans ce sanctuaire que se rendent les membres de la famille, pour y faire les cérémonies prescrites par les rites, brûler les parfums, présenter des offrandes et faire des prostrations. Ils y vont encore toutes les fois qu’il s’agit de quelque importante entreprise, d’une faveur reçue ou d’un malheur essuyé. Ils doivent, en un mot, avertir les ancêtres, et leur faire part des biens et des maux qui leur arrivent. Les pauvres et ceux qui ont tout au plus le strict nécessaire pour loger les vivants, se contentent de placer les aïeux sur une petite planche ou dans une niche au fond de leur chambre. Autrefois, même en temps de guerre, le général avait dans sa tente un lieu destiné pour la tablette des ancêtres ; en commençant le siège d’une place, la veille d’une bataille, toutes les fois qu’il y avait apparence de quelque événement important, il allait, à la tète des officiers généraux, se prosterner devant la tablette, et donner avis aux ancêtres de la situation des affaires.

Ces usages, tolérés par certains missionnaires comme étant des hommages purement civils rendus à la mémoire des aïeux, furent réprouvés par d’autres, qui trouvèrent dans ces cérémonies tous les caractères d’un culte superstitieux. De là naquirent ces lamentables contestations qui paralysèrent complètement, à cette époque, le succès des missions. La question était réellement difficile à résoudre. Les partisans et les adversaires des rites pratiqués en l’honneur des ancêtres et de Confucius ne doutant pas que leurs opinions ne fussent appuyées sur d’excellentes preuves, la lutte s’envenima, et tout faisait présumer que la paix et la concorde seraient désormais impossibles dans ces chrétientés naissantes. Mais Rome, ce tribunal souverain et infaillible aux yeux de tout bon catholique, trancha la question, condamna le culte des ancêtres et de Confucius, et prit des mesures efficaces pour prévenir le retour de ces malheureuses querelles, qui portèrent aux missions de Chine un coup plus terrible que les violentes persécutions des mandarins.

La durée ordinaire du deuil pour un père ou une mère doit être de trois ans. Il a été réduit à vingt-sept mois en faveur des fonctionnaires du gouvernement. Pendant ce temps, on ne peut exercer aucun office public. Un mandarin est obligé de quitter sa charge ; un ministre d’État, de renoncer à l’administration des affaires, pour vivre dans la retraite. Il ne doit rendre aucune visite, et ses relations officielles avec le monde sont interrompues. Chaque année, on fait, au moins une fois, une cérémonie commémorative au tombeau des ancêtres. Tous les descendants d’une même famille, hommes, femmes et enfants, s’y rendent exactement. On nettoie la sépulture ; puis, après avoir émaillé le sol de découpures en papier de diverses couleurs, on fait les prostrations prescrites par le cérémonial ; on brûle des parfums, et l’on dépose sur le gazon, ou sur les pierres tumulaires, de petits vases contenant des mets plus ou moins exquis. Quelque profond que soit le scepticisme des Chinois modernes, il est incontestable que ces pratiques sont basées sur la croyance à une vie future. « Presque tous les hommes, dit Bossuet, sacrifiaient aux mânes, c’est-à-dire aux âmes des morts ; ce qui nous fait voir combien était ancienne la croyance de l’immortalité de l’âme, et nous montre qu’elle doit être rangée parmi les premières traditions du genre humain[3]. » Dans toutes les prescriptions liturgiques pour les funérailles, le deuil et les sacrifices devant les tablettes et les tombeaux des ancêtres, il est facile de voir la consécration du grand principe de la piété filiale, base de la société chinoise. Il n’est pas de pratiques, d’usages, qui, examinés de près, ne semblent avoir pour but d’inculquer dans l’esprit des peuples le respect pour l’autorité paternelle. Ces tendances sont surtout frappantes dans les nombreuses cérémonies du mariage. Nous allons entrer dans quelques détails sur cette matière, et l’on verra quelle part immense est faite au pouvoir paternel par les mœurs et les lois du pays.

C’est un principe incontesté en Chine que les pères ou les mères, ou, à leur défaut, les aïeux, ou enfin les plus proches parents, ont sur les enfants, lorsqu’il s’agit de les marier, une autorité entièrement arbitraire, à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Les Chinois se marient fort jeunes, ce qui paraît contraire aux usages observés dans l’antiquité, et aux prescriptions du Livre des rites. Cet écrit canonique établit de la manière suivante la division des âges de l’homme : « Les hommes, à l’âge de dix ans, ont le cerveau aussi faible que le corps, et peuvent tout au plus s’appliquer aux premiers éléments des sciences. Les hommes de vingt ans n’ont pas encore toute leur force ; ils aperçoivent à peine les premiers rayons de la raison. Cependant, comme ils commencent à devenir hommes, on doit leur donner le chapeau viril. À trente ans, l’homme est vraiment homme ; il est robuste, vigoureux, et cet âge convient au mariage. On peut confier à un homme de quarante ans les magistratures médiocres, et à un homme de cinquante ans les emplois les plus difficiles et les plus étendus. À soixante ans, on vieillit, et il ne reste plus qu’une prudence sans vigueur, de sorte que ceux de cet âge ne doivent rien faire par eux-mêmes, mais prescrire seulement ce qu’ils veulent que l’on fasse. Il convient à un septuagénaire, dont les forces du corps et de l’esprit sont désormais atténuées et impuissantes, d’abandonner aux enfants le souci des affaires domestiques. L’âge décrépit est celui de quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans ; les hommes de cet âge, semblables aux enfants, ne sont pas sujets des lois, et, s’ils arrivent jusqu’à cent ans, ils ne doivent plus s’occuper que du soin d’entretenir le souffle de vie qui leur reste. »

Selon le livre des rites, la vénérable antiquité pensait donc que l’âge de trente ans est le plus convenable pour le mariage ; mais aujourd’hui les Chinois, plus précoces sans doute qu’autrefois, ont abandonné, à cet égard, les anciens usages. Rien n’est plus ordinaire que de conclure les mariages longtemps avant que les contractants aient atteint l’âge de puberté. Il arrive même souvent que les parents prennent des engagements avant la naissance des futurs époux. Deux amis se promettent, très-sérieusement et avec serment, d’unir par le mariage les enfants qui naîtront du leur, s’ils sont de sexe différent, et la solennité de cette promesse consiste à déchirer sa tunique et à s’en donner réciproquement une partie. Il est évident que des mariages contractés de cette manière sont difficilement basés sur la convenance et la sympathie des caractères. Les autres, du reste, ne présentent pas non plus de grandes garanties, puisqu’on se marie ordinairement sans s’être vus, et que la seule volonté des parents est la raison du lien conjugal.

Dans les mariages chinois, non-seulement la fille n’apporte aucune dot, mais encore on est obligé de l’acheter et de donner aux parents une somme d’argent stipulée par avance. Ce sont des arrhes dont on paye une partie après que le contrat est signé, et l’autre partie quelques jours avant la célébration du mariage. Outre ces arrhes, les parents de l’époux font à ceux de l’épouse un présent d’étoffes de soie, de riz, de fruits, de vin, etc. Si les parents reçoivent les arrhes et le présent, le contrat est censé parfait, et il n’est plus permis de se dédire. Quoique l’épouse ne soit pas dotée, il est d’usage cependant, quand elle n’a pas de frère, que ses parents lui donnent, par pure libéralité, un trousseau plus ou moins important. Il arrive même quelquefois, en pareil cas, que le beau-père fait venir son gendre dans la maison, et le constitue héritier d’une partie de ses biens. Mais il ne peut se dispenser de léguer l’autre à quelqu’un de sa famille et de son nom, pour accomplir les cérémonies devant les tablettes des ancêtres. Cette pratique est, aux yeux des Chinois, d’une telle importance, qu’elle a donné lieu aux adoptions. Ceux qui n’ont pas de descendant mâle adoptent ou plutôt achètent un enfant qui ne reconnaît plus ensuite d’autre père que le père adoptif. Il en prend le nom, et, après sa mort, il doit en porter le deuil. S’il arrive que le père adoptif ait des enfants, l’adoption subsiste toujours, et l’adopté a droit à une portion de biens égale à celle des autres enfants. Tous les mariages se font par des entremetteurs et des entremetteuses, tant du côté de l’homme que de celui de la femme. Ils se chargent gratuitement des négociations et de tous les préparatifs. On regarde même comme un honneur d’être jugé digne de remplir des fonctions si délicates.

Nous ne pensons pas que la polygamie soit, en Chine, une institution légale. Autrefois il n’était permis qu’aux mandarins et aux hommes de quarante ans, qui n’avaient pas d’enfants, de prendre des femmes secondaires, ou petites femmes, selon l’expression chinoise. Le livre des rites prescrit même les punitions qu’on doit attacher à la transgression de cette loi. « Un concubinaire, dit-il, sera puni de cent coups de verges sur les épaules. » Mais ces lois ne subsistent plus que dans les livres, et actuellement chacun peut avoir autant de femmes secondaires qu’il lui plaît. Sa fantaisie n’a d’autres limites que celles de sa fortune, et encore pas toujours.

Quel que soit le nombre des femmes secondaires, il ne peut jamais y avoir qu’une seule femme légitime, qui est la maîtresse de la maison, et à laquelle toutes les autres doivent être subordonnées. Les enfants qui naissent des femmes secondaires reconnaissent pour leur mère la femme légitime de leur père ; ils ne portent point le deuil de leur mère naturelle, c’est à la première qu’ils prodiguent les témoignages de respect, d’affection et d’obéissance. La femme secondaire est si inférieure, si dépendante, qu’elle obéit exactement à la femme légitime en tout ce qui lui est ordonné. Elle n’appelle jamais le chef de la maison que du simple nom de père de famille.

Il n’est jamais permis aux femmes secondaires d’abandonner leur mari pour quelque cause que ce puisse être. Elles sont tout simplement la propriété de celui qui les a achetées ; mais le mari peut les répudier, les chasser, les revendre quand bon lui semble ; aucune loi ne le lui défend. « Si quelqu’un, dit le code, chasse sa femme légitime sans raison, on l’obligera de la reprendre, et il recevra quatre-vingts coups de bâton. » La loi ne dit rien de la petite femme, et ce silence autorise les Chinois à la traiter suivant leur caprice.

Quand les Chinois se marient, ils sont convaincus qu’ils contractent un lien indissoluble, et les lois écrites de l’empire sont conformes, à cet égard, à la conviction générale. Elles imposent des châtiments sévères contre les personnes mariées qui s’écartent ouvertement des devoirs de leur état. Toutefois, elles admettent le divorce en plusieurs circonstances ; mais il est à remarquer que la législation concernant cette matière est entièrement en faveur du mari. Comme dans toutes les sociétés païennes, la femme est toujours esclave ou victime de l’homme. La loi ne s’en occupe pas, ou, si elle en parle, ce n’est jamais que pour lui remettre devant les yeux l’infériorité de sa condition, et lui rappeler qu’elle n’est en ce monde que pour obéir et souffrir.

Parmi les empêchements de mariage reconnus par la loi, il en est quelques-uns d’assez remarquables, qui concernent les magistrats. La loi, par exemple, interdit au mandarin toute sorte d’alliance dans la province où il exerce quelque emploi public. Si un mandarin civil (la loi exempte les officiers militaires) se marie ou prend une femme secondaire dans le pays où il est magistrat, il est condamné à quatre-vingts coups de bâton, et son mariage est déclaré nul. Si le mandarin épouse la fille d’un plaideur, dont il doit juger le procès, le nombre des coups de bâton est doublé, et, dans ces deux cas, les entremetteurs sont punis de la même manière. La femme est renvoyée chez ses parents, et les présents nuptiaux sont confisqués au profit du trésor public.

Nous n’entrerons pas dans les longs détails des formalités et des cérémonies en usage dans la célébration du mariage. On distingue six rites principaux, qui ne s’observent rigoureusement qu’entre les familles considérables, et dont se dispensent en partie les gens de condition inférieure. Le premier rite consiste à convenir du mariage ; le second, à demander le nom de la fille, le mois et le jour de sa naissance, car l’étiquette exige absolument que la fille paraisse être tout à fait inconnue à l’époux auquel on la destine ; le troisième, à consulter les devins sur le mariage futur, et à en porter l’heureux augure aux parents de la fille ; le quatrième, à offrir des étoffes de soie et d’autres présents, comme gage de l’intention où l’on est d’effectuer le mariage ; le cinquième, à proposer le jour des noces, et enfin le sixième, à aller au-devant de l’épouse, pour la conduire ensuite dans la maison de l’époux. L’accomplissement de ces rites est accompagné par les deux familles d’une foule d’observances minutieuses, dont on n’oserait s’écarter. La formule des missives que l’on s’adresse, les paroles qu’on emploie, les salutations, tout est déterminé d’avance, selon les règles de la politesse la plus exquise. Cependant le rôle que joue, dans toutes ces cérémonies, la famille de l’épouse, porte toujours un caractère plus profond de déférence et de modestie. Ainsi, quand on fait demander le nom de la fille, le père doit répondre de la manière suivante : — J’ai reçu avec respect les marques de bonté que vous avez pour moi. Le choix que vous daignez faire de ma fille, pour être l’épouse de votre fils, me fait connaître que vous estimez ma pauvre et froide famille plus qu’elle ne mérite. Ma fille est grossière et sans esprit, et je n’ai pas eu le talent de la bien élever ; cependant je me fais gloire de vous obéir dans cette occasion. Vous trouverez écrits sur un pli séparé le nom de ma fille et celui de sa mère, avec le jour de sa naissance… Quand il reçoit les présents et la nouvelle du jour choisi pour la célébration du mariage, il répond en ces termes : — J’ai reçu votre dernière résolution. Vous voulez que les noces se fassent ; je suis seulement fâché que ma fille ait si peu de mérite et qu’elle n’ait pas eu toute l’éducation désirable. Je crains qu’elle ne soit bonne à rien ; cependant, puisque l’augure est favorable, je n’ose vous désobéir ; j’accepte votre présent ; je vous salue, et je consens au jour marqué pour les noces. J’aurai soin de préparer tout ce qu’il faudra.

Au jour marqué pour la célébration du mariage, l’époux se revêt de magnifiques habits. Quand les parents sont réunis dans le sanctuaire domestique des ancêtres, il se met à genoux et se prosterne la face contre terre. Les parfums brûlent devant la tablette des aïeux ; on leur annonce l’événement important de la famille. Cependant le maître des cérémonies invite le père à prendre place sur un siège qui lui est préparé. Aussitôt qu’il est assis, l’époux reçoit à genoux une coupe pleine de vin, en répand quelques gouttes à terre en forme de libations, et fait, avant de boire, quatre génuflexions devant son père ; ensuite, il s’avance vers le siège et reçoit ses ordres à genoux. Allez, mon fils, lui dit le père, allez chercher votre épouse, comportez-vous en toutes choses avec prudence et avec sagesse. Le fils, se prosternant quatre fois devant son père, lui répond qu’il obéira ; après cela il entre dans un palanquin préparé à la porte de la maison. Ses amis et de nombreux domestiques marchent devant lui avec des lanternes aux brillantes couleurs, usage qu’on a conservé parce qu’autrefois tous les mariages se faisaient pendant la nuit. Lorsqu’il est arrivé à la maison de l’épouse, il s’arrête à la porte de la seconde cour et attend que son beau-père vienne le prendre pour l’introduire.

On observe, dans la maison de l’épouse, les mêmes cérémonies dont nous venons de parler. Après la libation ordinaire et après avoir bu la coupe de vin, l’épouse se met à genoux devant son père, qui l’exhorte à obéir ponctuellement aux ordres de son beau-père et de sa belle-mère. Ensuite sa mère lui met sur la tête une guirlande d’où pend un grand voile qui lui couvre tout le visage : Ayez bon courage, ma fille, lui dit-elle, soyez toujours soumise aux volontés de votre époux.

On va recevoir solennellement l’époux qui attende l’entrée de la seconde cour. Le cortège avance, et, lorsqu’on est arrivé au milieu de la cour, l’époux se met à genoux et offre à son beau-père un canard sauvage, que le maître des cérémonies porte à l’épouse. Enfin les deux époux se rencontrent pour la première fois ; ils se saluent l’un l’autre fort gravement et en se faisant une inclination profonde. Ensuite ils se mettent à genoux pour adorer ensemble le ciel et la terre. Il paraît que cet acte est le point essentiel de la cérémonie, et qu’il est, en quelque sorte, le symbole du lien conjugal. Lorsqu’on veut exprimer que quelqu’un s’est marié, on dit communément : Il a adoré le ciel et la terre. Après être restés un instant à genoux, l’épouse est conduite à son palanquin recouvert de taffetas de couleur rose, l’époux entre aussi dans son palanquin, et le cortège se met en route. Le nombre des personnes de l’escorte est considérablement augmenté ; car, outre les lanternes dont il a été déjà parlé, on porte tout ce qui sert à un ménage, comme lits, tables, chaises, etc.

Quand l’époux est arrivé à la porte de sa maison, il descend de sa chaise à porteurs et invite son épouse à entrer. Il marche devant elle et pénètre dans la cour intérieure où le repas nuptial est préparé ; alors l’épouse lève son voile et salue son mari ; l’époux la salue à son tour, et l’un et l’autre lavent leurs mains, l’époux au côté septentrional et l’épouse au côté méridional du portique. Avant de se mettre à table, l’épouse fait quatre génuflexions devant son mari, qui en fait à son tour deux devant elle. Ils se mettent seuls à table et en face l’un de l’autre. Avant de boire et de manger, ils font une libation avec du vin et mettent à part des viandes pour être offertes aux ancêtres.

Après avoir goûté à quelques mets, dans le plus profond silence, l’époux se lève, invite son épouse à boire, et se remet incontinent à table. L’épouse pratique aussitôt la même cérémonie à l’égard de son mari, et en même temps on apporte deux tasses pleines de vin. Ils en boivent une partie, et mettent ce qui reste dans une seule tasse, pour se le partager ensuite et achever de boire.

Cependant le père de l’époux donne un grand repas à ses parents dans un appartement voisin. La mère de l’épouse en donne un autre, en même temps, aux femmes invitées. La journée entière n’est qu’un long festin, où les choses se passent avec un peu plus d’entrain et de gaieté qu’entre les nouveaux mariés. Le lendemain, l’épouse, vêtue de ses habits nuptiaux, et accompagnée de son époux et d’une maîtresse de cérémonies, qui porte deux pièces d’étoffes de soie, se rend dans la seconde cour de la maison où le beau-père et la belle-mère, assis chacun à une table particulière, attendent sa visite. Les nouveaux mariés les saluent en faisant quatre prostrations devant eux ; après quoi le mari se retire dans une salle voisine, et l’épouse fait à son beau-père et à sa belle-mère l’offrande des étoffes de soie. Le reste de la journée et les jours suivants sont employés à faire les visites. L’épouse doit saluer tous les parents de son mari, en faisant quatre génuflexions devant eux. Le mari se conduit de la même manière auprès des parents de son épouse.

Tel est, en abrégé, le cérémonial des mariages chinois. Nous avons remarqué que tout le monde, en Chine, professait un grand respect pour cet acte solennel de la vie de l’homme. Quand le cortège d’un mariage riche ou pauvre passe quelque part, on est obligé de lui céder le pas. Les mandarins, même les plus élevés en dignité, s’arrêtent avec tous les gens de leur suite. S’ils sont à cheval, la politesse veut qu’ils en descendent pour faire honneur aux nouveaux mariés.

Il serait peut-être superflu d’ajouter que les mariages chinois sont rarement heureux. La paix, la concorde et l’union habitent rarement dans le ménage. Sans parler des nombreuses causes de jalousie et de discorde qui doivent naître de la présence de plusieurs femmes secondaires dans une même maison, on comprend que ce serait un bien grand hasard si les deux époux, qui ne se sont connus en aucune manière avant leur mariage, pouvaient se convenir. Les antipathies de caractère ne tardent pas à se manifester, et peu à peu naissent les répulsions invincibles et les haines profondes. De là, des querelles perpétuelles, des rixes et souvent des batailles sanglantes. Sauf quelques rares exceptions, la femme est toujours victime. Des privations de tout genre et de tous les jours, des invectives, des malédictions, et, de temps en temps, des coups, qu’elle doit recevoir en patience, voilà son partage. Dans certaines localités, battre sa femme est une chose tellement à la mode et de bon ton, que les maris se garderaient bien d’y manquer. Se montrer négligent sur ce point, serait afficher sa niaiserie, compromettre sa dignité d’homme et laisser voir à tout le monde qu’on ne comprend rien à ses prérogatives.

Un jour nous étions chez une famille chinoise que nous connaissions très-particulièrement. Il s’était formé une nombreuse réunion autour d’une jeune femme qui était sur le point de rendre le dernier soupir. Peu de jours auparavant elle était l’image de la santé. En ce moment, elle n’était plus reconnaissable, tant elle avait la figure ensanglantée et meurtrie de coups ; elle ne pouvait ni se mouvoir, ni articuler une seule parole. Ses yeux noyés de larmes et les violents battements de son cœur indiquaient combien étaient atroces les douleurs dont elle était accablée… Nous demandâmes des explications sur les causes de ce déchirant spectacle. — C’est son mari, nous répondit-on, qui a réduit en cet état cette pauvre créature… Le mari était là, morne, silencieux, presque hébété, et les yeux fixés sur sa malheureuse victime. — Quel motif a donc pu te porter à un pareil excès ? lui dîmes-nous. Quel crime a donc commis ta femme pour la traiter de la sorte… ? — Aucun, aucun, répondit-il d’une voix entrecoupée de sanglots ; elle n’a jamais mérite de reproche ; il y a deux ans, vous le savez, que nous sommes mariés, et nous avons toujours vécu en paix. Depuis plusieurs jours j’avais l’esprit préoccupé ; je me figurais qu’on se moquait partout de moi, parce que je n’avais jamais battu ma femme, et ce matin j’ai cédé à une pensée mauvaise. Aussitôt ce jeune homme, que nous n’eussions jamais soupçonné d’un semblable coup de folie, s’abandonna à de tardifs et inutiles regrets. Deux jours après, cette pauvre femme, qui avait toujours été un ange de douceur et de bonté, mourait au milieu d’affreuses convulsions.

L’intérêt est le seul motif capable de mettre des bornes à la dureté des Chinois envers leurs épouses. S’ils les traitent avec modération et ménagement, c’est quelquefois par principe d’économie ; on ménage bien une bête de somme, parce qu’elle coûte de l’argent, parce qu’on en a besoin et parce que, si on la tuait, il faudrait la remplacer. Ce hideux calcul n’est nullement chimérique en Chine. Dans un gros village, au nord de Péking, nous fûmes témoin d’une violente querelle entre un mari et sa femme. Après s’être longtemps accablés, l’un l’autre, d’outrages et de malédictions et s’être lancé quelques projectiles assez inoffensifs, la colère montant toujours par degrés, ils en vinrent à tout casser dans la maison. Plusieurs personnes du voisinage essayaient de les contenir sans pouvoir y réussir. Enfin, le mari saisit dans la cour un énorme pavé et se précipita, tout furieux, vers la cuisine, où sa femme faisait tomber sa rage sur la vaisselle et jonchait le plancher de débris de porcelaine. En voyant l’homme accourir armé d’un pavé, tout le monde s’empressa d’aller s’opposer à un malheur imminent ; mais il n’était plus temps… ; ce furieux avait lancé son pavé contre la grande marmite en fonte de fer et l’avait défoncée du coup. La femme ne pouvant pas enchérir sur cette extravagance, la querelle cessa. Un mauvais plaisant, qui se trouvait là, dit au mari en riant : — Tu es un imbécile, mon frère aîné ; plutôt que de crever la marmite avec ton pavé, que ne cassais-tu la tète à ta femme ? De cette manière, tu serais sûr d’avoir la paix dans le ménage. — J’y ai bien pensé, répondit froidement ce gracieux mari ; mais c’eût été une sottise. Avec deux cents sapèques je ferai raccommoder ma marmite, au lieu que, pour acheter une femme quelconque, il faut toujours une somme un peu forte… Une pareille réponse n’a rien de surprenant pour ceux qui connaissent les Chinois.

Les femmes du Céleste Empire sont si malheureuses, que, dans plusieurs endroits, la vue des maux qu’elles ont à souffrir en cette vie a contribué à leur faire concevoir des espérances pour une vie future. On a le cœur navré en voyant ces pauvres victimes d’une civilisation sceptique et corrompue s’agiter au milieu de leurs souffrances, chercher partout vainement quelques consolations, et, faute de connaître la religion chrétienne, se jeter avec ardeur dans les extravagances de la métempsycose, Il s’est formé une secte, dite des abstinentes, qui prend un grand accroissement, surtout dans les provinces méridionales. Les femmes qui s’enrôlent dans cette confrérie font vœu de ne jamais manger ni viande ni poisson, rien de ce qui a eu vie ; de se nourrir simplement de légumes. Elles pensent qu’après la mort leur âme transmigrera dans un autre corps, et que, si elles ont fidèlement observé le vœu des abstinentes, elles auront le bonheur de sortir de la condition de femmes et de renaître hommes. L’espoir d’obtenir un pareil avantage les aide à pratiquer des mortifications journalières et les soutient au milieu des peines et des contradictions que les hommes leur font endurer. Elles se promettent, sans doute, un ample dédommagement après leur métamorphose, et ce ne serait peut-être pas faire un jugement téméraire que de supposer que quelques-unes d’entre elles savourent déjà, par avance, un petit avant-goût de vengeance dans le cas où elles viendraient à retrouver leur mari transformé en femme.

À diverses époques de l’année, les associées de la confrérie des abstinentes font des processions à certaines pagodes. Nous en avons rencontré plusieurs fois, et c’est vraiment pitié de voir ces pauvres femmes, appuyées sur un bâton et clopinant avec leurs petits pieds de chèvre, exécuter d’assez longs pèlerinages dans l’espérance de prendre, après leur mort, une bonne revanche sur les hommes.


  1. C’est ainsi qu’on désigne, en Chine, la religion chrétienne.
  2. Tome II, p. 75.
  3. Discours sur l’histoire universelle.