L’Encyclopédie/1re édition/BILE

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 249-252).
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BILE, dans l’économie animale, est une liqueur jaune & amere, séparée du sang dans le foie, & portée par les pores biliaires dans le conduit hépatique, & dans la vésicule du fiel, & ensuite déchargée par le conduit commun ou canal cholidoque, dans le duodenum. Voyez Foie, &c. Ce mot vient du Latin bilis, que quelques-uns font venir du Grec βία, violence ; parce que les gens bilieux sont sujets à la colere ; d’autres le font venir du Latin bullire, bouillir.

On distingue deux sortes de bile, l’hépatique & la cystique : la premiere, plus particulierement appellée bile, est séparée immédiatement dans le foie, d’où elle est rapportée dans le conduit hépatique : la seconde appellée fiel, est séparée pareillement dans le foie, d’où elle coule par le conduit cystique dans la vésicule du fiel. Voyez Fiel, Vésicule, Pore, &c.

Voici ce qui a donné lieu à cette distinction. Malpighi regardoit comme une des sources de la bile, les glandes de la vésicule du fiel, & du conduit cystique & hépatique. Bartholin a aussi décrit ces glandes, mais Reverhorst n’en fait point mention, & Ruisch n’a représenté que quelques lacunes semblables à des cryptes, &c. Sylvius avoit autrefois affirmé que la bile étoit produite dans la vésicule par l’artere hépatique ; d’autres ont pensé avec Malpighi, que cette bile étoit séparée par les glandes de la vésicule du fiel ; mais Seger a fait voir par expérience, que la vésicule reste vuide dans un chien vivant, dont on a lié le canal cystique, ou qu’on n’y trouve que du mucus, que rien ne coule des arteres dans la capacité vuide de la vésicule, qui a été encore trouvée vuide, quand le canal cystique obstrué, ou le foie skirrheux, ont empêché qu’il ne se fît une aussi abondante sécrétion de bile qu’à l’ordinaire : desorte qu’il est probable que ces glandes séparent plûtôt un mucus qui enduit le tissu réticulaire de la vésicule, & le met à l’abri de l’acrimonie mordicante que la bile acquiert en croupissant. Reste donc que la bile qui se trouve dans la vésicule du fiel soit apportée par des conduits particuliers ou par le canal cystique. Il n’est pas douteux que ces conduits qu’on nomme hépati-cystiques ne se découvrent dans la plûpart des animaux : mais quant à la distinction qu’en fait Bianchi en cyst-hépatiques, venant des principales branches du conduit hépatique, & s’insérant autour du col de la vésicule, pour y porter la bile, & en hépati-cystiques, venant des plus petits rameaux du canal hépatique pour s’ouvrir çà & là au fond de la vésicule, & y porter la bile ; cette distinction ne paroît pas avoir lieu dans l’homme & dans les animaux semblables à l’homme. En effet, il est démontré qu’il n’y a pas de canal intermédiaire entre le conduit hépatique & la vésicule dans l’homme ni dans le chien ; car le souffle poussé par le canal cholidoque, ne change rien dans la vésicule, le canal cystique étant lié ; au lieu que dans le bœuf on la voit sur le champ s’élever, &c. La bile hépatique passe donc dans la vésicule du fiel par le conduit cystique, comme on peut le déduire de ce que nous venons de dire : par conséquent la différence qui s’observe entre la bile hépatique & la cystique, ne peut provenir que de ce que celle-ci reçûe dans la vésicule du fiel y séjourne ; la partie la plus fine s’en exhale ; le reste, comme il arrive à une huile légerement alkaline dans un lieu chaud, devient acre, se rancit, s’épaissit, devient plus amer, & d’une couleur plus foncée.

La vésicule ne touche point à l’estomac, mais au commencement du duodenum en descendant. Lorsque l’estomac distendu vient à occuper dans le bas-ventre qui est déjà très-rempli, un plus grand espace, il presse le foie, & le duodenum comprime la vésicule du fiel, & en exprime le suc qu’elle contient. Ainsi la bile coule de la vésicule dans le canal cholidoque par un chemin libre, & avec plus de facilité si l’homme est debout ; parce qu’alors le fond de la vésicule est supérieur.

On a crû que la bile ne se séparoit pas du sang, mais du chyle ; il n’y a pas de raison qui prouve ce sentiment. Il peut se faire qu’une portion du chyle passe dans les veines mésaraïques ; cependant la plus grande partie passe dans le réservoir & dans le canal thorachique : de plus, dans les animaux qui meurent de faim, il se sépare une grande quantité de bile.

La bile est filtrée par les ramifications de la veine-porte, ou par celle de l’artere hépatique : les auteurs qui ont soûtenu que c’étoit des arteres que la bile se séparoit, n’ont apporté aucune raison que celle de l’analogie de toutes les autres sécrétions qui se font par des arteres. Il est constant que la bile vient de la veine-porte : car 1°. les ligatures qu’on a faites à l’artere hépatique, n’ont pas supprimé la filtration de la bile : 2°. les injections faites dans le foie par la veine-porte, sortent par le pore biliaire : mais celles que l’on fait par l’artere hépatique passent plus difficilement ; cependant il faut avoüer que la même difficulté ne s’oppose pas au souffle : 3°. il y a une étroite liaison entre les ramifications du canal biliaire & de la veine-porte ; 4°. il y a une grande disproportion entre les ramifications du canal biliaire & celles de l’artere hépatique, lesquelles sont moins grosses qu’elles ne devroient l’être à l’égard de l’assemblage des pores biliaires : 5°. la veine-porte a une conformation artérielle. Toutes ces raisons font voir que la bile se filtre dans les extrémités de la veine-porte ; on pourroit ajoûter à tout cela, qu’en gonflant par le souffle la veine-porte, toutes les vésicules crevent, & l’air se glisse entre la membrane commune & la propre.

Pour savoir pourquoi la filtration de la bile se fait par des veines & non par des arteres, il faut examiner tout ce qui arrive au sang autour des intestins. 1°. Le sang est en trop grande quantité dans le mésentere, dans les parois du ventricule, dans la rate, dans le pancréas, &c. 2°. Le sang perd sa partie la plus fluide, qui s’échappe par les couloirs ; reste donc la partie rouge, la lymphe grossiere, & la matiere huileuse la moins ténue. 3°. Par des observations réitérées, nous pouvons prouver que lorsque dans ces circonstances ainsi détaillées, le sang est échauffé dans quelque couloir par son long séjour & par la lenteur du mouvement ; il s’y forme une matiere gommeuse, savonneuse, pénétrante : il faut donc que cette matiere étant formée dans les parties qui envoyent leurs veines à la veine-porte, elle se sépare des veines, ou qu’elle rentre dans le sang arteriel : or il est nécessaire pour dépurer le sang & pour la digestion, que cela n’arrive pas ; donc il faut que les veines fassent la sécrétion de la bile.

Il y a différentes opinions sur la maniere dont la bile est séparée dans le foie : quelques-uns croyent que les pores des glandes sécretoires du foie ont une certaine configuration & une certaine grandeur, à laquelle les parties de la bile qui coulent avec le sang, sont proportionnées, de maniere qu’elles y sont admises, tandis que toutes les autres glissent par-dessus. D’autres avec Sylvius & Heister, ne trouvant aucune différence dans la configuration, & croyant que les pores de tous les vaisseaux sont circulaires, & que toutes sortes de particules peuvent passer au travers, si elles ne sont pas d’un volume trop considérable, ont eu recours à une autre hypothese ; ils ont donc supposé qu’il y avoit un ferment dans le foie, par le moyen duquel les particules du sang qui passent à travers les conduits sécrétoires, prenoient la forme de la bile : mais c’est résoudre une question par une nouvelle. D’autres ont eu recours à une autre hypothese, & ont assûré que les différentes parties dont le sang de la veine-porte est composé, sont toutes appliquées aux ouvertures des canaux sécrétoires qui se trouvent aux extrémités de la veine-porte & à celles de l’extrémité des ramifications de la veine-cave ; que les pores de la veine-cave étant trop petits, & ceux de la veine-porte assez grands pour admettre certaines parties, elles sont par ce moyen séparées des autres, & qu’exposées alors à l’action des vaisseaux biliaires, il en résulte une humeur différente du sang, que l’on appelle bile, &c. Le docteur Keil pense que la sécrétion de la bile vient d’une attraction violente entre les parties dont elle est composée ; & il observe que si l’artere cœliaque avoit porté au foie tout le sang destiné à la sécrétion de la bile, la vîtesse du sang dans cette artere, par rapport à son peu de distance du cœur, auroit empêché la sécrétion d’une humeur visqueuse, comme la bile : c’est pourquoi, la nature a destiné la veine-porte à cet usage ; & c’est par elle que le sang est porté des branches des arteres mésentériques & cœliaques au foie ; en conséquence de quoi, le sang a beaucoup de chemin à faire à travers les intestins, l’estomac, la rate, & le pancréas, avant que de parvenir au foie. Ainsi sa vîtesse est extrèmement diminuée ; & les particules qui doivent former la bile, ont un tems suffisant pour s’attirer les unes les autres, & pour s’unir avant que d’arriver aux vaisseaux qui les séparent. Mais la nature prévoyante a encore cherché à diminuer cette vîtesse du sang, en rendant les capacités de tous les rameaux d’une artere prises ensemble plus grandes que celle de cette artere : ainsi la somme des branches produites par l’aorte, est à l’aorte comme 102740 à 100000 ; & même comme si cette proportion étoit encore insuffisante, elle a encore pris soin d’augmenter le nombre des branches de l’artere mésentérique. En effet si on examine ces branches dans un cadavre, on trouvera que la somme des branches est plus que le double de celle du tronc : c’est pourquoi la vîtesse du sang est moindre de moitié dans les branches que dans le tronc. Cet auteur montre encore par un autre calcul, que le sang est au moins 26 minutes à passer de l’aorte au foie ; au lieu que dans l’artere qui va directement de l’aorte au foie, il n’est guere plus que la moitié d’une seconde à faire ce chemin ; savoir le 2437 du tems qu’il met à son autre passage : d’où il paroît que le sang n’est pas en état de former la bile quand il court directement de l’aorte au foie, & qu’il falloit plus de tems, & un mouvement plus lent, pour pouvoir séparer les parties bilieuses. Il ajoûte que si les humeurs avoient existé dans les glandes en même qualité qu’on les trouve après la sécrétion, la nature n’auroit pas tant travaillé pour retarder la vitesse du sang. D’ailleurs la bile tire un autre avantage de l’usage de la veine-porte ; car en traversant tant de parties avant que d’arriver au foie, elle dépose beaucoup de sa lymphe ; & par ce moyen, les particules étant forcées d’être plus proches les unes des autres, sont plus vivement unies. Tout cela est bien systématique.

Quant à la quantité de la bile qui se sépare dans le foie, nous ignorons, comme l’observe très-bien le docteur Haller, la vîtesse avec laquelle le sang du mésentere circule ; nous ignorons les causes qui peuvent le retarder ou l’accélérer : nous n’avons pas pour nous guider des diametres assez exactement pris, & qui soient assez constamment vrais, & toûjours les mêmes ; & par conséquent nous ne pouvons rien prononcer en général sur la quantité de bile qui se filtre par le foie dans un espace donné, sans risquer de nous tromper dans tous nos calculs.

Voyons maintenant les expériences que l’on a faites sur la bile.

On sait par expérience que la bile mêlée avec des acides, change elle-même de nature avec eux. La plûpart des esprits acides minéraux & le mercure sublimé, coagulent la bile & la font diversement changer de couleur. Elle se dissout par les sels acides, si ce n’est dans certains animaux herbivores, dans lesquels il doit naturellement se trouver beaucoup d’acide ; & c’est peut-être pour cette raison que l’huile de tartre par défaillance coagule la bile cystique du bœuf, suivant Haller ; seul cas, à la vérité, où cette humeur m’ait paru contenir en soi un acide, qu’aucune autre épreuve ne développe & ne manifeste, & qui est apparemment si peu considérable, que la bile n’en corrige guere moins les qualités acescentes des herbes dont vivent ces animaux ; car d’ailleurs c’est un fait constant que les autres alkalis, & principalement les alkalis volatils, augmentent les propres qualités de la bile, son goût, sa couleur, sa fluidité ; indice évident de l’affinité qui se trouve généralement entre la bile & les matieres alkalines. Mais que la bile soit mêlée avec de l’eau, ou qu’elle soit pure, le mêlange des sels, même simples, la fait passer à-peu-près par les mêmes changemens, & à son tour elle ne communique pas moins ses vertus aux autres sucs qui se mêlent avec elle dans les intestins. Au contraire, l’eau servant de dissolvant à la bile, la rend plus propre à atténuer les huiles, la térébenthine, & tant d’autres corps gras, résineux, ennemis de l’eau, & à les diviser en une si grande ténuité, que tous ces corps qui ne pouvoient auparavant se mêler à l’eau, s’y unissent ensuite parfaitement. Ce n’est donc que par cette faculté de mêler les huiles avec l’eau, que cette humeur peut les détacher des corps auxquels elle adhéroit, & que le fiel de bœuf fait tout ce que le meilleur savon pourroit faire. Le savon commun est fait d’huile tirée par expression, & de sel fixe ; le savon de Starkey est composé d’huile distillée, & de sel fixe ; enfin ce savon qui est communément connu sous le titre de soupe de Vanhelmont, est fait de sel alkali volatil, & d’huile très-atténuée. Or la bile est composée d’huile humaine, telle que notre sang la donne, & du sel qu’il fournit, qui est une espece de sel ammoniac volatil ; & par conséquent cette humeur approche plus du dernier savon que des autres, & doit agir comme un vrai savon humain. C’est une vérité que les Teinturiers mêmes n’ignorent pas : il y a long-tems qu’ils ont observé qu’ils ne pourroient jamais faire prendre la teinture aux laines récentes, parce qu’elles sont fort grasses, s’ils n’avoient soin auparavant de les laisser tremper dans une lessive urineuse & bilieuse, jusqu’à ce que tous les pores de la laine soient purgés en quelque sorte des matieres poisseuses & rances qui les bouchent ; & ils s’y prennent aussi de la même maniere, avant que de teindre les étoffes tachées d’huile, & principalement ces fils de soie qu’on tire des capsules glutineuses qui se trouvent dans la bouche des vers-à-soie ; parce qu’en effet la glu qui se prépare dans les petits vaisseaux intestinaux de ces capsules, enduit ces fils d’un liniment visqueux qui ne se marie point avec l’eau. La myrrhe, la résine, les gommes bdellium, sagapenum, opopanax, la gomme lacque, les peintures, les fards, toutes les matieres gluantes broyées avec de la bile sur une pierre de porphyre, se détrempent facilement dans l’eau ; & bien des choses qui seroient inutiles autrement, deviennent par cet art propres à dessiner, à farder, &c. Il y a long-tems qu’on a vû que le fiel de bœuf pouvoit être employé au lieu de gomme gutte pour les peintures fines : mais pour le mêler, il faut toûjours une certaine agitation. L’huile & l’eau sont deux corps plus pesans que la bile : de là vient que sans quelque trituration, il n’est pas possible de les mêler tous trois ensemble ; mais le moindre broyement suffit pour faire ce mêlange ; & les intestins n’en manquent pas, puisqu’ils ont un mouvement péristaltique très-propre à procurer ce broyement. Drelincourt a tiré de la bile d’eau, d’huile & de sel volatil, de sel fixe. Pechlin, d’eau ; Verheyen d’eau, empreinte d’ d’huile, d’huile empyreumatique, point ou très-peu de sel volatil, de sel fixe impur = à , de terre  : d’autres disent avoir tiré de la bile des esprits inflammables, des sels volatils en assez grande quantité, du soufre, un peu de sel fixe, & de la terre ; & après la putréfaction, des sels volatils & des esprits. Pourquoi n’ont-ils pas donné les poids exacts de chacune de ces matieres ? Baglivi parle aussi de beaucoup de sels volatils & fixes. Boerhaave ayant exposé à une chaleur douce une certaine quantité de bile cystique, observa qu’il s’en évapora les de son poids sous la forme d’une eau ou d’une lymphe à peine fétide ou acre. Le résidu formoit une masse gluante, luisante, d’un jaune tirant sur le verd, amere, qui ne fermentoit ni avec les acides, ni avec les alkalis. Cette espece de glue distillée, donna beaucoup d’huile, mais peu de sel volatil. De douze onces de bile, il sortit neuf onces d’eau, deux onces d’huile, & un ou deux gros de sel fixe : ce qui revient à d’eau, plus d’ d’huile, & un ou de sel. Les expériences sur lesquelles l’on peut compter, sont ici précisément celles qui s’accordent le mieux ensemble, & nous apprennent clairement que l’eau fait toûjours la plus grande portion de la bile, que l’huile est environ de l’eau, le sel volatil  ; dans une bile récente & non putréfiée, l’huile empyreumatique , le sel fixe . Voyons si le savon ordinaire n’offriroit pas à peu près les mêmes proportions. Il est beaucoup plus acre que la bile ; le sel lixiviel & l’huile, sont en partie égale dans le savon. Supposons qu’on mette partie égale d’huile d’olive, ou autre ; & d’huile de tartre par défaillance, pour faire ce savon commun : ce qui feroit suivant Dale, une proportion triple de celle qui se trouve dans la bile ; & suivant Boerhaave, une proportion plus considérable : car de trois onces d’huile, on met cinq scrupules de sel fixe ; de sorte que dans le savon, l’huile est au sel comme 1920 à 100 : mais dans la bile de l’homme, l’eau est à l’huile comme 10 à 2 ; au sel, comme 72 à 1, ou un peu moins. La bile avoit sans doute besoin d’une grande quantité d’eau, pour ne pas former un vrai savon solide qui se coupât au couteau comme le savon ordinaire, & dont on eut pû se servir sans le détremper. C’est en effet un savon, mais fluide, & tel en un mot, qu’il n’a besoin ni d’eau, ni d’un délayement étranger, pour tous les usages auxquels il est destiné par la nature. Remarquez que dans tout ce que nous avons dit, il ne s’agit que d’une bile fraîche & bien conditionnée, que la maladie n’a aucunement altérée, & que la putréfaction n’a pas changée : car si toutes les parties du corps humain solides ou liquides une fois corrompues donnent beaucoup de sel volatil, est il surprenant que la bile naturellement plus alcalescente qu’aucun autre suc, fournisse une grande abondance de ce même sel ? Je ne doute pas que tant de contradictions qui se trouvent dans les auteurs au sujet de l’analyse chimique de la bile, ne viennent souvent de ce que les uns auront opéré sur une bile fraîche, & les autres sur une bile vieille & comme pourrie ; souvent aussi de l’inexactitude ou de l’ignorance des artistes ; pour ne rien dire de la mauvaise foi de ceux qui ont des systèmes favoris à protéger.

Huile. Le résidu de l’évaporation de la distillation de la bile est si huileux, qu’il en est inflammable. Les calculs de la vésicule du fiel prennent feu, & même se consument tout entiers. J’ai observé la même chose sur d’autres calculs sortis par les selles à la suite de violentes coliques duodénales & hépatiques, & qui conséquemment étoient faits d’une bile hépatique plus aqueuse, épaissie & putréfiée, soit dans le méat cholidoque, soit dans l’intestin. Homberg n’a t-il pas tiré de la bile une graisse verte & solide ? Hartman n’a-t-il pas vû dans les cochons un globe de graisse à l’endroit de la vésicule ? enfin l’origine de la bile, qui est constamment l’huile de l’épiploon fondue, n’est-elle pas la preuve évidente de ce que nous avançons, pour ne pas répéter ici les expériences précédentes ?

Sel. Il s’en trouve très-peu dans la bile, & toûjours de diverse nature. L’un, suivant la nature du sel humain, a de l’affinité avec le sel ammoniac, dont il ne differe qu’en ce qu’il s’alkalise par la distillation seule : l’autre est un sel fixe terrestre ou mêlé de terre, comme on l’a déjà insinué. On ne découvre au microscope ni l’un ni l’autre, suivant le témoignage vérifié de Leuwenhoeck. L’amertume de la bile ne vient point de son sel, mais de son huile, qui à force d’être broyée & échauffée dans les vaisseaux qui la préparent, dans le tamis qui la filtre, & le réservoir qui la garde, devient rance & amere : ce qui est confirmé par les deux faits suivans. La bile du lion & des autres animaux féroces est très-amere, parce qu’elle subit dans leurs vaisseaux l’action de ressorts très-violens ; au lieu que dans les personnes sédentaires, & qui ont le sang doux, on la trouve le plus souvent aqueuse & insipide.

Les esprits de la bile sont une huile si atténuée, qu’elle coule comme l’eau & avec l’eau, qu’elle rend laiteuse, comme on l’a vû dans les expériences de Vieussens & de Verheyen. En effet, la blancheur du lait vient de l’huile étroitement unie à ses parties : aussi cette blancheur diminue & disparoît avec l’huile, comme le fait voir clairement la coagulation du lait, dont la sérosité dépouillée des parties huileuses qui font le beurre & le fromage, devient enfin verdâtre. Il y a de plus beaucoup d’air dans la bile. Un calcul de la vésicule du fiel, donne 648 fois plus d’air que son volume ; ceux de la vessie urinaire, comme un peu moins rares, ou plus compactes, en contiennent un peu moins : cela ne passe pas 645, suivant les expériences de Hales.

La bile est une liqueur très-importante pour l’œconomie animale. Le docteur Woodward, qui a observé très-exactement ses effets par tout le corps, ne fait pas difficulté d’attribuer plusieurs maladies à la mauvaise disposition de la bile : il la regarde comme une des principales sources de la vie de l’animal ; d’où il conclut qu’elle est le principe essentiel de la bonne ou mauvaise disposition du corps : mais les anciens ne la regardoient que comme un excrément inutile. Plusieurs des modernes, à cause de la petite quantité de la bile, ont cru faussement que cette sécrétion n’étoit pas la seule fonction à quoi un viscere aussi considérable que le foie, fût destiné. Le docteur Keil observe que dans un chien, dont le canal cholidoque étoit presque aussi gros que celui de l’homme, il se filtra environ deux dragmes de bile par heure : ainsi il est à croire que dans un homme il s’en doit séparer une plus grande quantité.

Il se trouve de la bile dans tous les animaux, même dans les pigeons, &c. qui n’ont point de vésicule du fiel ; puisque leur foie est toûjours très-amer. M. Tauvry remarque que la bile devient une des causes principales de la soif, en se mêlant avec la salive. Voyez Soif.

Quelquefois la bile devient verdâtre, de jaune qu’elle étoit ; quelquefois de couleur de verd de gris pâle, semblable au jaune d’œuf, & cela sans aucune autre cause apparente, qu’une émotion, une convulsion, ou un mouvement violent des esprits. Ces émotions causent de grandes maladies, comme le vomissement, le dégoût, la mélancholie, les soûpirs, les cardialgies, des vents, la diarrhée, la dyssenterie, les maladies aiguës, & des fievres très-dangereuses. Quelquefois la bile devient noire, & alors elle prend le nom de choler, & elle a le goût d’un vinaigre très-acide ; quelquefois elle ressemble à du sang pourri, qui corrode, brûle, détruit, dissout, occasionne des inflammations, des gangrenes, des mortifications, des douleurs vives, & des fermentations violentes. Boerhaave distingue trois sortes de bile noire : savoir 1°. la plus douce, provenant d’un mouvement trop violent du sang, d’où elle prend son nom d’aduste, ou bile brûlée. La seconde est dans un degré d’altération plus grand que la premiere, & vient des mêmes causes qui agissent avec plus de force. La troisieme est une bile corrompue & brûlée, qui, si elle devient de couleur verdâtre ou pâle, est la plus mauvaise de toutes.

La trop grande évacuation de bile, soit par haut, ou par bas, ôte à la chylification son principal instrument, & par là empêche la digestion, la sécrétion, & l’éjection des excrémens, occasionne des aigreurs, des frissons, des foiblesses, la pâleur, l’évanoüissement ; & si, lorsque la bile est préparée, elle ne se décharge pas comme il faut dans les intestins, elle cause la jaunisse. Voyez Jaunisse. (L)