L’Encyclopédie/1re édition/CATASTROPHE

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Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 772-773).

CATASTROPHE, s. f. en Poésie ; c’est le changement ou la révolution qui arrive à la fin de l’action d’un poëme dramatique, & qui la termine. Voyez Drame & Tragédie.

Selon Scaliger, la catastrophe étoit la quatrieme & derniere partie des tragédies anciennes, où elle succédoit à la catastase ; mais ceux qui retranchant celle-ci, ne comptent que la protase, l’épitase, & la catastrophe, appellent cette derniere la troisieme. Voyez Catastase.

La catastrophe est ou simple ou compliquée : ce qui fait donner aussi à l’action l’une ou l’autre de ces dénominations. Voyez Fable.

Dans la premiere, on ne suppose ni changement dans l’état des principaux personnages, ni reconnoissance, ni dénouement proprement dit ; l’intrigue qui y regne n’étant qu’un simple passage du trouble & de l’agitation à la tranquillité. Cette espece de catastrophe convient plus au poëme épique qu’à la tragédie, quoiqu’on en trouve quelques exemples dans les anciens tragiques : mais les modernes ne l’ont pas crue assez frappante, & l’ont abandonnée. Dans la seconde, le principal personnage éprouve un changement de fortune, quelquefois au moyen d’une reconnoissance, & quelquefois sans que le poëte ait recours à cette situation.

Ce changement s’appelle autrement péripétie ; & les qualités qu’il doit avoir, sont d’être probable & nécessaire. Pour être probable, il faut qu’il résulte de tous les effets précédens ; qu’il naisse du fonds même du sujet, ou prenne sa source dans les incidens, & ne paroisse pas mené ou introduit à dessein, encore moins forcément. La reconnoissance sur laquelle une catastrophe est fondée, doit avoir les mêmes qualités que la catastrophe ; & par conséquent pour être probable, il faut qu’elle naisse du sujet même ; qu’elle ne soit point produite par des marques équivoques, comme bagues, brasselets, &c. ou par une simple réflexion, comme on en voit plusieurs exemples dans les anciens & dans les modernes.

La catastrophe, pour être nécessaire, ne doit jamais laisser les personnages introduits dans les mêmes sentimens, mais les faire passer à des sentimens contraires ; comme de l’amour à la haine, de la colere à la clémence, &c. Quelquefois toute la catastrophe ou révolution consiste dans une reconnoissance : tantôt elle en est une suite un peu éloignée, & tantôt l’effet le plus immédiat & le plus prochain ; & c’est, dit-on, là la plus belle espece de catastrophe, telle qu’est celle d’Œdipe. Voyez Péripétie & Reconnoissance.

Dryden pense qu’une catastrophe qui résulteroit du simple changement de sentimens & de résolutions d’un personnage, pourroit être assez bien maniée pour devenir extrèmement belle, & même préférable à toute autre. Le dénouement du Cinna de Corneille, est à-peu-près dans ce genre. Auguste avoit toutes les raisons du monde de se vanger, il le pouvoit ; il pardonne, & c’est ce qu’on admire : mais cette facilité de dénoüer les pieces, favorable au poëte, ne plairoit pas toûjours au spectateur, qui veut être remué par des évenemens surprenans & inattendus.

Les auteurs qui ont traité de la poétique ont mis en question, si la catastrophe doit toûjours tourner à l’avantage de la vertu ou non ; c’est-à-dire, s’il est toûjours nécessaire qu’à la fin de la piece la vertu soit récompensée, & le vice ou le crime puni. La raison & l’intérêt des bonnes mœurs semblent demander qu’un auteur tâche de ne présenter aux spectateurs que la punition du vice & le triomphe de la vertu : cependant le sentiment contraire a ses défenseurs ; & Aristote préfere une catastrophe qui révolte à une catastrophe heureuse ; parce que l’une, selon lui, est plus propre que l’autre à exciter la terreur & la pitié, qui sont les deux fins de la tragédie. Voy. Passions & Tragédie.

Le P. le Bossu, dans son Traité du Poëme épique, divise la catastrophe (au moins dans l’épopée) en dénouement & fin, & fait résulter cette derniere partie de la premiere. Il la fait consister dans le passage du héros d’un état de trouble & d’agitation, en un état de tranquillité : cette révolution, selon lui, n’est qu’un point sans étendue ou durée, en quoi elle differe du dénouement, qui comprend tout ce qui se trouve après le nœud ou l’intrigue formée. Il ajoûte que dans un même poëme il y a plusieurs dénouemens, parce qu’il y a plusieurs nœuds qui naissent les uns des autres. Ce qu’il appelle fin est le point où se termine le dernier dénouement. Voyez Nœud, Intrigue, Fable. (G)