L’Encyclopédie/1re édition/CONNOISSANCE

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CONNOISSANCE, s. f. (Métaph.) M. Locke définit la connoissance la perception de la liaison & convenance, ou de l’opposition & disconvenance qui se trouve entre deux de nos idées : par tout où se trouve cette perception, il y a de la connoissance ; & où elle n’est pas, nous ne saurions parvenir à la connoissance.

On peut réduire cette convenance ou disconvenance à ces quatre especes, selon M. Locke : 1° identité ou diversité ; 2° relation ; 3° coexistence ; 4° existence réelle : & pour ce qui est de la premiere espece de convenance ou de disconvenance, qui est l’identité ou la diversité, le premier pas que fait l’esprit humain dans la connoissance de la vérité, c’est d’appercevoir les idées qu’il a, & de voir ce que chacune est en elle-même ; & par conséquent de connoître qu’une idée n’est pas l’autre, quand ces deux idées sont différentes. Ces premieres connoissances s’acquierent sans peine, sans effort, sans faire aucune déduction, & dès la premiere vûe, par la puissance naturelle que nous avons d’appercevoir & de distinguer les choses.

Mais en quoi consiste la convenance ou l’identité d’une idée avec une autre ? Elle consiste en ce qu’un objet de notre pensée formé par un acte de notre esprit, soit le même qu’un objet formé par un autre acte de notre esprit, ensorte que l’esprit ne trouve nulle différence entre l’objet formé par ces deux actes. Par exemple, si l’objet de ma pensée est le nombre deux, & que par un autre acte de mon esprit l’objet de ma pensée se trouve encore le nombre deux ; je connois que deux est deux : voilà le premier pas, & l’exercice le plus simple dont notre esprit soit capable dans l’action de penser.

Lorsque mon esprit par un second acte me représente un objet différent de l’objet représenté par le premier, alors je juge que l’un n’est pas l’autre. Par exemple, si dans le second acte je me représente le nombre trois, après m’être représenté par le premier acte le nombre deux ; je juge que le nombre trois n’est pas le nombre deux, comme le nombre deux n’est pas le nombre trois.

Cette connoissance, qu’un objet est ce qu’il est, est le principe de toute connoissance réflexive de Logique, & elle renferme la lumiere la plus vive dont notre esprit soit capable : toute autre évidence ou certitude de Logique se trouvera avoir d’autant plus ou d’autant moins de certitude & d’évidence, qu’elle approchera plus ou moins de cette premiere certitude ou évidence, qu’un objet est ce qu’il est, & n’est pas un autre. Cette connoissance est appellée intuitive, parce qu’elle se forme du premier & du plus simple regard de l’esprit.

M. Locke ne me paroît pas exact, quand il apporte pour exemple de connoissance intuitive que trois est plus que deux, & trois est égal à deux & un. Il semble qu’il y a quelque chose de plus intime ou de plus immédiat à l’esprit que ces deux connoissances, savoir que trois est trois, & que trois n’est pas deux. Cette différence semble imperceptible, mais elle n’en est pas moins réelle.

Cette proposition, trois n’est point deux, énonce seulement que trois & deux ne sont point la même pensée, & elle n’énonce que cela : la proposition trois est plus que deux, énonce de plus par quel endroit l’objet deux n’est point l’objet trois, en indiquant que pour égaler deux à trois, il faudroit ajoûter une unité à deux, ou en retrancher une à trois. Or c’est-là une circonstance ou modification qui ne se trouve point dans la premiere proposition ; trois n’est point deux.

De même encore il se trouve quelque différence entre dire trois est trois, & trois est égal à deux & un. Dans le premier jugement, l’esprit en deux perceptions apperçoit également pour objet de l’une & de l’autre le nombre trois, & se dit simplement, l’objet de mes deux perceptions est le même : au lieu qu’en disant trois est égal à deux & un, l’objet de ces deux perceptions, savoir trois, puis deux & un, n’est plus tout-à-fait & précisément le même. La seconde perception représente séparé en deux ce qui est réuni dans la premiere. J’avoue que cette modification de trois considéré comme séparé en deux & un, est si imperceptible, que l’esprit voit presqu’aussi-tôt que trois est deux & un, qu’il voit que trois est trois. Mais quelque imperceptible qu’elle soit, elle fait la différence essentielle entre les propositions identiques & les propositions logiques. Les propositions identiques ne sont autres que celles qui expriment une connoissance intuitive, par laquelle notre esprit, dans les deux perceptions, trouve également en l’une & en l’autre précisément le même objet, sans aucune ombre de modification d’un côté qui ne soit pas de l’autre côté. Ainsi trois est trois fait une proposition identique, qui exprime une connoissance intuitive ; au lieu que trois est égal à deux & un, fait une proposition qui n’est plus identique, mais conjonctive & logique, parce qu’il se trouve dans celle-ci une modification qui n’est pas dans l’autre.

A mesure que ces sortes de modifications surviennent à la connoissance intuitive, à mesure aussi se forme une connoissance conjonctive plus composée, & par conséquent plus obscure, étant plus éloignée de la simplicité de la connoissance intuitive. En effet, l’esprit alors est plus occupé pour découvrir certains endroits par lesquels deux idées soient les mêmes, tandis qu’elles sont différentes par d’autres endroits : or ces endroits sont justement les idées des modifications survenues à la connoissance intuitive. Ce sont aussi ces endroits qu’il faut écarter, ou du moins auxquels il ne faut point avoir d’égard, pour découvrir & retrouver pleinement dans la connoissance conjonctive, l’identité ou ressemblance d’idées qui fait la connoissance intuitive. Ainsi pour retrouver la connoissance intuitive dans cette proposition, l’homme est animal, j’écarte de l’idée totale de l’homme les idées partiales, qui sont de surérogation à l’idée total d’animal ; telles que l’idée de capable d’admiration, l’idée de raisonnable, &c. & alors il ne reste plus dans l’idée d’homme, que les idées de végétal, de vivant, &c. qui forment l’idée d’animal, & qui sont communes à l’idée d’homme & à l’idée d’animal.

Ces réflexions aussi vraies que subtiles, sont tirées de la logique du P. Buffier.

La seconde sorte de convenance ou de disconvenance que l’esprit apperçoit dans quelqu’une de ses idées, peut être appellée relative ; & ce n’est que la perception du rapport qui est entre deux idées, de quelque espece qu’elles soient, substances, modes, ou autres. Ainsi deux est deux, trois est trois, ont un rapport de convenance, parce que dans ces deux propositions c’est le même objet formé par deux actes de l’esprit : toute la différence qui se trouve entre la convenance d’identité & la convenance de relation, c’est que l’une est une identité numérique, & l’autre une identité spécifique ou de ressemblance. La premiere se trouve marquée dans cette proposition, le cercle A est le cercle A ; & la seconde dans celle-ci, le cercle A est le même que le cercle B.

La troisieme espece de convenance ou de disconvenance, qu’on peut trouver dans nos idées, & sur laquelle s’exerce la perception de notre esprit, c’est la coéxistance, ou la non coéxistance dans le même sujet ; ce qui regarde particulierement les substances. Ainsi quand nous affirmons touchant l’or, qu’il est fixe, la connoissance que nous avons de cette vérité se réduit uniquement à ceci, que la fixité ou la puissance de demeurer dans le feu sans se consumer, est une idée qui se trouve toujours jointe avec cette espece particuliere de jaune, de pesanteur, de fusibilité, de malléabilité, & de capacité d’être dissous dans l’eau régale, qui compose notre idée complexe, que nous désignons par le mot or.

La derniere & quatrieme espece de convenance, c’est celle d’une existence actuelle & réelle, qui convient à quelque chose dont nous avons l’idée dans l’esprit. Toutes nos connoissances sont renfermées dans ces quatre sortes de convenance ou de disconvenance.

Avant d’examiner les différens degrés de notre connoissance, il ne sera pas hors de propos de parler des divers sens du mot de connoissance. Il y a différens états dans lesquels l’esprit se trouve imbu de la verité, & auxquels on donne le nom de connoissance.

1°. Il y a une connoissance actuelle qui est la perception présente, que l’esprit a de la convenance, ou de la disconvenance de quelqu’une de ses idées, ou du rapport qu’elles ont l’une à l’autre.

2°. On dit qu’un homme connoît une proposition, lorsque cette proposition ayant été une fois présente à son esprit, il a apperçu évidemment la convenance ou la disconvenance des idées dont elle est composée, & qu’il l’a placée de telle maniere dans sa mémoire, que toutes les fois qu’il vient à réfléchir sur cette proposition, il la voit par le bon côté, sans douter ni hésiter le moins du monde ; c’est ce qu’on appelle connoissance habituelle. Suivant cela, on peut dire d’un homme, qu’il connoît toutes les vérités, dont sa mémoire conserve le précieux dépôt, en vertu d’une pleine & évidente perception qu’il en a eue auparavant, & sur laquelle l’esprit se repose hardiment sans avoir le moindre doute ; que s’il n’en a pas une perception actuelle, du moins il a un sentiment intime d’avoir eû cette perception. En effet, nos lumieres étant aussi bornées qu’elles le sont, & notre perception actuelle ne pouvant s’étendre qu’à peu de choses à la fois, si nous ne connoissions que ce qui est l’objet actuel de nos pensées, nous serions tous extrèmement ignorans, & nous ne pourrions nullement étendre nos connoissances.

Il y a aussi deux degrés de connoissance habituelle.

L’un regarde ces vérités mises comme en reserve dans la mémoire qui ne se présentent pas plûtôt à l’esprit qu’il voit le rapport qui est entre ces idées : ce qui se rencontre dans toutes les vérités dont nous avons une connoissance intuitive.

Le deuxieme degré de connoissance habituelle appartient à ces vérités, dont l’esprit ayant été une fois convaincu, conserve le souvenir de la conviction sans en retenir les preuves. Ainsi un homme qui se souvient certainement qu’il a démontré que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, est assuré qu’il connoît la vérité de cette proposition, parce qu’il ne sçauroit en douter. Il ne faut pas s’imaginer que cette croyance, qu’on donne plus à la mémoire qu’à la perception de la vérité même, soit une connoissance mêlée de quelques nuages, & qui tienne le milieu entre l’opinion & la certitude. Cette connoissance renferme une parfaite certitude. Ce qui d’abord pourroit nous faire illusion ; c’est que l’on n’a pas une perception actuelle de toutes les idées intermédiaires, par le moyen desquelles on avoit rapproché les idées contenues dans la proposition lorsqu’on se la démontra pour la premiere fois. Par exemple, dans cette proposition, les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits ; quiconque a vû & apperçû clairement la démonstration de cette vérité, connoît que cette proposition est véritable, lors même que la démonstration lui est échappée de l’esprit, qu’il ne la voit plus, & qu’il ne peut se la rappeller ; mais il le connoît d’une autre maniere qu’il ne faisoit auparavant. C’est par l’intervention d’autres idées, que celles qui avoient accompagné sa démonstration, qu’il apperçoit la convenance des deux idées qui sont jointes dans la proposition. L’immutabilité des mêmes rapports entre les mêmes choses immuables, est présentement l’idée qui fait voir, que si les trois angles d’un triangle ont été une fois égaux à deux droits, ils ne cesseront jamais de l’être, parce que les essences des choses sont éternelles & immuables.

C’est sur ce fondement que dans les Mathématiques les démonstrations particulieres fournissent des connoissances générales. En effet, si la connoissance n’étoit pas si fort établie sur cette perception, que les mêmes idées doivent toujours avoir les mêmes rapports, il ne pourroit y avoir aucune connoissance de propositions générales dans les Mathématiques : car nulle démonstration Mathématique ne seroit que particuliere ; & lorsqu’un homme auroit démontré une proposition touchant un triangle ou un cercle, sa connoissance ne s’étendroit point au-delà de cette figure particuliere. Personne ne niera que M. Newton ne connût certainement que cette suite de propositions, qu’il avoit liées & enchaînées, ne fût véritable ; quoiqu’il n’eût pas actuellement devant les yeux cette chaîne admirable d’idées moyennes, par lesquelles il en avoit découvert la vérité. Mais parce que le simple souvenir n’est pas toujours si clair que la perception actuelle ; & que par succession de tems elle déchoit plus ou moins, dans la plûpart des hommes ; il me semble qu’il en résulte nécessairement que la connoissance démonstrative n’a pas la même vivacité d’évidence que la connoissance intuitive, comme nous l’allons voir.

On ne peut nier que l’évidence n’ait différens degrés ; & cette différence de clarté que je confonds ici avec l’évidence, consiste dans la différente maniere dont notre esprit apperçoit la convenance ou la disconvenance de ses propres idées. Car si nous réfléchissons sur notre maniere de penser, nous trouverons que quelquefois l’esprit apperçoit la convenance ou la disconvenance des deux idées, immédiatement par elles-mêmes, sans l’intervention d’aucune autre ; c’est-là ce qu’on appelle connoissance intuitive. L’esprit ne fait aucun effort pour saisir une telle vérité ; il l’apperçoit comme l’œil voit la lumiere. Cette connoissance est la plus claire & la plus certaine dont la foiblesse humaine soit capable. Elle agit d’une maniere irrésistible, semblable à l’éclat d’un beau jour ; elle se fait voir immédiatement, & comme par force, dès que l’esprit se tourne vers elle, sans qu’il lui soit possible de se soustraire à ses rayons qui le percent de toutes parts. C’est-là le plus haut degré de certitude, où nous puissions prétendre. La certitude dépend si fort de cette intuition, que dans le degré suivant de connoissance, que je nomme démonstration, cette intuition est absolument nécessaire dans toutes les connexions des idées moyennes ; desorte que sans elle nous ne saurions parvenir à aucune connoissance ou certitude.

Il se présente ici une question, savoir si parmi les connoissances intuitives l’une est plus aisée à former que l’autre. Il ne paroît pas d’abord que cela puisse se faire ; car la connoissance intuitive ne consistant qu’à découvrir d’une simple vûe, telle chose est telle chose, toutes les connoissances intuitives devroient, ce me semble, être également aisées à discerner.

Il est vrai, qu’il est également aisé de voir le rapport qu’a une chose avec celle qui est la même en ressemblance ; c’est-à-dire, à trouver la parfaite ressemblance entre deux actes de notre esprit, qui ont précisément le même objet : mais certain objet est plus aisé à découvrir que l’autre ; & un objet simple s’apperçoit plus aisément qu’un objet composé.

Lorsque deux tableaux représentent parfaitement le même objet ; si l’objet de ces deux tableaux n’est qu’un seul personnage, je verrai plus aisément que les deux tableaux représentent le même sujet, que si l’objet dans les deux tableaux étoit composé de différens personnages : la facilité ou la difficulté ne tombe donc pas sur l’identité de rapport entre l’un & l’autre, mais sur la multiplicité des objets partiaux, dont est composé chaque objet total. L’objet total ne pouvant s’appercevoir d’une simple vûe, demande en quelque sorte autant d’attentions différentes de l’esprit, qu’il se trouve d’objets partiaux d’un côté : entre chacun desquels il faut voir le rapport avec chacun des objets partiaux qui sont de l’autre côté.

La connoissance démonstrative & de raisonnement consiste dans la ressemblance, ou identité d’idées que l’esprit apperçoit en deux objets, dans l’un desquels se trouve quelque modification d’idées qui ne sont pas dans l’autre : au lieu que s’il ne se trouvoit ni dans l’un ni dans l’autre, nulle modification d’idées, ou nulle idée particuliere différente ; alors la connoissance seroit intuitive, & non pas seulement demonstrative ou conjonctive, quoique la démonstrative supposant l’intuitive, doive la renfermer par certain endroit. Lorsque donc dans un des deux objets il se trouve quelque modification d’idées qui ne sont pas dans l’autre, l’esprit a quelquefois besoin, pour appercevoir leur convenance ou leur disconvenance, de l’intervention d’une ou de plusieurs autres idées ; & c’est ce que nous appellons raisonner ou démontrer. Ces idées qu’on fait intervenir pour montrer la convenance des deux autres, on les nomme des preuves ; & c’est de la facilité, qu’on a à trouver ces idées moyennes qui montrent la convenance ou la disconvenance de deux autres idées, que dépend la sagacité de l’esprit.

Cette espece de connoissance ne frappe pas si vivement ni si fortement les esprits, que la connoissance intuitive. Elle ne s’acquiert que par ceux qui s’appliquent fortement & sans relâche, qui envisagent leur objet par toutes ses faces, & qui s’engagent dans une certaine progression d’idées, dont tout le monde n’est pas capable de suivre le fil aussi long-tems qu’il est nécessaire pour découvrir la vérité.

Une autre différence qu’il y a entre la connoissance intuitive & la connoissance démonstrative, c’est qu’encore qu’il ne reste aucun doute dans cette derniere, lorsque par l’intervention des idées moyennes on apperçoit une fois la convenance ou la disconvenance des idées qu’on considere, il y en avoit avant la démonstration ; ce qui dans la connoissance intuitive ne peut arriver à un esprit attentif. Il est vrai que la perception qui est produite par voie de démonstration, est aussi fort claire : mais cette évidence est bien différente de cette lumiere éclatante qui sort de la connoissance intuitive. Cette premiere perception, qui est produite par voie de démonstration, peut être comparée à l’image d’un visage réflechi par plusieurs miroirs de l’un à l’autre. Aussi long-tems qu’elle conserve de la ressemblance avec l’objet, elle produit de la connoissance, mais toûjours en perdant, à chaque réflexion successive, quelque partie de cette parfaite clarté qui est dans la premiere image, jusqu’à ce qu’enfin après avoir été éloignée plusieurs fois elle devient fort confuse, & n’est plus d’abord si reconnoissable, & sur-tout à des yeux foibles. Il en est de même à l’égard de la connoissance qui est produite par une longue suite de preuves. Quand les conséquences sont si fort éloignées du principe dont on les tire, il faut avoir une certaine étendue de génie pour trouver le nœud des objets qui paroissent desunis ; pour saisir d’un coup d’œil tous les rameaux des choses ; pour les réunir à leur source & dans un centre commun, & pour les mettre sous un même point de vûe. Or cette disposition est extrèmement rare, & par conséquent aussi le nombre de ceux qui peuvent saisir des démonstrations compliquées, & remonter des conséquences jusqu’aux principes.

Mais pourquoi certaines conséquences sont-elles plus éloignées que d’autres du principe dont on les tire toutes ?

Voici sur cela les raisonnemens du pere Buffier. Il suppose d’abord que le principe est une connoissance dont on tire une autre connoissance, qu’on appelle conséquence. Une premiere connoissance, dit-il, sert de principe à une seconde connoissance qui en est la conséquence, quand l’idée de la premiere contient l’idée de la seconde ; ensorte qu’il se trouve entre l’une & l’autre une idée commune, ou semblable, ou la même idée. Cependant la premiere connoissance renferme outre cette idée commune, d’autres idées particulieres ou circonstances & modifications d’idées, lesquelles ne se trouvent pas dans la seconde connoissance : or plus la premiere, qui sert de principe, renferme de ces idées particulieres différentes de l’idée qui est commune au principe & à la conséquence, plus aussi la conséquence est éloignée : moins elle est chargée de ces idées particulieres, & moins la conséquence est éloignée.

Ce qui unit donc la conséquence au principe, c’est une idée commune à l’un & à l’autre : mais cette idée commune est enveloppée, dans le principe, de modifications, parmi lesquelles il est plus difficile dans les conséquences éloignées, de reconnoître & de démêler cette idée commune ; au lieu que dans les conséquences prochaines, l’idée commune n’est accompagnée dans le principe, que d’un petit nombre de modifications particulieres qui la laissent plus aisément discerner. Une épingle ne se trouve pas aussi facilement dans un tas de foin, que dans une boîte où il n’y aura que cette épingle avec une aiguille : quoique l’épingle soit aussi véritablement dans le tas de foin, que dans l’enceinte de la boîte.

On voit aussi plus facilement la ressemblance qu’une figure représentée seule dans un tableau, peut avoir avec la même figure représentée dans un second tableau, lorsque dans le premier tableau elle n’est point accompagnée de diverses autres figures, parmi lesquelles il faudroit plus de soin & d’attention à la reconnoître : la multiplicité d’objets dont un objet particulier est environné, l’empêche d’être apperçu lui-même si aisément & si distinctement.

Quoi qu’il en soit, une conséquence qui ne differe de son principe que par une ou deux circonstances ou idées particulieres, lui ressemble bien plus qu’une connoissance qui en differe par cinq ou six circonstances. Celle qui ne differe que par une ou deux circonstances, sera la conséquence immédiate ou prochaine ; & celle qui differe par cinq ou six circonstances, sera une conséquence plus éloignée.

Si je dis, par exemple, cet homme use de finesses, donc il mérite punition ; cette conséquence mérite punition, est par un endroit la même idée que son principe, il use de finesses. Mais le principe est revêtu de diverses circonstances qui empêchent que l’identité ou ressemblance d’idées ne soit reconnue d’abord. On reconnoîtra cette identité ou ressemblance, en écartant peu-à-peu les circonstances qui font differer le principe de la conséquence. Découvrant ainsi peu-à-peu l’identité d’idées, c’est-à-dire, l’idée commune qui se trouve des deux côtés, je dirai, 1°. un homme qui use de finesses se prévaut de l’inattention d’autrui : 2°. celui qui se prévaut de l’inattention d’autrui agit par surprise : 3°. agissant par surprise, il abuse de leur bonne foi : 4°. abusant de leur bonne foi il les trompe : 5°. les trompant il est coupable : 6°. étant coupable il mérite punition.

Il est aisé d’appercevoir comment un homme qui use de finesses, & un homme qui se prévaut de l’inattention des autres, est la même idée, à peu de circonstances près ; de sorte qu’en certaines occasions on leur donne le même nom : cependant le terme homme qui use de finesses, renferme quelques circonstances que ne renferme point l’homme qui profite de l’inattention d’autrui : mais ces circonstances ne sont pas en assez grand nombre pour empêcher de reconnoître bien-tôt ce qu’ils ont de commun. De même aussi, entre profiter de l’inattention des autres & les surprendre, il y a peu de circonstances différentes, de sorte qu’on apperçoit encore aisément ce qu’ils ont de commun. Il faut dire le même de la différence qui se trouve entre surprendre & tromper, entre tromper & être coupable, entre être coupable & mériter punition. Ainsi l’idée de mériter punition, étoit renfermée dans l’idée user de finesses ; mais on ne le démêloit pas d’abord, à cause de beaucoup d’idées de circonstances qui accompagnent l’idée d’être fin ou user de finesses ; comme d’avoir de l’esprit, de la vigilance, de l’adresse, du discernement des choses, de la souplesse, du manége ; c’est au milieu de tout cela qu’il falloit découvrir l’idée de mériter punition ; c’est ce qu’on fait peu-à-peu & par degrés, employant des idées qui servent de milieu entre le principe & la conséquence, chacune desquelles est dite pour cela moyen terme. Voilà donc comment les conséquences se tirent plus ou moins immédiatement, selon que le même principe qui renferme la conséquence, est plus ou moins chargé de circonstances particulieres, ensorte que les conséquences seront d’autant plus immédiates, qu’elles différeront moins du principe en nombre de circonstances.

On peut supposer des esprits si pénétrans, qu’ils reconnoissent par-tout & tout d’un coup la même idée en plusieurs propositions, soit qu’elle se trouve d’un côté avec plus ou moins, avec peu ou beaucoup de circonstances qui ne seront point de l’autre côté. Ceux-là voyent tout d’un coup toutes les conséquences d’un principe, c’est-à-dire toutes les connoissances qui peuvent se tirer d’une premiere connoissance. Il en est peu de ce caractere, ou pour mieux dire point du tout ; mais ceux qui en approchent le plus, sont les plus grands esprits & les plus grands philosophes. Ce qui est certain, c’est que les esprits étant différens, les uns voyent plûtôt certaines conséquences, & d’autres certaines autres conséquences. Par-là ce qui est conséquence immédiate pour l’un, ne le sera pas pour l’autre ; parce que l’un verra plûtôt que l’autre la ressemblance ou identité d’idées qui se trouve entre deux objets, au-travers de la multiplicité d’idées particulieres qui sont d’un côté plûtôt que de l’autre.

Quelque éloignée que soit une conséquence de son principe, il n’y a cependant guere de personnes qui ne puissent parcourir tous les milieux qui sont l’entre-deux, si ce n’est pas en volant comme les intelligences supérieures, du moins en se traînant lentement & avec effort d’une vérité à l’autre. Les démonstrations qui rebutent si fort par les difficultés dont elles sont hérissées, ne consistant que dans un tissu de connoissances ou propositions liées & assorties si immédiatement l’une à l’autre, qu’il n’y ait pas plus de difficulté pour atteindre la dixieme que quand on sait la neuvieme, ni la vingt & unieme quand on sait la vingtieme, qu’il n’y a de difficulté à savoir la seconde quand on sait la premiere de toutes. Or il n’est aucun esprit raisonnable qui ne soit capable d’avancer d’une premiere proposition à une seconde.

S’il se trouve quelquefois plus de difficulté dans la liaison de certaines propositions, par exemple, entre la neuvieme & la dixieme, qu’il n’y en aura eu entre la premiere & la seconde, c’est qu’alors la proposition qu’on a mise pour la dixieme, n’auroit pas dû suivre immédiatement la neuvieme ; il falloit mettre entre les deux quelques idées intermédiaires, qui menassent l’esprit de la derniere proposition conçue nettement à celle où il se trouve de la difficulté, ensorte que les degrés fussent plus voisins & plus immédiats par rapport à celui qui est instruit.

Quoi qu’il en soit, tout homme est capable d’acquérir une connoissance, qui par rapport à lui suive immédiatement une autre connoissance : il est donc capable d’atteindre degré à degré & de connoissance immédiate en connoissance immédiate à toutes les vérités & à toutes les sciences du monde.

La difficulté qu’il y a à étendre ses connoissances, ne vient pas, comme on se figure d’ordinaire, du côté de l’intelligence, mais du côté de la mémoire. On pourroit conduire par degrés & par la méthode géométrique tout esprit raisonnable à chacune des connoissances, dont le total forme ce qui s’appelle posseder une science. Le grand point seroit de lui faire retenir en même tems toutes ces diverses connoissances. L’inconvénient donc le plus ordinaire dans le progrès des sciences est le défaut de mémoire, qui laissant échapper une idée précédente, nous empêche de concevoir ce qu’on nous dit actuellement, parce qu’il est nécessairement lié avec cette idée précédente qui ne se présente plus à l’esprit.

Il faut observer qu’une démonstration n’est exacte, qu’autant que la raison apperçoit par une connoissance intuitive la convenance ou la disconvenance de chaque idée, qui lie ensemble les idées entre lesquelles elle intervient, pour montrer la convenance ou la disconvenance des deux idées extrèmes ; car sans cela, on auroit encore besoin de preuves pour faire voir la convenance ou la disconvenance que chaque idée moyenne a avec celles entre lesquelles elle est placée, puisque sans la perception d’une telle convenance ou disconvenance il ne sauroit y avoir aucune connoissance. Si elle est apperçue par elle-même, c’est une connoissance intuitive ; & si elle ne l’est pas, il faut que quelqu’autre idée moyenne intervienne pour servir, en qualité de mesure commune, à montrer leur convenance ou leur disconvenance ; d’où il paroît évidemment, que dans le raisonnement chaque degré qui produit de la connoissance, a une certitude intuitive. Ainsi pour n’avoir aucun doute sur une démonstration, il est nécessaire que l’esprit retienne exactement cette perception intuitive de la convenance ou disconvenance des idées intermédiaires dans tous les degrés par lesquels il s’avance. Mais parce que la mémoire dans la plûpart des hommes, sur-tout quand il est question d’une longue suite de preuves, n’est pas souple & docile pour recevoir tant d’idées dont elle est comme surchargée, il arrive que cette connoissance, qu’enfante la démonstration, est toujours couverte de quelques nuages, qui empêchent qu’elle ne soit aussi claire & aussi parfaite que la connoissance intuitive. De-là les erreurs que les hommes prennent souvent de la meilleure foi du monde pour autant de vérités.

Voilà donc les deux degrés de notre connoissance, l’intuition & la démonstration. Mais à ces deux degrés on peut en ajoûter encore deux autres, qui vont jusqu’à la plus parfaite certitude, je veux dire le rapport uniforme de nos sens, & les évenemens connus, incontestables & authentiques. Ces deux connoissances embrassent la Physique, le Commerce, tous les Arts, l’Histoire & la Religion. Dans ce que nous apprenons par le rapport de nos sens, comme dans ce que nous connoissons au-dedans de nous-mêmes, l’objet peut être très-obscur : mais le motif qui nous détermine à en porter quelque jugement peut être clair & distinct. Ce motif, c’est le rapport réitéré de nos sens ; c’est l’expérience qui nous assûre la réalité & l’usage de ch que chose. Rien n’empêche que nous ne donnions le nom d’évidence à tout ce qui nous est attesté par les sens & par le témoignage des hommes : il n’y a même rien qui nous touche davantage que ce qui nous est évident en cette maniere, ou ce qui vient à notre connoissance par le témoignage des sens : & il est aisé de voir que c’est pour suppléer à l’embarras & à l’incertitude des raisonnemens, que Dieu nous rappelle par-tout à la simplicité de la preuve testimoniale & sensible. Elle fixe tout dans la société, dans la Physique, dans la regle de la foi, & dans la regle des mœurs.

Nous avons donc quatre sortes de connoissances, dont nous acquérons les unes par la simple intuition de nos idées, les autres par le raisonnement pur, les troisiemes par le rapport uniforme de nos sens, & les dernieres enfin par des témoignages sûrs & incontestables. La premiere s’appelle connoissance intuitive, la seconde démonstrative, la troisieme sensitive, & la quatrieme testimoniale.

Après avoir fixé les différens degrés par lesquels nous pouvons nous élever à la vérité, il est nécessaire de nous assurer jusqu’où nous pouvons étendre nos connoissances, & quelles sont les bornes insurmontables qui nous arrêtent.

1°. La connoissance consistant, comme nous l’avons déjà dit, dans la perception de la convenance ou disconvenance de nos idées, il s’ensuit de-là,

1°. Que nous ne devons avoir aucune connoissance où nous n’avons aucune idée.

2°. Que nous ne saurions avoir de connoissance, qu’autant que nous appercevons cette convenance ou cette disconvenance ; ce qui se fait 1°. ou par intuition, en comparant immédiatement deux idées ; 2°. ou par raison, en examinant la convenance ou la disconvenance de deux idées, par l’intervention de quelques autres idées moyennes ; 3°. par sensation, en appercevant l’existence des choses particulieres ; 4°. ou enfin par des évenemens connus, incontestables & authentiques.

3°. Que nous ne saurions avoir une connoissance intuitive qui s’étende à toutes nos idées, parce que nous ne pouvons pas appercevoir toutes les relations qui se trouvent entr’elles, en les comparant immédiatement les unes avec les autres ; par exemple, si j’ai des idées de deux triangles, l’un oxygone & l’autre amblygone, tracés sur une base égale & entre deux lignes paralleles, je puis appercevoir par une simple connoissance de vûe que l’un n’est pas l’autre : mais je ne saurois connoître par ce moyen si ces deux triangles sont égaux ou non, parce qu’on ne sauroit appercevoir leur égalité ou inégalité en les comparant immédiatement. La différence de leurs figures rend leurs parties incapables d’être exactement & immédiatement appliquées l’une sur l’autre, c’est pourquoi il est nécessaire de faire intervenir une autre quantité pour les mesurer, ce qui est démontrer ou connoître par raison.

4°. Que notre connoissance raisonnée ne peut point embrasser toute l’étendue de nos idées, parce que nous manquons d’idées intermédiaires que nous puissions lier l’une à l’autre par une connoissance intuitive dans toutes les parties de la déduction ; & partout où cela nous manque, la connoissance & la démonstration nous manquent aussi.

Nous avons observe que la convenance ou disconvenance de nos idées consistoit, 1° dans leur identité ou diversité ; 2° dans leur relation ; 3° dans leur co-existence ; 4° dans leur existence réelle.

1°. A l’égard de l’identité & de la diversité de nos idées, notre connoissance intuitive est aussi étendue que nos idées mêmes ; car l’esprit ne peut avoir aucune idée qu’il ne voye aussi-tôt par une connoissance simple de vûe, qu’elle est ce qu’elle est, & qu’elle est différente de toute autre.

2°. Quant à la connoissance que nous avons de la convenance, ou de la disconvenance de nos idées, par rapport à leur coexistence ; il n’est pas si aisé de déterminer quelle est son étendue. Ce qu’il y a de certain, 1°. c’est que dans les recherches que nous faisons sur la nature des corps, notre connoissance ne s’étend point au-delà de notre expérience. La connoissance intuitive de leur nature est refusée à notre intelligence. Ce degré de lumiere qui nous manque, a été remplacé par les témoignages de nos sens, qui nous apprennent de tous les objets ce que nous avons besoin d’en savoir. Nous ne comprenons rien à la nature, ou à l’opération de l’aiman, qui nous indique le pole dans le tems le plus ténébreux. Nous n’avons aucune idée de la structure du soleil, cet astre qui nous procure la chaleur, les couleurs & la vûe de l’univers ; mais une expérience sensible nous force à convenir de son utilité. 2°. Les idées complexes que nous avons des substances se bornent à un certain nombre d’idées simples, qu’une expérience suivie & constante nous fait apperçevoir réunies & coexistantes dans un même sujet. 3°. Les qualités sensibles, autrement dites les secondes qualités, font presque seules toute la connoissance que nous avons des substances. Or comme nous ignorons la liaison, ou l’incompatibilité qui se trouve entre ces secondes qualités, attendu que nous ne connoissons pas la source d’où elles découlent, je veux dire, la grosseur, la figure & la contexture des parties insensibles d’où elles dépendent ; il est impossible que nous puissions connoître quelles autres qualités procedent de la même constitution de ces parties insensibles, ou sont incompatibles avec celles que nous connoissons déjà. 3°. La liaison, qui se trouve entre les secondes qualités des corps, se dérobe entierement à nos regards : desorte que nous ne sçaurions nous assurer si ces qualités, que nous voyons coexister dans un même sujet, ne pourroient pas exister isolées les unes des autres, ou si elles doivent toûjours s’accompagner. Par exemple, toutes les qualités dont nous avons formé l’idée complexe de l’or, sçavoir, la couleur jaune, la pesanteur, la malléabilité, la fusibilité, la fixité, & la capacité d’être dissous dans l’eau régale ; toutes ces qualités, dis-je, sont-elles tellement liées & unies ensemble, qu’elles soient inséparables, ou bien ne le sont-elles pas ? M. Locke prétend que nous ne pouvons le savoir ; & que par conséquent, nous ne pouvons nous assurer qu’elles sont rassemblées & réunies dans plusieurs substances semblables, si ce n’est par l’expérience que nous ferons sur chacune d’elles en particulier. Ainsi voilà deux pieces d’or ; je ne puis connoître si elles ont toutes deux toutes les qualités que nous renfermons dans l’idée complexe de l’or, à moins que nous ne tentions des expériences sur chacune d’elles. Avant l’expérience, nous ne connoissons qu’elles ont toutes les qualités de l’or, que d’une maniere à la vérité fort probable, mais qui pourtant ne va pas jusqu’à la certitude ; ainsi pense M. Locke. 4°. Quoique nous n’ayons qu’une connoissance fort imparfaite & fort défectueuse des premieres qualités des corps ; il en est cependant quelques-unes dont nous connoissons la liaison intime, connoissance qui nous est absolument interdite par rapport aux secondes qualités, dont aucune ne nous paroît supposer l’autre. Ainsi la figure suppose nécessairement l’étendue ; & la réception ou la communication de mouvement par voye d’impulsion suppose la solidité ; ainsi la divisibilité découle nécessairement de la multiplicité de parties substantielles. 5°. La connoissance de l’incompatibilité des idées dans un même sujet, s’étend plus loin que celle de leur coexistence. Par exemple, une étendue particuliere, une certaine figure, un certain nombre de parties, un mouvement particulier exclut toute autre étendue, toute autre figure, tout autre mouvement & nombre de parties. Il en est certainement de même de toutes les idées sensibles particulieres à chaque sens ; car toute idée de chaque sorte qui est présente dans un sujet, exclut toute autre de cette espece. Par exemple, aucun sujet ne peut avoir deux odeurs, ou deux couleurs dans un même tems, & par rapport à la même personne. 6°. L’expérience seule peut nous fournir des connoissances sûres & infaillibles, sur les puissances tant actives que passives des corps ; c’est-là le seul fond où la Physique puise ses connoissances.

Ces choses ainsi supposées, on peut en quelque façon déterminer quelle est l’étendue de nos connoissances par rapport aux substances corporelles. Ce qui contribue à les étendre beaucoup plus que ne se l’est imaginé M. Locke, c’est que nous avons, pour connoître les corps, outre les sens, le témoignage des hommes avec qui nous vivons, & l’analogie : moyens que le philosophe Anglois n’a point fait entrer dans les secours que nous fournit l’auteur de notre être, pour perfectionner nos connoissances. Les sens, le témoignage & l’analogie ; voilà les trois fondemens de l’évidence morale que nous avons des corps. Aucun de ces moyens n’est par lui-même, c’est-à-dire, par sa nature, la marque caractéristique de la vérité ; mais réunis ensemble, ils forment une persuasion convaincante, qui entraîne tous les esprits. Voyez Analogie.

L’être souverainement bon, dit M. s’Gravesande, a accordé une grande abondance de biens aux hommes, dont il a voulu qu’ils fissent usage durant leur séjour sur la terre ; mais si les hommes n’avoient point les sens, il leur seroit impossible d’avoir la moindre connoissance de ces avantages ; & ils seroient privés des commodités que l’usage leur en peut procurer ; par où il paroît que Dieu a donné aux hommes les sens, pour s’en servir dans l’examen de ces choses, & pour y ajoûter foi.

La sagesse suprême tomberoit en contradiction avec elle-même, si après avoir accordé tant de biens aux hommes, & leur avoir donné les moyens de les connoître, ces moyens mêmes induisoient en erreur ceux à qui ces bienfaits ont été accordés. Ainsi, les sens conduisent à la connoissance de la vérité, parce que Dieu l’a voulu ainsi ; & la persuasion de la conformité des idées, que nous acquérons dans l’ordre naturel par les sens, avec les choses qu’elles représentent, est complete.

Cependant la maniere dont les sens nous menent à la connoissance des choses, n’est pas évidente par elle-même. Un long usage & une longue expérience sont nécessaires pour cela. Voyez l’art. des Sens, où nous expliquons, comment dans chaque circonstance nous pouvons déterminer exactement ce que nous pouvons déduire de nos sensations, d’une maniere qui ne nous laisse pas le moindre doute.

Les sens seuls ne suffisent pas, pour pouvoir acquérir une connoissance des corps conforme à notre situation. Il n’y point d’homme au monde, qui puisse examiner par lui-même toutes les choses qui lui sont nécessaires à la vie ; dans un nombre infini d’occasions il doit être instruit par d’autres, & s’il n’ajoûte pas foi à leur témoignage, il ne pourra tirer aucune utilité de la plûpart des choses que Dieu lui a accordées ; & il se trouvera réduit à mener sur la terre une vie courte & malheureuse.

D’où nous concluons, que Dieu a voulu que le témoignage fût aussi une marque de la vérité ; il a d’ailleurs donné aux hommes la faculté de déterminer les qualités que doit avoir un témoignage, pour qu’on y ajoûte foi.

Les jugemens, qui ont pour fondement l’analogie, nous conduisent aussi à la connoissance des choses ; & la justesse des conclusions, que nous tirons de l’analogie, se déduit du même principe ; c’est-à-dire, de la volonté de Dieu, dont la providence a placé l’homme dans des circonstances, qui lui imposent la nécessité de vivre peu & misérablement, s’il refuse d’attribuer aux choses, qu’il n’a point examinées, les propriétés qu’il a trouvées à d’autres choses semblables, en les examinant.

Qui pourroit sans le secours de l’analogie, distinguer du poison de ce qui peut être utile à la santé ? Qui oseroit quitter le lieu qu’il occupe ? Quel moyen y auroit-il d’éviter un nombre infini de périls ?

3°. Pour ce qui est de la troisieme espece de connoissance, qui est la convenance ou la disconvenance de quelqu’une de nos idées, considérées dans quelque autre rapport que ce soit ; comme c’est-là le plus vaste champ de nos connoissances, il est bien difficile de déterminer jusqu’où il peut s’étendre. Comme les progrès qu’on peut faire dans cette partie de notre connoissance, dépendent de notre sagacité à trouver des idées intermédiaires, qui puissent faire voir les rapports des idées dont on ne considere pas la coexistence ; il est difficile de dire, quand nous sommes au bout de ces sortes de découvertes.

Ceux qui ignorent l’Algebre, ne sçauroient se figurer les choses étonnantes qu’on peut faire en ce genre par le moyen de cette science. Il n’est pas possible de déterminer quels nouveaux moyens de perfectionner les autres parties de nos connoissances, peuvent être encore inventés par un esprit pénétrant. Quoi qu’il en soit, l’on peut assurer que les idées qui regardent les nombres & l’étendue, ne sont pas les seules capables de démonstration ; mais qu’il y en a d’autres qui font peut-être la plus importante de nos spéculations, d’où l’on pourroit déduire des connoissances aussi certaines, si les vices, les passions, des intérêts dominans, ne s’opposoient directement à l’exécution d’une telle entreprise.

L’idée d’un Etre suprême, infini en puissance, en bonté, en sagesse, qui nous a faits, & de qui nous dépendons ; & l’idée de nous-mêmes comme de créatures intelligentes & raisonnables : ces deux idées, dis-je, bien approfondies, conduiroient à des conséquences sur nos devoirs envers Dieu, aussi nécessaires & aussi intimement liées, que toutes les conséquences qu’on tire des principes Mathématiques. On auroit du juste & de l’injuste des mesures aussi précises & aussi exactes que celles, que nous avons du nombre & de l’étendue. Par exemple, cette proposition ; il ne sçauroit y avoir de l’injustice, où il n’y a point de propriété, est aussi certaine qu’aucune démonstration qui soit dans Euclide ; car l’idée de propriété étant un droit à une certaine chose, & l’idée qu’on désigne par le nom d’injustice, étant l’invasion ou la violation d’un droit ; il évident que ces idées étant ainsi déterminées, & ces noms leur étant attachés, je puis connoître aussi certainement que cette proposition est véritable, que je connois qu’un triangle a trois angles égaux à deux droits. Autre proposition d’une égale certitude, nul gouvernement n’accorde une absolue liberté ; car comme l’idée de gouvernement est un établissement de société sur certaines regles ou lois dont il exige l’exécution, & que l’idée d’une absolue liberté emporte avec elle le droit de faire tout ce que l’on veut ; je puis être aussi certain de la vérité de cette proposition, que d’aucune qu’on trouve dans les Mathémathiques.

Ce qui a donné à cet égard l’avantage aux idées de quantité, c’est :

1°. Qu’on peut les représenter par des marques sensibles, qui ont une plus grande & plus étroite correspondance avec elles, que quelques mots ou sens qu’on puisse imaginer. Des figures tracées sur le papier sont autant de copies des idées qu’on a dans l’esprit, & qui ne sont pas sujettes à l’incertitude que les mots ont dans leur signification. Un angle, un cercle, ou un quarré qu’on trace avec des lignes, paroît à la vûe, sans qu’on puisse s’y méprendre, il demeure invariable, & peut être consideré à loisir ; on peut revoir la démonstration qu’on a faite sur son sujet, & en considérer plus d’une fois toutes les parties, sans qu’il y ait aucun danger qu les idées changent le moins du monde. On ne peut pas faire la même chose à l’égard des idées morales ; car nous n’avons point de marques sensibles qui les représentent, & par où nous puissions les exposer aux yeux. Nous n’avons que des mots pour les exprimer ; mais quoique ces mots restent les mêmes quand ils sont écrits, cependant les idées qu’ils signifient, peuvent varier dans le même homme ; & il est fort rare qu’elles ne soient pas différentes en différentes personnes.

2°. Une autre chose qui cause une plus grande difficulté dans la morale, c’est que les idées morales sont ordinairement plus complexes que celles des figures, qu’on considere ordinairement dans les Mathématiques ; d’où naissent ces deux inconvéniens : le premier, que les noms des idées morales ont une signification plus incertaine, parce qu’on ne convient pas si aisément de la collection d’idées simples qu’ils signifient précisément ; & par conséquent le signe qu’on met toûjours à leur place, lorsqu’on s’entretient avec d’autres personnes, & souvent en méditant en soi-même, n’emporte pas constamment avec lui la même idée. Un autre inconvénient qui naît de la complication des idées morales, c’est que l’esprit ne sauroit retenir aisément ces combinaisons précises d’une maniere aussi exacte & aussi parfaite qu’il est nécessaire pour examiner les rapports, les convenances, ou les disconvenances de plusieurs de ces idées comparées l’une à l’autre ; & sur-tout lorsqu’on n’en peut juger que par de longues déductions, & par l’intervention de plusieurs autres idées complexes, dont on se sert pour montrer la convenance de deux idées éloignées. Il est donc certain que les vérités morales ont une étroite liaison les unes avec les autres, qu’elles découlent d’idées claires & distinctes par des conséquences nécessaires, & que par conséquent elles peuvent être démontrées.

3°. Quant à la connoissance que nous avons de l’existence réelle & actuelle des choses, elle s’étend sur beaucoup de choses. Nous avons une connoissance intuitive de notre existence, voyez le Discours Préliminaire : une connoissance démonstrative de l’existence de Dieu ; voyez Dieu : une connoissance sensitive de tous les objets qui frappent nos sens ; & une testimoniale de plusieurs évenemens qui sont parvenus jusqu’à nous, à-travers l’espace des siecles, purs & sans altération. Voyez Vérité.

Il est constant, par tout ce que nous venons de dire, qu’il y a des connoissances certaines, puisque nous appercevons de la convenance ou de la disconvenance entre plusieurs de nos idées. Mais toutes nos connoissances sont-elles réelles ? qui peut savoir ce que sont ces idées, dont nous voyons la convenance ou la disconvenance ? y a-t-il rien de si extravagant que les imaginations qui se forment dans le cerveau des hommes ? où est celui qui n’a pas quelque chimere dans la tête ? & s’il y a un homme d’un sens rassis & d’un jugement tout-à-fait solide, quelle différence y aura-t-il, en vertu de nos regles, entre la connoissance d’un tel homme & celle de l’esprit le plus extravagant du monde ? Ils ont tous deux leurs idées ; & ils apperçoivent tous deux la convenance ou la disconvenance qui est entre elles. Si ces idées different par quelque endroit, tout l’avantage sera du côté de celui qui a l’imagination la plus échauffée, parce qu’il a des idées plus vives & en plus grand nombre ; de sorte que selon nos propres regles, il aura aussi plus de connoissance. S’il est vrai que toute la connoissance consiste dans la perception de la convenance ou de la disconvenance de nos propres idées, il y aura autant de certitude dans les visions d’un enthousiaste, que dans les raisonnemens d’un homme de bon sens. Il n’importe ce que les choses sont en elles-mêmes, pourvû qu’un homme observe la convenance de ses propres imaginations, & qu’il parle conséquemment ; ce qu’il dit est certain, c’est la vérité toute pure. Tous ces châteaux bâtis en l’air seront d’aussi sortes retraites de la vérité, que les démonstrations mathématiques. Mais de quel usage sera toute cette belle connoissance des imaginations des hommes, à celui qui cherche à s’instruire de la réalité des choses ? qu’importe de savoir ce que sont les fantaisies des hommes ? ce n’est que la connoissance des choses qu’on doit estimer ; c’est cela seul qui donne du prix à nos raisonnemens, & qui fait préférer la connoissance de ce que les choses sont réellement en elles-mêmes à une connoissance de songes & de visions. Voilà la difficulté proposée dans toute sa force par M. Locke. Voici comme il y répond.

Si la connoissance que nous avons de nos idées se termine à ces idées sans s’étendre plus avant lorsqu’on se propose quelque chose de plus, nos plus sérieuses pensées ne seront pas d’un beaucoup plus grand usage que les rêveries d’un cerveau déréglé ; & les vérités fondées sur cette connoissance, ne seront pas d’un plus grand poids que les discours d’un homme qui voit clairement les choses en songe, & les débite avec une extrème confiance ; velut agri somnia, vane fingentur species.

Il est évident que l’esprit ne connoît pas les choses immédiatement, mais par l’intervention des idées qui les lui représentent ; & par conséquent notre connoissance n’est réelle, qu’autant qu’il y a de la conformité entre nos idées & la réalité des choses. Mais quel fera ici notre criterion ? comment l’esprit, qui n’apperçoit rien que ses propres idées, connoîtra-t-il qu’elles conviennent avec les choses mêmes ? Quoique cela ne semble pas exempt de difficulté, on peut pourtant assûrer avec toute la certitude possible, qu’il y a du moins deux sortes d’idées, qui sont conformes aux choses.

Les premieres sont les idées simples ; car puisque l’esprit ne sauroit en aucune façon se les former à lui-même, il faut nécessairement qu’elles soient produites par des choses qui agissent naturellement sur l’esprit, & y font naître les perceptions auxquelles elles sont proportionnées par la sagesse de celui qui nous a faits. Il s’ensuit de-là que les idées simples ne sont pas des fictions de notre propre imagination, mais des productions naturelles & régulieres de choses existantes hors de nous, qui operent réellement sur nous ; & qu’ainsi elles ont toute la conformité à quoi elles sont destinées, ou que notre état exige : car elles nous représentent les choses sous les apparences que les choses sont capables de produire en nous ; par où nous devenons capables nous-mêmes de distinguer les especes des substances particulieres, de discerner l’état où elles se trouvent, & par ce moyen de les appliquer à notre usage. Ainsi l’idée de blancheur ou d’amertume, telle qu’elle est dans l’esprit, étant exactement conforme à la puissance qui est dans un corps d’y produire une telle idée, a toute la conformité réelle qu’elle peut ou doit avoir avec les choses qui existent hors de nous ; & cette conformité qui se trouve entre nos idées simples & l’existence des choses, suffit pour nous donner une connoissance réelle.

En second lieu, toutes nos idées complexes, excepté celles des substances, étant des archetypes que l’esprit a formés lui-même, qu’il n’a pas destinés à être des copies de quoi que ce soit, ni rapportés à l’existence d’aucunes choses comme à leurs originaux, elles ne peuvent manquer d’avoir toute la conformité nécessaire à une connoissance réelle : car ce qui n’est pas destiné à représenter autre chose que soi-même, ne peut être capable d’une fausse représentation. Or excepté les idées des substances, telles sont toutes nos idées complexes, qui sont des combinaisons d’idées, que l’esprit joint ensemble par un libre choix, sans examiner si elles ont aucune liaison dans la nature. De-là vient que toutes les idées de cet ordre sont elles-mêmes considérées comme des archetypes, & les choses ne sont considérées qu’en tant qu’elles y sont conformes. Par conséquent toute notre connoissance touchant ces idées est réelle, & s’étend aux choses mêmes ; parce que dans toutes nos pensées, dans tous nos raisonnemens, & dans tous nos discours sur ces sortes d’idées, nous n’avons dessein de considérer les choses qu’autant qu’elles sont conformes à nos idées ; & par conséquent nous ne pouvons manquer d’acquérir sur ce sujet une réalité certaine & indubitable.

Quoique toute notre connoissance, en fait de Mathématiques, roule uniquement sur nos propres idées, on peut dire cependant qu’elle est réelle, & que ce ne sont point de simples visions, & des chimeres d’un cerveau fertile en imaginations frivoles. Le Mathématicien examine la vérité & les propriétés qui appartiennent à un rectangle ou à un cercle, à les considérer seulement tels qu’ils sont en idée dans son esprit ; car peut-être n’a-t-il jamais trouvé en sa vie aucune de ces figures qui soient mathématiquement, c’est-à-dire, précisément & exactement véritables : ce qui n’empêche pourtant pas que la connoissance qu’il a de quelque vérité ou de quelque propriété que ce soit, qui appartient au cercle ou à toute autre figure mathématique, ne soit véritable & certaine, même à l’égard des choses réellement existantes ; parce que les choses réelles n’entrent dans ces sortes de propositions & n’y sont considérées, qu’autant qu’elles conviennent réellement avec les archetypes, qui sont dans l’esprit du Mathématicien. Est-il vrai de l’idée du triangle que ses trois angles soient égaux à deux droits ? La même chose est aussi véritable d’un triangle, en quelque endroit qu’il existe réellement. Mais que toute autre figure actuellement existante ne soit pas exactement conforme à l’idée du triangle qu’il a dans l’esprit, elle n’a absolument rien à démêler avec cette proposition : & par conséquent le mathématicien voit certainement que toute sa connoissance touchant ces sortes d’idées est réelle ; parce que ne considérant les choses qu’autant qu’elles conviennent avec ces idées qu’il a dans l’esprit, il est assûré que tout ce qu’il fait sur ces figures, lorsqu’elles n’ont qu’une existence idéale dans son esprit, se trouvera aussi véritable à l’égard de ces mêmes figures, si elles viennent à exister réellement dans la matiere : ses réflexions ne tombent que sur ces figures, qui sont les mêmes, soit qu’elles existent ou qu’elles n’existent pas.

Il s’ensuit de-là, que la connoissance des vérités morales est aussi susceptible d’une certitude réelle, que celle des vérités mathématiques. Comme nos idées morales sont elles-mêmes des archetypes, aussi bien que les idées mathématiques, & qu’ainsi ce sont des idées completes, toute la convenance ou la disconvenance que nous découvrirons entre elles, produira une connoissance réelle, aussi bien que dans les figures mathématiques.

Pour parvenir à la connoissance & à la certitude, il est nécessaire que nous ayons des idées déterminées ; & pour faire que notre connoissance soit réelle, il faut que nos idées répondent à leurs archetypes : au reste l’on ne doit pas trouver étrange, qu’on place la réalité de notre connoissance dans la considération de nos idées, sans se mettre fort en peine de l’existence réelle des choses ; puisqu’après y avoir bien pensé, l’on trouvera, si je ne me trompe, que la plûpart des discours sur lesquels roulent les pensées & les disputes, ne sont effectivement que des propositions générales & des notions, auxquelles l’existence n’a aucune part. Tous les discours des Mathématiciens sur la quadrature du cercle, sur les sections coniques, ou sur toute autre partie des mathématiques, ne regardent point du tout l’existence d’aucune de ces figures. Les démonstrations qu’ils font sur cela, & qui dépendent des idées qu’ils ont dans l’esprit, sont les mêmes, soit qu’il y ait un quarré ou un cercle actuellement existant dans le monde, ou qu’il n’y en ait point. De même, la vérité des discours de morale est considérée indépendamment de la vie des hommes, & de l’existence actuelle de ces vertus ; & les offices de Cicéron ne sont pas moins conformes à la vérité, parce qu’il n’y a personne qui en pratique exactement les maximes, & qui regle sa vie sur le modele d’un homme de bien, tel que Cicéron nous l’a dépeint dans cet ouvrage, & qui n’existoit qu’en idée lorsqu’il l’écrivoit. S’il est vrai dans la spéculation, c’est-à-dire en idée, que le meurtre mérite la mort, il le sera aussi à l’égard de toute action réelle qui est conforme à cette idée de meurtre. Quant aux autres actions, la vérité de cette proposition ne les touche en aucune maniere. Il en est de même de toutes les autres especes de choses qui n’ont point d’autre essence que les idées mêmes qui sont dans l’esprit de l’homme.

En troisieme lieu, il y a une autre sorte d’idées complexes, qui se rapportant à des archetypes qui existent hors de nous, peuvent en être différentes ; & ainsi notre connoissance touchant ces idées peut manquer d’être réelle. Telles sont nos idées des substances, qui consistant dans une collection d’idées simples, peuvent pourtant être différentes de ces archetypes, dès-là qu’elles renferment plus d’idées, ou d’autres idées que celles qu’on peut trouver unies dans les choses mêmes ; dans ce cas-là elles ne sont pas réelles, n’étant pas exactement conformes aux choses mêmes. Ainsi pour avoir des idées des substances, qui étant conformes aux choses puissent nous fournir une connoissance réelle, il ne suffit pas de joindre ensemble, ainsi que dans les modes, des idées qui ne soient pas incompatibles, quoiqu’elles n’ayent jamais existé auparavant de cette maniere ; comme sont, par exemple, les idées de sacrilége ou de parjure, &c. qui étoient aussi véritables & aussi réelles avant qu’après l’existence d’aucune action semblable. Il en est tout autrement à l’égard de nos idées des substances ; car celles-ci étant regardées comme des copies qui doivent représenter des archetypes existans hors de nous, elles doivent être toûjours formées sur quelque chose qui existe ou qui ait existé ; & il ne faut pas qu’elles soient composées d’idées, que notre esprit joigne arbitrairement ensemble, sans suivre aucun modele réel d’où elles ayent été déduites, quoique nous ne puissions appercevoir aucune incompatibilité dans une telle combinaison. La raison de cela est, que ne sachant pas quelle est la constitution réelle des substances d’où dépendent nos idées simples, & qui est effectivement la cause de ce que quelques-unes d’elles sont étroitement liées ensemble dans un même sujet, & que d’autres en sont exclues, il y en a fort peu dont nous puissions assûrer qu’elles peuvent ou ne peuvent pas exister ensemble dans la nature, au-delà de ce qui paroît par l’expérience & par des observations sensibles. Par conséquent toute la réalité de la connoissance que nous avons des substances, est fondée sur ceci : que toutes nos idées complexes des substances doivent être telles qu’elles soient uniquement composées d’idées simples, qu’on ait reconnues co-exister dans la nature. Jusque-là nos idées sont véritables ; & quoiqu’elles ne soient peut-être pas des copies fort exactes des substances, elles ne laissent pourtant pas d’être les sujets de la connoissance réelle que nous avons des substances ; connoissance bornée, à la vérité, mais qui n’en est pas moins réelle, tant qu’elle peut s’étendre.

Enfin, pour terminer ce que nous avions à dire sur la certitude & la réalité de nos connoissances ; par tout où nous appercevons la convenance ou la disconvenance de quelqu’une de nos idées, il y a une connoissance certaine ; & par tout où nous sommes assûrés que ces idées conviennent avec la réalité des choses, il y a une connoissance certaine & réelle.

Mais, direz-vous, notre connoissance n’est réelle qu’autant qu’elle est conforme à son objet extérieur : or nous ne pouvons le savoir ; car, ou notre idée est conforme à l’objet, ou elle n’y est pas conforme : si elle n’y est pas conforme, nous n’en avons pas l’idée : si nous disons qu’elle y est conforme, comment le prouverons-nous ? Il faudroit que nous connussions cet objet avant que d’en avoir l’idée, afin que nous pussions dire & être assûrés que notre idée y est conforme. Mais loin de cela, nous ne saurions pas si cet objet existe, si nous n’en avions l’idée, & nous ne le connoissons que par l’idée que nous en avons : au lieu qu’il faudroit que nous connussions cet objet-là avant toutes choses, pour pouvoir dire que l’idée que nous avons est l’idée de cet objet. Je ne puis connoître la vérité de mon idée, que par la connoissance de l’objet dont elle est l’idée ; mais je ne puis connoître cet objet, que par l’assûrance que j’aurai de la vérité de mon idée. Voilà donc deux choses telles que je ne saurois connoître la premiere que par la seconde, ni la seconde que par la premiere ; & par conséquent je ne saurois connoître avec une pleine certitude ni l’une ni l’autre. D’ailleurs pourquoi voulons-nous que l’idée que nous avons d’un arbre soit plus conforme à ce qui est hors de nous, que l’idée que nous avons de la douceur ou de l’amertume, de la chaleur ou du froid, des sons & des couleurs ? Or on convient qu’il n’y a rien hors de nous & dans les objets qui soit semblable à ces idées que nous avons en leur présence : donc nous n’avons aucune preuve démonstrative qu’il y ait hors de nous quelque chose qui soit conforme à l’idée que nous avons, par exemple, d’un arbre ou de quelque autre objet ; donc nous ne sommes assûrés d’aucune connoissance réelle.

Rien n’est moins solide que cette objection, quoiqu’elle soit une des plus subtiles qui ayent été proposées par Sextus Empiricus. L’objection suppose, que nous croyons avoir l’idée d’un arbre, par exemple, sans que nous soyons sûrs de l’avoir. Voici donc ce que je répons. L’idée est de sa nature & de son essence une image, une représentation. Or toute image, toute représentation suppose un objet quel qu’il soit. Je demande maintenant si cet objet est possible ou impossible. Qu’il ne soit pas impossible, un pur être de raison, cela se conçoit aisément. Il suffit que nous ne puissions pas plus nous en former l’idée, qu’un peintre peut tracer sur une toile un cercle quarré, un triangle rond, un quarré sans quatre côtés. L’impossibilité du peintre pour peindre de telles figures, nous garantit l’impossibilité où nous sommes de concevoir un être qui implique contradiction. Il reste donc que l’objet représenté par l’idée, soit du moins possible. Or cet objet possible est ou interne, ou externe. S’il est interne, il se confond avec notre idée même, & par conséquent nous avons de lui la même perception intime que celle que nous avons de notre idée. S’il est externe, la connoissance que j’en ai par l’idée qui le représente, est aussi réelle que lui, parce que cette idée lui est nécessairement conforme. Mais pour connoître si l’idée est vraie, il faudroit que je connusse déjà l’objet. Point du tout ; car l’idée porte avec elle sa vérité, sa vérité consistant à représenter ce qu’elle représente, & à ne pouvoir pas ne point représenter ce qu’elle représente. L’objection suppose faux, en disant qu’une des deux choses, soit l’idée, soit l’objet, précede la connoissance de l’autre. Ce sont deux corollaires qui se connoissent en même tems. Mais pendant que je m’imagine avoir l’idée d’un arbre, ne peut-il pas se faire que j’aye l’idée de tout autre objet ? Cela n’est pas plus possible qu’il le seroit de voir du noir quand on croit voir du blanc, de sentir de la douleur quand on croit n’avoir que des sentimens de plaisir. La raison de cela est que l’ame ayant une perception intime de tout ce qui se passe chez elle, elle ne peut jamais prendre une idée pour l’autre ; & par conséquent, si elle croit voir un arbre, c’est que réellement elle en a l’idée.

Quant à ce qu’on ajoûte, que l’idée que nous avons d’un arbre ne doit pas être plus conforme à ce qui est hors de nous, que l’idée que nous avons de la douceur ou de l’amertume, de la chaleur ou du froid, des sons & des couleurs, sensations qui n’existent pas certainement hors de nous, cela ne souffre aucune difficulté. La notion d’un arbre dépouillé de toutes les qualités sensibles que lui donne un jugement précipité, & considéré du côté de son étendue, de sa grandeur, & de sa figure, n’est que l’idée de plusieurs êtres qui nous paroissent les uns hors des autres : c’est pourquoi en supposant au-dehors quelque chose de conforme à cette idée, nous nous le représentons toûjours d’une maniere aussi claire, que si nous ne le considérions qu’en l’idée même. Il en est tout autrement des couleurs, des odeurs, des goûts, &c. Tant qu’en réfléchissant sur ces sensations, nous les regardons comme à nous, comme nous étant propres, nous en avons des idées fort claires : mais si nous voulons, pour ainsi dire, les détacher de notre être, & en enrichir les objets, nous faisons une chose dont nous n’avons plus d’idée ; nous ne sommes portés à les leur attribuer, que parce que d’un côté nous sommes obligés d’y supposer quelque chose qui les occasionne, & que de l’autre cette cause nous est tout-à-fait cachée. Voyez Locke, le P. Buffier, Chambers, M. Formey.

Connoissances, (Ven.) indices de l’âge & de la forme du cerf, par la tête, le pié, les fumées, &c.