L’Encyclopédie/1re édition/GYMNIQUES

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GYMNIQUES, (Jeux, ou Combats) Littérat. greq. & rom. Les jeux ou combats gymniques étoient des exercices célebres chez les Grecs & les Romains, qui prirent leur nom de la nudité des athletes, lesquels pour être plus libres, se mettoient nuds ou presque nuds.

On convient qu’Hercule en instituant les jeux olympiques, imposa aux athletes qui devoient y combattre, la loi d’y paroître nuds ; la nature de la plûpart des exercices usités dans ces jeux, jointe à la chaleur du climat & de la saison où l’on tenoit ces sortes d’assemblées, exigeoient nécessairement cette nudité, qui pourtant n’étoit pas entiere ; on avoit soin de cacher ce que la décence défend de découvrir, & l’on employoit pour cela une espece de ceinture, de tablier, ou d’écharpe, dont on attribue l’invention à Palestre fille de Mercure. Nous voyons cet usage établi dès le tems d’Homere, qui appelle ζῶμα cette sorte de ceinture, en parlant du pugilat d’Euriale & d’Epeus.

Mais vers la quinzieme Olympiade, s’il en faut croire Denis d’Halicarnasse, les Lacédémoniens s’affranchirent de la servitude de l’écharpe ; ce fut, au rapport d’Eustathe, l’aventure d’un certain Orsippe qui en amena l’occasion : l’écharpe de cet athlete s’étant déliée lorsqu’il disputoit le prix de la course, ses piés s’y accrocherent, ensorte qu’il se laissa tomber, & se tua, ou du-moins fut vaincu par son concurrent, (car on compte la chose de deux façons). Ce malheur donna lieu de porter un réglement qui décidoit qu’à l’avenir les athletes combattroient sans écharpe & sacrifieroient la pudeur à leur commodité, en retranchant même ce reste d’habillement. Acanthe le Spartiate suivit le premier l’ordonnance, & disputa tout nud le prix de la course aux jeux olympiques : toutefois les autres peuples rejetterent cette coûtume, & continuerent à se couvrir de l’écharpe dans la lutte & dans le pugilat ; ce qu’observoient encore les Romains du tems de Denis d’Halicarnasse. Cependant l’époque de l’entiere nudité des athletes, que cet auteur met à la quinzieme olympiade, est démentie par Thucydide, qui prétend qu’elle ne s’étoit introduite que quelques années avant le tems où il écrivoit l’histoire de la guerre du Péloponnèse : or l’on sait que le commencement de cette guerre tombe à la premiere année de la 87e olympiade.

Quoi qu’il en soit, la nudité des athletes n’étoit d’usage que dans certains exercices, tels que la lutte, le pugilat, le pancrace, & la course à pié ; car il est prouvé par d’anciens monumens, que dans l’exercice du disque, les discoboles portoient des tuniques ; on ne se dépouilloit point pour la course des chars, non plus que pour l’exercice du javelot ; & c’est pour cette raison, comme le remarque Eustathe, qu’Homere, grand observateur des bienséances, ne fait paroître Agamemnon aux jeux funebres de Patrocle, que dans cette derniere espece de combats, où ce prince n’étoit point obligé de déroger en quelque sorte à sa dignité, en quittant ses habits.

Cependant comme dans les gymnases destinés à former la jeunesse aux combats gymniques, les jeunes gens y paroissoient d’ordinaire presque nuds, il y avoit des inspecteurs appellés sophronistes, préposés pour veiller sur eux & les maintenir dans la pudeur.

Lycon, selon Pline, institua les jeux gymniques en Arcadie, qui de-là se répandirent par-tout, firent successivement les délices des Grecs & des Romains, & accompagnerent presque toûjours la célébration des grandes fêtes, sur-tout celles des bacchanales.

Ces jeux se donnoient avec magnificence quatre fois l’année, savoir 1°. à Olympie, province d’Elide, & par cette raison furent appellés jeux olympiques, en l’honneur de Jupiter Olympien ; 2°. dans l’isthme de Corinthe, d’où ils prirent le nom de jeux isthmiens, & furent dédiés à Neptune ; 3°. dans la forêt de Némée, à la gloire d’Hercule, & furent appellés jeux néméens ; 4°. on les connut aussi sous le nom de jeux pythiens, en l’honneur d’Apollon qui avoit tué le serpent Python. Voyez Olympiques, Isthmiens, Néméens, Pythiens

On y disputoit le prix du pugilat, de la lutte, de la course à pié, de la course des chars, de l’exercice du disque, & du javelot ; Lucien nous a laissé de ces divers combats avec son badinage ordinaire, un tableau fort instructif dans un de ses dialogues, où il fait parler ainsi Anacharsis & Solon.

Anacharsis. « A qui en veulent ces jeunes gens, de se mettre si fort en colere, & de se donner le croc en jambe, de se rouler dans la boue comme des pourceaux, tâchant de se suffoquer ? Ils s’huiloient, se rasoient d’abord paisiblement l’un l’autre : mais tout-à-coup baissant la tête, ils se sont entrechoqués comme des béliers ; puis l’un élevant en l’air son compagnon, le laisse tomber à terre par une secousse violente, & se jettant sur lui, l’empêche de se relever, lui pressant la gorge avec le coude, & le serrant si fort avec les jambes, que j’ai peur qu’il ne l’étouffe, quoique l’autre lui frappe sur l’épaule, pour le prier de le lâcher, comme se reconnoissant vaincu. Il me semble qu’ils ne devroient point s’enduire ainsi de boüe, après s’être huilés, & je ne puis m’empêcher de rire, quand je vois qu’ils esquivent les mains de leurs compagnons comme des anguilles que l’on presse ; en voilà qui se roulent dans le sable avant que de venir au combat, afin que leur adversaire ait plus de prise, & que la main ne coule pas sur l’huile ni sur la sueur. »

Solon. « La difficulté qui se trouve à colleter un adversaire lorsque l’huile & la sueur font glisser la main sur la peau, met en état d’emporter sans peine dans l’occasion un blessé hors du combat, ou d’enlever un prisonnier. Quant au sable & à la poussiere dont on se frotte, on le fait pour une raison toute différente, c’est-à-dire pour donner plus de prise, afin de s’accoûtumer à esquiver les mains d’un antagoniste malgré cet obstacle ; outre que cela sert, non-seulement à essuyer la sueur & à décrasser, mais encore à soûtenir les forces, en s’opposant à la dissipation des esprits, & à fermer l’entrée à l’air, en bouchant les pores qui sont ouverts par la chaleur. »

Anacharsis. « Que veulent dire ces autres qui sont aussi couverts de poussiere ? ils s’entrelacent à coups de pié & de poing, sans essayer de se renverser comme les premiers : mais l’un crache ses dents avec le sable & le sang, d’un coup qu’il a reçû dans la mâchoire, sans que cet homme vêtu de pourpre, qui préside à ces exercices, se mette en peine de les séparer ; ceux-ci font voler la poussiere en sautant en l’air, comme ceux qui disputent le prix à la course. »

Solon. « Ceux que tu vois dans la boue ou dans la poussiere, combattent à la lutte ; les autres se frappent à coups de pié & de poing, au pancrace ; il y a encore d’autres exercices que tu verras, comme le palet, & le pugilat & tu sauras que par-tout le vainqueur est couronné ».

Mais avant que de parler de la couronne qu’obtenoit l’athlete vainqueur, il importe d’exposer avec quelque détail, la police, les lois, & les formalités qu’on observoit dans la célébration des jeux solennels, qui intéressoient si fort & des villes fameuses à tous égards, & des peuples entiers.

Il ne suffisoit pas aux athletes pour être admis à concourir dans ces jeux, d’avoir soigneusement cultivé les divers exercices du corps des leur plus tendre jeunesse, & de s’être distingués dans les gymnases parmi leurs camarades : il falloit encore, du moins parmi les Grecs, qu’ils subissent d’autres épreuves par rapport à la naissance, aux mœurs, & à la condition : car les esclaves étoient exclus des combats gymniques ; les agonothetes, autrement dits les hellanodiques, préposés à l’examen des athletes, écrivoient sur un registre le nom & le pays de ceux qui s’enrôloient pour ainsi dire.

A l’ouverture des jeux, un héraut proclamoit publiquement les athletes qui devoient paroître dans chaque sorte de combats, & les faisoit passer en revûe devant le peuple, en publiant leurs noms à haute voix. On travailloit ensuite à regler les rangs de ceux qui dans chaque espece de jeux, devoient payer de leur personne ; c’étoit le sort qui seul en décidoit ; & dans les jeux où plus de deux concurrens pouvoient disputer en même tems le prix proposé, tels que la course à pié, la course des chars, &c. les champions se rangeoient dans l’ordre selon lequel on avoit tiré leurs noms ; mais dans la lutte, le pugilat, & le pancrace, où les athletes ne pouvoient combattre que deux à deux, on apparioit les combattans en les tirant au sort d’une maniere différente ; c’est Lucien qui nous apprend encore toutes ces particularités.

Après avoir tiré les athletes au sort, & les avoir animés à bien faire, on donnoit le signal des divers combats, dont l’assemblage formoit les jeux gymniques ; c’étoit alors que les athletes entroient en lice, & qu’ils mettoient en œuvre toute la force & la dextérité qu’ils avoient acquise dans leurs exercices, pour remporter le prix. Il ne faut pas croire cependant qu’affranchis de toute servitude, ils fussent en droit de tout oser & de tout entreprendre pour se procurer la victoire ; les hellanodiques & les autres magistrats, par des lois sagement établies, avoient soin en conséquence de ces lois de refréner la licence des combattans, en bannissant de ces sortes de jeux la fraude, l’artifice, & la violence outrée. Toutes les lois athlétiques, & toutes celles de la police des jeux, étoient observées d’autant plus exactement, que l’on punissoit avec sévérité ceux qui manquoient d’y obéir. C’étoit-là d’ordinaire la fonction des mastigophores. Voyez Mastigophores.

Il étoit défendu de gagner ses juges & ses antagonistes par des présens ; & la violation de cette loi se punissoit par des amendes, dont on employoit l’argent à ériger des statues en l’honneur des dieux.

Enfin, ces hommes dévoüés aux divertissemens publics, après avoir passé par diverses épreuves laborieuses & rebutantes avant & pendant la célébration des jeux, recevoient à la fin les récompenses qu’ils se proposoient pour but, & dont l’attente étoit capable de les soûtenir dans une carriere aussi pénible que la leur.

Ces récompenses étoient de plus d’une espece ; les spectateurs célébroient d’abord la victoire des athletes remportée dans les jeux par des applaudissemens & des acclamations réitérées ; on faisoit proclamer par un héraut le nom des vainqueurs ; on leur distribuoit les prix qu’ils avoient mérités, des esclaves, des chevaux, des vases d’airain avec leurs trépiés, des coupes d’argent, des vêtemens, des armes, de l’argent monnoyé ; mais les prix les plus estimés consistoient en palmes & en couronnes qu’on leur mettoit sur la tête, aux yeux des spectateurs, & qu’on gardoit pour ces occasions dans les thrésors des villes de la Grece.

On les conduisoit ensuite en triomphe, revêtus d’une robe de fleurs dans tout le stade, & ce triomphe n’étoit que le préliminaire d’un autre encore plus glorieux, qui les attendoit dans leur patrie. Le vainqueur en y arrivant, étoit reçû aux acclamations de ses compatriotes, qui accouroient sur ses pas : décoré des marques de sa victoire, & monté sur un char à quatre chevaux, il entroit dans la ville par une breche qu’on faisoit exprès au rempart ; on portoit des flambeaux devant lui, & il étoit suivi d’un nombreux cortége qui honoroit cette pompe. Le triomphe de Néron à son retour de Grece, tel que le décrivent Suetone & Xiphilin, nous présente une image complete de tout ce qui composoit la pompe de ces sortes de triomphes athlétiques.

La cérémonie se terminoit presque toûjours par des festins, dont les uns se faisoient aux dépens du public, les autres aux dépens des particuliers connus du vainqueur ; ensuite, ce vainqueur régaloit à son tour ses parens & ses amis. Alcibiade poussa plus loin la magnificence lorsqu’il remporta le premier, le second, & le quatrieme prix de la course des chars aux jeux olympiques ; car après s’être acquitté des sacrifices dûs à Jupiter olympien, il traita toute l’assemblée : l’athlete Léophron en usa de même au rapport d’Athénée : Empédocle d’Agrigente ayant vaincu aux mêmes jeux, & ne pouvant comme Pythagoricien, régaler le peuple, ni en viande, ni en poisson, il fit faire un bœuf avec une pâte composée de myrrhe, d’encens, & de toutes sortes d’aromates, & le distribua par morceaux à tous ceux qui se présenterent. Le festin donné par Scopas, vainqueur dans un des jeux gymniques, est devenu célebre par l’accident qui le termina, & dont Simonide fut miraculeusement préservé ; cette histoire nous a été transmise par Cicéron, Phedre, & Quintilien, qui la racontent dans toute son étendue ; la Fontaine en a fait le sujet d’une de ses fables.

Ces couronnes, ces palmes, ces triomphes, ces acclamations, & ces festins, qui donnoient d’abord un si grand relief à la victoire des athletes dans les jeux gymniques, n’étoient au fond que des honneurs passagers, dont le souvenir se seroit bien-tôt effacé, si l’on n’en eût fait succéder d’autres plus fixes, plus solides, & qui duroient autant que la vie des vainqueurs : ces honneurs-ci consistoient en différens priviléges qu’on leur accordoit, & dont ils joüissoient paisiblement à l’abri des lois, & sous la protection des princes & des magistrats ; l’un des plus honorables de ces priviléges, étoit le droit de préséance dans les jeux publics. Une telle préséance étoit bien dûe à des hommes que les Grecs regardoient comme des dieux ; palmaque nobilis terrarum dominos evehit ad deos ; à des hommes pour lesquels ils avoient une si grande considération, que c’étoit, dit Cicéron, quelque chose de plus glorieux en Grece d’avoir vaincu dans les jeux olympiques, qu’à Rome d’avoir obtenu les honneurs du triomphe.

Un autre privilége des vainqueurs dans les combats gymniques, privilége où l’utile se trouvoit joint à l’honorable, c’étoit celui d’être nourri le reste de leurs jours aux dépens de leur patrie ; ce droit leur étoit acquis de toute ancienneté : mais dans la suite, leurs victoires se multipliant aussi-bien que les jeux publics, cette dépense seroit devenue fort à charge à leurs compatriotes, si l’on ne l’eût resserrée dans les bornes de la médiocrité ; les empereurs conserverent tous ces priviléges des vainqueurs aux jeux gymniques, & même les accrûrent ; Auguste en montra l’exemple, suivant le témoignage de Suetone.

L’exemption de toute charge & de toute fonction civile, n’étoit pas une de leurs moindres prérogatives ; mais il falloit pour l’obtenir, avoir été couronné au-moins trois fois aux jeux sacrés.

Le desir d’immortaliser les victoires des athletes remportées aux jeux gymniques, fit mettre en œuvre divers moyens qui conduisoient naturellement à ce but : tels étoient les archives publiques, les écrits des poëtes, les statues, les inscriptions. La célébration des jeux finie, un des premiers soins des agonothetes étoit d’inscrire sur le registre public le nom, le pays des vainqueurs, & l’espece de combat dont ils étoient sortis victorieux. Leurs loüanges devinrent chez les Grecs un des principaux sujets de la poésie lyrique ; c’est sur quoi roulent, comme l’on sait, toutes les odes de Pindare, partagées en quatre livres, chacun desquels porte le nom des jeux où se sont signalés les athletes dont les victoires sont célébrées dans ces poëmes immortels.

Les peuples non contens du secours qu’ils empruntoient des archives publiques & des poëtes pour perpétuer le souvenir des victoires des athletes dans les jeux gymniques, employerent outre cela tout l’art des Sculpteurs pour transmettre aux siecles à venir la figure & les traits de ces mêmes hommes, qu’ils regardoient avec tant d’admiration. On peut lire dans Pausanias un dénombrement de toutes les statues qui se voyoient de son tems à Olympie, & ces statues ne devoient pas être plus grandes que le naturel ; on ornoit ces statues d’inscriptions, qui marquoient le pays des athletes vainqueurs, représentés par ces statues, le genre, & le tems de leurs victoires, & le prix qu’ils avoient remporté. Octavio Falconerii a recueilli, publié, & éclairci par de savantes notes plusieurs de ces inscriptions qui nous restent encore.

Enfin, malgré la défense des agonothetes, on est allé jusqu’à rendre des honneurs divins aux vainqueurs dans les combats gymniques, & cette espece de culte peut passer pour le comble de la gloire athlétique. On en cite trois exemples tirés de l’histoire : le premier rapporté par Hérodote, est de Philippe Crotoniate, vainqueur aux jeux olympiques, & le plus bel homme de son tems ; les Egestains lui dresserent après sa mort un monument superbe, & lui sacrifierent comme à un héros : le second exemple encore plus extraordinaire, est d’Euthime de Locres, excellent athlete pour le pugilat, lequel pendant sa vie reçut les honneurs divins ; Pline le naturaliste raconte ce fait, liv. VII. ch. lvij. de son histoire : le troisieme exemple est celui de l’athlete Théagene, qui au rapport de Pausanias, fut après sa mort non seulement adoré par les Thasiens ses compatriotes, mais par divers peuples tant grecs que barbares. Voilà quels étoient les fruits des combats gymniques, ces exercices a jamais célebres, & dont nous n’avons plus d’idée. Article de M. le Chev. de Jaucourt.