L’Encyclopédie/1re édition/HYPOTHESE

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 417-418).
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HYPOTHESE, s. f. (Métaphysiq.) c’est la supposition que l’on fait de certaines choses pour rendre raison de ce que l’on observe, quoique l’on ne soit pas en état de démontrer la vérité de ces suppositions. Lorsque la cause de certains phénomenes n’est accessible ni à l’expérience, ni à la démonstration, les Philosophes ont recours aux hypotheses. Les véritables causes des effets naturels & des phénomenes que nous observons, sont souvent si éloignées des principes sur lesquels nous pouvons nous appuyer, & des expériences que nous pouvons faire, qu’on est obligé de se contenter de raisons probables pour les expliquer. Les probabilités ne sont donc pas à rejetter dans les sciences ; il faut un commencement dans toutes les recherches, & ce commencement doit presque toûjours être une tentative très imparfaite, & souvent sans succès. Il y a des vérités inconnues, comme des pays, dont on ne peut trouver la bonne route qu’après avoir essayé de toutes les autres ; ainsi, il faut que quelques-uns courent risque de s’égarer, pour montrer le bon chemin aux autres.

Les hypotheses doivent donc trouver place dans les sciences, puisqu’elles sont propres à faire découvrir la vérité & à nous donner de nouvelles vûes ; car une hypothese étant une fois posée, on fait souvent des expériences pour s’assûrer si elle est bonne. Si on trouve que ces expériences la confirment, & que non-seulement elle rende raison du phénomene, mais encore que toutes les conséquences qu’on en tire s’accordent avec les observations, la probabilité croît à un tel point, que nous ne pouvons lui refuser notre assentiment, & qu’elle équivaut à une démonstration. L’exemple des Astronomes peut servir merveilleusement à éclaircir cette matiere ; il est évident que c’est aux hypotheses, successivement faites & corrigées, que nous sommes redevables des belles & sublimes connoissances, dont l’Astronomie & les sciences qui en dépendent sont à présent remplies. Par exemple, c’est par le moyen de l’hypothese de l’ellipticité des orbites des planetes, que Kepler parvint à découvrir la proportionalité des aires & des tems, & celle des tems & des distances, & ce sont ces deux fameux théorèmes, qu’on appelle les analogies de Kepler, qui ont mis M. Newton à portée de démontrer que la supposition de l’ellipticité des orbes des planetes s’accorde avec les lois de la Méchanique, & d’assigner la proportion des forces qui dirigent les mouvemens des corps célestes. C’est de la même maniere que nous sommes parvenus à savoir que Saturne est entouré d’un anneau qui réfléchit la lumiere, & qui est séparé du corps de la planete, & incliné à l’écliptique ; car M. Huyghens, qui l’a découvert le premier, ne l’a point observé tel que les Astronomes le décrivent à présent ; mais il en observa plusieurs phases, qui ne ressembloient quelquefois à rien moins qu’un anneau, & comparant ensuite les changemens successifs de ces phases, & toutes les observations qu’il en avoit faites, il chercha une hypothese qui pût y satisfaire, & rendre raison de ces différentes apparences ; celle d’un anneau réussit si bien, que par son moyen, non-seulement on rend raison des apparences, mais on prédit encore les phases de cet anneau avec précision.

Il y a deux excès à éviter au sujet des hypotheses, celui de les estimer trop, & celui de les proscrire entierement. Descartes, qui avoit établi une bonne partie de sa philosophie sur des hypotheses, mit tout le monde savant dans le goût de ces hypotheses, & l’on ne fut pas long-tems sans tomber dans celui des fictions. Newton & sur-tout ses disciples, se sont jettés dans l’extrémité contraire. Dégoutés des suppositions & des erreurs, dont ils trouvoient les livres de philosophie remplis, ils se sont élevés contre les hypotheses, ils ont taché de les rendre suspectes & ridicules, en les appellant le poison de la raison & la peste de la philosophie. Cependant, ne pourroit-on point dire qu’ils prononcent leur propre condamnation, & le principe fondamental du Newtonianisme sera-t-il jamais admis à titre plus honorable que celui d’hypothese ? Celui-là seul qui seroit en état d’assigner & de démontrer les causes de tout ce que nous voyons, seroit en droit de bannir entierement les hypotheses de la Philosophie.

Il faut que l’hypothese ne soit en contradiction avec aucun des premiers principes qui servent de fondement à nos connoissances ; il faut encore se bien assûrer des faits qui sont à notre portée, & connoître toutes les circonstances du phénomene que nous voulons expliquer.

L’écueil le plus ordinaire, c’est de vouloir faire passer une hypothese pour la vérité elle-même, sans en pouvoir donner des preuves incontestables. Il est très-important pour le progrès des sciences, de ne se point faire illusion à soi-même & aux autres sur les hypotheses que l’on a inventées. La plûpart de ceux qui depuis Descartes ont rempli leurs écrits d’hypotheses, pour expliquer des faits que bien souvent ils ne connoissoient qu’imparfaitement, ont donné contre cet écueil, & ont voulu faire passer leurs suppositions pour des vérités, & c’est-là en partie la source du dégoût que l’on a pris pour les hypotheses ; mais en distinguant entre leur bon & leur mauvais usage, on évite d’un côté les fictions & de l’autre on n’ôte point aux sciences une méthode très-nécessaire à l’art d’inventer, & qui est la seule qu’on puisse employer dans les recherches difficiles, qui demandent la correction de plusieurs siecles & les travaux de plusieurs hommes, avant que d’atteindre à une certaine perfection. Les bonnes hypotheses seront toûjours l’ouvrage des plus grands hommes. Copernic, Kepler, Huyghens, Descartes, Leibnitz, Newton lui-même, ont tous imaginé des hypotheses utiles pour expliquer les phénomenes compliqués & difficiles, & ce seroit mal entendre l’intérêt des sciences que de vouloir condamner des exemples justifiés par des succès aussi éclatans en métaphysique ; une hypothese doit être regardée comme démontrée fausse, si, en examinant la proposition qui l’exprime, elle est conçue dans des termes vuides de sens, ou qui n’ont aucune idée fixe & déterminée, si elle n’explique rien, si elle entraîne après elle des difficultés plus importantes que celles qu’on se propose de résoudre, &c. Il y a beaucoup de ces hypotheses. Voyez le chap. v. des Institutions de Phis. & sur-tout le traité des Systèmes de M. l’Abbé de Condillac.

Hypothese, en Mathématiques, c’est une supposition que l’on fait, pour en tirer une conséquence qui établit la vérité ou la fausseté d’une proposition, ou même qui donne la résolution d’un problême. Il y a donc deux choses principalement à considérer dans une proposition mathématique, l’hypothese & la conséquence ; l’hypothese est ce que l’on accorde, ou le point d’où l’on doit partir, pour en déduire la conséquence énoncée dans la proposition, ensorte qu’une conséquence ne peut être vraie, en Mathématiques, à moins qu’elle ne soit tirée de l’hypothese, ou de ce que les Géometres appellent les données d’une question ou d’une proposition : quand une conséquence seroit vraie absolument, si elle ne l’est pas relativement à l’hypothese ou aux données de la proposition, elle passe & doit effectivement passer pour fausse en Mathématiques, puisqu’elle n’a pas été déduite de ce dont l’on étoit convenu ; on n’a donc pas pris l’état de la question, & par conséquent l’on a fait un paralogisme, que l’on appelle dans les écoles, ignorantia elenchi, ignorance ou oubli de ce qui est en question.

Dans cette proposition, si deux triangles sont équiangles, leurs côtés homologues sont proportionels ; la premiere partie, si deux triangles sont équiangles, est l’hypothese ; & la seconde, leurs côtés homologues sont proportionels, est la conséquence. (E)

Hypothese, (Med.) ce mot grec est synonyme d’opinion. Voyez Opinion, Système, Médecine, Nature, Expérience, Observation.