L’Encyclopédie/1re édition/INDÉFINI

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 669-670).

INDÉFINI, adj. (Géomét.) Voyez Infini.

Indéfini, (Gramm.) ce mot est encore un de ceux que les Grammairiens emploient comme techniques en diverses occasions ; & il signifie la même chose qu’indéterminé. On dit sens indéfini, article indéfini, pronom indéfini, tems indéfini.

1°. Sens indéfini. « Chaque mot, dit M. du Marsais (Tropes, part. III. art. ij. pag. 233.), a une certaine signification dans le discours, autrement il ne signifieroit rien ; mais ce sens, quoique détermine (c’est-à-dire, quoique fixé à être tel) ne marque pas toujours précisément un tel individu, un tel particulier ; ainsi on appelle sens indéterminé ou indéfini, celui qui marque une idée vague, une pensée générale, qu’on ne fait point tomber sur un objet particulier ».

Les adjectifs & les verbes, considérés en eux-mêmes, n’ont qu’un sens indéfini, par rapport à l’objet auquel leur signification est appliquable grand, durable, expriment à la vérité quelque être grand, quelque objet durable ; mais cet être, cet objet, est-ce un esprit ou un corps ? est-ce un corps animé ou inanimé ? est-ce un homme ou une brute ? &c. La nature de l’être est indéfinie, & ce n’est que par des applications particulieres que ces mots sortiront de cette indétermination, pour prendre un sens défini, du-moins à quelques égards ; un grand homme, une grande entreprise, un ouvrage durable, une estime durable. C’est la même chose des verbes considérés hors de toute application.

Je dis que les applications particulieres tirent ces mots de leur indétermination, du-moins à quelques égards. C’est que toute application qui n’est pas absolument individuelle ou spécifique, c’est-à-dire qui ne tombe pas précisément sur un individu ou sur toute une espece, laisse toujours quelque chose d’indéfini dans le sens : ainsi quand on dit un grand homme, le mot grand est défini par son application à l’espece humaine ; mais ce n’est pas à toute l’espece, ni à tel individu de l’espece ; ainsi le sens demeure encore indéfini à quelques égards, quoiqu’à d’autres il soit déterminé.

Les noms appellatifs sont pareillement indéfinis en eux-mêmes. Homme, cheval, argument, désignent à la vérité telle ou telle nature ; mais si l’on veut qu’ils désignent tel individu, ou la totalité des individus auxquels cette nature peut convenir, il faut y ajouter d’autres mots qui en fassent disparoître le sens indéfini : par exemple, cet homme est savant, l’homme est sujet à l’erreur, &c. Voyez Abstraction, Appellatif, Article

2°. Article indéfini. Quelques Grammairiens françois, à la tête desquels il faut mettre l’auteur de la Grammaire générale, Part. II. ch. vij, ont distingué deux sortes d’articles, l’un défini, comme le, la ; & l’autre indéfini, comme un, une, pour lequel on met de ou des au pluriel.

Non content de cette premiere distinction, la Touche vint après M. Arnauld & M. Lancelot, & dit qu’il y avoit trois articles indéfinis : « Les deux premiers, dit-il, servent pour les noms des choses qui se prennent par parties dans un sens indéfini : le premier est pour les substantifs, & le second pour les adjectifs ; je les appelle articles indéfinis partitifs : le troisieme article indéfini sert à marquer le nombre des choses, & c’est pour cela que je le nomme numéral ». L’art de bien parler françois, liv. II. ch. j. Le P. Buffier & M. Restaut, à quelques différences près, ont adopté le même système ; & tous ont eu en vue d’établir des cas & des déclinaisons dans nos noms, à l’imitation des noms grecs & latins ; comme si la Grammaire particuliere d’une langue ne devoit pas être en quelque sorte le code des décisions de l’usage de cette langue, plutôt que la copie inconséquente de la Grammaire d’une langue étrangere.

Je ne dois pas répéter ici les raisons qui prouvent que nous n’avons en effet ni cas ni déclinaisons (voyez ces mots) ; mais j’observerai d’abord avec M. Duclos (Rem. sur le chap. vij. de la II. Part. de la Gramm. génér.) « que ces divisions d’articles, défini, indéfini, n’ont servi qu’à jetter de la confusion sur la nature de l’article. Je ne prétends pas dire qu’un mot ne puisse être pris dans un sens indéfini, c’est-à-dire dans sa signification vague & générale ; mais loin qu’il y ait un article pour la marquer, il faut alors le supprimer. On dit, par exemple, qu’un homme a été traité avec honneur ; comme il ne s’agit pas de spécifier l’honneur particulier qu’on lui a rendu, on n’y met point d’article ; honneur est pris indéfiniment », parce qu’il est employé en cette occurrence dans son acception primitive, selon laquelle, comme tout autre nom appellatif, il ne présente à l’esprit que l’idée générale d’une nature commune à plusieurs individus, ou à plusieurs especes, mais abstraction faite des especes & des individus. « Il n’y a, continue l’habile secrétaire de l’Académie françoise, qu’une seule espece d’article, qui est le pour le masculin, dont on fait la pour le féminin, & les pour le pluriel des deux genres : le bien, la vertu, l’injustice ; les biens, les vertus, les injustices ».

En effet, dès qu’il est arrêté que nos noms ne subissent à leur terminaison aucun changement qui puisse être regardé comme cas, que les sens accessoires représentés par les cas en grec, en latin, en allemand, & en toute autre langue qu’on voudra, sont suppléés en françois, & dans tous les idiomes qui ont a cet égard le même génie, par la place même des noms dans la phrase, ou par les prépositions qui les précedent ; enfin que la destination de l’article est de faire prendre le nom dans un sens précis & déterminé : il est certain, ou qu’il ne peut y avoir qu’un article, ou que s’il y en a plusieurs, ce seront différentes especes du même genre, distinguées entre elles par les différentes idées accessoires ajoutées à l’idée commune du genre.

Dans la premiere hypothese, où l’on ne reconnoîtroit pour article que le, la, les, la conséquence est toute simple. Si l’on veut déterminer un nom, soit en l’appliquant à toute l’espece dont il exprime la nature, soit en l’appliquant à un seul individu détérminé de l’espece, il faut employer l’article ; c’est pour cela seul qu’il est institué : l’homme est mortel, détermination spécifique ; l’homme dont je vous parle, &c. détermination individuelle. Si on veut employer le nom dans son acception originelle, qui est essentiellement indéfinie, il faut l’employer seul ; l’intention est remplie : parler en homme, c’est-à-dire conformément à la nature humaine ; sens indéfini, où il n’est question ni d’aucun individu en particulier, ni de la totalité des individus. Ainsi l’introduction de l’article indéfini seroit au moins une inutilité, si ce n’étoit même une absurdité & une contradiction.

Dans la seconde hypothese, où l’on admettroit diverses especes d’articles, l’idée commune du genre devroit encore se retrouver dans chaque espece, mais avec quelque autre idée accessoire qui seroit le caractere distinctif de l’espece. Tels sont peut-être les mots tout, chaque, nul, quelque, certain, ce, mon, ton, son, un, deux, trois, & tous les autres nombres cardinaux ; car tous ces mots servent à faire prendre dans un sens précis & déterminé, les noms avant lesquels l’usage de notre langue les place ; mais ils le font de diverses manieres, qui pourroient leur faire donner diverses terminaisons. Tout, chaque, nul, articles collectifs, distingués encore entre eux par des nuances délicates ; quelque, certain, articles partitifs ; ce, article démonstratif ; mon, ton, son, articles possessifs ; un, deux, trois, &c. articles numériques, &c. Ici il faut toujours raisonner de même : vous déterminerez le sens d’un nom, par tel article qu’il vous plaira ou qu’exigera le besoin ; ils sont tous destinés à cette fin ; mais dès que vous voudrez que le nom soit pris dans un sens indéfini, abstenez-vous de tout article ; le nom a ce sens par lui-même.

3°. Pronoms indéfinis. Plusieurs Grammairiens admettent une classe de pronoms qu’ils nomment indéfinis ou impropres, comme je l’ai déja dit ailleurs. Voyez Impropre, On verra au mot Pronom, que cette partie d’oraison détermine les objets dont on parle, par l’idée de leur relation de personalité, comme les noms les déterminent par l’idée de leur nature. D’où il suit qu’un pronom, qui en cette qualité seroit indéfini, devroit déterminer un objet par l’idée d’une relation vague de personalité, & qu’il ne seroit en soi d’aucune personne, mais qu’il seroit applicable à toutes les personnes. Y a-t-il des pronoms de cette sorte ? Non : tout pronom est ou de la premiere personne, comme je, me, moi, nous ; ou de la seconde, comme tu, te, toi, vous ; ou de la troisieme, comme se, il, elle, le, la, lui, les, leurs, eux, elles. Voyez Pronom.

4°. Tems indéfinis. Nos Grammairiens distinguent encore dans notre indicatif deux prétérits, qu’ils appellent l’un défini, & l’autre indéfini. Quelques-uns, entre lesquels il faut compter M. de Vaugelas, donnent le nom de défini à celui de ces deux prétendus prétérits, qui est simple, comme j’aimai, je pris, je reçus, je tins ; & ils appellent indéfini celui qui est composé, comme j’ai aimé, j’ai pris, j’ai reçu, j’ai tenu. D’autres au contraire, qui ont pour eux l’auteur de la Grammaire générale & M. du Marsais, appellent indéfini celui qui est simple, & défini celui qui est composé. Cette opposition de nos plus habiles maîtres me semble prouver que l’idée qu’il faut avoir d’un tems indéfini, étoit elle-même assez peu déterminée par rapport à eux. On verra, article Tems, ce qu’il faut penser des deux dont il s’agit ici, & quels sont ceux qu’il faut nommer définis & indéfinis, soit présens, soit prétérits, soit futurs. (B. E. R. M.)