L’Encyclopédie/1re édition/INDE, l

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Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 660-662).
INDES  ►

INDE, l’ (Géog. anc. & moderne.) les anciens donnerent d’abord ce nom au pays situé sur le grand fleuve Indus en Asie ; & c’est la seule Inde des anciens proprement dite. Ils la diviserent ensuite en Inde en-deçà du Gange, India intrà Gangem, & en Inde au-delà du Gange, India extrà Gangem.

Je n’ai garde d’entrer dans le détail des peuples & des villes que Ptolomée & les autres géographes mettent dans les Indes en-deçà & en-delà du Gange. Ce détail seroit d’autant plus inutile, qu’ils n’en avoient qu’une idée très-confuse, & que les cartes dressées exactement d’après les positions de Ptolomée, nous montrent cette partie du monde très différemment de son véritable état ; Cellarius a fait un abrégé du tout, qu’on peut consulter.

Cependant il importe de remarquer ici que les anciens ont quelquefois nommé Indiens, les peuples de l’Éthiopie ; un seul vers le prouveroit.

Ultrà Garamantas & Indos
Proferet imperium.

Ce vers est de Virgile, en parlant d’Auguste, qui ayant effectivement conquis quelques villes d’Éthiopie, obligea ces peuples à demander la paix par des ambassadeurs. De plus, Elien met aussi des indiens auprès des Garamantes dans la Lybie ; & pour tout dire, l’Éthiopie est nommée Inde dans Procope.

Mais les Indiens dont parle Xénophon dans sa Cyropédie, ne sont point les peuples de l’Inde proprement dite, qui habitoient entre l’Indus & le Gange, ni les Éthiopiens de Virgile, d’Elien, & de Procope ; ce sont encore d’autres nations qu’il faut chercher ailleurs. M. Freret croit que ce sont les peuples de Colchos & de l’Ibérie. Voyez ses raisons dans les Mém. des Belles-Lettres, Tome VIII.

Pour les Indiens de Cornélius Népos jettés par la tempête sur les côtes de Germanie, si le fait est vrai, ce ne seront vraissemblablement que des Norvégiens ou des Lapons, qui navigeant ou pêchant sur le golphe Bothnique, furent poussés par la tempête dans la mer Baltique, vers la côte méridionale. Leur couleur étrangere, la simplicité des Germains chez lesquels ils aborderent, l’ignorance où l’on étoit alors de la Géographie du Nord & du Levant, purent les faire passer pour Indiens. On donnoit ce nom aux étrangers venus des régions inconnues ; & même par le manque de lumieres, sur le rapport de l’Amérique avec les Indes, ne lui a-t-on pas donné le nom d’Indes occidentales ?

Ce ne fut que sous le regne d’Auguste que l’on poussa la navigation vers le nord de la Germanie, jusqu’à la Chersonnese cimbrique qui est le Jutland. Ce fut aussi seulement sous cet empereur, que la navigation d’Égypte aux Indes commença à se régler ; alors Gallus gouverneur du pays, fit partir pour les Indes, une flote marchande de 120 navires, du port de la Souris, μυὸς ὀῤῥὸς, aujourd’hui Casir, sur la mer Rouge. Les Romains flatés par le profit immense qu’ils retiroient de ce trafic, & affriandés à ces belles & riches marchandises qui leur revenoient pour leur argent, cultiverent avidement ce négoce, & s’y ruinerent. Tous les peuples qui ont négocié aux Indes, y ont toûjours apporté de l’or, & en ont rapporté des marchandises.

Quoiqu’on sache assez que ce commerce n’est pas nouveau, néanmoins c’est un sujet sur lequel M. Huet mérite d’être lû, parce qu’il l’a traité savamment & méthodiquement, soit pour les tems anciens, soit pour le moyen âge.

Darius 509 ans avant J. C. réduisit l’Inde sous sa domination, en fit la douzieme préfecture de son empire, & y établit un tribut annuel de 360 talens euboïques ; ce qui, suivant la supputation la plus modérée, montoit à environ un million quatre-vingt-quinze mille livres sterlings. Voilà pourquoi Alexandre vengeur de la Grece, & vainqueur de Darius, poussa sa conquête jusques aux Indes, tributaires de son ennemi. Après les successeurs d’Alexandre, les Indiens vécurent assez long-tems dans la liberté & dans la mollesse qu’inspire la chaleur du climat & la richesse de la terre ; mais nous n’avons connu l’histoire & les révolutions de l’Inde, que depuis la découverte qui a porté facilement nos vaisseaux dans ce beau pays.

Personne n’ignore que sur la fin du xv. siecle, les Portugais trouverent le chemin des Indes orientales, par ce fameux cap des Tempêtes, qu’Emmanuel roi de Portugal nomma cap de Bonne-Espérance ; & ce nom ne fut point trompeur. Vasco de Gama eut la gloire de le doubler le premier en 1497, & d’aborder par cette nouvelle route dans les Indes orientales, au royaume de Calicut.

Son heureux voyage changea le commerce de l’ancien monde, & les Portugais en moins de 50 ans, furent les maîtres des richesses de l’Inde. Tout ce que la nature produit d’utile, de rare, de curieux, d’agréable, fut porté par eux en Europe : la route du Tage au Gange fut ouverte ; Lisbonne & Goa fleurirent. Par les mêmes mains les royaumes de Siam & de Portugal devinrent alliés ; on ne parloit que de cette merveille en Europe, & comment n’en eût-on pas parlé ? Mais l’ambition qui anima l’industrie des hommes à chercher de nouvelles terres & de nouvelles mers, dont on espéroit tirer tant d’avantages, n’a pas été moins funeste que l’ambition humaine à se disputer, ou à troubler la terre connue.

Cependant jouissons en philosophes du spectacle de l’Inde, & portant nos yeux sur cette vaste contrée de l’orient, considérons l’esprit & le génie des peuples qui l’habitent.

Les Sciences étoient peut-être plus anciennes dans l’Inde que dans l’Égypte ; le terrain des Indes est bien plus beau, plus heureux, que le terrain voisin du Nil : le sol qui d’ailleurs y est d’une fertilité bien plus variée, a dû exciter davantage la curiosité & l’industrie. Les Grecs y voyagerent avant Alexandre pour y chercher la science. C’est-là que Pythagore puisa son système de la métempsycose ; c’est-là que Pilpay, il y a plus de deux mille ans, renferma ses leçons de morale dans des fables ingénieuses, qui devinrent le livre d’état d’une partie de l’Indoustan. Voyez Fabuliste.

C’est chez les Indiens qu’a été inventé le savant & profond jeu d’échecs ; il est allégorique comme leurs fables, & fournit comme elles des leçons indirectes. Il fut imaginé pour prouver aux rois que l’amour des sujets est l’appui du trone, & qu’ils font sa force & sa puissance. Voyez Echecs (jeu des).

C’est aux Indes que les anciens gymnosophistes vivans dans une liaison tendre de mœurs & de sentimens, s’éclairoient des Sciences, les enseignoient à la jeunesse, & jouissoient de revenus assurés, qui les laissoient étudier sans embarras. Leur imagination n’étoit subjuguée, ni par l’éclat des grandeurs, ni par celui des richesses. Alexandre fut curieux de voir ces hommes rares ; ils vinrent à ses ordres ; ils refuserent ses présens, lui dirent qu’on vivoit à peu de frais dans leurs retraites, & qu’ils étoient affligés de connoître un si grand prince, occupé de la funeste gloire de désoler le monde.

L’Astronomie, changée depuis en Astrologie, a été cultivée dans l’Inde de tems immémorial ; on y divisa la route du soleil en douze parties ; leur année commençoit quand le soleil entroit dans la constellation que nous nommons le Bélier ; leurs semaines furent toûjours de sept jours, & chaque jour porta le nom d’une des sept planetes.

L’Arithmétique n’y étoit pas moins perfectionnée ; les chiffres dont nous nous servons, & que les Arabes ont apportés en Europe du tems de Charlemagne, nous viennent de l’Inde.

Les idées qu’ont eu les Indiens d’un Etre infiniment supérieur aux autres divinités, marquent au moins qu’ils n’adoroient autrefois qu’un seul Dieu, & que le polithéisme ne s’est introduit chez eux, que de la maniere dont il s’est introduit chez tous les peuples idolâtres. Les Bramines successeurs des Brachmanes, qui l’étoient eux-mêmes des gymnosophistes, y ont répandu l’erreur & l’abrutissement ; ils engagent quand ils peuvent les femmes à se jetter dans des buchers allumés sur le corps de leurs maris. Enfin, la superstition & le despotisme y ont étouffé les Sciences, qu’on y venoit apprendre dans les tems reculés.

La nature du climat qui a donné à ces peuples une foiblesse qui les rend timides, leur a donné de même une imagination si vive, que tout les frappe à l’excès. Cette délicatesse, cette sensibilité d’organes, leur fait fuir tous les périls, & les leur fait tous braver.

Par la même raison du climat, ils croient que le repos & le néant sont le fondement de toutes choses, & la fin où elles aboutissent. Dans ces pays où la chaleur excessive accable, le repos est si délicieux, que ce qui réduit le cœur au pur vuide, paroît naturel ; & Foé législateur de l’Inde, a suivi ce qu’il sentoit, lorsqu’il a mis les hommes dans un état extrèmement passif.

Ce qu’on peut résumer en général du vaste empire, sous le joug duquel sont les pauvres Indiens, c’est qu’il est indignement gouverné par cent tyrans, soumis à un empereur dur comme eux, amolli comme eux dans les délices, & qui dévore la substance du peuple. Il n’y a point-là de ces grands tribunaux permanens, dépositaires des lois, qui protegent le foible contre le fort. On n’en connoît aucun ni dans l’Indoustan ou le Mogol, ni en Perse, ni au Japon, ni en Turquie ; cependant si nous jugeons des autres Indiens par ceux de la presqu’île en-deçà du Gange, nous devons sentir combien un gouvernement modéré seroit avantageux à la nation. Leurs usages & leurs coûtumes, nous présentent des peuples aimables, doux, & tendres, qui traitent leurs esclaves comme leurs enfans, qui ont établi chez eux un petit nombre de peines, & toûjours peu séveres.

L’adresse & l’habileté des Indiens dans les Arts méchaniques, fait encore l’objet de notre étonnement. Aucune nation ne les surpasse en ce genre ; leurs orfévres travaillent en filigrame avec une délicatesse infinie. Ces peuples savent peindre des fleurs, & dorer sur le verre. On a des vases de la façon des Indiens propres à rafraîchir l’eau, & qui n’ont pas plus d’épaisseur que deux feuilles de papier collées ensemble. Leur teinture ne perd rien de sa couleur à la lessive ; leurs émouleurs fabriquent artistement les pierres à émouler avec de la laque & de l’émeril ; leurs maçons carrellent les plus grandes salles d’un espece de ciment qu’ils font avec de la brique pilée & de la chaux de coquillages, sans qu’il paroisse autre chose qu’une seule pierre beaucoup plus dure que le tuf.

Leurs toiles & leurs mousselines sont si belles & si fines, que nous ne nous lassons point d’en avoir, & de les admirer. C’est cependant accroupis au milieu d’une cour, ou sur le bord des chemins, qu’ils travaillent à ces belles marchandises, si recherchées dans toute l’Europe, malgré les lois frivoles des princes pour en empêcher le débit dans leurs états. En un mot, comme le dit l’historien philosophe de ce siecle, nourris des productions de leurs terres, vétus de leurs étoffes, éclairés dans le calcul par les chiffres qu’ils ont trouvés, instruits même par leurs anciennes fables, amusés par les jeux qu’ils ont inventés, nous leur devons des sentimens d’intérêt, d’amour, & de reconnoissance. (D. J.)