L’Encyclopédie/1re édition/LIAISON

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

LIAISON, s. f. (Gram.) c’est l’union de plusieurs choses entr’elles, qualité en conséquence de laquelle elles forment ou peuvent être regardées comme formant un tout. Ce mot se prend au physique & au moral. On dit la liaison des idées, la liaison des êtres de la nature, la liaison d’un homme avec un autre, la liaison des caracteres de l’écriture, &c. Voyez les articles suivans.

Liaison, (Métaphysiq.) principe nécessaire pour l’intelligence du monde considéré sous son point de vûe le plus général, c’est-à-dire entant qu’il est un être composé & modifiable. Cette liaison consiste en ce que chaque être qui entre dans la composition de l’univers, a la raison suffisante de sa co-existence ou de sa succession dans d’autres êtres. Empruntons un exemple dans la structure du corps humain. C’est un assemblage de plusieurs organes différens les uns des autres & co-existens. Ces organes sont liés entre eux. Si l’on vous demande en quoi consiste leur liaison, & que vous vous proposiez de l’expliquer d’une maniere intelligible, vous déduisez de leur structure la maniere dont ils peuvent s’adapter les uns aux autres, & par-là vous rendez raison de la possibilité de leur co-existence. Si l’on va plus loin, & que l’on vous requiere de dire comment ces organes, entant qu’organes, & relativement à leurs fonctions, sont liés ensemble, vous pouvez encore satisfaire à cette question. Le gosier, par exemple, & l’estomac sont deux organes du corps humain. Si vous ne les considérez que comme des êtres composés, & par rapport à leur matiere, vous pouvez montrer comment l’un s’ajuste commodément à l’autre, en vertu de leur structure : mais si vous les prenez sur le pié d’organes du corps humain, de parties d’un corps humain, de parties d’un corps vivant, dont l’une sert au passage des alimens, & l’autre à leur digestion, ces deux fonctions expliquent distinctement la raison de la co-existence de ces deux organes.

De ce que chaque être a la raison suffisante de sa coexistence ou de sa succession des autres êtres, il s’ensuit qu’il y a une enchaînure universelle de toutes choses, la premiere étant liée à la troisieme par la seconde, & ainsi de suite sans interruption. Rien de plus commun en effet que ces sortes de liaisons. Des planches sont attachées l’une à l’autre par des clous qui les séparent, de maniere qu’elles ne se touchent point. La colle est une espece d’amas de petites chevilles, qui s’insérant de part & d’autre dans les pores du bois, forme un corps mitoyen qui sépare & lie en même tems les deux autres. Dans une chaîne, le premier anneau tient au dernier par le moyen de tous les autres. Le gosier tient aux intestins par l’estomac. C’est-là l’image du monde entier. Toutes ses parties sont dans une liaison qui ne souffre aucun vuide, aucune solution ; chaque chose étant liée à toutes celles qui lui sont contiguës, par celles-ci à celles qui suivent immédiatement, & de même jusqu’aux dernieres bornes de l’univers. Sans cela on ne pourroit rendre raison de rien ; le monde ne seroit plus un tout, il consisteroit en pieces éparses & indépendantes, dont il ne résulteroit aucun système, aucune harmonie.

La liaison la plus intime est celle de la cause avec l’effet ; car elle produit la dépendance d’existence ; mais il y en a encore plusieurs autres, comme celles de la fin avec le moyen, de l’attribut avec le sujet, de l’essence avec ses propriétés, du signe avec la chose signifiée, &c. sur quoi il faut remarquer que la liaison de la fin avec les moyens suppose nécessairement une intelligence qui préside à l’arrangement, & qui lie tout à la fois l’effet avec la cause qui le produit, & avec sa propre intention. Dans une montre, par exemple, le mouvement de l’aiguille est lié d’une double maniere ; savoir, avec la structure même de la montre, & avec l’intention de l’ouvrier.

L’univers entier est rempli de ces liaisons finales, qui annoncent la souveraine intelligence de son auteur. Le soleil éleve les vapeurs de la mer, le vent les chasse au-dessus des terres, elles tombent en pluie, & pourquoi ? Pour humecter la terre, & faire germer les semences qu’elle renferme. On n’a qu’à lire Derham, le Spectacle de la nature, pour voir combien les fins des choses sont sensibles dans la nature.

Il n’y a que les êtres finis qui puissent être assujettis à une semblable liaison ; & l’assemblage actuel des êtres finis, liés de cette maniere entr’eux, forme ce qu’on appelle le monde, dans lequel il est aisé d’observer que toutes les choses, tant simultanées que successives, sont indissolublement unies. Cela se prouve également des grands corps, comme ceux qui composent le système planétaire, & des moindres qui font partie de notre globe. Le soleil & la terre sont deux grands corps simultanés dans ce monde visible. Si vous voulez expliquer le changement des saisons sur la terre & leurs successions régulieres, vous ne la trouverez que dans le mouvement oblique du soleil parcourant l’écliptique ; car, si vous supposiez que cet astre suive la route de l’équateur, il en résulteroit une égalité perpétuelle de saisons. Otez tout-à-fait le soleil, voilà la terre livrée à un engourdissement perpétuel, les eaux changées en glace, les plantes, les animaux, les hommes détruits sans retour, plus de générations, plus de corruptions, un vrai cahos. Le soleil renferme par conséquent la raison des changemens que la terre subit. Il en est de même des autres planetes relativement à leur constitution & à leur distance du soleil. Les petits corps coexistens sont dans le même cas. Pour qu’une semence germe, il faut qu’elle soit mise en terre, arrosée par la pluie, échauffée par le soleil, exposée à l’action de l’air ; sans le secours de ces causes, la végétation ne réussira point. Donc la raison de l’accroissement de la plante est dans la terre, dans la pluie, dans le soleil, dans l’air ; donc elle est liée avec toutes ces choses.

Cet assemblage d’êtres liés entr’eux de cette maniere n’est pas une simple suite ou serie d’un seul ordre de choses ; c’est une combinaison d’une infinité de series mêlées & entrelacées ensemble ; car, pour ne pas sortir de l’enceinte de notre terre, n’y trouve-t-on pas une foule innombrable de choses contingentes, soit que nous regardions à la composition des substances, soit que nous observions leurs modifications. Il y a plus, une seule serie de choses contingentes se subdivise manifestement en plusieurs autres. Le genre humain est une serie qui dérive d’une tige commune, mais qui en a formé d’autres sans nombre. On peut en dire autant des animaux & même des végétaux. Ceux-ci dans chacune de leurs especes constituent de pareilles series. Les plantes naissent les unes des autres, soit de semence, soit par la séparation des tiges, soit par toute autre voie. Personne ne sauroit donc méconnoître la multiplicité des series, tant dans le regne animal que dans le végétal. Les autres êtres successifs, par exemple, les météores les plus bisarres & les plus irréguliers forment également des series de choses contingentes, quoique ce ne soit pas suivant cette uniformité d’espece qui regne dans les series organisées. Si de la composition des substances nous passons à leur modification, la même vérité s’y confirme. Considérez un morceau de la surface extérieure de la terre exposée à un air libre, vous la verrez alternativement chaude, froide, humide, seche, dure, molle ; ces changemens se succedent sans interruption, durent autant que la suite des siecles, & coexistent aux générations des hommes, des animaux & des plantes. Le corps d’un homme pendant toute la durée de sa vie n’est-il pas le théatre perpétuel d’une suite de scenes qui varient à chaque instant ? car à chaque instant il se fait déperdition & réparation de substance. De la terre, si nous nous élevons aux corps célestes, nous serons en droit de raisonner de la même maniere. Les observations des astronomes ne nous permettent pas de douter que toutes les planetes ne soient des corps semblables à la terre, & ne doivent être compris sous une espece commune. Les mêmes observations découvrent sur la surface de ces planetes des générations & des corruptions continuelles. En vertu donc de l’argument tiré de l’analogie, on peut conclure qu’il y a dans toutes les planetes plusieurs series contingentes, tant de substances composées que de modifications. Le soleil, corps lumineux par lui-même, & qui compose avec les étoiles fixes une espece particuliere de grands corps du monde, est également sujet à divers changemens dans sa surface. Il doit donc y avoir dans cet astre & dans les étoiles fixes une serie d’états contingens. C’est ainsi que de toute la nature sort en quelque sorte une voix qui annonce la multiplicité & l’enchaînure des series contingentes. Les difficultés qu’on pourroit former contre ce principe, sont faciles à lever. En remontant, dit-on, jusqu’au principe des généalogies, jusqu’aux premiers parens, on rencontre la même personne placée dans plusieurs series différentes. Plusieurs personnes actuellement vivantes ont un an célebre commun, qui se trouve par conséquent dans la généalogie de chacun. Mais cela ne nuit pas plus à la multiplicité des series, que ne nuit à un arbre la réunion de plusieurs petites branches en une seule plus considérable, & celle des principales branches au tronc. Au contraire c’est de-là que tire sa force l’enchaînure universelle des choses. On objecte encore que la mort d’un fils unique sans postérité rompt & termine tout d’un coup une serie de contingens, qui avoit duré depuis l’origine du monde. Mais si la serie ne se continue pas dans l’espece humaine, néanmoins la matiere, dont ce dernier individu étoit composé, n’étant point anéantie par sa mort, subit des changemens également perpétuels, quoique dans d’autres series. Et d’ailleurs aucune serie depuis l’origine des choses n’est venue à manquer, aucune espece de celles qui ont été créées ne s’est éteinte. Pour acquérir une idée complette de cette matiere, il faut lire toute la premiere section de la Cosmologie de M. Wolf.

Liaison, est en Musique un trait recourbé, dont on couvre les notes qui doivent être liées ensemble.

Dans le plein-chant, on appelle aussi liaison une suite de plusieurs notes passées sur la même syllabe, parce qu’en effet elles sont ordinairement attachées ou liées ensemble.

Quelques-uns nomment encore quelquefois liaison ce qu’on appelle plus proprement syncope. Voyez Syncope.

Liaison harmonique est le prolongement ou la continuation d’un ou plusieurs sons d’un accord sur celui qui le fuit ; de sorte que ces sons entrent dans l’harmonie de tous deux. Bien lier l’harmonie, est une des grandes regles de la composition, & celle à laquelle on doit avoir le plus d’égard dans la marche de la basse fondamentale. Voyez Basse & Fondamental. Il n’y a qu’un seul mouvement permis sur lequel elle ne puisse se pratiquer ; c’est lorsque cette basse monte diatoniquement sur un accord parfait : aussi de tels passages ne doivent-ils être employés que sobrement, seulement pour rompre une cadence, ou pour sauver une septieme diminuée. On se permet aussi quelquefois deux accords parfaits de suite, la basse descendant diatoniquement, mais c’est une grande licence qui ne sauroit se tolérer qu’à la faveur du renversement.

La liaison harmonique n’est pas toujours exprimée dans les parties ; car, quand on a la liberté de choisir entre les sons d’un accord, on ne prend pas toujours ceux qui la forment ; mais elle doit au moins se sous-entendre. Quand cela ne se peut, c’est, hors les cas dont je viens de parler, une preuve assûrée que l’harmonie est mauvaise.

Liaison, dans nos anciennes musiques. Voyez Ligature. (S)

Liaison, (Architecture.) Mâçonnerie en liaison. Voyez Maçonnerie.

Liaison, en Architecture, est une maniere d’arranger & de lier les pierres & les briques par enchaînement les unes avec les autres, de maniere qu’une pierre ou une brique recouvre le joint des deux qui sont au-dessous.

Vitruve nomme les liaisons de pierres ou de briques alterna coagmenta.

Liaisons de joint, s’entend du mortier ou du plâtre détrempé, dont on fiche & jointoye les pierres.

Liaison à sec, celle dont les pierres sont posées sans mortier, leurs lits étant polis & frottés au grais, comme ont été construits plusieurs bâtimens antiques faits des plus grandes pierres.

On se sert aussi de ce terme dans la décoration, tant extérieure qu’intérieure, pour exprimer l’accord que doivent avoir les parties les unes avec les autres, de maniere qu’elles paroissent être unies ensemble & ne faire qu’un tout harmonieux, ce qui ne peut arriver qu’en évitant l’union des contraires.

Liaison, dans la coupe des pierres, est un arrangement des joints, qu’il est essentiel d’observer pour la solidité. A B, fig. 17. représente les joints de lit aussi-bien que les lignes qui lui sont paralleles, aa, bb, cc, & les joints de tête. Poser les pierres en liaison, c’est faire ensorte que les joints de tête de différentes assises qui sont contiguës, ne soient pas vis-à-vis les uns des autres. Comme, par exemple, les joints aa, bb, ne doivent point être vis-à-vis les uns des autres. Ceux d’une troisieme assise pouvoient être vis-à-vis des premiers, comme les joints cc vis-à-vis des joints aa : les joints ee vis-à-vis des joints cc laissant toujours une assise entre deux, & c’est une régularité qu’on affecte quelquefois. Lorsque les joints de deux assises contiguës sont vis-à-vis les uns des autres, les pierres sont alors posées en déliaison. On ne peut pas mieux comparer ce qu’on appelle liaison dans la coupe des pierres, qu’à une page d’un livre : les lignes représentent les assises ou joints de lit, & chaque mot une pierre, les séparations des mots les joints de tête. On voit clairement que les intervalles des mots dans différentes lignes ne sont pas vis-à-vis les uns des autres. Ce seroit même un défaut, si ils s’y rencontroient trop fréquemment, cela feroit des rayures blanches du haut en bas des pages, qu’on appelle en terme d’Imprimerie, chemin de saint Jacques. (D)

Liaison, terme de Cuisinier, est une certaine quantité de farine, de jaunes d’œufs, & autres matieres semblables qu’on met dans les sauces pour les épaissir.

Liaison, (Ecriture.) signifie aussi dans l’écriture le produit de l’angle gauche de la plume, une ligne fort délicate, qui enchaîne les caracteres les uns avec les autres.

Il y en a de deux sortes ; les liaisons de lettres, les liaisons de mots : les premieres se trouvent au haut ou au bas des lettres qui ne sont pas intrinséquement un seul corps, mais deux, comme en a, m, n, &c. & les joignent pour n’en faire qu’un extrinséquement : les secondes se trouvent à la fin des finales, & sont une suite de cette finale pour servir de chaîne au mot suivant.