L’Encyclopédie/1re édition/NOIR

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NOIR. (Arts méchan.) Le noir est la couleur la plus obscure de toutes, & la plus opposée au blanc.

Il y a plusieurs sortes de noirs qui entrent dans le commerce, qui seront expliquées ci-après : savoir, le noir de Teinturiers, le noir d’Allemagne, le noir d’ivoire, ou noir de velours, noir d’os, le noir de cerf, le noir d’Espagne, le noir de fumée ou noir à noircir, le noir de terre, & le noir des Corroyeurs.

Noir d’Allemagne, (Teinture.) Ce mot noir se fait avec de la lie de vin brûlée, lavée ensuite dans de l’eau, puis broyée dans des moulins faits exprès avec de l’ivoire, des os ou des noyaux de pêche aussi brûlés. C’est de ce noir dont les Imprimeurs en taille-douce se servent. Ce noir vient ordinairement de Francfort, de Mayence & de Strasbourg, ou en pierre ou en poudre ; il s’en fait néanmoins en France, qui n’est au-dessous de celui d’Allemagne que par la différence qui se trouve entre les lies de vin dont ils se font ; celui de Paris est même plus estimé que celui d’Allemagne ; & les Imprimeurs de taille-douce le trouvent plus doux.

Le noir d’Allemagne doit se choisir humide, sans néanmoins avoir été mouillé, d’un beau noir, luisant, doux, friable ou facile à mettre en poudre, léger, & avec le moins de grains luisans que faire se peut, & s’il est possible, qu’il ait été fait avec l’ivoire, étant meilleure pour faire le beau noir que les os & les noyaux de pêches.

Noir de cerf ; c’est ce qui reste dans la cornue, après que l’on a tiré de la corne de cerf, l’esprit, le sel volatil, & l’huile. Ce résidu se broye avec de l’eau, & fait une sorte de noir qui est presque aussi beau & aussi bon que celui d’ivoire, & dont les Peintres se peuvent très-bien servir.

Noir de charbon. Le noir de charbon se fait avec des morceaux de charbon bien nets & bien brûlés, que l’on pile dans un mortier, & que l’on broye ensuite à l’eau sur le porphyre, jusqu’à ce qu’il soit assez fin. Alors on le met sécher par petits morceaux, sur du papier bien lisse. C’est un très bon noir pour les tableaux, & également bon pour peindre à l’eau.

Noir des Corroyeurs. On appelle premier noir, chez les artisans qui donnent le corroyage aux cuirs, quand ils ont été tannés, la premiere teinte de cette couleur qu’ils appliquent sur les vaches, veaux ou moutons. Ce noir est fait de noix de galle, de biere aigre & de ferraille. Le second noir est composé de noix de galle, de couperose, & de gomme arabique. C’est sur ce noir que se donnent les deux lustres.

Noir d’Espagne. (Chimie & Pharm.) C’est ainsi que l’on nomme le liége brûlé & réduit en charbon dans les vaisseaux fermés. On vante beaucoup l’usage de ce charbon pris en poudre pour arrêter les gonorrhées, & on le regarde comme un spécifique dans les incontinences d’urine ; mais il est à propos d’employer ce remede avec prudence. Le noir d’Espagne incorporé avec de l’huile de lin, fait un liniment, que quelques auteurs regardent comme très-propre à appaiser les douleurs que causent les hémorrhoïdes.

Noir de fumée, (Arts.) c’est ainsi qu’on nomme une substance d’un beau noir, produite par des résines brûlées.

Toutes substances résineuses, telle que la résine des pins, des sapins, la térébenthine, la poix, les bitumes, étant brûlées, se réduisent en une matiere charbonneuse, fort déliée, que l’on nomme noir de fumée ; mais comme ces substances résineuses peuvent s’employer à d’autres usages, on ne se sert pour le faire, que de ce qui est resté dans le fond des chaudieres où l’on a fait bouillir la résine, pour en faire de la poix ou du goudron. Pour cet effet, on allume des morceaux de ce résidu qui est très inflammable, & on le laisse brûler dans une marmite placée au milieu d’un bâtiment ou cabinet quarré, bien fermé de toute part, & tendu de toile ou de peaux de moutons. A mesure que la matiere résineuse brûle, il en part une matiere semblable à de la suie, qui s’attache à la toile ou aux peaux de moutons dont le cabinet est tendu. Lorsqu’on croit que le cabinet est suffisamment rempli de cette matiere, on l’enleve pour la mettre dans des barrils, & on la vend sous le nom de noir de fumée, ou de noir à noircir. Voyez nos Pl.

En Allemagne, où il se trouve des vastes forêts de pins & de sapins, on sait le noir de fumée en grand, & l’on construit des fourneaux uniquement destinés à cet usage. Ces fourneaux sont des cabinets quarrés qui ferment très-exactement ; à leur partie supérieure est une ouverture sur laquelle on place une toile tendue de maniere à former un cône ; à ce cabinet il communique une espece de voûte horisontale, ou de tuyau de cheminée, au bout duquel est une espece de four ; à l’ouverture de ce four on place les matieres résineuses ou le bois chargé de résine, que l’on veut brûler pour faire le noir de fumée. Par ce moyen, la substance noire qui s’en dégage, passe par le tuyau de cheminée, & va se rendre dans le cabinet quarré, voyez nos Pl. Comme cette matiere est légere, il y en a une grande quantité qui s’attache à l’intérieur du cône de toile qui est au-dessus de ce même cabinet. Lorsqu’on croit qu’il s’y en est suffisamment amassé, on frappe avec des baguettes sur le cône de toile pour faire tomber le noir de fumée qui s’y étoit attaché ; par-là il retombe dans le cabinet, d’où on l’enleve pour le mettre dans des barrils ou caisses de bois, & pour le débiter.

Le noir de fumée sert dans la peinture à l’huile, avec laquelle il s’incorpore parfaitement bien ; il ne peut servir dans la peinture en détrempe, vû qu’il ne se mêle point avec de l’eau. Cette substance entre aussi dans la composition de l’encre des Imprimeurs. (—).

Noir de fumée, (Chimie.) charbon volatilisé, ou plutôt élancé par le mouvement rapide de la flamme dans la combustion à l’air libre, & avec flamme des matieres résineuses. Voyez la fin de l’art. Suie, Chimie. Le noir de fumée n’est point proprement volatil : c’est avec raison que nous avons énoncé dans la précédente définition, qu’il étoit enlevé par une puissance étrangere, ce qui est bien différent de la volatilité chimique, voyez Volatil ; & même cette maniere d’être produit n’empêche point qu’il ne soit un corps très-fixe, jouissant à cet égard de la propriété générique de charbon, dont il est une véritable espece. Voyez Charbon, Chimie. (b)

Noir d’os, le noir d’os se fait avec les os de mouton, brûlés & préparés comme le noir d’yvoire. Il fait un noir roux, & l’on s’en sert beaucoup pour les tableaux ; mais il est difficile à sécher, & l’on est obligé en le broyant à l’huile, de le tenir plus ferme que les autres couleurs, afin d’avoir la facilité d’y mettre la quantité nécessaire d’huile grasse ou sécative : on s’en sert rarement à l’eau.

Noir de pêches, le noir de pêches se fait avec les noyaux de pêches brûlés comme le noir d’yvoire, & broyés très-fin sur le porphyre : il sert beaucoup pour les tableaux, & fait une teinte bleuâtre étant mêlé avec le blanc. On peut aussi s’en servir à l’eau.

Noir, en Peinture, ce n’est pas avec le noir qu’on donne la plus grande force dans un tableau : les habiles peintres n’en emploient presque jamais de pur. On dit qu’il seroit à souhaiter que le blanc & le noir fussent aussi chers pour les commençans que l’outremer, parce qu’alors le prix les leur feroit épargner, & tenter d’autres moyens, soit qu’ils voulussent faire clair ou brun ; au lieu qu’à force de les prodiguer, ils ne font ni l’un ni l’autre.

On se sert en Peinture du noir d’yvoire, du noir d’os, du noir de charbon, noir de noyaux de pêches, noir de fumée ; & pour la fresque, du noir de terre.

Noir, terme de Plumassier, on appelle grandes noires ou noirs fins à pointe, les plumes d’autruches noires de la meilleure qualité, & qui sont propres à faire des panaches. Les petites noires à pointe plate, sont au contraire de la moindre qualité, & ne servent qu’à faire des ouvrages de mercerie, comme bonnets d’enfans, écrans & autres semblables.

Noir de rouille, c’est la même chose que le premier noir des corroyeurs.

Noir de terre, est une espece de charbon qui se trouve dans la terre, dont les Peintres se servent après qu’il a été bien broyé pour travailler à fresque.

On fait du noir avec de la noix de galle, de la couperose ou du vitriol, comme l’encre commune ou à écrire.

Il se fait encore du noir avec de l’argent & du plomb, dont on se sert à remplir les creux ou cavités des choses gravées.

Noir de metteur en œuvre, est une poudre noire qui provient de l’yvoire brûlé & réduit en poudre, voyez Noir d’yvoire. La façon de l’employer dépend de l’artiste. Il y a des pierres que l’on met en plein noir, alors on peint en noir tout le dedans du chaton, & on l’emplit même quelquefois de poudre seche, afin que la pierre en soit totalement enveloppée. Il y en a d’autres auxquelles on ne met qu’un point noir sur la culasse, assez volontiers sous les roses que l’on met sur la feuille d’argent, on peint une étoile noire sur cette feuille. Il est assez difficile de donner de regles là-dessus, cela dépend des circonstances ; l’artiste attentif essaye souvent de plusieurs façons, & se fixe à celle qui donne plus de jeu à sa pierre, ou qui déguise mieux sa couleur.

Noir d’yvoire, le noir d’yvoire se fait avec des morceaux d’yvoire que l’on met dans un creuset ou pot bien lutté avec de la terre à potier, & que l’on met dans leur four lorsqu’ils cuisent leurs poteries ; il faut qu’il y reste autant que lesdites poteries pour devenir bien noir & bien cuit : il faut sur-tout bien prendre garde qu’il n’y ait aucun jour au creuset ou autre vase, autrement l’yvoire deviendroit blanc au lieu de noir, & se consumeroit. Ce noir mêlé avec le blanc, fait une fort belle teinte grise : on s’en sert pour les tableaux, comme pour l’eau ou miniature.

Noir, (Teinture.) le noir est la cinquieme & derniere couleur du bon teint ; l’opération qui le produit est précisement la même qui sert à faire de l’encre à écrire. On plonge l’étoffe dans un bain composé d’une décoction de noix de galle & de dissolution de vitriol verd : il arrive nécessairement que l’acide vitriolique s’unissant à l’alkali de la noix de galle, abandonne le fer avec lequel il étoit uni dans le vitriol ; ce fer divisé en parties extrèmement fines, se loge dans les pores de l’étoffe, & y est retenu par le resserrement que la stipticité de la noix de galle y a causée, & par une espece de gomme qu’elle contient & qui l’y mastique. On ne remarque dans toute cette opération, aucun ingrédient qui ait pû donner du crystal de tartre, ou du tartre vitriolé, aussi la teinture noire n’est-elle pas à beaucoup près aussi solide que les autres, & elle ne résisteroit nullement, non plus que les gris qui en sont les nuances.

Avant de teindre une étoffe en noir, les réglemens exigent qu’elle soit guesdée, c’est-à-dire qu’elle ait été teinte en bleu très-foncé : ce bleu dont la teinture est solide, sert en outre, en donnant à l’étoffe une couleur approchante du noir, à diminuer la quantité du vitriol qui, sans cela seroit nécessaire, & qui rendroit l’étoffe rude. On pourroit employer au même usage, le rouge foncé de garance, mais il en résulteroit deux inconvéniens ; le premier de faire subir à l’étoffe une premiere altération par l’action des sels du bouillon ; & le second, de donner au noir un œil rougeâtre & désagréable. On évite l’un & l’autre en donnant à l’étoffe une premiere teinture bleue, qui ne détruit pas l’étoffe ; & qui loin d’alterer le noir, lui donne au contraire un velouté très-avantageux.

Le noir & le gris servent non seulement seuls, mais encore on les emploie pour brunir toutes les couleurs, & c’est pour cette raison qu’on nomme bruniture, la teinture noire ou grise qu’on donne à une étoffe dejà teinte d’une autre couleur. Acad. roy. des Scienc. 1750. (D. J.)

Noir antique, (Hist. nat.) en italien, nero antico ; nom donné par les modernes à un marbre très-noir, fort dur & prenant un très-beau poli. Les anciens l’appelloient luculleum marmor.

Noir emplatre, on emplâtre de céruse brûlée, voyez sa préparation au mot Emplatre. Cet emplâtre ne doit sa naissance qu’à une bisarrerie ou fantaisie d’ouvrier. C’est une préparation moins élégante que celle de l’emplâtre de céruse blanc, sans avoir aucune propriété de plus. Il y a même apparence que le premier emplâtre noir qui ait été fait, est dû à l’ignorance ou à la négligence d’un artiste ; car l’emplâtre noir est un emplâtre manqué ou gâté, voyez Emplatre. Au reste ce qu’on appelle ici brûlé, n’est en effet que réduit : la céruse prétendue brûlée, n’est autre chose que du plomb qui a repris sa forme métallique, en empruntant du phlogistique de l’huile. Voyez Réduction. (b)

Noir, (Maréchal.) poil du cheval. Noir jais, ou maure, ou moreau, ou vif, c’est le vrai noir. On appelle un cheval qui, quoique noir, a une teinte roussâtre, noir mal teint.