L’Encyclopédie/1re édition/OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Observations météorologiques. L’état de l’air, les différens changemens qui arrivent dans l’atmosphere, les météores, la température & la constitution des saisons, sont en général le sujet de ces observations. Le physicien y trouve un objet intéressant de curiosité, de recherches & d’instruction, & elles sont ou peuvent être pour le médecin attentif une source féconde de lumiere dans la connoissance & même la curation de bien des maladies, & surtout des épidémiques. Ce n’est point notre but ni notre dessein de faire voir combien la Physique doit à ces observations, de combien de faits précieux & satisfaisans elle s’est enrichie par-là ; plusieurs physiciens ont écrit sur cette matiere. On trouve d’excellens mémoires là-dessus dans la collection de ceux de l’académie royale des Sciences. Voyez d’ailleurs dans ce Dictionnaire les articles Air, Atmosphere, Aurore boréale, Chaleur, Froid, Météore, Pluie, Tonnerre, Vent, &c. Physique.

Quant à leur utilité en Medecine, il sera facile de s’en appercevoir, si l’on fait attention que nous vivons dans l’air, que ce fluide pénetre par bien des endroits toutes les parties du corps ; qu’il est un principe de vie & de santé lorsqu’il est bien constitué, & qu’il doit en conséquence devenir nécessairement un principe de maladie lorsqu’il y a quelque changement subit dans sa température, ou qu’il éprouve une altération considérable. Combien de maladies n’observe-t-on pas tous les jours qui doivent évidemment leur origine à un air vicieux, trop chaud, trop froid, sec ou pluvieux (voyez Air, Chaleur, Froid, &c.), combien qui dépendent d’un vice inconnu, indéterminé de l’atmosphere ? J’ai démontré par un grand nombre d’observations, que l’état particulier de l’air dans les voisinages de la mer, des étangs, des marais, étoit la principale & presque l’unique cause des fievres intermittentes, Mémoire lu à la société royale des Sciences année 1759. Les maladies épidémiques sont évidemment dûes à quelque vice de l’air. On ne peut, dit Hippocrate, recourir qu’à des causes générales communes à tout le monde (& par conséquent qu’à l’air), pour la production des maladies qui attaquent indifféremment tous les sexes, tous les âges & toutes les conditions, quoique la façon de vivre soit aussi variée qu’il y a d’états différens. C’est aussi dans ces maladies que les Medecins se sont particulierement attachés à ces observations : nous en trouvons le premier exemple dans Hippocrate, qui, avant d’entrer dans le détail des maladies qui ont regné pendant la constitution qu’il va décrire, donne une idée exacte, souvent très étendue, de l’état de l’air, des saisons, des vents, des pluies, des chaleurs ou des froids qui ont regné. Il a été suivi en cela par Sydenham & les autres auteurs qui ont écrit des maladies épidémiques. Il est très important de remarquer la température des faisons : on ne sauroit croire jusqu’à quel point elles influent sur les maladies, sur leur genie & sur leur curation. Les maladies qui viendront à la suite d’un été très-chaud, demanderont souvent une autre méthode curative que ces mêmes maladies précédées d’un été tempéré ou pluvieux. J’ai fait principalement cette observation sur les diarrhées & les dyssenteries, qui sont pour l’ordinaire assez fréquentes sur la fin de l’été. Lorsque les chaleurs avoient été douces, modérées par les pluies, & les fruits d’été en conséquence peu mûrs, aqueux ou glaireux, l’hypécacuana donné dans les dyssenteries les dissipoit avec une extrème promptitude, & comme par enchantement ; lorsqu’au contraire l’été avoit été sec & brûlant, & les fruits mûrs, vifs & spiritueux, tous les dyssenteriques auxquels on ordonnoit inconsidérément l’hypécacuana, mouroient en peu de tems, victimes de cette aveugle & dangereuse routine. Les rafraîchissemens mucilagineux, anti-phlogistiques étoient beaucoup plus efficaces. Voyez Saisons. Hippocrate ne se contente pas de décrire les maladies propres à chaque saison, il a pousse ses observations assez loin pour pouvoir déterminer les accidens qui sont à craindre lorsque deux ou trois saisons ont été de telle ou telle température. Destitué des instrumens de physique imaginés & exécutés depuis peu, qui sont extrèmement propres à mesurer les différentes altérations de l’atmosphere, il n’y employoit que l’usage de ses sens, & il les appliquoit bien sans se perdre dans les questions inutiles à la Médecine, savoir si l’ascension du mercure dans le barometre est dûe à la gravité ou à l’élasticité de l’air, si elle présage de la pluie ou du vent ; il se contentoit d’observer ces effets & de les décrire. Cependant on ne sauroit disconvenir qu’avec l’aide de ces instrumens, ces observations ne soient devenues plus faciles & moins équivoques : nous connoissons même plus sûrement avec le thermometre les différens degrés de chaleur ; l’hygrometre sert à marquer l’humidité de l’air ; le barometre est une mesure qui me paroît assez suspecte & très-peu nécessaire, car la pluie & le vent ne demandent pour être observés que l’usage des sens ; la girouette bien mobile & située sur un toît ou un clocher bien élevé, sert à déterminer la direction des vents. Il y a quelques machines propres à en évaluer la force, mais elles sont fautives & très-peu d’usage, & ne valent jamais, comme l’a remarqué M. Jurin, le simple usage des sens. On se sert aussi, pour savoir la quantité de pluie tombée dans un mois ou un an, d’un vaisseau cubique ou cylindrique élevé & placé dans un endroit isolé dont on connoît exactement la capacité, & qui est divisé en pouces & en lignes ; & pour éviter dans ce cas toute erreur que pourroit introduire l’évaporation, il faut avoir soin ou de mesurer tous les jours, ou de prendre des précautions pour empêcher l’eau tombée de s’évaporer. Voyez tous ces articles particuliers.

L’observateur muni de tous ces instrumens, peut les consulter à différentes heures de la journée : il y en a d’assez patiens, d’assez scrupuleux pour ne pas laisser passer une ou deux heures sans aller examiner les variations qui peuvent être arrivées dans l’état de leurs mesures. Ces détails minutieux peuvent avoir quelqu’utilité en Physique ; mais pour l’usage medicinal, trois observations par jour sur le thermometre, savoir le matin, à midi & le soir, autant ou même moins sur le barometre & l’hygrometre, sont très-suffisantes. Du reste, on ne peut donner là-dessus aucune regle rigoureuse ; les changemens considérables qu’on peut appercevoir, doivent décider dans bien des cas. On a construit des tables suivant lesquelles on peut disposer les observations qu’on aura faites : l’académie royale des Sciences fait imprimer tous les ans un livre intitulé la connoissance des tems, où l’on trouvera une table commode pour ces observations. La société des medecins d’Edimbourg a regardé ces observations comme un objet intéressant, digne de l’application de ses membres. A la tête de chaque volume qu’elle donne au public, on voit une table très-exacte des observations météorologiques, & une description assez détaillée des maladies qui ont regné pendant ce tems ; & on a fait fort judicieusement précéder ces observations d’une description de la ville d’Edimbourg qui a paru, disent les éditeurs, nécessaire, parce que sa situation & d’autres particularités peuvent influer sur la disposition de l’air ou occasionner des maladies. Essais & observat. tom. I. préface. L’auteur du journal de Medecine a rendu cet ouvrage plus intéressant & plus utile, en y joignant aussi des observations météorologiques faites sur le plan de celles d’Edimbourg, & suivies d’un exposé trop court des maladies épidémiques, & auxquelles il manque la description ou la carte topographique de Paris & des environs, avec une notice des vents les moins salutaires. Recueil périodique d’observations de Medecine, &c. Janvier 1757, tome VI. & suiv.

La table dont se servent les medecins d’Edimbourg est composée de huit colonnes ; la premiere contient le jour du mois, dont le nom est mis au-dessus de la table ; la seconde les heures ; la troisieme le barometre ; la quatrieme le thermometre ; la cinquieme le hygroscope ; la sixieme la direction & la force du vent ; la septieme les variations du tems ; la huitieme enfin, la quantité de pluie tombée dans le vaisseau. Nous transportons ici, pour donner une idée plus claire de cette table, les premieres lignes qui renferment les observations faites le premier de Juin 1731.

Juin 1731.
Jour. No image.svg Heures. No image.svg Barometre.
Pouces.
No image.svg Thermometre.
Pouces.
No image.svg Hygroscop.
Pouces.
No image.svg Vent.
Direct. Force.
No image.svg Tems No image.svg Pluie dans le
vaisseau.








1 9 mat. S.-O. 6d. S. 1d Beau. 0 Pouces.
5 soir. S.-O. 6d. S. 0d Couvert. 0 Pouces.

Les observations que nous venons de proposer ne peuvent nous instruire que des qualités physiques de l’atmosphere. Il y a lieu de croire qu’il ne seroit pas moins important de connoître la nature des corps hétérogenes, des miasmes vicieux qui la remplissent & l’infectent. Les observations & les expériences chimiques sont les seuls moyens que nous ayons pour parvenir à cette connoissance : déjà elles nous ont appris qu’un acide universel étoit répandu dans l’air, que cet acide étoit le vitriolique, & qu’il étoit plus abondant dans certains pays, comme dans les montagnes des Pyrénées ; que sur les côtes de la mer l’acide marin domine ; que les mouffetes devoient leurs mauvais effets le plus souvent à une surabondance d’acide sulphureux, volatil, constaté par la noirceur de l’argent & du verre de Saturne, &c. On pourroit s’assurer encore mieux & plus utilement de l’état de l’air dans les maladies épidémiques, si on analysoit la pluie, la grêle, la rosée, la neige, &c. si on exprimoit des linges imbibés de ces eaux dans quelque liqueur ; si on exposoit à l’air des fils de soie teints de différentes couleurs. Les Chimistes connoissent que l’air est infecté de miasmes arsénicaux, lorsqu’ils voient les métaux des mines voisines devenir friables & s’en aller en poussiere, & le cuivre acquérir l’éclat de l’argent. Nous proposons ces vûes, que nous présumons pouvoir être utiles à quelque chimiste éclairé qui veuille bien sacrifier une partie de son tems à l’intérêt public : il en résulteroit de-là une nouvelle preuve des avantages que la Medecine même pratique peut tirer de la chimie bien dirigée. M. Broussonnet, illustre medecin de Montpellier, a répondu d’une maniere très-satisfaisante à cette belle question, qui lui fut proposée avec plusieurs autres aussi intéressantes, lors de la dispute d’une chaire dans l’université de Montpellier en 1759, savoir si on peut par les moyens chimiques découvrir les différens états de l’air, & de nuisible le rendre salutaire. L’extrème briéveté du tems accordé dans ces sortes d’occasions, ne l’a pas empêché de discuter savamment & de résoudre exactement ces deux questions. On peut voir le recueil de ses theses, imprimé à Montpellier en 1759 ; l’on ne s’appercevra pas en les lisant qu’elles ont été composées & imprimées, suivant l’usage, en moins de douze jours.

Enfin, pour completter les observations météorologiques, il me paroît qu’on devroit avoir égard à l’état du ciel, y joindre quelques observations astronomiques : l’influence des astres est une question qui a eu assez de célébrité chez les anciens pour mériter d’être vérifiée. Plusieurs célebres medecins modernes y sont revenus (voyez cet article au mot Influence), & nous avons prouvé qu’il y avoit assez de réel dans cette prétention pour faire soupçonner qu’il peut y avoir de l’utile, & qu’il ne manque pour l’en retirer que des observations bien suivies. Hippocrate a recommandé & cultivé lui-même ce genre d’observations ; il marque soigneusement au commencement des épidémies, l’état du ciel tel qu’il le connoissoit, le lieu du soleil, la situation des pleïades, de l’arcture, &c. voyez Influence. Les observations, aujourd’hui que l’Astronomie a été si perfectionnée, sont devenues plus faciles à faire, peuvent être plus sûres & plus détaillées : on pourroit marquer les heures du lever & du coucher du soleil, son lieu dans le ciel, les phases de la lune, les éclipses, la situation & les conjonctions des planetes, &c. il faudroit ensuite comparer ces observations avec celles qu’on feroit sur les maladies ; & quand on en auroit rassemblé un assez grand nombre, on verroit si elles sont contraires ou favorables aux opinions des anciens, si elles confirment ou détruisent leurs prétentions, & l’on se déclareroit conséquemment avec connoissance de cause ou contr’eux ou en leur faveur.