L’Encyclopédie/1re édition/CHALEUR

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CHALEUR, s. f. (Physiq.) est une des qualités premieres des corps, & celle qui est opposée au froid. Voyez Qualité & Froid.

Quelques auteurs définissent la chaleur, un être physique dont on connoît la présence & dont on mesure le degré par la raréfaction de l’air, ou de quelque liqueur renfermée dans un thermometre.

La chaleur est proprement une sensation excitée en nous par l’action du feu, ou bien c’est l’effet que fait le feu sur nos organes. Voyez Sensation & Feu.

D’où il s’ensuit que ce que nous appellons chaleur est une perception particuliere ou une modification de notre ame, & non pas une chose qui existe formellement dans le corps qui donne lieu à cette sensation. La chaleur n’est pas plus dans le feu qui brûle le doigt, que la douleur n’est dans l’aiguille qui le pique : en effet, la chaleur dans le corps qui la donne, n’est autre chose que le mouvement ; la chaleur dans l’ame qui la sent, n’est qu’une sensation particuliere ou une disposition de l’ame. Voyez Perception.

La chaleur, en tant qu’elle est la sensation ou l’effet que produit en nous un corps chaud, ne doit être considérée que relativement à l’organe du toucher, puisqu’il n’y a point d’objet qui nous paroisse chaud, à moins que sa chaleur n’excede celle de notre corps ; de sorte qu’une même chose peut paroître chaude & froide à différentes personnes, ou à la même personne en différens tems. Ainsi la sensation de chaleur est proprement une sensation relative.

Les Philosophes ne sont pas d’accord sur la chaleur telle qu’elle existe dans le corps chaud ; c’est-à-dire, en tant qu’elle constitue & fait appeller un corps chaud, & qu’elle le met en état de nous faire sentir la sensation de chaleur. Les uns prétendent que c’est une qualité ; d’autres, que c’est une substance ; & quelques-uns, que c’est une affection méchanique.

Aristote & les Péripatétîciens définissent la chaleur, une qualité ou un accident qui réunit ou rassemble des choses homogenes, c’est-à-dire, de la même nature & espece, & qui desunit ou sépare des choses hétérogenes, ou de différente nature : c’est ainsi, dit Aristote, que la même chaleur qui unit & réduit dans une seule masse différentes particules d’or, qui étoient auparavant séparées les unes des autres, desunit & sépare les particules de deux métaux différens, qui étoient auparavant unis & mêlés ensemble. Il y a de l’erreur non-seulement dans cette doctrine, mais aussi dans l’exemple qu’on apporte pour la confirmer ; car la chaleur, quand on la supposeroit perpétuelle, ne séparera jamais une masse composée, par exemple, d’or, d’argent, & de cuivre ; au contraire, si l’on met dans un vaisseau, sur le feu, des corps de nature différente, comme de l’or, de l’argent, & du cuivre, quelque hétérogenes qu’ils soient, la chaleur du feu les mêlera & n’en fera qu’une masse.

Pour produire le même effet sur différens corps, il faut différens degrés de chaleur : pour mêler de l’or & de l’argent, il faut un degré médiocre de chaleur ; mais pour mêler du mercure & du soufre, il faut le plus haut degré de chaleur qu’on puisse donner au feu. Voyez Or, Argent, &c. A quoi il faut ajoûter que le même degré de chaleur produit des effets contraires : ainsi un feu violent rendra volatiles les eaux, les huiles, les sels, &c. & le même feu vitrifiera le sable & le sel fixe alkali. Voyez Verre.

Les Epicuriens & autres Corpusculaires ne regardent point la chaleur comme un accident du feu, mais comme un pouvoir essentiel ou une propriété du feu, qui dans le fond est le feu même, & n’en est distinguée que relativement à notre façon de concevoir. Suivant ces Philosophes, la chaleur n’est autre chose que la substance volatile du feu même, réduite en atomes & émanée des corps ignés par un écoulement continuel ; de sorte que non-seulement elle échauffe les objets qui sont à sa portée, mais aussi qu’elle les allume quand ils sont de nature combustible ; & qu’après les avoir réduit en feu, elle s’en sert à exciter la flamme.

En effet, disent-ils, ces corpuscules s’échappant du corps igné, & restant quelque tems enfermés dans la sphere de sa flamme, constituent le feu par leur mouvement ; mais après qu’ils sont sortis de cette sphere & dispersés en différens endroits, de sorte qu’ils ne tombent plus sous les yeux, & ne sont plus perceptibles qu’au tact, ils acquierent le nom de chaleur en tant qu’ils excitent encore en nous cette sensation.

Nos derniers & meilleurs auteurs en Philosophie méchanique, expérimentale, & chimique, pensent fort diversement sur la chaleur. La principale question qu’ils se proposent, consiste à savoir si la chaleur est une propriété particuliere d’un certain corps immuable appellé feu ; ou si elle peut être produite mechaniquement dans d’autres corps en altérant leurs parties.

La premiere opinion, qui est aussi ancienne que Démocrite & le système des atomes, & qui a frayé le chemin à celle des Cartésiens & autres Méchanistes, a été renouvellée avec succès, & expliquée par quelques auteurs modernes, & en particulier par MM. Homberg, Lémery, Gravesande, & surtout par le savant & ingénieux Boerhaave, dans un cours de leçons qu’il a donné sur le feu, & dont on trouvera le résultat à l’article Feu.

Selon cet auteur, ce que nous appellons feu est un corps par lui-même, sui generis, qui a été créé tel dès le commencement, qui ne peut être altéré en sa nature ni en ses propriétés, qui ne peut être produit de nouveau par aucun autre corps, & qui ne peut être changé en aucun autre, ni cesser d’être feu.

Il prétend que ce feu est répandu également par-tout, & qu’il existe en quantité égale dans toutes les parties de l’espace : mais qu’il est parfaitement caché & imperceptible, & ne se découvre que par certains effets qu’il produit, & qui tombent sous nos sens.

Ces effets sont la chaleur, la lumiere, les couleurs, la raréfaction & la brûlure, qui sont autant de signes de feu dont aucun ne peut être produit par quelque autre cause que ce soit ; de sorte qu’en quelque lieu & en quelque tems que nous remarquions quelques-uns de ces signes, nous en pouvons inférer l’action & la présence du feu.

Mais quoique l’effet ne puisse être sans cause, cependant le feu peut exister & demeurer caché sans produire aucun effet, c’est-à-dire, aucun de ces effets qui soient assez considérables pour affecter nos sens, ou pour en devenir les objets. Boerhaave ajoûte que c’est le cas ordinaire où se trouve le feu, qui ne peut produire de ces effets sensibles sans le concours de plusieurs circonstances nécessaires qui manquent souvent. C’est particulierement pour cela que nous voyons quelquefois plusieurs, & quelquefois tous les effets du feu en même tems, & d’autres fois un effet du feu accompagné de quelques autres, suivant les circonstances & les dispositions où se trouvent les corps : ainsi nous voyons quelquefois de la lumiere sans sentir de la chaleur, comme dans les bois & les poissons pourris, ou dans le phosphore hermétique. Il se peut même que l’une des deux soit au plus haut degré, & que l’autre ne soit pas sensible comme dans le foyer d’un grand miroir ardent exposé à la lune, où selon l’expérience qu’en fit le docteur Hooke, la lumiere étoit assez éclatante pour aveugler la meilleure vûe du monde, tandis que la chaleur y étoit imperceptible, & ne pouvoit opérer la moindre raréfaction sur un thermometre excellent. Voyez Lumiere.

D’un autre côté, il peut y avoir de la chaleur sans lumiere, comme nous le voyons dans les fluides qui ne jettent point de lumiere quoiqu’ils bouillent, & qui non-seulement échauffent & raréfient, mais aussi brûlent & consument les parties des corps. Il y a aussi des métaux, des pierres, &c. qui reçoivent une chaleur excessive avant de luire ou de devenir ignées ; bien plus, la plus grande chaleur imaginable peut exister sans lumiere ; ainsi dans le foyer d’un grand miroir ardent concave où les métaux se fondent & où les corps les plus durs se vitrifient, l’œil n’apperçoit aucune lumiere lorsqu’il n’y a point de ces corps à ce foyer ; & si l’on y posoit la main, elle seroit à l’instant réduite en cendre.

De même on a remarqué souvent de la raréfaction dans les thermometres pendant la nuit, sans voir de lumiere, & sans sentir de chaleur, &c.

Il paroît donc que les effets du feu dépendent de certaines circonstances qui concourent ensemble, & que certains effets demandent un plus grand ou un plus petit nombre de ces circonstances. Il n’y a qu’une chose que tous ces effets demandent en général ; savoir, que le feu soit amassé ou réduit dans un espace plus étroit : autrement, comme le feu est répandu par-tout également, il n’auroit pas plus d’effet dans un lieu que dans un autre : d’un autre côté cependant, il faut qu’il soit en état par sa nature d’échauffer, de brûler, & de luire par-tout ; & l’on peut dire en effet qu’il échauffe, brûle, & luit actuellement par-tout ; & dans un autre sens, qu’il n’échauffe, ne brûle, & ne luit nulle part. Ces expressions, par-tout, & nulle part, reviennent ici au même ; car sentir la même chaleur par-tout, signifie que l’on n’en sent point : il n’y a que le changement qui nous soit sensible ; c’est le changement seul qui nous fait juger de l’état où nous sommes, & qui nous fait connoître ce qui opere ce changement. Ainsi nos corps étant comprimés également de tous les côtés par l’air qui nous environne, nous ne sentons aucune compression nulle part ; mais dès que cette compression vient à cesser dans quelque partie de notre corps, comme lorsque nous posons la main sur la platine d’une machine pneumatique, & que nous pompons, nous devenons sensibles au poids de l’air.

L’amas ou la collection du feu se fait de deux façons : la premiere, en dirigeant & déterminant les corpuscules flotans du feu en lignes, ou traînées, que l’on appelle rayons, & poussant ainsi une suite infinie d’atomes ignés vers le même endroit, ou sur le même corps, de sorte que chaque atome porte son coup, & seconde l’effort de ceux qui l’ont précédé, jusqu’à ce que tous ces efforts successifs ayent produit un effet sensible. Tel est l’effet que produisent les corps que nous appellons lumineux, comme le soleil & les autres corps célestes, le feu ordinaire, les lampes, &c. qui, selon plusieurs de nos Physiciens, ne lancent point de feu tiré de leur propre substance ; mais qui par leur mouvement circulaire dirigent & déterminent les corpuscules de feu qui les environnent, à se former en rayons paralleles. Cet effet peut être rendu plus sensible encore par une seconde collection de ces rayons paralleles, en rayons convergens, comme on le fait par le moyen d’un miroir concave, ou d’un verre convexe, qui réunit tous ces rayons dans un point, & produit des effets surprenans. Voyez Miroir ardent, &c.

La seconde maniere de faire cette collection de feu ne consiste point à déterminer le feu vague, ou à lui donner une direction nouvelle, mais à l’amasser purement & simplement dans un espace plus étroit ; ce qui se fait en frottant avec vîtesse un corps contre un autre : à la vérité il faut que ce frottement se fasse avec tant de vîtesse, qu’il n’y ait rien dans l’air, excepté les particules flotantes du feu, dont l’activité soit assez grande pour se mouvoir avec la même promptitude, ou pour remplir à mesure les places vuides : par ce moyen le feu, le plus agile de tous les corps qu’il y ait dans la nature, se glissant successivement dans ces places vuides, s’amasse autour du corps mû, & y forme une espece d’atmosphere de feu.

C’est ainsi que les essieux des roues de charrettes & des meules, les cordages des vaisseaux, &c. reçoivent de la chaleur par le frottement, prennent feu, & jettent souvent de la flamme.

Ce que nous venons de dire suffit pour expliquer la circonstance commune à tous les effets du feu, savoir, la collection des particules. Il y a aussi plusieurs autres circonstances particulieres qui concourent avec celle-là : ainsi pour échauffer ou faire sentir la chaleur, il faut qu’il y ait plus de feu dans le corps chaud, que dans l’organe qui doit le sentir ; autrement l’ame ne peut être mise dans un nouvel état, ni se former une sensation nouvelle : & dans un cas contraire, savoir, quand il y a moins de feu dans l’objet intérieur que dans l’organe de notre corps, cet objet produit la sensation du froid.

C’est pour cela qu’un homme sortant d’un bain chaud, pour entrer dans un air médiocrement chaud, croit se trouver dans un lieu excessivement froid ; & qu’un autre sortant d’un air excessivement froid, pour entrer dans une chambre médiocrement chaude, croit se trouver d’abord dans une étuve : ce qui fait connoître que la sensation de la chaleur ne détermine en aucune façon le degré du feu ; la chaleur n’étant que la proportion ou la différence qu’il y a entre le feu de l’objet extérieur, & celui de l’organe.

A l’égard des circonstances qui sont nécessaires pour que le feu produise la lumiere, la raréfaction, &c. consultez les articles Lumiere, &c.

Les philosophes méchaniciens, & en particulier Bacon, Boyle, & Newton, considerent la chaleur sous un autre point de vûe : ils ne la conçoivent point comme une propriété originairement inhérente à quelque espece particuliere de corps, mais comme une propriété que l’on peut produire méchaniquement dans un corps.

Bacon, dans un traité exprès, intitulé de formà calidi, où il entre dans le détail des différens phénomenes & effets de la chaleur, soûtient 1°. que la chaleur est une sorte de mouvement ; non que le mouvement produise la chaleur, ou la chaleur le mouvement, quoique l’un & l’autre arrivent en plusieurs cas ; mais, selon lui, ce qu’on appelle chaleur n’est autre chose qu’une espece de mouvement accompagné de plusieurs circonstances particulieres.

2°. Que c’est un mouvement d’extension, par lequel un corps s’efforce de se dilater, ou de se donner une plus grande dimension qu’il n’avoit auparavant.

3°. Que ce mouvement d’extension est dirigé du centre vers la circonférence, & en même tems de bas en haut ; ce qui paroît par l’expérience d’une baguette de fer, laquelle étant posée perpendiculairement dans le feu, brûlera la main qui la tient beaucoup plus vîte que si elle y étoit posée horisontalement.

4°. Que ce mouvement d’extension n’est point égal ou uniforme ni dans tout le corps, mais qu’il existe dans ses plus petites parties seulement, comme il paroît par le tremblotement ou la trépidation alternative des particules des liqueurs chaudes, du fer rouge, &c. & enfin que ce mouvement est extrèmement rapide. C’est ce qui le porte à définir la chaleur un mouvement d’extension & d’ondulation dans les petites parties d’un corps, qui les oblige de tendre avec une certaine rapidité vers la circonférence, & de s’élever un peu en même tems.

A quoi il ajoûte que si vous pouvez exciter dans quelque corps naturel un mouvement qui l’oblige de s’étendre & de se dilater, ou donner à ce mouvement une telle direction dans ce même corps, que la dilatation ne s’y fasse point d’une maniere uniforme, mais qu’elle n’en affecte que certaines parties, sans agir sur les autres, vous y produirez de la chaleur. Toute cette doctrine est bien vague.

Descartes & ses sectateurs adherent à cette doctrine, à quelques changemens près. Selon eux, la chaleur consiste dans un certain mouvement ou agitation des parties d’un corps, semblable au mouvement dont les diverses parties de notre corps sont agitées par le mouvement du cœur & du sang. Voyez les principes de Descartes.

M. Boyle, dans son Traité de l’origine méchanique du chaud & du froid, soûtient avec force l’opinion de la producibilité du chaud ; & il la confirme par des réflexions & des expériences. Nous en insérerons ici une ou deux.

Il dit que dans la production du chaud, l’agent ni le patient ne mettent rien du leur, si ce n’est le mouvement & ses effets naturels. Quand un maréchal bat vivement un morceau de fer, le métal devient excessivement chaud ; cependant il n’y a là rien qui puisse le rendre tel, si ce n’est la force du mouvement du marteau, qui imprime dans les petites parties du fer une agitation violente & diversement déterminée ; de sorte que ce fer qui étoit d’abord un corps froid, reçoit de la chaleur par l’agitation imprimée dans ses petites parties : ce fer devient chaud d’abord relativement à quelques autres corps en comparaison desquels il étoit froid auparavant : ensuite il devient chaud d’une maniere sensible, parce que cette agitation est plus forte que celle des parties de nos doigts ; & dans ce cas il arrive souvent que le marteau & l’enclume continuent d’être froids après l’opération. Ce qui fait voir, selon Boyle, que la chaleur acquise par le fer ne lui étoit point communiquée par aucun de ces deux instrumens comme chauds, mais que la chaleur est produite en lui par un mouvement assez considérable pour agiter violemment les parties d’un corps aussi petit que la piece de fer en question, sans que ce mouvement soit capable de faire le même effet sur des masses de métal aussi considérables que celles du marteau & de l’enclume. Cependant si l’on répétoit souvent & promptement les coups, & que le marteau fût petit, celui-ci pourroit s’échauffer également ; d’où il s’ensuit qu’il n’est pas nécessaire qu’un corps, pour donner de la chaleur, soit chaud lui-même.

Si l’on enfonce avec un marteau un gros clou dans une planche de bois, on donnera plusieurs coups sur la tête avant qu’elle s’échauffe : mais dès que le clou est une fois enfoncé jusqu’à sa tête, un petit nombre de coups suffiroit pour lui donner une chaleur considérable : car pendant qu’à chaque coup de marteau le clou s’enfonce de plus en plus dans le bois, le mouvement produit dans le bois est principalement progressif, & agit sur le clou entier dirigé vers un seul & même côté : mais quand ce mouvement progressif vient à cesser, la secousse imprimée par les coups de marteau étant incapable de chasser le clou plus avant, ou de le casser, il faut qu’elle produise son effet, en imprimant aux parties du clou une agitation violente & intérieure, dans laquelle consiste la nature de la chaleur.

Une preuve, dit le même auteur, que la chaleur peut être produite méchaniquement, c’est qu’il n’y a qu’à réfléchir sur sa nature, qui semble consister principalement dans cette proprieté méchanique de la matiere, que l’on appelle mouvement : mais il faut pour cela que le mouvement soit accompagné de plusieurs conditions ou modifications.

En premier lieu, il faut que l’agitation des parties du corps soit violente ; car c’est-là ce qui distingue les corps qu’on appelle chauds, de ceux qui sont simplement fluides : ainsi les particules d’eau qui sont dans leur état naturel, se meuvent si lentement qu’elles nous paroissent destituées de toute chaleur ; & cependant l’eau ne seroit point une liqueur, si ses parties n’étoient point dans un mouvement continuel : mais quand l’eau devient chaude, on voit clairement que son mouvement augmente à proportion, puisque non-seulement elle frappe vivement nos organes, mais qu’elle produit aussi une quantité de petites bouteilles, qu’elle fond l’huile coagulée qu’on fait tomber sur elle, & qu’elle exhale des vapeurs qui montent en l’air. Et si le degré de chaleur peut faire bouillir l’eau, l’agitation devient encore plus visible par les mouvemens confus, par les ondulations, par le bruit, & par d’autres effets qui tombent sous les sens : ainsi le mouvement & sifflement des gouttes d’eau qui tombent sur un fer rouge, nous permettent de conclure que les parties de ce fer sont dans une agitation très violente. Mais outre l’agitation violente, il faut encore, pour rendre un corps chaud, que toutes les particules agitées, ou du moins la plûpart, soient assez petites, dit M. Boyle, pour qu’aucune d’elles ne puisse tomber sous les sens.

Une autre condition est que la détermination du mouvement soit diversifiée, & qu’elle soit dirigée en tout sens. Il paroît que cette variété de direction se trouve dans les corps chauds, tant par quelques-uns des exemples ci-dessus rapportés, que par la flamme que jettent ces corps, & qui est un corps elle-même, par la dilatation des métaux quand ils sont fondus, & par les effets que les corps chauds font sur les autres corps, en quelque maniere que se puisse faire l’application du corps chaud au corps que l’on veut échauffer. Ainsi un charbon bien allumé paroîtra rouge de tous côtés, fondra la cire, & allumera du soufre quelque part qu’on l’applique soit en-haut, soit en-bas, soit aux côtés du charbon : c’est pourquoi en suivant cette notion de la nature de la chaleur, il est aisé de comprendre comment la chaleur peut être produite méchaniquement & de diverses manieres : car si l’on en excepte certains cas particuliers, de quelques moyens qu’on se serve pour imprimer aux parties insensibles d’un corps une agitation violente & confuse, on produira la chaleur dans ce corps ; & comme il y a plusieurs agens & opérations par lesquelles cette agitation peut être effectuée, il faut qu’il y ait aussi plusieurs voies méchaniques de produire la chaleur. On peut confirmer par des expériences la plûpart des propositions ci-dessus ; & dans les laboratoires des Chimistes le hasard a produit un grand nombre de phénomenes applicables à la these présente. Voyez les œuvres de Boyle.

Ce système est poussé plus loin par Newton. Il ne regarde pas le feu comme une espece particuliere de corps doué originairement de telle & telle propriété ; mais selon lui le feu n’est qu’un corps fortement igné, c’est-à-dire chaud & échauffé au point de jetter une lumiere abondante. Un fer rouge est-il autre chose, dit-il, que du feu ? Un charbon ardent est-il autre chose que du bois rouge & brûlant ? Et la flamme elle-même est-elle autre chose que de la fumée rouge & ignée ? Il est certain que la flamme n’est que la partie volatile de la matiere combustible, échauffée, ignée & ardente ; c’est pourquoi il n’y a que les corps volatiles, c’est-à-dire ceux dont il sort beaucoup de fumée, qui jettent de la flamme ; & ces corps ne jetteront de la flamme qu’aussi long-tems qu’ils ont de la fumée à fournir. En distillant des esprits chauds, quand on leve le chapiteau de l’alembic, les vapeurs qui montent prendront feu à une chandelle allumée & se convertiront en flamme ; de même différens corps échauffés à un certain point par le mouvement, par l’attrition, par la fermentation, ou par d’autres moyens, jettent des fumées brillantes, lesquelles étant assez abondantes & ayant un degré suffisant de chaleur éclatent en flamme : la raison pour laquelle un métal fondu ne jette point de flamme, c’est qu’il ne contient qu’une petite quantité de fumée ; car le zinck qui fume abondamment jette aussi de la flamme. Ajoûtez à cela que tous les corps qui s’enflamment, comme l’huile, le suif, la cire, le bois, la poix, le soufre, &c. se consument par la flamme & s’évanouissent en fumée ardente. Voyez l’Optique de Newton.

Tous les corps fixes, continue-t-il, lorsqu’ils sont échauffés à un degré considérable, ne jettent-ils point une lumiere ou au moins une lueur ? Cette émission ne se fait-elle point par le mouvement de vibration de leurs parties ? Et tous les corps qui abondent en parties terrestres & sulphureuses ne jettent-ils point de lumiere toutes les fois que ces parties se trouvent suffisamment agitées, soit que cette agitation ait été occasionnée par un feu extérieur, par une friction, par une percussion, par une putréfaction, ou par quelque autre cause ? Ainsi l’eau de la mer dans une tempête, le vif-argent agité dans le vuide, le dos d’un chat ou le col d’un cheval frottés à contre-poil dans un lieu obscur, du bois, de la chair & du poisson pendant qu’ils se putréfient, les vapeurs qui s’élevent des eaux corrompues & qu’on appelle communément feux follets, les tas de foin & de blé moïtes, les vers luisans, l’ambre & le diamant quand on les frotte, l’acier battu avec un caillou, &c. jettent de la lumiere. Idem ibidem.

Un corps grossier & la lumiere ne peuvent-ils point se convertir l’un dans l’autre, & les corps ne peuvent-ils point recevoir la plus grande partie de leur activité des particules de lumiere qui entrent dans leur composition ? On ne connoît point de corps moins propre à luire que l’eau ; & cependant l’eau par de fréquentes distillations se change en terre solide, qui par un degré suffisant de chaleur peut être mise en état de luire comme les autres corps. Idem ibidem.

Suivant la conjecture de Newton, le soleil & les étoiles ne sont que des corps de terre excessivement échauffés. Il observe que plus les corps sont gros, plus long-tems ils conservent leur chaleur, parce que leurs parties s’échauffent mutuellement les unes les autres. Et pourquoi, ajoûte-t-il, des corps vastes, denses, & fixes, lorsqu’ils sont échauffés à un certain degré, ne pourroient-ils point jetter de la lumiere en grande quantité, & s’échauffer de plus en plus par l’émission & la réaction de cette lumiere, & par les réflections & les réfractions des rayons dans leurs pores jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus au même degré de chaleur où est le corps du soleil ? Leurs parties pourroient être garanties de l’évaporation en fumée, non-seulement par leur solidité, mais aussi par le poids considérable & par la densité des atmosphères, qui les compriment fortement & qui condensent les vapeurs & les exhalaisons qui s’en élevent : ainsi nous voyons que l’eau chaude bout dans une machine pneumatique, aussi fort que fait l’eau bouillante exposée à l’air, parce que dans ce dernier cas le poids de l’atmosphere comprime les vapeurs & empêche l’ébullition jusqu’à ce que l’eau ait reçu son dernier degré de chaleur. De même un mêlange d’étain & de plomb mis sur un fer rouge dans un lieu dont a pompé l’air, jette de la fumée & de la flamme, tandis que le même mêlange mis en plein air sur un fer rouge ne jette pas la moindre flamme qui soit visible, parce qu’il en est empêché par la compression de l’atmosphere. Mais en voilà assez sur le système de la producibilité de la chaleur.

D’un autre côté M. Homberg dans son essai sur le soufre principe, soûtient que le principe ou élément chimique, qu’on appelle soufre, & qui passe pour un des ingrédiens simples, premiers, & préexistans de tous les corps, est du feu réel, & par conséquent que le feu est un corps particulier aussi ancien que les autres. Mém. de l’Acad. an. 1705. Voyez Soufre & Feu.

Le docteur Gravesande est à-peu-près dans le même sentiment ; selon lui le feu entre dans la composition de tous les corps, se trouve renfermé dans tous les corps, & peut être séparé & exprimé de tous les corps, en les frottant les uns contre les autres, & mettant ainsi leur feu en mouvement. Elem. phys. tom. II. cap. j.

Un corps n’est sensiblement chaud, continue-t-il, que lorsque son degré de chaleur excede celui des organes de nos sens ; de sorte qu’il peut y avoir un corps lumineux sans qu’il ait aucune chaleur sensible ; & comme la chaleur n’est qu’une qualité sensible, pourquoi ne pourroit-il pas y avoir un corps qui n’eût point de chaleur du tout ?

La chaleur dans le corps chaud, dit le même auteur, est une agitation des parties du corps effectuée par le moyen du feu contenu dans ce corps ; c’est par une telle agitation que se produit dans nos corps un mouvement qui excite dans notre ame l’idée du chaud ; de sorte qu’à notre égard la chaleur n’est autre chose que cette idée, & que dans le corps elle n’est autre chose que le mouvement. Si un tel mouvement chasse le feu du corps en lignes droites, il peut faire naître en nous l’idée de lumiere ; & s’il ne le chasse que d’une maniere irréguliere, il ne fera naître en nous que l’idée du chaud.

Feu M. Lemery mort en 1743 s’accorde avec ces deux auteurs, en soutenant que le feu est une matiere particuliere, & qu’elle ne peut être produite : mais il étend ce principe plus loin. Il ne se contente point de placer le feu dans les corps comme un élément ; il se propose même de prouver qu’il est répandu également par-tout, qu’il est présent en tous lieux, & dans les espaces vuides aussi bien que dans les intervalles insensibles qui se trouvent entre les parties des corps. Mem. de l’Acad. an 1713. Ce sentiment sera exposé ci-dessous plus au long.

Il semble qu’il y a de l’absurdité à dire que l’on peut échauffer des liqueurs froides avec de la glace ; cependant M. Boyle nous assure que la chose est très-aisée, en ôtant d’un bassin d’eau froide où nagent plusieurs morceaux de glace, un ou deux de ces morceaux bien imbibés de la liqueur, & en les plongeant tout-à-coup dans un verre dont l’ouverture soit fort large & où il y ait de l’huile de vitriol ; car le menstrue venant à se mêler d’abord avec l’eau qui adhere à la glace, produit dans cette eau une chaleur très-vive accompagnée quelquefois d’une fumée visible ; cette fumée venant à dissoudre promptement les parties contigues de la glace, & celles-ci les parties voisines, toute la glace se trouve bientôt réduite en liqueur ; & le menstrue corrosif ayant été mêlé avec le tout par le moyen de deux ou trois secousses, tout le mêlange s’échauffe quelquefois au point que l’on ne sauroit tenir dans la main le vase qui le contient.

Il y a une grande variété dans la chaleur des différens lieux & des différentes saisons. Les Naturalistes soûtiennent communément que la chaleur augmente à mesure qu’on approche du centre de la terre ; mais cela n’est point exactement vrai. En creusant dans les mines, puits, &c. on trouve qu’à peu de distance de la surface de la terre, on commence à sentir de la fraicheur : un peu plus bas on en sent davantage ; & lorsqu’on est parvenu au point où les rayons du soleil ne peuvent répandre leur chaleur, l’eau s’y glace ou s’y maintient glacée ; c’est cette expérience qui a fait inventer les glacieres, &c. Mais quand on va encore plus bas, savoir à 40 ou 50 piés de profondeur, on commence à sentir de la chaleur, de sorte que la glace s’y fond ; & plus on creuse au-de-là, plus la chaleur augmente jusqu’à ce qu’enfin la respiration y devient difficile & que la lumiere s’y éteint.

C’est pourquoi quelques-uns ont recours à la supposition d’une masse de feu placée au centre de la terre, qu’ils regardent comme un soleil central & comme le grand principe de la génération, végétation, nutrition, &c. des fossiles & des végétaux. Voyez Feu central, Terre, Tremblement de terre, &c.

Mais M. Boyle qui a été lui-même au fond de quelques mines, croit que ce degré de chaleur que l’on sent dans ces mines, ou du moins dans quelques-unes, doit être attribué à la nature particuliere des minéraux qui s’y trouvent ; ce qu’il confirme par l’exemple d’un minéral d’espece vitriolique qu’on tire de la terre en grande quantité en plusieurs contrées d’Angleterre, & qui étant arrosé simplement d’eau commune s’échauffe presque au point de prendre feu.

D’un autre côté, à mesure que l’on monte de hautes montagnes l’air devient froid & perçant ; ainsi les sommets des montagnes de Bohême nommées Pico de Theide, le Pic de Ténériffe, & de plusieurs autres montagnes, même de celles des climats les plus chauds, se trouvent toûjours couverts & environnés de neige & de glace que la chaleur du soleil n’est jamais capable de fondre. Sur quelques montagnes du Pérou, au centre de la zone torride, on ne trouve que de la glace. Les plantes croissent au pié de ces montagnes, mais vers le sommet il n’y a point de végétaux qui puissent croître à cause du froid excessif. On attribue cet effet à la subtilité de l’air dont les parties sont trop écartées les unes des autres à une si grande hauteur pour refléchir une assez grande quantité de rayons du soleil ; car la chaleur du soleil refléchie par les particules de l’air, échauffe beaucoup plus que la chaleur directe.

Chaleur des différens climats de la terre. La diversité de la chaleur des différens climats & des différentes saisons naît en grande partie des différens angles sous lesquels les rayons du soleil viennent frapper la surface de la terre. Voyez Climat, &c.

On démontre en méchanique qu’un corps qui en frappe perpendiculairement un autre, agit avec toute sa force ; & qu’un corps qui frappe obliquement agit avec d’autant moins de force que sa direction s’éloigne davantage de la perpendiculaire : le feu étant lancé en ligne directe doit suivre la même loi méchanique que les autres corps, & par conséquent son action doit être mesurée par le sinus de l’angle d’incidence : c’est pourquoi le feu venant à frapper un objet dans une direction parallele à cet objet, ne produit point d’effet sensible ; parce que l’angle d’incidence étant nul, le rapport du sinus de cet angle au sinus total est comme zéro à un, c’est-à-dire nul ; par conséquent le soleil n’a encore aucune chaleur lorsqu’il commence à répandre ses rayons sur la terre. Voyez Percussion & Composition de mouvement.

Un auteur célebre a fait en conséquence de ce principe, un calcul mathématique de l’effet du soleil en différentes saisons & sous différens climats. Voici une idée de ce calcul, sur lequel nous ferons ensuite quelques réflexions. M. Halley part de ce principe, que l’action simple du soleil, comme toute autre impulsion ou percussion, a plus ou moins de force en raison des sinus des angles d’incidence ; d’où il s’ensuit que la force du soleil frappant la surface de la terre à une hauteur quelconque, sera à la force perpendiculaire des mêmes rayons, comme ce sinus de la hauteur du soleil est au sinus total.

De-là il conclut, que le tems pendant lequel le soleil continue d’éclairer la terre, étant pris pour base, & les sinus de la hauteur du soleil étant élevés sur cette base comme des perpendiculaires ; si on décrit une ligne courbe par les extrémités de ces perpendiculaires, l’aire de cette courbe sera proportionelle à la somme ou totalité de la chaleur de tous les rayons du soleil dans cet espace de tems.

Il conclut de-là aussi que sous le pole arctique, la somme de toute la chaleur d’un jour de solstice d’été est proportionnelle à un rectangle du sinus de 23 degrés par la circonférence d’un cercle : or le sinus de 23 degrés fait à peu-près les du rayon ; & les du rayon qui en sont le double, sont à-peu-près le sinus de 53 degrés, dont le produit par la demi-circonférence ou par 12 heures, sera égal au produit ci-dessus. D’où il infere que la chaleur polaire, le jour du solstice, est égale à celle du soleil, échauffant l’horison pendant 12 heures, à 53 degrés constans d’élévation. Comme il est de la nature de la chaleur de rester dans le sujet après la retraite du corps qui l’a occasionnée, & sur-tout de continuer dans l’air, l’absence de 12 heures que fait le soleil sous l’équateur, ne diminue que fort peu la chaleur ou le mouvement imprimé par l’action précédente de ses rayons : mais sous le pole, l’absence de six mois que fait le soleil, y laisse régner un froid extrème ; de sorte que l’air y étant comme gelé & couvert de nuages épais & de brouillards continuels, les rayons du soleil ne peuvent produire sur cet air aucun effet sensible avant que cet astre se soit rapproché considérablement du pole.

A quoi il faut ajoûter, que les différens degrés de chaud & de froid qu’il fait en différens endroits de la terre, dépendent beaucoup de leur situation, des montagnes dont ils sont environnés, & de la nature du sol ; les montagnes contribuant beaucoup à refroidir l’air par les vents qui passent sur leur sommet, & qui se font ensuite sentir dans les plaines. Voyez Vent.

Les montagnes qui présentent au soleil un côté concave, font quelquefois l’effet d’un miroir ardent sur la plaine qui est au bas. Les nuées qui ont des parties concaves ou convexes, produisent quelquefois le même effet par réflection ou par réfraction : il y a même des auteurs qui prétendent que cette forme de nuages suffit pour allumer les exhalaisons qui se sont élevées dans l’air, & pour produire la foudre, le tonnerre, & les éclairs. Voyez Montagne, Miroir ardent, &c.

Pour ce qui est de la nature des sols, on sait qu’un terrein pierreux, sablonneux, plein de craie, refléchit la plûpart des rayons, & les renvoie dans l’air, tandis qu’un terrein gras & noir absorbe la plûpart des rayons, & n’en renvoye que fort peu ; ce qui fait que la chaleur s’y conserve long-tems. Voyez Blancheur, &c.

Ce qu’on vient de dire est confirmé par l’expérience qu’en font les paysans qui habitent les marais à tourbes ; car en s’y promenant, ils sentent que les piés leur brûlent sans avoir chaud au visage : au contraire dans quelques terreins sablonneux, à peine sent-on de la chaleur aux piés, tandis que le visage est brûlé par la force de la réflection.

Une table construite par l’auteur dont nous avons parlé, donne la chaleur pour chaque dixieme degré de latitude aux jours tropiques & équinoxiaux, & par ce moyen on peut estimer la chaleur des degrés intermédiaires : d’où l’auteur déduit les corollaires suivans.

1°. Que sous la ligne équinoxiale, la chaleur est comme le sinus de la déclinaison du soleil.

2°. Que dans les zones glaciales, lorsque le soleil ne se couche point, la chaleur est à-peu-près comme la circonférence d’un grand cercle multipliée par le sinus de la hauteur moyenne ; & par conséquent que dans la même latitude, la chaleur est comme le sinus de la déclinaison moyenne du soleil à midi ; & qu’à la même déclinaison du soleil, elle est comme le co-sinus de la distance du soleil au zénith.

3°. Que la chaleur des jours équinoxiaux est partout comme le co-sinus de la latitude.

4°. Que dans tous les lieux où le soleil se couche, la différence entre les chaleurs d’été & d’hyver, lorsque les déclinaisons sont contraires, est à-peu-près proportionnelle à la différence des sinus des hauteurs méridiennes du soleil. Chambers.

Vollà le précis de la théorie de l’auteur dont il s’agit sur la chaleur. Cependant il semble qu’on pourroit lui faire plusieurs objections. En premier lieu, l’effet de la chaleur n’est pas simplement comme le sinus de l’angle d’incidence des rayons, mais comme le quarré de ce sinus, suivant les lois de l’impulsion des fluides. Pour faire bien concevoir ce principe, imaginons un faisceau de rayons paralleles qui tombent sur un pié quarré de la surface de la terre perpendiculairement ; il est certain que la chaleur sera proportionnelle au produit de la quantité de ces rayons par le sinus total, puisque chaque rayon en particulier agit sur le point qu’il frappe. Supposons ensuite que ce même faisceau de rayons vienne à tomber obliquement sur le même plan d’un pié en quarré ; il est aisé de voir qu’il y aura une partie de ce faisceau qui tombera hors du plan, & que la quantité des rayons qui le frappent, sera proportionnelle au sinus de l’angle d’incidence. Mais, de plus, l’action de chaque rayon en particulier est comme le sinus de l’angle d’incidence : donc l’action de la chaleur sera comme le quarré du sinus. C’est pourquoi il seroit bon de corriger à ce premier égard la table, & au lieu des sinus d’incidence, de substituer leurs quarrés.

D’un autre côté il s’en faut beaucoup, comme l’observe l’auteur lui-même, que la chaleur des différens climats suive les lois que cette table lui prescrit pour ainsi dire : 1°. parce qu’il y a une infinité de causes accidentelles qui font varier le chaud & le froid, causes dont l’action ne peut être soûmise à aucun calcul : 2°. parce qu’il s’en faut beaucoup que l’auteur n’ait fait entrer dans le sien toutes les causes même qui ont un effet réglé, & une loi uniforme, mais dont la maniere d’agir est trop peu connue. L’obliquité plus ou moins grande des rayons du soleil est sans doute une des causes de la différence de la chaleur dans les différens jours & dans les différens climats, & peut-être en est-elle la cause principale. Mais, de plus, les rayons du soleil traversent fort obliquement notre atmosphere en hyver ; & par conséquent ils occupent alors dans l’air grossier qui nous environne, un plus grand espace qu’ils ne font pendant l’été lorsqu’ils tombent assez directement. Or il suit de-là que la force de ces rayons est jusqu’à un certain point amortie, à cause des différentes réfractions qu’ils sont obligés de souffrir. Ces rayons sont plus brisés à midi pendant l’hyver que pendant l’été ; & c’est pour cette raison que lorsqu’ils tombent le plus obliquement qu’il est possible, comme il arrive toutes les fois que le soleil parvient à l’horison, alors on peut sans aucun risque regarder cet astre, soit dans la lunette, soit à la vûe simple ; ce qui n’arrive pas à beaucoup près lorsque le soleil est à de plus hauts degrès d’élévation, & sur-tout dans les grands jours d’été vers le midi. Or cet affoiblissement des rayons causé par leur passage dans l’atmosphere, est jusqu’à présent hors de la portée de nos calculs. Il y a une cause beaucoup plus considérable, qui influe bien plus que toutes les autres sur la vicissitude des saisons & sur la chaleur des différens climats. L’on sait communément qu’un corps dur & compact s’échauffe d’autant plus qu’il demeure exposé à un feu plus violent. Or en été la terre est échauffée par les rayons du soleil pendant seize heures continuelles, & ne cesse de l’être que pendant huit heures. On peut aussi remarquer que c’est tout le contraire pour l’hyver : d’où on voit clairement pourquoi il doit y avoir une grande différence de chaleur entre ces deux saisons. Il est vrai que l’auteur fait entrer cette considération dans le calcul de sa table, mais il suppose que la chaleur instantanée d’un moment quelconque s’ajoûte toûjours à la chaleur du moment précédent ; d’où il paroîtroit s’ensuivre que tant en été qu’en hyver, la chaleur la plus grande seroit à la fin du jour ; ce qui est contre l’expérience : & d’ailleurs on sait que la chaleur imprimée à un corps ne se conserve que quelque tems : ainsi sur le soir d’un grand jour d’été, la chaleur que le soleil a excitée dans les premieres heures du matin est ou totalement éteinte, ou au moins en partie. Or comme on ne sait suivant quelle loi la chaleur se conserve, il est impossible de calculer d’une maniere assez précise l’augmentation de chaleur à chaque heure du jour, quoiqu’on ne puisse douter que la longueur des jours n’entre pour beaucoup dans l’intensité de la chaleur.

On pourroit faire ici l’objection suivante. Puisque la force des rayons du soleil est la plus grande lorsqu’ils tombent le plus directement qu’il est possible, & lorsque cet astre reste le plus long-tems sur l’horison, la plus grande chaleur devroit toûjours se faire sentir le jour du solstice d’été ; & le plus grand froid, par la même raison, le jour du solstice d’hyver ; ce qui est contraire à l’expérience : car les plus grands chauds & les plus grands froids arrivent d’ordinaire un mois environ après le solstice.

Pour repondre à cette objection, il faut se rappeller ce qui a été déjà remarqué plus haut, que l’action du soleil sur les corps terrestres qu’il échauffé, n’est pas passagere comme celle de la lumiere ; mais qu’elle a un effet permanent, & qui dure encore même lorsque le soleil s’est retiré. Un corps qui est une fois échauffé par le soleil, demeure encore échauffé fort long-tems, quoiqu’il n’y soit plus exposé. La raison en est fort simple. Les rayons ou particules échauffées qui viennent du soleil ou que le soleil met en mouvement, pénetrent ou sont absorbées du moins en partie par les corps qui leur sont exposés : ils s’y introduisent peu-à-peu : ils y restent même assez pour exciter une grande chaleur ; & les corps ne commencent à se refroidir que lorsque cette chaleur s’évapore, ou se communique à l’air qui l’environne : mais si un corps est toûjours plus échauffé qu’il ne perd de sa chaleur ; si les intervalles de tems sont inégaux, ensorte qu’il perde bien moins de chaleur qu’il n’en a acquis, il est certain qu’il doit recevoir continuellement de nouveaux degrés d’augmentation de chaleur : or c’est précisément le cas qui arrive à la terre. Car lorsque le soleil paroît au tropique du cancer, c’est-à-dire vers le solstice d’été, les degrés de chaleur qui se répandent chaque jour, tant dans notre air que sur la terre, augmentent presque continuellement. Il n’est donc pas surprenant que la terre s’échauffe de plus en plus, & même fort au-delà du tems du solstice. Supposons, par exemple, qu’en été dans l’espace du jour, c’est-à-dire pendant tout l’intervalle de tems que le soleil paroît sur notre horison, la terre & l’air qui nous environnent reçoivent cent degrés de chaleur ; mais que pendant la nuit, qui est alors beaucoup plus courte que le jour, il s’en évapore cinquante ; il restera encore cinquante degrés de chaleur : le jour suivant le soleil agissant presque avec la même force, en communiquera à-peu-près cent autres, dont il se perdra encore environ cinquante pendant la nuit. Ainsi au commencement du troisieme jour, la terre aura 100 ou presque 100 degrés de chaleur ; d’où il suit, que puisqu’elle acquiert alors beaucoup plus de chaleur pendant le jour, qu’elle n’en perd pendant la nuit, il se doit faire en ce cas une augmentation très-considérable. Mais après l’équinoxe les jours venant à diminuer, & les nuits devenant beaucoup plus longues, il se doit faire une compensation : de sorte que lorsqu’on est en hyver, il s’évapore une plus grande quantité de chaleur de dessus la terre pendant la nuit, qu’elle n’en reçoit pendant le jour ; ainsi le froid doit à son tour se faire sentir. Voyez Keill, Introd. ad veram Astr. ch. viij. Voy. aussi dans les Mém. de l’Acad. 1719. les recherches de M. de Mairan, sur les causes de la chaleur de l’été, & du froid de l’hyver. M. de Mairan après avoir calculé, autant que la difficulté de la matiere le permet, les différentes causes qui produisent la chaleur de l’été, trouve que la chaleur de l’été est à celle de l’hyver dans le rapport de 66 à 1 : voici comment il concilie ce calcul avec les expériences de M. Amontons, qui ne donne pour ces deux chaleurs que le rapport de 60 à 51 . Il conçoit qu’il y a dans la masse de la terre & dans l’air qui l’environne, un fond de chaleur permanent d’un nombre constant de degrés, auxquels le soleil ajoûte 66 degrés en été, & 1 seulement en hyver ; pour trouver ce nombre de degrés, il fait la proportion suivante, x + 66 est à x + 1, comme 60 à 51 .

Ce nombre trouvé par M. de Mairan, est 393 à peu près ; de sorte qu’il, selon lui, une chaleur permanente de 393 degrés, auxquels le soleil en ajoûte 66 en été, & un en hyver. M. de Mairan laisse aux Physiciens la liberté de juger quelle peut être la source de cette chaleur, soit une fermentation des acides & des sucs terrestres intérieurs, soit les matieres enflammées ou inflammables que le sein de la terre renferme, soit une chaleur acquise depuis plusieurs siecles, & qui tire son origine du soleil, &c.

A l’égard de la méthode par laquelle M. de Mairan parvient à trouver le rapport de 66 à 1, il faut en voir le détail curieux dans son mémoire même. Nous nous contenterons de dire 1°. que les sinus des hauteurs méridiennes du soleil aux solstices d’été & d’hyver, étant à peu près comme 3 à 1, on trouve qu’en vertu de cette cause le rapport des chaleurs doit être comme 9 à 1. 2°. Que les rayons ayant moins d’espace à traverser dans l’atmosphere en été qu’en hyver, parce que le soleil est plus haut, ils en sont moins affoiblis ; & M. de Mairan juge d’après plusieurs circonstances qu’il sait déméler, que la chaleur de l’été doit être augmentée du double sous ce rapport ; ce qui multiplie par le rapport de 9 à 1, donne le rapport de 18 à 1. 3°. M. de Mairan, en mettant tout sur le plus bas pié, estime que la longueur des jours beaucoup plus grande en été qu’en hyver, doit quadrupler le rapport précédent ; ce qui donne le rapport de 72 à 1 ; rapport qu’il réduit encore à celui de 66 à 1, ayant égard à quelques circonstances qu’il indique, & observant de caver en tout au plus foible. Voyez son mémoire.

Parmi ces dernieres circonstances est celle de la plus grande proximité du soleil en été qu’en hyver, du moins par rapport à nous. On sait que cet astre est en effet moins éloigné de nous en hyver qu’en été : ce qu’on observe parce que son diametre apparemment est plus grand en hyver qu’en été. Il suit de-là que les peuples qui habitent l’hémisphere opposé au nôtre, ou plûtôt l’hémisphere austral, doivent avoir, toutes choses d’ailleurs égales, une plus grande chaleur pendant leur été que nous, & plus de froid pendant leur hyver : car le soleil dans leur été est plus près d’eux, & darde ses rayons plus à-plomb ; & dans leur hyver il est plus éloigné, & les rayons sont plus obliques : au lieu que dans notre été, qui est le tems de leur hyver, le soleil darde à la vérité ses rayons plus à-plomb sur nous, mais est plus éloigné ; ce qui doit diminuer un peu de la chaleur, & réciproquement. Voyez Qualité. Il est vrai qu’il y a encore ici une compensation ; car si le soleil est plus loin de nous dans notre été, en récompense il y a plusieurs jours de plus de l’équinoxe du printems à celui d’automne, que de l’équinoxe d’automne à celui du printems ; ce qui fait en un autre sens une compensation. Cependant il paroît, malgré cette circonstance, qu’en général le froid est plus grand dans l’autre hémisphere que dans le nôtre, puisqu’on trouve dans l’hémisphere austral des glaces à une distance beaucoup moindre de l’équateur, que dans celui-ci. (O)

Chaleur, en Philosophie scholastique, se distingue ordinairement en actuelle & potentielle.

La chaleur actuelle est celle dont nous avons parlé jusqu’à présent, & qui est un effet du feu réel & actuel, quelle qu’en soit la matiere.

La chaleur potentielle est celle qui se trouve dans le poivre, dans le vin, & dans certaines préparations chimiques, comme l’huile de térébenthine, l’eau-de-vie, la chaux vive, &c.

Les Péripatéticiens expliquent la chaleur de la chaux vive par antipéristase. Voy. Antipéristase.

Les Epicuriens & autres corpusculaires attribuent la chaleur potentielle aux atomes ou particules de feu comprises & renfermées dans les pores de ces corps, de sorte qu’elle s’y conserve tant que ces corps sont en repos ; mais qu’aussi-tôt qu’ils sont mis en mouvement par la chaleur & l’humidité de la bouche, ou par leur chûte dans l’eau froide, ou par d’autres causes semblables, ils brisent leur prison, & se manifestent par leurs effets.

Cette opinion a été mise dans un plus grand jour par les expériences de M. Lemery faites sur la chaux vive, sur le régule d’antimoine, sur l’étain, &c. dans la calcination desquels il observe 1°. que le feu dont ils s’imbibent dans l’opération fait une addition sensible au poids du corps, & que ce feu monte quelquefois à un dixieme du poids ; que pendant ces emprisonnement ce même feu conserve toutes les propriétés particulieres ou caracteres du feu, comme il paroît parce qu’étant remis une fois en liberté, il produit tous les effets du feu naturel. Ainsi lorsqu’on calcine un corps pierreux & salin, & qu’on verse de l’eau sur ce corps, ce fluide, par son impression extérieure, suffit pour rompre les cellules, & pour en faire sortir le feu : l’éruption de ce feu échauffe l’eau plus ou moins, à proportion de la quantité de feu qui étoit logée dans ces cellules. C’est pour cela aussi que certains corps de cette nature contiennent visiblement une partie du feu actuel ; & la moindre cause suffit pour le dégager : en les appliquant à la peau de la main, ils la brûlent, & y font un escarre qui ressemble assez à celle que produiroit un charbon vif.

L’on objecte que les particules de feu ne sont telles qu’en vertu du mouvement rapide dont elles sont agitées ; de sorte que si on veut les supposer fixes dans les pores d’un corps, c’est vouloir les dépouiller absolument de leur essence, ou de ce qui fait qu’elles sont du feu, & par conséquent les mettre hors d’état de produire les effets qu’on leur attribue.

M. Lemery répond que quoique le mouvement rapide du feu contribue infiniment à ses effets, cependant il faut avoir égard en même tems à la figure singuliere de ses particules ; & que quoique le feu soit renfermé & fixe dans la substance des corps, il ne doit point perdre son essence pour être en repos, non plus que les autres fluides ne la perdent dans les mêmes circonstances. L’eau, par exemple, est un fluide dont la fluidité dépend du feu, comme il a été déja observé ; & par conséquent elle est moins fluide que lui : cependant on voit tous les jours que l’eau est enfermée dans des corps de toute espece, sans perdre sa fluidité, ni aucune des propriétés qui la caractérisent. Ajoûtez à cela que l’eau étant gelée, le mouvement de ses parties est indubitablement arrêté : cependant comme la figure de ses particules demeure la même, elle est préte à redevenir fluide par la moindre chaleur. Voyez Chaleur ci-dessus, & Thermometre.

Enfin quoique l’on convienne que le sel est la matiere du goût, & qu’il a certaines propriétés qui dépendent principalement de la figure de ses parties ; cependant le sel n’agit qu’autant qu’il est dissous, ou, ce qui revient au même, lorsqu’il nage dans un fluide propre à tenir ses parties en mouvement. Le sel, pour n’être point fondu, n’en est pas moins du sel, ou la matiere du goût ; & pour le dépouiller de cette qualité, il faut altérer la figure de ses parties. Voyez Sel.

On objecte encore qu’il seroit impossible de fixer une matiere aussi fine, subtile, pénétrante, & active, que celle du feu, dans la substance spongieuse d’un corps poreux & grossier. Mais cette objection, selon M. Lemery, n’est pas d’un grand poids ; car quoique les corps soient tous fort poreux, rien ne prouve qu’il y ait aucun corps dont les pores soient trop grands pour pouvoir recevoir la matiere du feu. On objecte outre cela qu’un corps qui pourroit entrer dans un autre corps solide, pourroit en sortir avec la même facilité ; & que s’il ne pénétroit dans ce corps que parce que ses propres corpuscules seroient plus petits que les pores de celui où ils iroient se loger, la même raison leur en devroit faciliter la sortie : on répond que les pores ne sont plus dans le même état qu’auparavant ; parce que le feu en calcinant un corps, en ouvre & dilate les pores, qui après que le feu a cessé d’agir, doivent se refermer & se serrer de nouveau. Nous ne sommes ici qu’historiens. Mém. de l’Acad. 1713.

M. Boyle, comme nous avons déja dit, a substitué au feu substance une propriété méchanique ; savoir, une texture particuliere des parties. Quoique l’on puisse supposer une grande ressemblance entre les particules de feu qui adherent à la chaux vive, & celles d’esprit-de-vin bien rectifié, cependant il dit qu’il n’a pas trouvé que l’esprit-de-vin versé sur la chaux vive ait produit aucune chaleur sensible, ni aucune dissolution visible de la chaux ; & que néanmoins elle a paru s’en imbiber aussi avidement qu’elle a coûtume de faire d’eau commune. Il a trouvé aussi qu’en versant de l’eau froide sur la même chaux ainsi imbibée, elle ne produit aucune chaleur sensible, & même que la masse de chaux ne s’enfle & ne se casse qu’au bout de quelques heures : ce qui prouve, dit-il, que la texture de la chaux admet quelques particules de l’esprit-de-vin dans quelques-uns de ses pores qui sont les plus larges ou les plus propres pour sa réception, & qu’elle leur refuse l’entrée dans le plus grand nombre de ses pores, où la liqueur devroit être reçûe pour être en état de détruire promptement les corpuscules de chaux jusque dans ses parties insensibles.

Ces phénomenes, selon M. Boyle, semblent prouver que la disposition qu’a la chaux vive de s’échauffer dans l’eau, dépend en partie de quelque texture particuliere, puisque les parties aqueuses qu’on pourroit croire capables d’éteindre la plûpart des atomes ignés qu’on suppose adhérer à la chaux vive, n’affoiblissent point à beaucoup près sa disposition à la chaleur ; au lieu que le grand nombre de corpuscules spiritueux, & leur texture conforme à celle de la chaux, ne semblent pas augmenter cette disposition.

Cependant il paroît que le même auteur, en d’autres endroits, retombe dans l’opinion des corpusculaires, en avançant que si au lieu d’éteindre la chaux vive avec de l’eau froide, on se sert d’eau bouillante, l’ébullition sera infiniment plus considérable ; ce qui assûrément n’est pas difficile à croire, puisque l’eau bouillante est beaucoup plus propre à pénétrer promptement le corps de la chaux, à le dissoudre sur le champ, & à mettre en liberté les parties salines & ignées dont elle abonde.

Il a essayé aussi de déterminer pourquoi les sels produisent plus promptement les mêmes effets que ne fait l’eau chaude, en versant des esprits acides, & en particulier de l’esprit de sel, sur de bonne chaux vive : par ce moyen on excite une chaleur beaucoup plus considérable que si on se servoit d’eau commune, soit qu’on employe ces esprits froids ou chauds.

Il n’est point aisé, dit le même auteur, de comprendre pourquoi des corps si légers & si petits seroient retenus dans la chaux aussi long-tems qu’ils doivent l’être suivant cette hypothese, puisque l’eau versée sur le minium ou sur le crocus martis, ne les échauffe pas beaucoup, quoiqu’ils ayent été calcinés par un feu violent, dont les corpuscules ou atomes semblent adhérer à leurs parties, comme on en juge par l’augmentation de poids que donne visiblement cette opération au plomb & au fer. Origine méch. du chaud. Voilà les principales opinions des Philosophes sur la chaleur. L’opinion de M. Lemery paroît être la plus suivie. Chambers.

Chaleur, (Chimie.) degrés de chaleur employés dans les différentes opérations chimiques, &c. Voyez Feu.

Chaleur, (Œconomie animale.) chaleur animale. Quelques Zoologistes ont divisé les animaux en chauds & en froids : les derniers, s’il en existe réellement d’absolument tels, sont ceux qui, comme les plantes & la matiere la plus inactive, participent exactement à tous les changemens qui arrivent dans la température du milieu qui les environne. Les animaux chauds au contraire, tels que l’homme, chez qui nous avons à considérer plus particulierement ce phénomene, sont ceux qui joüissent ordinairement d’un degré de chaleur très-supérieur à celui du milieu dans lequel ils vivent, & qui peuvent conserver une température uniforme dans les différens degrés de froid & de chaud de ce milieu.

La chaleur absolue de l’homme dans l’état de santé, est au moins de 97 à 98d du thermometre de Fahrenheit, selon les expériences réitérées du D. Martine ; & la température la plus commune de l’air n’excede guere, dans les contrées & dans les saisons les plus chaudes, ce terme ordinaire de la chaleur animale, tandis qu’elle peut descendre jusqu’à 216 degrés au-dessous du même terme, c’est-à-dire 150 au-dessous du point de la congélation, &c. du ther. de Fahr. selon l’observation que M. Delisle en a faite à Kirenga en Sibérie, dont les habitans ont éprouvé ce froid rigoureux en 1738. On en a essuyé un plus terrible encore à Yeniseik en 1735, selon le même observateur. Mais sans faire entrer en considération ces degrés extrèmes, l’homme est exposé en général, dans ces climats tempérés, sans en être incommodé, à des vicissitudes de chaleur qui varient dans une latitude d’à-peu-près 60 degrés, c’est-à-dire, depuis le 48e ou 50e au-dessus du point de la congélation du thermometre de Fahrenneit, jusqu’au douzieme ou quinzieme au-dessous de ce point ; ou selon la graduation de M. de Réaumur, qui nous est beaucoup plus familiere, depuis le vingt-cinquieme ou le vingt-sixieme degré au-dessus de 0, ou du terme de la glace, jusqu’au sixieme ou septieme au-dessous. La température ou le degré spécifique de la chaleur de l’homme est uniforme dans ces différens degrés de chaleur ou de froid extérieur, du moins jusqu’à une certaine latitude. Ce fait est établi par les observations exactes de Derham, & de plusieurs autres Physiciens.

La loi de la propagation de la chaleur, selon laquelle un corps doit prendre, au bout d’un certain tems, la température du milieu qui l’environne, est connue de tous les Physiciens. Donc un corps qui joüit constamment d’un degré de chaleur uniforme, malgré les changemens arrivés dans la température de ce milieu, & dont le degré de chaleur naturelle ordinaire est toûjours supérieur à celui du même milieu ; un pareil corps, dis-je, doit engendrer continuellement une quantité de chaleur qui répare celle qu’il perd par son contact immédiat & continu avec le corps environnant, & en engendrer d’autant plus que ce corps est plus froid, plus dense, ou plus souvent renouvellé. C’est cette chaleur continuellement engendrée, & à peu près proportionnelle à l’excès dont la chaleur absolue d’un animal chaud surpasse celle du milieu qui l’environne, qui est proprement la chaleur animale : car un animal mort, privé de toute cause intrinseque de chaleur, & ne participant plus de celle dont il joüissoit pendant la vie, en un mot un cadavre froid, est exactement dans la même température que le milieu ambient. Ainsi donc si la chaleur absolue d’un animal est de 98d, comme celle de l’homme, par exemple, & que celle de l’atmosphere, &c. soit de 40d, sa chaleur propre ou naturelle est de 58d.

Le docteur Douglas (Essai sur la generation de la chaleur des animaux, trad. de l’Anglois, Paris 1751.) reproche, avec raison, à quelques Physiologistes modernes, de n’avoir pas distingué cette chaleur animale, qu’il appelle innée (expression peu exacte employée dans ce sens, qui n’est pas celui que lui donnoient les anciens), de la chaleur commune, ou dépendante d’une cause externe, savoir, de la température du milieu dans lequel l’animal vit ; car la seule maniere d’évaluer exactement la chaleur animale, dépend de cette distinction : distinction qui n’avoit pas échapé aux anciens Medecins ; car ils faisoient abstraction, dans l’évaluation de la chaleur animale, de la chaleur qu’ils appelloient primitive, qui avoit précédé la formation de l’animal, & qui ne cessoit pas à sa mort ; au lieu que sa chaleur naturelle ou vitale dépendoit essentiellement de la vie de l’animal : observation très-fine & très-ingénieuse pour ces tems-là.

L’idée précise & déterminée que nous devons nous former de la chaleur animale, étant ainsi établie, je passe à l’exposition de ses principaux phénomenes. Les voici.

Il y a un certain degré de chaleur extérieure, dans lequel la chaleur innée d’un animal, quoique vivant & en bonne santé, est totalement détruite. Ce degré, dans les animaux chauds, répond à celui de la température naturelle de leur sang. Si de ce terme nous supposons qu’un animal chaud passe dans une suite indéfinie de degrés de froid qui aillent en croissant, sa chaleur innée augmentera dans la même proportion que les degrés de froid, jusqu’à une certaine limite ; ensuite de quoi elle diminuera par degrés à mesure que le froid augmentera, jusqu’à ce que l’animal meure, & que sa chaleur soit totalement détruite. Douglas.

On peut se convaincre aisément qu’un animal chaud, dans un milieu de même température que son sang, n’engendre point de chaleur. Si on entre dans un bain qui soit échauffé précisément à ce degré, on trouvera alors par le thermometre, qu’il n’y a point de différence sensible entre la température de son corps, & celle du milieu ambient ; par conséquent on n’engendre point de chaleur, quoique non-seulement on vive, mais qu’on joüisse pendant un tems considerable d’une bonne santé, & que la circulation se fasse avec beaucoup de vigueur. On peut faire cette expérience plus aisément, en tenant dans sa main la boule d’un thermometre plongée dans un bassin rempli d’eau chaude, au 96e ou 98e degré. Id. ibid.

De plus, depuis ce terme de la chaleur innée d’un animal, qui dans l’homme est environ 98 degrés, dans les quadrupedes & les oiseaux à 100, 102, 104 & 106 degrés, son accroissement est proportionnel à celui du froid, jusqu’à une certaine limite. Ainsi, par exemple, un homme n’engendre pas de chaleur dans un milieu qui est au 98d ; dans celui qui est au 90d, il en produit 8d ; dans celui qui a 80d de chaleur, il en engendre 18d ; dans un milieu qui n’est qu’à 70d, sa chaleur innée est égale à 28d, &c. Ainsi tant qu’il conserve son point naturel de chaleur, qui peut subsister au moins dans le tronc sous un accroissement considérable du froid extérieur, il engendre des degrés de chaleur égaux aux augmentations du froid : mais on sait que dans la suite il perd sa température naturelle ; & le froid augmentant toûjours, les accroissemens de sa chaleur innée sont de plus en plus en moindre raison que ceux du froid, jusqu’à ce qu’à un certain période elle devienne incapable de recevoir de nouvelles augmentations. Enfin si on suppose que le froid continue encore à augmenter depuis ce période, il est aisé de voir que sa chaleur innée doit diminuer par degrés, jusqu’à ce qu’elle se termine enfin avec la vie. Id. ibid.

La latitude de la chaleur differe dans les différentes parties d’un animal, & dans les différens animaux, suivant les vîtesses respectives de leur circulation : & de plus, le même animal peut fixer, à sa volonté, cette latitude à différens degrés de froid, suivant qu’il retarde ou accélere le mouvement de son sang par le repos & l’exercice, ou par d’autres causes. D’ailleurs, la température d’un animal chaud ne descend jamais au-dessous de son point naturel, que lorsque la vîtesse de la circulation est en même tems proportionnellement diminuée ; & plus sa température s’éloigne de ce point, plus grande est la diminution de cette vîtesse. En un mot, on peut conclure certainement que depuis ce degré de froid extérieur, où la chaleur innée d’un animal parvient à sa plus grande vigueur, elle diminue ensuite dans la même proportion que la vîtesse du sang, jusqu’à ce qu’elles se terminent l’une & l’autre avec la vie de l’animal. Id. ibid.

Les grands animaux éprouvent une moindre perte de chaleur, que les petits de la même température ; & cela exactement en raison de leurs diametres, cæteris paribus. Maintenant puisque la densité des corps des animaux est à peu près la même, nous pouvons donc, malgré quelque différence qu’il peut y avoir dans leurs figures particulieres, & qu’on peut négliger ici en toute sûreté comme étant de peu de conséquence dans l’argument général ; nous pouvons, dis-je, avancer que les animaux de la même température perdent de leur chaleur en raison inverse de leurs diametres. Mais comme dans les animaux vivans la chaleur qu’ils acquierent doit être égale à la perte qu’ils éprouvent, il suit évidemment que les quantités de chaleur produites par des animaux de la même température, sont volume pour volume réciproquement comme le diametre de ces animaux.

Ainsi, par exemple, si nous supposons que le diametre d’un éléphant soit à celui d’un petit oiseau, comme 100 à 1, il suit que leurs pertes respectives de chaleur étant en cette proportion, la cause qui produit la chaleur dans l’oiseau doit agir avec cent fois plus d’énergie que dans l’éléphant, pour compenser sa perte cent fois plus grande.

De plus, si nous faisons la comparaison entre l’éléphant & l’abeille (insecte que le docteur Martine a trouvé d’une température égale à celle des animaux chauds), la différence entre la quantité de chaleur que perdent ces deux êtres si disproportionnés, & qu’ils acquierent de nouveau, est encore beaucoup plus grande, & se trouve peut-être comme 1000 à 1. Id. ibid.

Un animal, depuis les limites de sa chaleur innée jusqu’à une certaine latitude de froid, conserve sa température naturelle égale & uniforme, comme nous l’avons déjà vû : mais cette latitude n’est pas à beaucoup près la même dans les différentes parties du corps ; en général elle est plus grande dans le tronc, & elle diminue dans les autres parties, à peu près à raison de leurs distances du tronc : mais elle est fort petite, sur-tout dans les mains, les piés, les talons, les oreilles, & le visage, &c. la raison en est évidente : la circulation du sang se fait plus vîte, cæteris paribus, dans les parties proches du cœur, & diminue de sa vitesse en s’éloignant de ce centre ; en sorte que dans les parties les plus éloignées elle doit être fort lente.

La chaleur de la fiévre est dans l’homme d’environ 105, 106 ou 108d du therm. de Fahr. selon l’estimation du docteur Martine.

Le même docteur Martine a observé qu’on pouvoit rester quelque tems dans un bain dont la chaleur est d’environ cent degrés ; mais que l’eau échauffée jusqu’au 112e ou 114e étoit trop chaude, pour que le commun des hommes pût tenir dedans pendant un certain tems les piés & les mains, quoique les mains calleuses ou endurcies par le travail de quelques ouvriers, ne soient pas offensées par un degré supérieur.

Il n’est pas inutile d’observer sur cela qu’il ne faut qu’une certaine habitude pour pouvoir laver impunément les mains avec du plomb fondu, comme le pratiquent certains charlatans, pourvû qu’on ait soin de ne faire fondre ce métal qu’au point précis de chaleur qui peut produire la fusion. Ce degré n’est pas très-considérable : il n’est pas capable de brûler les mains, sur-tout si l’on a soin de ne retenir le plomb que très-peu de tems ; précaution qui n’est pas négligée dans l’épreuve dont nous parlons : car on peut toucher à des corps brûlans moyennant cette derniere circonstance, c’est-à-dire, pourvû que ce contact ne soit que momentané. C’est ainsi que les Confiseurs trempent leurs doigts dans du sucre bouillant, les Cuisiniers, dans des sauces assez épaisses aussi bouillantes, &c.

Trois animaux, un moineau, un chien & un chat, que Boerhaave exposa à un air chaud de 146 degrés, moururent tous en quelques minutes. Le thermometre mis dans la gueule du chien quelques instans après sa mort, marqua le 110e degré de chaleur.

Enfin il faut encore se souvenir que les parties des animaux dans lesquelles le mouvement des humeurs est intercepté, ou considérablement diminué, comme dans certains cas de paralysie, après la ligature d’une artere, &c. que ces parties, dis-je, sont froides, ou ne joüissent presque que de la chaleur étrangere, ou communiquée par le milieu ambient.

Voilà une histoire exacte du phénomene que nous examinons ; histoire qui dans la question présente, comme dans toute question physiologique, constitue d’abord en soi l’avantage le plus clair & le plus solide qu’on en puisse retirer, & qui doit être d’ailleurs regardée comme l’unique source des raisonnemens, des explications, de la saine théorie. Nous allons donc nous appuyer de la considération de ces faits, pour peser le degré de confiance que nous pouvons raisonnablement accorder aux systèmes que les Physiologistes nous ont proposés jusqu’à présent sur cette matiere.

Depuis que notre façon d’envisager les objets physiques est devenue si éloignée de celle qui faisoit considérer la chaleur animale à Hyppocrate, comme un souffle divin, comme le principe de la vie, comme la nature même ; & que l’air de sagesse, le ton de démonstration, & le relief des connoissances physiques & mathématiques, ont établi la doctrine des Medecins méchaniciens sur le débris de l’ingénieux système de Galien, & des dogmes hardis des Chimistes, la chaleur animale a été expliquée par les plus célebres Physiologistes, par les différens chocs, frottemens, agitations, &c. que les parties du sang éprouvoient dans ses vaisseaux, soit en se heurtant les unes contre les autres, soit par l’action & la réaction mutuelle de ce fluide & des vaisseaux élastiques & oscillans dans lesquels il circule. Le mouvement intestin auquel les Chimistes avoient eu recours, & qu’ils regardoient comme une fermentation ou comme une effervescence, n’a pourtant pas été absolument abandonné encore ; mais ce mouvement a été ramené par les Physiologistes qui l’ont retenu, aux causes méchaniques de la production de la chaleur, entendues par chaque auteur selon le système de philosophie qu’il a adopté.

Le docteur Mortimer même a proposé en 1745, à la Société royale de Londres, une explication de la chaleur animale, fondée sur une espece d’effervescence excitée entre les parties d’un soufre animal ou phosphore, qu’il suppose tout formé dans les humeurs des animaux, & les particules aériennes contenues dans ces humeurs : mais l’existence de ce soufre, & l’état de liberté de l’air contenu dans nos humeurs, du moins dans l’état de santé, ne sont établis que sur deux suppositions également contraires à l’expérience.

Mais toutes ces opinions qui ont regné dans l’école pendant les plus beaux jours de la Physiologie, qui peuvent compter parmi leurs partisans un Bergerus, un Boerhaave, un Stahl ; ces opinions, dis-je, ont été enfin très-solidement réfutées par le docteur Douglas (essai déjà cité), qui leur oppose entre autres argumens invincibles, l’impossibilité d’expliquer le phénomene essentiel, savoir, l’uniformité de la chaleur des animaux sous les différentes températures de leur milieu ; & c’est précisément à ce phénomene, qui fait effectivement le vrai fond de la question, que le système du docteur Douglas satisfait par la solution la plus naturelle & la plus séduisante. Cet ingénieux système, qui a été orné, étendu, & soûtenu avec éclat dans les écoles de Paris par M. de la Virotte, n’est cependant encore qu’une hypothese, à prendre cette expression dans son sens desavantageux, comme je vais tâcher de le démontrer : je dis démontrer ; car en Physique même nous pouvons atteindre jusqu’à la démonstration, quand nous n’avons qu’à détruire, & sur-tout lorsqu’il ne s’agit que d’une explication physiologique, appuyée sur les lois méchaniques & sur le calcul.

Le système du docteur Douglas est exposé & prétendu démontré dans le théorème suivant, qui est précédé de quatre lemmes mentionnés dans sa démonstration que nous allons aussi rapporter, & de l’énumération des phénomenes que nous venons d’exposer d’après cet auteur.

Théoreme. « La chaleur animale est produite par le frottement des globules du sang dans les vaisseaux capillaires.

» Cette proposition est un corollaire qui suit naturellement des quatre lemmes (que nous pouvons regarder avec l’auteur comme démontrés) ; car il est évident que la chaleur animale doit être l’effet ou du frottement des fluides sur les solides, ou de celui des solides entre eux, ou enfin d’un mouvement intestin. Par le lemme premier, elle ne peut pas être produite par le frottement des fluides sur les solides : par le lemme second, elle ne peut être l’effet d’aucun mouvement intestin du sang : par le lemme troisieme, elle n’est produite en aucune maniere par le frottement des solides entre eux, excepté seulement celui des globules dans les vaisseaux capillaires : par le lemme quatrieme, les quantités de ce frottement sont proportionnelles aux degrés de la chaleur engendrée. Ce frottement des globules dans les vaisseaux capillaires, doit donc être regardé comme la seule cause de la chaleur animale ». C. Q. F. D.

Le théoreme établi, M. le d. Douglas en déduit avec beaucoup d’avantage l’explication de tous les phénomenes que nous venons de rapporter. Le principal phénomene sur-tout, savoir l’uniformité de la chaleur animale dans les différens degrés de température du milieu environnant, en découle comme de lui-même. En voici la preuve. Les vaisseaux capillaires sont resserrés par le froid, personne n’en peut disconvenir ; des vaisseaux capillaires resserrés embrasseront un globule étroitement, le toucheront dans un grand cercle entier au moins ; puisqu’il est tel degré de constriction, où le diametre du globule sera plus grand que celui du vaisseau capillaire, & où par conséquent ce globule sera forcé de changer sa figure sphérique, & de s’allonger en ovale ; ce qui augmentera considérablement le frottement, tant à raison de l’augmentation de la pression mutuelle, que de celle de la surface du contact, qui s’exercera alors dans une zone au lieu d’une simple circonférence : donc des vaisseaux ainsi resserrés sont le plus favorablement disposés qu’il est possible pour la génération de la chaleur. Au contraire, dans un vaisseau capillaire relâché par la chaleur, un globule touche à peine à ce vaisseau par un seul point : donc le frottement & par conséquent la génération de la chaleur sont nuls ou à-peu-près nuls dans ce dernier cas. Rien ne paroît si simple que l’action absolue de ces causes, & que leur rapport exactement proportionnel avec les effets qu’on leur assigne.

Mais d’abord lorsque M. Douglas avance qu’il est évident que la chaleur animale doit être l’effet ou du frottement des fluides sur les solides, ou de celui des solides entre eux, ou enfin d’un mouvement intestin, il suppose sans doute que le système de Galien & des Arabes, qui a si long-tems regné dans l’école, est suffisamment réfuté, & qu’il a été abandonné avec raison. Je suis bien éloigné assûrément de vouloir réclamer la chaleur innée, ou plûtôt le feu ou le foyer inné, allumé par l’esprit implanté, alimenté par l’humide radical, ventillé par l’air respiré, &c. Cependant je ne croi pas que ce feu présenté sur-tout comme ses partisans les plus éclairés l’ont fait, comme un agent physique & réel, & non pas comme une vaine qualité (Calidi nomen concretum est, quod non solum accidens denotat, sed etiam subjectum cui illud inhæret. Laz. Riverii J. Med.) ; que ce foyer, dis-je, doive être exclus de l’énumération des formes possibles, sous lesquelles on peut concevoir la chaleur animale : sur-tout le grand argument du d. D. ne portant pas contre ce système, selon lequel rien n’est si simple que d’expliquer l’uniformité de la chaleur animale dans les différens degrés de température de leur milieu environnant ; car l’air respiré étant regardé par les Galénistes comme excitant le feu animal par un méchanisme semblable à celui de son jeu dans nos fourneaux à vent, & l’intensité de cet effet de l’air étant exactement comme sa densité ou sa froideur, la génération de la chaleur par cette cause sera proportionnée à la perte que l’animal en fera par le même degré de froid, & par conséquent il persistera dans sa température uniforme.

Mais le sentiment de l’ancienne école peut être défendu par des considérations qui le rendent plus digne encore, ce semble, d’être mis au moins à côté des théories modernes. En effet toutes les parties des animaux & leurs humeurs sur-tout, sont composées de substances inflammables ; elles contiennent le véritable aliment du feu ; & les causes qui excitent la chaleur dans ce foyer quelles qu’elles soient, l’ont portée quelquefois jusqu’à dégager le principe inflammable, jusqu’à le mettre manifestement en jeu, en un mot jusqu’à exciter dans les animaux un véritable incendie, comme il est prouvé par un grand nombre de faits rapportés par différens auteurs dignes de foi, & recueillis par M. Rolli, dans un écrit lû à la Société royale de Londres, en 1745. Cet ouvrage se trouve traduit en François à la suite des Dissertations sur la chaleur animale, &c. traduites de l’Anglois, à Paris chez Hérissant, 1751.

Des humeurs ainsi constituées paroissent pouvoir au moins être très-raisonnablement soupçonnées d’être échauffées dans l’état naturel par un vrai feu d’embrasement, tel que le supposoient les anciens. Les phénomenes de l’électricité paroissent encore favorables à cette opinion, la rendent du moins digne d’être discutée ; en un mot il n’est point du tout décidé que la chaleur animale ne dépende que du feu libre répandu uniformément dans les corps des animaux comme dans les corps inanimés, & même dans le vuide ; feu excité par des frottemens, &c. & non pas d’une certaine quantité de feu combiné dans les différentes substances animales, & dégagé par les mouvemens vitaux. C’est donc faire, je le répete, une énumération très-incomplete des causes possibles de la génération de la chaleur animale, que de négliger celle-ci pour n’avoir recours qu’aux causes méchaniques de la chaleur, aux frottemens, qui l’engendrent indifféremment dans tous les corps inflammables ou non inflammables, mais qui ne peuvent jamais exciter d’incendie vrai, c’est-à-dire, de dégagement du feu combiné, que dans les premiers. Or, en bonne logique, pour être en droit d’établir une opinion sur la réfutation de toutes les autres explications possibles, au moins faut-il que l’exclusion de ces autres explications soit absolue.

J’en viens à présent au fond même du système du d. Douglas, & j’observe 1°. qu’il est impossible de concevoir le méchanisme sur lequel il l’appuie, si on ne sait plier son imagination à l’idée d’un organe, d’un vaisseau capillaire représenté comme chaud & froid, relâché & resserré, & cela exactement dans le même tems ; car à un degré de froid donné, à celui de la congélation de l’eau, par exemple, un vaisseau capillaire exposé à toute l’énergie de ce froid, sera resserré au point de pouvoir exercer avec la file de globules qui le parcourra dans cet état, un frottement capable d’engendrer une certaine chaleur, celle de 66d, sous la température supposée ; mais l’instant même du frottement est celui de la génération de cette chaleur, tant dans le globule que dans le vaisseau capillaire, & par conséquent celui du relâchement de ce dernier.

C’est à ce dernier effet que le d. Douglas paroît n’avoir pas fait attention ; car il suppose son vaisseau capillaire constamment resserré ou froid : & ce n’est même que par cette contraction qu’il est disposé à la génération de la chaleur. Mais il est impossible de saisir même par l’imagination la plus accoûtumée aux idées abstraites, aux concepts métaphysiques, de saisir, dis-je, un intervalle entre la génération de la chaleur dans ce vaisseau & le relâchement de ce même vaisseau ; effet nécessaire & immédiat de son échauffement. Ce vaisseau est si délié, & il embrasse si étroitement la colonne de globules échauffés selon la supposition, que quand même ce ne seroit que par communication qu’il s’échaufferoit, cette communication devroit être instantanée : mais le cas est bien plus favorable à la rapidité de sa caléfaction, puisque ce vaisseau est en même tems l’instrument de la génération & la matiere de la susception de la chaleur : donc, selon le méchanisme proposé par le d. Douglas, un vaisseau capillaire, contenant une file de globules engendrant actuellement de la chaleur par leur frottement dans ce vaisseau, doit être chaud, & par conséquent relâché ; mais par la supposition du d. Douglas, il n’est propre à engendrer de la chaleur qu’autant qu’il est froid & resserré : donc, dans le système de cet auteur, un même vaisseau doit être conçû en même tems, relâché & resserré, froid & chaud. C. Q. F. D.

Mais en renonçant à cette démonstration, & en accordant qu’il est possible que des vaisseaux extrèmement déliés soient parcourus pendant un tems souvent très-considérable (un animal peut vivre long-tems exposé au degré de la congélation de la glace, sans que sa température varie) par une colonne des globules chauds, comme 66d au-dessus du terme de la glace du therm. de Farh, sans que ces vaisseaux cessent d’être froids comme ce terme de la glace : j’observe 2°. que dans le cas le plus favorable au frottement des globules dans les vaisseaux capillaires, on ne voit nulle proportion entre la grandeur de l’effet & celle de la cause : en premier lieu, parce que le mouvement des humeurs est très-lent dans les capillaires, de l’aveu de tous les Physiologistes ; & en second lieu, parce que les instrumens générateurs de la chaleur font une partie bien peu considérable de la masse, qui doit être échauffée par cette cause.

Le d. Douglas convient de la difficulté tirée de la lenteur des humeurs dans les capillaires : Il est vrai, (dit-il p. 334.) que la vîtesse du frottement doit être petite dans les capillaires ; mais ce défaut est amplement compensé par la grande étendue de sa surface, comme on le voit évidemment par le nombre immense des vaisseaux capillaires, & la petitesse excessive des globules. Mais cette compensation est supposée gratis, & l’expérience lui est absolument contraire. La chaleur excitée par le frottement lent d’une surface mille fois plus grande, ne peut jamais équivaloir à celle qui s’excite par le frottement rapide d’une surface mille fois moindre : je ne dis pas quand même la vélocité du mouvement seroit dans les deux cas réciproquement proportionnelle aux surfaces ; mais si le mouvement de la petite surface étoit seulement tant soit peu plus rapide que celui de la surface mille fois plus grande : en un mot, cæteris paribus (c’est-à-dire la densité, la roideur ou la dureté des corps, leur contiguité, les tems du frottement, &c. étant égaux), le degré de chaleur excité par le frottement est comme sa rapidité, & la quantité de surface frottée ne fait rien du tout à la production de ce degré (abstraction faite de la perte de chaleur par la communication) : tout comme cent pintes d’eau bouillante mises ensemble, n’ont pas un degré de chaleur centuple de celui de l’eau bouillante, mais au contraire un degré exactement le même. M. Douglas paroît avoir confondu ici la quantité de chaleur avec le degré : mais ce sont deux choses bien différentes. Cent globules frottés, ou cent pintes d’eau contiennent une quantité de chaleur, comme 100, où sont cent corps chauds ; un seul globule, ou une seule pinte, ne sont que la centieme partie de cette masse chaude : mais le degré de chaleur est le même dans le globule seul & dans les cent globules, ou dans un million de globules. Ainsi si chaque globule ne peut dans son trajet dans un vaisseau capillaire produire sous la température supposée une chaleur de 66d, il est impossible que tel nombre de globules qu’on voudra imaginer produise ce degré de chaleur. C. Q. F. D.

J’ai dit en deuxieme lieu, que les instrumens générateurs de la chaleur font une partie bien peu considérable de la masse qui doit être échauffée par cette cause ; & en effet quelque multipliés qu’on suppose les vaisseaux capillaires, & quelque grande qu’on suppose la somme de leurs capacités & de la masse de leurs parois, on ne les poussera pas, je crois, jusqu’à les faire monter à la moitié de la capacité totale du système vasculeux, & de la masse générale des solides d’un animal. Mais supposons qu’elles en fassent réellement la moitié : dans cette hypothese, la chaleur engendrée dans ces vaisseaux doit être exactement double de la chaleur spécifique de l’animal, pour qu’il résulte de l’influence de cette chaleur dans un corps supposé absolument froid, ce degré de chaleur spécifique moyen entre la privation absolue & la chaleur double du foyer dont il emprunte cette chaleur. Or oseroit-on dire que la chaleur dans les vaisseaux capillaires est une fois plus grande que dans les gros vaisseaux & dans le cœur ? On ne sauroit répondre à cette difficulté, que les organes générateurs de la chaleur sont si exactement répandus parmi toutes les parties inutiles à cette génération, que la distribution égale de cette chaleur à toutes les parties, s’opere par une influence ou communication soudaine : car il est tel organe, qui par sa constitution est le plus favorablement disposé à la génération de la chaleur, & qui n’est pas à portée de la partager avec aucune partie froide. La peau, par exemple, n’est presque formée que par un tissu de vaisseaux capillaires ; elle n’embrasse & n’avoisine même aucune partie inutile à la génération de la chaleur : les grandes cavités du corps au contraire, le bas-ventre, par exemple, contiennent un grand nombre de parties, non-seulement inutiles à la génération de la chaleur, mais même nécessairement disposées à partager celle qui s’excite dans les vaisseaux capillaires de ces visceres (s’il est vrai qu’ils se trouvent jamais dans le cas d’en engendrer) & par consequent à la diminuer : ces parties sont le volume vuide ou rempli de matiere inactive des intestins, la vessie de l’urine, celle de la bile, les gros vaisseaux sanguins, les différens conduits excrétoires, &c. Ce seroit donc la peau qu’il faudroit regarder comme le foyer principal de la chaleur animale, & comme jouissant dans tous les cas de la génération de la chaleur (qui font l’état ordinaire de l’animal) d’un degré de chaleur très-supérieur à celui de l’intérieur de nos corps ; & par conséquent on devroit observer dans la peau, dans l’état naturel & ordinaire d’un animal, une chaleur à-peu-près double de celle de la cavité du bas-ventre. Or tout le monde sait combien ce fait est contraire à l’expérience.

Nous nous contenterons de ce petit nombre d’objections principales ; elles suffisent pour nous prouver que nous sommes aussi peu avancés sur la détermination des sources de la chaleur animale, que les différens auteurs dont nous avons successivement adopté & abandonné les systèmes ; que Galien lui-même, qui a avancé formellement qu’elle ne dépendoit point d’un mouvement d’attrition. Cette découverte n’est pas flatteuse assûrément ; mais dans notre maniere de philosopher, la proscription d’un préjugé, d’une erreur, passe pour une acquisition réelle. Au reste, elle nous fournira cependant un avantage plus positif & plus général : elle pourra servir à nous convaincre de plus en plus, par l’exemple d’un des plus jolis systèmes que la théorie méchanicienne ait fourni à la Medecine, combien l’application des lois méchaniques aux phénomenes de l’œconomie animale sera toûjours malheureuse. Voyez Œconomie animale.

Les anciens ont appellé coctions les élaborations des humeurs, parce qu’ils les regardoient comme des especes d’élixations. Voyez Coction.

Le sang est-il rafraîchi, ou au contraire échauffé par le jeu des poumons ? c’est un problème qui partage les Physiologistes depuis que Stahl a proposé sur la fin du dernier siecle ce paradoxe physiologique : savoir que le poumon étoit le principal instrument de la conservation, & par conséquent de la génération de la chaleur animale. V. Respiration. (b)

Chaleur des sexes, des tempéramens. Voyez Sexe, Tempérament.

Chaleur animale contre nature (Medecine pratique.) La chaleur animale s’éloigne de son état naturel principalement par l’augmentation & par la diminution de son intensité, ou de son degré.

Il faut se rappeller d’abord que nous avons observé, en exposant les phénomenes de la chaleur animale, que son degré, tout inaltérable qu’il est par les différens changemens de température des corps environnans, pouvoit cependant varier dans une certaine latitude, sans que le sujet qui éprouvoit ces variations cessât de jouir d’une santé parfaite.

Il faut donc, pour que la chaleur animale soit réputée maladive ou contre nature par l’augmentation ou la diminution de son degré, que le phénomene soit accompagné de la lésion des fonctions, ou au moins de douleur, de malaise, d’incommodité.

La diminution contre nature de la chaleur animale est désignée dans le langage ordinaire de la Médecine par le nom de froid. Voyez Froid.

La chaleur augmentée contre nature, ou se fait ressentir dans tout le corps, ou seulement dans quelques parties. Dans les deux cas elle est idiopatique ou symptomatique.

La chaleur générale idiopatique est celle qui dépend immédiatement d’une cause évidente, savoir de quelques-unes des six choses non naturelles, ou de l’action d’un corps extérieur ; telle est celle qui est produite dans nos corps par un exercice excessif, ou par la fatigue, par la boisson continuée & inaccoutumée des liqueurs spiritueuses, par la chaleur soutenue de l’atmosphere, par les excès avec les femmes, &c.

La chaleur générale symptomatique est celle qui dépend d’une disposition contre nature déjà établie dans le corps & ayant un siége déterminé ; telle est la chaleur de la fievre qui accompagne les maladies aigues, &c.

L’augmentation idiopatique de la chaleur générale ne peut jamais être regardée que comme une incommodité ; car la chaleur simplement excessive n’est jamais en soi une maladie, malgré le préjugé qui la rend si redoutable même aux Médecins.

Il est bien vrai que cet état peut devenir cause de maladie s’il se soutient un certain tems ; mais ce ne sera jamais qu’en détruisant l’équilibre ou l’ordre & la succession des fonctions, en un mot en affectant quelqu’organe particulier qui deviendra le noyau ou le siége de la maladie : car les effets généraux de la chaleur comme telle sur le système général des solides & sur la masse entiere des humeurs, ne sont assûrément rien moins qu’évidens, comme nous l’observerons dans un instant, en parlant du plus haut degré de chaleur fébrile.

Cette incommodité ne mérite dans la plûpart des cas aucun traitement vraiment médicinal, & on peut se contenter de prescrire à ceux qui l’éprouvent de cesser de s’exposer à l’action des causes qui la leur ont procurée. Si cependant on pouvoit en craindre quelques suites fâcheuses, comme ces suites sont à craindre en effet dans les tempéramens ardens, vifs, mobiles, sensibles, on les prévient très-sûrement par le repos du corps, le silence des passions, la boisson abondante des liqueurs aqueuses legerement acides & spiritueuses ; celle des émulsions, des legeres décoctions de plantes nitreuses ; les alimens de facile digestion & peu nourrissans, tels que les fruits aqueux, acidulés ; les légumes d’un goût fade, les farineux fermentés, les bains tempérés, la saignée lorsque la chaleur n’est pas accompagnée d’épuisement, &c.

Le symptome le mieux caractérisé de l’état du corps, qu’on appelle communément échauffement, c’est la constipation. Ces deux termes même ne désignent presque qu’une même chose dans le langage ordinaire : lorsque la chaleur augmentée est accompagnée de la disposition du ventre que la constipation annonce, elle approche un peu plus de l’état de maladie. Mais cet état-là même est le plus souvent d’une bien moindre conséquence qu’on ne l’imagine. Voyez Constipation.

La chaleur augmentée symptomatique générale est précisément la même chose que la chaleur fébrile ; car la chaleur n’est jamais augmentée dans tout le corps en conséquence d’un vice fixé dans un siége particulier plus ou moins étendu, que les autres phénomenes de la fievre ne se fassent en même tems remarquer ; ou pour exprimer plus précisément cette proposition, la chaleur générale symptomatique est toûjours fébrile ; & réciproquement la fievre, & par conséquent la chaleur fébrile & vraiment maladive, est toûjours symptomatique ; car la fievre n’est jamais produite immédiatement par les causes évidentes, mais suppose toûjours un vice particulier, un desordre dans l’exercice & la succession des fonctions, en un mot un inéquilibre, un noyau ou un nœud à résoudre, une matiere à évacuer, &c. Voyez Fievre.

Nous avons rapporté dans l’exposition des phénomenes de la chaleur animale, d’après le d. Martine, que le terme extrême de la chaleur des animaux dans les plus fortes fievres n’excédoit pas de beaucoup leur température ordinaire ; qu’il n’étoit guere porté au-de-là du 107 ou 108e degré du therm. de Fahrenheit.

Ce même savant a aussi observé sur lui-même qu’au commencement d’un accès de fievre, lorsqu’il étoit tout tremblant & qu’il essuyoit le plus grand froid, sa peau étoit cependant de 2 ou 3 degrés plus chaude que dans l’état naturel, ce qui est fort remarquable.

Le d. Martine nous a aussi rassûrés par une expérience bien simple contre la crainte des suites funestes de la chaleur fébrile, que le célebre Boerrhave regardoit comme très-capable de coaguler la sérosité du sang, fort persuadé que cet effet peut être produit par un degré de chaleur fort peu supérieur au 100e ; opinion qui a autorisé le d. Arbuthnot & le d. Hales à soutenir que la chaleur naturelle du sang humain approchoit de fort près du degré de coagulation. L’expérience ou les faits par lesquels le d. Martine a détruit ces prétentions, sont ceux-ci : il a trouvé que pour coaguler la sérosité du sang, ou le blanc d’œuf, il falloit une chaleur bien supérieure à celle que peut supporter un animal vivant, ces substances restent fluides jusqu’au 156e degré ou environ.

Les autres effets généraux attribués communément à la chaleur fébrile ne sont pas plus réels, du moins plus prouvés que celui dont nous venons de parler. On imagine communément, & ce préjugé est fort ancien dans l’art, que la chaleur augmentée (l’énumération de ces redoutables effets est du savant Boerhaave) dissipe la partie la plus liquide de notre sang, c’est-à-dire l’eau, les esprits, les sels, les huiles les plus subtiles ; qu’elle seche le reste de la masse, la condense, la réduit en une matiere concrete, incapable de transport & de résolution ; qu’elle dégage les sels & les huiles, les atténue, les rend plus acres, les exalte, & les dispose à user les petits vaisseaux & à les rompre ; qu’elle seche les fibres, les roidit, & les contracte.

Mais premierement cette prétendue dissipation de la partie la plus liquide de nos humeurs par la chaleur fébrile ne demande que la plus legere considération des symptomes qui l’accompagnent, pour être absolument démentie.

En effet quel est le Praticien qui ne doit pas s’appercevoir, dès qu’il renoncera aux illusions de la Médecine rationelle, que les secrétions sont ordinairement suspendues dans la plus grande ardeur de la fievre ; que la peau sur-tout & la membrane interne du poumon sont dans un état de constriction, de sécheresse fort propre à supprimer ou à diminuer la transpiration, & qui la diminue en effet ; & que lorsque la peau & les autres organes excrétoires viennent à se détendre sur le déclin d’une maladie, les sueurs & les autres évacuations qui suivent ce relâchement annoncent ordinairement la plus favorable terminaison de la maladie, & non pas une foule de maladies promptes, dangereuses, mortelles, &c. en un mot que tant que la chaleur de la fievre est dangereuse elle est seche ou ne dissipe pas assez, bien loin de dissiper des parties utiles, & qu’elle ne doit être au contraire regardée comme de bon augure que lorsqu’elle est accompagnée de dissipation.

Quant à la prétendue altération des humeurs, qui dépend du dégagement des sels, de l’exaltation des huiles, de la vergence à l’alkali, au rance, au muriatique, aux acrimonies, en un mot à l’érosion & à la rupture des petits vaisseaux, & aux autres effets de ces acrimonies ; ces prétentions tiennent trop au fond même de la doctrine pathologique moderne pour être discutées dans cet endroit. Voyez Fievre, Pathologie, Vice des humeurs au mot Humeur.

Mais si le danger de la chaleur excessive, comme telle, n’est prouvé par aucun effet sensible, il est établi au contraire par de fréquentes observations, que ce symptome peut accompagner un grand nombre de maladies ordinairement peu funestes. Voyez Fievre.

Van-Helmont a combattu avec sa véhémence ordinaire les préjugés des écoles qui reconnoissoient la chaleur pour l’essence de la fievre, en abusant manifestement de la doctrine des anciens qui définissoient la fievre par l’augmentation de la chaleur, & qui ne la reconnoissoient presque qu’à ce signe, avant que l’usage de déterminer sa présence & ses degrés par l’exploration du pouls se fût introduit dans l’art. Voyez Fievre. L’ingénieux réformateur dont nous venons de parler observe très-judicieusement d’après Hippocrate (dont il reclame l’autorité) que la chaleur n’est jamais en soi une maladie, ni même cause de maladie ; axiome qui étant bien entendu doit être regardé comme vraiment fondamental, & qui mérite la plus grande considération par son application immédiate à la pratique de la Médecine, d’où il fut sans doute important d’exclure alors cette foule d’indications précaires tirées de la vûe d’éteindre l’ardeur de la fievre, de prévenir l’incendie général, la consommation de l’humide radical, la dissipation des esprits, &c. axiome qu’il seroit peut-être essentiel de renouveller aujourd’hui pour modérer du moins s’il étoit possible ce goût peut-être trop dominant de rafraichir & de tempérer qu’un reste d’Hequétisme, la doctrine des acrimonies, & quelqu’autres dogmes aussi hypothétiques, paroissent avoir répandu dans la Medecine pratique la plus suivie & dans le traitement domestique des incommodités ; goût que nous devons originairement au fameux Sydenham, mais à Sydenham rationel, qui ne mérite assûrément pas à ce titre la salutation respectueuse dont Boerrhave honoroit en lui l’observateur attentif, le sage empyrique.

On peut donc avancer assez généralement, que ce n’est pas proprement la chaleur que le Medecin a à combattre dans le traitement des fievres, & que s’il lui est permis quelquefois de redouter cette chaleur, ce n’est que comme signe d’un vice plus à craindre, & non pas comme pouvant elle-même produire des effets funestes.

Il ne faudroit pas cependant conclure de cette assertion, que ce seroit une pratique blâmable que celle de diminuer la violence de la fievre commençante, par les saignées & par la boisson abondante des liqueurs aqueuses ; nous prétendons seulement établir que ces secours ne doivent être regardés dans les maladies bien décidées que comme simplement préparatoires ; car si on les regarde comme curatifs, ou comme remplissant l’indication principale, & qu’on agisse conséquemment, on voudra emporter le fond d’une maladie par leur seul moyen ; c’est-à-dire qu’on embrassera, dans la vûe sage & timide, ce semble, d’adoucir, de relâcher, de calmer, la méthode la plus hardie de toutes celles qu’ont adoptées les Medecins depuis qu’ils ont cessé d’être les simples ministres de la nature, puisqu’on peut avancer en effet que la Médecine antiphlogistique est de toutes les méthodes curatives la plus violente à la nature, quoiqu’on ne puisse pas décider jusqu’à quel point elle est dangereuse. Voyez Méthode curative, Rafraichissant, Tempérant, Saignée.

La considération de la chaleur, comme signe, doit entrer dans l’établissement régulier du diagnostic & du prognostic des maladies aigues. Outre ce que nous venons d’en remarquer, comme annonçant la fievre en général, les Praticiens la distinguent par quelques différences essentielles indépendantes de son degré. Ils observent une chaleur humide ou accompagnée de la moiteur de la peau, & une chaleur seche & qui est accompagnée ordinairement de l’aspérité de la peau : la premiere est la chaleur ordinaire du commencement & de l’état des maladies aigues ; la 2e est propre au déclin des maladies bien jugées.

Les Praticiens distinguent encore la chaleur symptomatique en chaleur douce & en chaleur acre ; la premiere approche beaucoup de la chaleur saine ou naturelle ; la seconde differe de la chaleur purement excessive, & même de la chaleur seche. Les Medecins l’observent sur-tout dans les fievres malignes ou de mauvaise espece, mali moris. Elle est en général un signe fâcheux : au reste il est très-difficile ou même impossible d’exprimer ce que les Médecins entendent par chaleur acre ; c’est-la un de ces signes qui n’existent que pour le Praticien formé par l’habitude, par l’exercice, par les actes repétés, que les thermometres & les autres secours de la Physique ne peuvent pas déterminer, qui échappent au calcul, &c. Et c’est précisement la faculté de saisir les signes de cette espece, & de les évaluer par le seul secours d’un sentiment presque confus, qui constitue cette heureuse routine qui ne caractérise pas moins le Praticien consommé que la science & la refléxion.

L’augmentation particuliere de la chaleur est regardée par la saine partie des Medecins comme une espece de fievre locale (febris in parte.) Cette chaleur est un symptome concomitant de toutes les affections inflammatoires, soit confirmées, soit passageres, comme celles qui sont occasionnées par les ligatures, par les corps irritans ou comprimans appliqués extérieurement, &c. Cette fievre peut subsister un certain tems lorsque la partie affectée n’est pas bien étendue, qu’elle est peu sensible, ou qu’elle n’exerce pas une fonction très-essentielle à l’économie de la vie, telle que les parties extérieures ; cette fievre particuliere, dis-je, peut subsister un certain tems sans exciter du moins sensiblement la fievre générale, lors même que ces affections dépendent d’une cause interne, comme dans certains paroxysmes de goutte, d’ophthalmie, dans les petits phlegmons, des érésipeles legers, &c. Les fievres locales doivent être regardées dans tous ces cas comme des incommodités de peu de conséquence. Voyez Inflammation, et Maladies externes. On ne doit en excepter, à cet égard, que l’inflammation des yeux, qui peut devenir funeste à l’organe affecté, quoiqu’elle ne soit pas accompagnée de la fievre générale. Voyez Ophthalmie.

Certaines chaleurs particulieres passageres, comme ces feux qu’on sent au visage, aux mains, & dans quelques autres parties du corps, à l’occasion de ce qu’on appelle communément des digestions fougueuses, dans les accès de certaines passions, dans des attaques de vapeurs, &c. n’exigent pas non plus communément les secours de l’art, & n’annoncent rien de funeste.

La chaleur spontanée passagere du visage, du creux de la main & quelquefois des piés, est un des signes de la fievre hectique commençante. Voyez Fievre hectique au mot Hectique.

Les paroxysmes violens de passion hystérique sont accompagnés quelquefois d’une chaleur brûlante, & plus durable que celle dont nous venons de parler, que les malades ressentent dans différentes parties du corps, & principalement dans le ventre & dans la poitrine, & cela sans fievre générale. Mais ce symptome n’indique aucun secours particulier ; il ne doit pas faire craindre l’inflammation des visceres ; le paroxysme qui en est accompagné n’exige que le traitement général. Voyez Passion hysterique.

Le cas le plus grave de chaleur augmentée particuliere, est sans contredit la fievre lipirie. Voyez Lipirie.

Au reste il est essentiel que le support des malades n’est pas toûjours un moyen suffisant pour s’assûrer d’une augmentation réelle de chaleur ; & que comme ils peuvent éprouver un sentiment de froid, quoique leur chaleur soit réellement augmentée (comme nous l’avons observé plus haut à propos de l’état appellé le froid de la fievre) ils ressentent aussi dans d’autres cas une ardeur brûlante, dans une partie dont la chaleur est réellement & très considérablement diminuée, comme dans certaines gangrenes seches, &c. Voyez Gangrene.

On ne peut regarder que comme une expression figurée le nom d’intempérie chaude que les anciens donnoient à certaines dispositions des visceres. Voy. Intemperie. (b)

Chaleur considérée medicinalement comme cause non naturelle & externe ; Chaleur de l’athmosphere, du climat, des saisons, des bains, voyez Air, Atmosphere, Climat, Saison, Maladies endémiques au mot Endémique, Eau thermale, Fomentation.

Chaleur des médicamens, des alimens, des poisons, voyez Médicament, Aliment, Poison échauffant, Qualité.

Chaleur (degrés de) des différens animaux. (Histoire naturelle. Zoologie.) Ce que nous allons dire de la chaleur considérée sous ce point de vûe, est tiré d’une dissertation du docteur Martine, intit. Essai sur l’hist. naturelle & expérimentale des différens degrés de chaleur des corps.

La chaleur des animaux est fort différente, suivant la variété de leurs especes, & celle des saisons. Les Zoologistes les ont divisés, avec assez de fondement, en chauds & en froids, c’est-à-dire respectivement à nos sens. Nous appellons chauds ceux qui approchent de notre propre température, tandis que nous regardons comme froids tous ceux dont la chaleur est fort au-dessous de la nôtre, & qui par conséquent affectent notre toucher de la sensation de froid, quoique suivant les expériences que j’ai eu occasion de faire, ils soient tous un peu plus chauds que le milieu dans lequel ils vivent ; il y a même plusieurs especes d’animaux dont la chaleur ne surpasse que fort peu celle de l’air ou de l’eau. Les insectes sont un sujet d’étonnement pour nous ; car quoiqu’ils paroissent les plus tendres & les plus délicats de tous les animaux, ils sont cependant ceux qui peuvent supporter les plus grands froids sans en être incommodés ; ils se conservent dans les saisons les plus froides, sans autres défenses que la feuille & l’écorce des arbrisseaux & des arbres, & en se tenant dans les trous des murailles, ou bien couverts d’un peu de terre ; & il y en a quelques-uns qui s’y exposent entierement nuds. Dans les rudes hyvers de 1709 & 1729, les œufs des insectes & les chrysalides échapperent à la violence du froid, qui fut insupportable aux animaux les plus vigoureux. On sçait combien la liqueur descendit alors dans les thermometres. M. de Reaumur a trouvé quelques chrysalides très-jeunes, qui étoient capables de supporter un froid au-dessous du 4e degré. Et ce qui est encore plus, les Mathématiciens François furent fort incommodés en Laponie d’un grand nombre d’essains de mouches de différentes especes, dont les œufs & les chrysalides devoient avoir supporté des froids encore plus grands. Je trouve que les chrysalides n’ont qu’un fort petit degré de chaleur, une division ou deux au-dessus de l’air ambient.

Tous les insectes sont placés communément parmi les animaux froids ; mais il y a à cet égard une exception fort singuliere dans la chaleur des abeilles, qui tiennent un rang distingué parmi ces sortes d’animaux. Comme, suivant les curieuses observations des Naturalistes, elles ont quelque chose de particulier dans leur économie, leur structure, & leur génération, de même j’ai observé qu’elles avoient une prérogative très-singuliere par rapport à la chaleur de leur corps. J’en ai fait souvent l’experience, & je trouve que la chaleur d’un essain d’abeilles fait monter le thermometre au-dessus de 97 degrés ; chaleur qui n’est pas inférieure à celle dont nous jouissons.

Les autres animaux qui sont plus vigoureux, ainsi que je l’ai observé des insectes ordinaires, ont très-peu de chaleur au-dessus de celle du milieu qui les environne. On a peine à en trouver dans les huîtres & dans les moules ; il y en a fort peu dans les poissons qui ont des oüies, dans les carrelets, les merlans, & les merlus ; il se trouva à peine un degré de chaleur de plus que dans l’eau salée où ils nageoient, lors même qu’elles n’étoient qu’au 4e degré. Les poissons rouges ne sont guere plus chauds. Quelques truites dont j’ai examiné la chaleur n’étoient qu’au 62e degré, lorsque l’eau de la riviere où elles nageoient étoit au 61e degré. (Et dernierement à Paris je trouvai que la chaleur d’une carpe surpassoit à peine le 54e degré, chaleur de l’eau dans laquelle je l’examinois. La chaleur d’une anguille est la même.) Les poissons peuvent vivre dans l’eau qui n’est qu’un peu plus chaude que le degré de la congélation, c’est-à-dire un peu au-dessus du 32e degré.

Les serpens ne sont, suivant le résultat des différentes expériences que j’ai faites, que de deux degrés plus chauds que l’air ; les grenouilles & les tortues de terre me parurent avoir un principe de chaleur un peu plus fort, c’est-à-dire supérieur d’environ cinq degrés à l’air où elles respirent : & je croi que c’est-là le cas de ces sortes d’animaux respirans qui ont à la vérité des poumons, mais des poumons en forme de vessie, & qui n’ont pas leur sang plus chaud que les poissons qui ont des oüies. Tels sont les tortues de mer, les crapauds, les viperes, & toute la classe des serpens qui ont leurs poumons de la même structure, & le sang aussi froid que ces poissons. Mais la plûpart de ces sortes d’animaux ne sont pas capables de supporter de fort grands froids : ils se retirent durant la rigueur des hyvers dans des trous, où ils sont assez à l’abri du froid, souvent peut-être à la température moyenne de 48 degrés ou environ. Ils sont à la vérité comme engourdis dans cette saison (voyez Harc. de motu card.) & ne perdent que très-peu de substance ; & je croi qu’on peut dire la même chose des hirondelles & des autres oiseaux, & enfin de toutes les sortes d’animaux sujets à cette espece de sommeil : lesquels quoique naturellement chauds, & même à un plus haut degré que ceux dont nous avons parlé ci-devant, sont cependant probablement plus froids dans cet état inactif, que lorsqu’ils joüissent de toute leur vigueur.

La chaleur des animaux chauds n’est pas uniformément la même dans tous les animaux, & dans tous les tems : elle est susceptible d’une très-grande latitude ; elle varie suivant leurs différentes especes, & suivant les circonstances où se trouve chaque individu. La surface de leur corps est considérablement affectée par la chaleur & le froid du milieu ambient, & par conséquent par toutes les variétés des saisons & des climats, s’ils ne se garantissent pas assez de leurs influences. Lorsqu’ils prennent cette précaution, leur chaleur interne & externe est à peu-près la même, mais toûjours un peu différente dans différens animaux.

Le docteur Boerhaave regardoit à la vérité la chaleur des animaux chauds comme uniforme, ou comme étant la même dans tous ; & il la croyoit communément capable de faire monter le mercure dans le thermometre au 92e degré, ou au plus au 94e. Pareillement, suivant le docteur Pitcarne, la chaleur du corps humain est au 17e degré, ce qui revient au 92e de notre thermometre. M. Amontons trouva par différentes expériences, que la chaleur communiquée par le corps humain à son thermometre, étoit de 58 , 58 , 58 , 58 , 58 doigts, qui se trouvent par le calcul correspondre au 91e, 92e, 93e degré de celui de Fahrenheit, ou environ. Le 12e degré du chevalier Newton, qu’il fait équivalent à la chaleur externe du corps humain, & à celle d’un oiseau qui couve ses œufs, répond au degré 95 1/2 du nôtre. Fahrenheit place lui-même la chaleur du corps & du sang humain, au 96e degré ; & le docteur Musschembroek dit que le thermometre s’arrête à ce point, lorsqu’il est plongé dans le sang qui coule d’un animal ; quoique dans un autre endroit il parle du 92e ou 94e degré, comme un des plus hauts degrés de chaleur du sang humain.

J’ai fait avec beaucoup d’exactitude un très-grand nombre d’observations sur la chaleur des animaux ; & en conséquence je me trouve fondé à avancer que toutes ces estimations sont très-générales, & la plûpart fort au-dessous du vrai : je conjecture que le plus souvent on ne laissoit pas le tems aux boules des thermometres de s’échauffer entierement ; ou peut-être que dans le tems de l’expérience, les mains qu’on appliquoit à la boule n’avoient pas toute leur chaleur naturelle, faute de les avoir munies contre le froid.

Les hommes sont presque les derniers de la classe des animaux chauds ; & cependant par la chaleur de ma peau bien couverte de toutes parts, je fais monter le thermometre au 97e ou 98e degré, en prenant un terme moyen d’après un grand nombre d’expériences. Dans quelques personnes, la chaleur est un peu plus considérable ; dans d’autres, elle est un peu moindre. L’urine nouvellement rendue, & cela dans un vaisseau de la même température que ce fluide, est à peine d’un degré plus chaude que la peau ; ainsi que je l’ai trouvé par plusieurs observations répétées : & nous pouvons regarder cette chaleur de l’urine, comme à-peu-près égale à celle des visceres voisins. Le docteur Hales trouva que la chaleur de sa peau étoit de 54, & celle de l’urine récente de 58 degrés de son thermometre ; ce qui répond au 99e & 103e degrés du nôtre, si le calcul qui a été fait du rapport de son thermometre avec celui de Fahrenheit est bien exact.

Cependant l’espece humaine, comme je le disois ci-devant, est presque la derniere de la classe des animaux chauds ; les quadrupedes ordinaires, comme les chiens, les chats, les moutons, les bœufs, les cochons, font monter le thermometre par la chaleur de leur peau, quatre ou six divisions plus haut que nous, comme aux degrés 100, 101, 102, & quelques-uns à 103 ou un peu plus.

Et les poissons respirans ou cétacés, sont aussi chauds que ces derniers animaux ; comme le docteur Boerhaave le pensoit avec justice, quoiqu’il leur attribue trop peu de chaleur, & à tous les autres animaux respirans, lorsqu’il la restreint aux limites étroites de 92 ou 93 degrés. Ceux qui ont eu occasion de voyager dans les Indes orientales, nous disent que le sang du veau-marin est sensiblement chaud au toucher ; & M. Richer, curieux observateur des choses naturelles, trouva le sang du marsouin aussi chaud que celui des animaux terrestres. J’ai éprouvé moi-même que la chaleur de la peau de cet animal amphibie, appellé veau-marin, étoit à-peu-près à 102 degrés. Dans la cavité de l’abdomen, le thermometre montoit d’environ une division : ces animaux ayant cela de commun avec nos quadrupedes terrestres, qui dans la structure & la forme de leurs visceres, ressemblent beaucoup aux poissons qui respirent.

Le chancelier Bacon donne comme une opinion reçue, que les oiseaux sont très-chauds. Ils sont effectivement les plus chauds de tous les animaux, plus chauds encore que tous les quadrupedes de 3 ou 4 degrés, ainsi que je l’ai trouvé par des expériences sur des canards, des oies, des poules, des pigeons, des perdrix, des hirondelles, &c. La boule du thermometre étant placée dans leurs cuisses, le mercure monta au 103e, 104e, 105e, 106e, 107e degré ; & dans une poule qui couvoit des œufs, j’ai trouvé une fois la chaleur au 108e degré : mais elle n’est pas toûjours si considérable. (b)

* Chaleur, se prend encore pour cette révolution naturelle qui arrive dans l’animal, en conséquence de laquelle il est porté à s’approcher par préférence, d’un animal de la même espece & d’un autre sexe, & à s’occuper de la génération d’individus semblables à lui. Il y a dans cette révolution une varieté surprenante : l’âge, la conformation, le climat, la saison, & une multitude infinie de causes semblent contribuer, soit à l’accélérer, soit à l’éloigner. On ne sait si elle est périodique dans tous les animaux, & bien moins encore quels sont le commencement, la durée, & la fin de son période dans chaque animal. On ne sait par conséquent non plus, ni si ce mouvement a une même cause générale dans toutes les especes d’animaux, ni si cette cause varie dans chaque espece. Voyez à l’article Géneration, ce que la Physique, l’Histoire naturelle, & la Physiologie nous apprennent ou nous suggerent sur cet objet important. Observons seulement ici, que par une bénédiction particuliere de la Providence, qui distinguant en tout l’homme de la bête, a voulu que l’espece destinée à connoître ses œuvres & à la louer de ses bienfaits fût la plus nombreuse ; l’homme sain, bien constitué, dans l’état de santé & dans un âge requis, n’a besoin que de la présence de l’objet pour ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit ici, qui le meut fortement, mais qu’il peut toûjours soûmettre aux lois qu’il a reçûes pour la regler. Il paroît que la fréquence de ses accès, qui commencent avec son adolescence & qui durent autant & plus que ses forces, est une des suites de sa faculté de penser, & de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Si cela est, celle qui disoit que si les animaux ne faisoient l’amour que par intervalles, c’est qu’ils étoient des bêtes, disoit un mot bien plus philosophique qu’elle ne le pensoit. V. Géneration.

Chaleur, jument en chaleur. Voyez Jument. Couteau de chaleur. Voyez Couteau.

Chaleur, (Marech.) se dit, en fait de chevaux de course, des exercices par lesquels les Anglois les préparent à la course pour les prix ou gageures. Voyez Cheval. (V)