L’Enfance à Paris/02

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L’Enfance à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 18 (p. 575-604).
L'ENFANCE A PARIS

II. [1]
LES MALADES.

L’abandon est un péril qui menace surtout l’enfant au lendemain de sa naissance ; le vagabondage, la mendicité, le vol, sont des tentations qui l’attendent au seuil de la jeunesse ; la maladie et les infirmités sont au contraire pour lui une misère de tous les âges, de laquelle il n’est jamais à l’abri. Le moment est donc venu de traiter ce douloureux sujet. Le problème de la souffrance est un de ceux qui troublent le plus volontiers notre raison ; mais ce problème revêt un caractère plus aigu lorsqu’il est soulevé devant notre conscience et en quelque sorte devant nos yeux par le spectacle de maux en apparence inutiles, infligés à des êtres presque inconsciens. Aussi nul sujet n’a-t-il inspiré à l’éloquence humaine des plaintes aussi amères, et depuis qu’en des vers altiers Lucrèce demandait compte à cette Providence dont il niait pourtant l’existence, de tant de souffrances inévitables et de tant de morts prématurées :

Cur anni tempora morbos
Adportant, quare mors immatura vagatur,

l’humanité n’a guère obtenu d’autre réponse que le silence du philosophe et le trouble du chrétien. Plutôt que de creuser ce problème redoutable et sans fond, cherchons quels remèdes et quels adoucissemens la charité publique ou privée apporte aux maladies et aux infirmités de l’enfance. Nous allons nous trouver, à Paris du moins, en présence d’une organisation puissante, sinon complète, qui comprend à la fois des hôpitaux, des maisons de convalescence et des hospices. Cette étude ne paraîtra peut-être pas complètement inutile, si, tout en rendant justice aux progrès qu’a réalisés l’assistance publique, elle nous amène à quelques conclusions précises sur ceux qu’il lui reste à accomplir encore.


I

Les hôpitaux d’enfans sont une création moderne qui date du XIXe siècle. Il est vrai qu’avant la révolution un grand nombre d’asiles et de refuges étaient ouverts aux enfans pauvres, orphelins, abandonnés. On leur donnait dans ces asiles les soins nécessaires à leur santé, ce qui n’en laissait arriver qu’un petit nombre à l’Hôtel-Dieu, autrefois l’hôpital par excellence. Dans cet hôpital, les enfans ne trouvaient pas un meilleur traitement que les adultes. « En ladicte infirmerie, dit une description de l’Hôtel-Dieu qui remonte au XVIe siècle, il y a sept ou huit licts où se couchent vingt-cinq ou trente petits enfans de deux ans et d’un an, lesquels enfans, qui sont tendres et délicats, à cause du gros air qui est en ladicte infirmerie, meurent tellement que de vingt n’en réchappe pas un. » En 1679, les administrateurs de l’Hôtel-Dieu se plaignaient encore de ce qu’il y avait huit ou neuf enfans couchés dans un même lit. Pareil état de choses fut signalé en 1789 à l’assemblée nationale par la commission qu’elle avait désignée pour constater l’état des hôpitaux à Paris, et dont le rapporteur Tenon nous a transmis des détails si curieux sur notre ancienne organisation hospitalière. Quelques années plus tard, le préfet de la Seine Frochot, dans son discours d’installation du conseil général des hôpitaux, signalait « le mélange, établi depuis longtemps, d’enfans, d’adultes, d’hommes, de femmes, dont les mœurs, le caractère et les habitudes désordonnées triomphent des moyens de discipline et font d’une maison de bienfaisance une maison de scandale. » Les inconvéniens de cette promiscuité, tant au point de vue moral qu’au point de vue hygiénique, avaient été signalés avec trop de force pour que la question, une fois soulevée, ne fût pas résolue dans le sens de la séparation. Restait à trouver l’emplacement. Dans les terrains vagues qui bordaient encore la rue de Sèvres au commencement du siècle, s’élevait une vaste maison que Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice, avait établie pour servir de refuge aux ouvrières sans travail. Ce bâtiment était devenu, depuis la révolution, la propriété de l’administration des hospices. Ce fut là qu’un arrêté du conseil-général des hospices, du 18 floréal an X (3 mai 1802), établit l’hôpital de l’Enfant-Jésus, dont la pieuse et touchante dénomination a survécu dans le langage populaire à celle des Enfans-Malades, qui lui a été donnée depuis. Pendant cinquante ans, cet hôpital, bien situé, mais dans un quartier excentrique, a été le seul asile ouvert dans Paris aux maladies de l’enfance. Ce n’est qu’en 1853 que l’hôpital Sainte-Marguerite, vieux bâtiment situé rue de Charenton et affecté d’abord aux enfans trouvés, puis aux orphelins, fut, sur le désir de l’impératrice, transformé en un asile pour les enfans malades, et inauguré sous le nom d’hôpital Sainte-Eugénie.

Il n’y a pas de progrès qui ne trouve des contradicteurs. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que des médecins qui ont cependant un nom dans la science se sont élevés naguère contre l’utilité des hôpitaux d’enfans et ont réclamé la dissémination de ceux-ci dans les hôpitaux d’adultes. Ils ont fait valoir les dangers de contagion réciproque qui résultent pour les enfans de la concentration des maladies auxquelles ils sont sujets, l’exemple de l’Angleterre, où les hôpitaux d’enfans ont été longtemps inconnus, enfin les besoins de l’enseignement clinique, qui veut que les élèves en médecine attachés aux grands hôpitaux de Paris puissent étudier en même temps les maladies des enfans et celles des adultes. A cela on peut répondre que le moyen de préserver les enfans de la contagion des maladies infantiles n’est pas de les exposer à la contagion des maladies d’adultes, — que les hôpitaux séparés pour les enfans tendent à se multiplier en Angleterre et en particulier à Londres, — enfin que le traitement des maladies des enfans a fait de grands progrès depuis que leur séparation d’avec les adultes a permis de former pour eux des médecins spéciaux. Mais la raison décisive est celle que donnait Frochot, c’est-à-dire l’inévitable inconvénient qui résulterait pour eux, au point de vue moral, de la promiscuité des hôpitaux d’adultes, dont la population indistinctement admise et nécessairement peu surveillée n’est point une société qui leur convienne. Ajoutons enfin que, perdus dans les hôpitaux d’adultes, ils cesseraient bien vite d’être l’objet de cette sollicitude minutieuse et inventive que suggère aux religieuses et aux infirmières le soin habituel des enfans. Aussi l’opinion que je viens de rapporter a-t-elle été repoussée par la presque unanimité du corps médical, et il est difficile de la considérer autrement que comme un paradoxe d’esprits ingénieux.

Bien que les Enfans-Malades et Sainte-Eugénie soient les deux hôpitaux d’enfans par excellence, ce ne sont cependant point les deux seuls asiles qui s’ouvrent à Paris même aux affections de l’enfance. Il existe dans les vastes dépendances de l’hôpital Saint-Louis deux salles de seize lits ouvertes aux garçons et aux filles qui sont atteints d’une triste maladie qui fait beaucoup de ravages dans la population des enfans de Paris ; la teigne. L’hôpital Saint-Louis est un curieux spécimen de l’ancienne assistance hospitalière. Il â été construit vers la fin du règne d’Henri IV par maître Claude Vellefaux, maître juré ès œuvres de maçonnerie du roi. Cet hôpital était destiné à recevoir des pestiférés. On montre encore le couloir par lequel on communiquait avec eux de l’extérieur et le tour par lequel on leur passait les alimens. Les vastes bâtimens de cet hôpital, construits en brique et pierre, ses préaux spacieux et plantés de beaux arbres, sont encore tels aujourd’hui qu’ils étaient il y a près de quatre cents ans. A voir passer et repasser dans les cours silencieuses la robe blanche et le manteau noir des augustines qui le desservent, on pourrait se croire encore dans quelqu’un de ces couvens situés au milieu de Paris, où les héroïnes de la Fronde venaient autrefois pleurer leurs péchés et mettre un intervalle entre la vie et la mort. Bien que l’hôpital soit placé sous la pieuse invocation de saint Louis, on n’a point cru devoir en bannir tous les souvenirs du bon Henri, et par un choix singulier le nom de pavillon Gabrielle a été donné à un bâtiment séparé, où des infortunés atteints de maladies repoussantes viennent acheter, au prix d’une modique rétribution, la solitude et le traitement des plus illustres médecins.

L’aspect de l’hôpital est assez mélancolique, et en particulier celui des salles affectées aux enfans teigneux. Bien qu’au point de vue du traitement on ait à se féliciter des résultats obtenus, les enfans y sont placés dans des conditions générales peu satisfaisantes. Garçons et filles ont une salle distincte, et dans chacune de ces salles insuffisamment aérées ces enfans, dont aucun n’est alité, dorment, mangent, jouent, je voudrais pouvoir dire travaillent ; mais l’insuffisance du personnel ne permet pas d’organiser pour eux une école comme aux Enfans-Malades et à Sainte-Eugénie. Chacune des sœurs, ou, pour employer le terme exact lorsqu’il s’agit des augustines, des mères, qui a la surveillance d’une de ces salles d’enfans, a aussi celle d’une vaste salle d’adultes. Pour trouver un peu d’aide, elles acceptent, du moins dans le service des filles, le concours de pensionnaires de l’hôpital qui, atteintes de maladies presque incurables, y sont en quelque sorte indéfiniment conservées, et qui se consacrent avec dévoûùent aux soins des enfans. Lorsque j’ai visité l’hôpital Saint-Louis, une des femmes ainsi employées au service des enfans était affligée d’une de ces affections cancéreuses de la face auxquelles on donne, je crois, le nom de lupus. C’est une pensée humaine sans doute que de procurer à une malheureuse créature aussi cruellement éprouvée les consolations de la charité ; mais peut-être n’est-il pas sans inconvéniens de mettre ainsi constamment sous les yeux d’enfans parfois chétifs, malingres, et par cela même sensibles aux impressions nerveuses, l’aspect d’un mal assez repoussant pour qu’un homme fait ne puisse en supporter la vue sans effort.

A côté de ces asiles que la charité publique ouvre à l’enfance malade, il faut mentionner également ceux que lui offre la charité privée. L’institut des diaconesses protestantes, qui est situé au n° 95 de la rue de Reuilly, entretient sur le produit de contributions volontaires une maison de santé qui contient une salle d’environ vingt lits réservés aux enfans. Construite récemment et suivant les données les plus récentes de la science hygiénique, cette maison offre un excellent modèle de l’assistance hospitalière. Dans le même quartier s’élève l’hôpital Rothschild, uniquement soutenu par les libéralités annuelles de ses fondateurs, et qui met deux salles de seize lits à la disposition des enfans israélites, garçons et filles. Dans ces deux hôpitaux privés, l’admission s’obtient principalement au moyen de recommandations, et il est superflu de dire qu’ils ne sont pas accessibles à tout le monde.

Même ainsi complétés par la charité privée, les secours médicaux que l’assistance publique prépare aux enfans ne seraient pas suffisans, si ces secours ne leur étaient distribués que dans les deux hôpitaux des Enfans-malades et de Sainte-Eugénie ! Des règlemens qui sont d’ancienne date défendent en effet de recevoir dans ces hôpitaux des enfans au-dessus de quinze ans, et au-dessous de deux ans. A défaut de règlement, le simple bon sens suffit pour indiquer qu’à l’âge où l’enfant tire encore sa nourriture du sein de sa mère et où il a encore besoin de ses soins incessans, il ne saurait être question de l’en séparer pour l’isoler dans un hôpital. Cependant, comme les enfans de cet âge sont atteints par la maladie tout aussi fréquemment que les autres, il est nécessaire de pourvoir à leurs besoins. Aussi leur a-t-on affecté dans les hôpitaux d’adultes des salles spéciales connues sous le nom de crèches, qu’en cas de maladie, ils sont reçus avec leurs mères, et où l’on reçoit également des mères malades dont les enfans sont bien portans, Pour ce double service, l’Assistance publique ne dispose que de 417 berceaux, dont 166 dans les hôpitaux spéciaux, et ce nombre est insuffisant. Ces salles, toujours assez exiguës, ne sont généralement séparées de la grande salle des adultes que par un couloir ou un vitrage, de telle sorte que les cris de ces enfans doivent troubler le repos des autres malades. Auprès du grand lit classique d’hôpital avec tringles en fer et rideaux blancs, est placé un lit plus petit destiné à l’enfant. Au lit de la mère est fixée une pancarte qui porte la désignation de sa maladie ou de celle de l’enfant. J’ai eu ainsi l’occasion de voir côte à côte et de comparer les deux modèles de pancarte, celui qui était anciennement en usage et celui dont l’inauguration a suscité naguère tant de clameurs. Je dois avouer que, si mon attention n’avait pas été attirée sur la différence des deux modèles, j’aurais eu une certaine peine à m’en apercevoir. Dans la nouvelle pancarte, trois casiers, ne portant aucune mention imprimée, étaient destinés à recevoir, le premier, la lettre initiale de la religion à laquelle le malade avait, en entrant, déclaré appartenir, catholique, protestant, israélite ; le second un signe conventionnel indiquant s’il avait reçu les sacremens ; le troisième, la mention éventuelle que, depuis son entrée à l’hôpital, le malade avait changé de religion. Ces mentions étaient absolument inintelligibles pour d’autres que pour les habitués de l’hôpital, et ne devaient servir qu’à indiquer aux aumôniers et dames visiteuses des différens cultes les malades auxquels ils devaient ou plutôt ne devaient pas offrir leur assistance. C’est cependant à ce propos qu’une partie de la presse a essayé d’émouvoir l’opinion publique, et qu’une commission composée de hauts fonctionnaires s’est gravement réunie autour d’un tapis vert pour prononcer sur le sort de ces pancartes, qui, à ce qu’il paraît, ont vécu.

L’insuffisance de ces salles de crèches a ému le corps médical, et dans une délibération du mois de novembre 1875, à laquelle j’aurai occasion de revenir, parce que plusieurs questions importantes concernant l’hygiène de l’enfance y ont été traitées, la Société de chirurgie a émis le vœu que le nombre des lits dans les salles de crèches fût augmenté, et que l’âge d’admission dans les hôpitaux d’enfans fût abaissé jusqu’à un an. Ce que demande la Société de chirurgie se fait dans la pratique. Ce n’est guère qu’en cas d’insuffisance de lits que les directeurs refusent l’entrée des Enfans-Malades ou de Sainte-Eugénie à un enfant âgé de moins de deux ans qu’on peut sans inconvéniens séparer de sa mère et en faveur duquel un billet d’admission urgente a été signé à la consultation. S’il en est ainsi, pourquoi modifier le règlement, et pourquoi abaisser une barrière qui met obstacle à l’encombrement des hôpitaux d’enfans, et qui fait refluer sur les hôpitaux d’adultes une partie du contingent qui leur arriverait ? La seule chose à désirer serait peut-être que des instructions précises vinssent régulariser cette sage pratique des directeurs d’hôpitaux et abréger dans les circonstances exceptionnelles les hésitations de fonctionnaires trop scrupuleux.

L’admission des enfans avec leur mère dans les salles de crèches s’opère comme celle des adultes : d’urgence, par la consultation donnée à l’hôpital même, ou par l’intermédiaire du bureau central. Il n’en est pas de même de l’admission dans les hôpitaux spéciaux des Enfans-Malades et de Sainte-Eugénie. Les médecins du bureau central n’ont point le droit de signer des billets d’admission pour ces deux hôpitaux. Lorsqu’un enfant est apporté dans la salle de l’Hôtel-Dieu qui a remplacé cette grande salle du Parvis Notre-Dame, bien connue, hélas ! de la population indigente de Paris, le médecin ou le chirurgien qui fait ce jour-là le service de la consultation ne peut que remettre aux parens de l’enfant une carte bleue où sont inscrits les jours et heures de consultation des hôpitaux d’enfans. Cette pratique n’est pas sans inconvéniens, car elle retarde forcément l’admission de l’enfant. On ne voit pas pourquoi, ainsi que la Société de chirurgie l’a demandé, les médecins et chirurgiens du bureau central ne seraient pas, comme pour les autres hôpitaux, tenus au courant du nombre de lits disponibles aux Enfans-Malades ou à Sainte-Eugénie par un bulletin quotidien, ou mieux, par ces communications télégraphiques qu’il est question d’établir entre le bureau central et les hôpitaux de Paris, et pourquoi ils n’auraient pas la faculté de signer directement des billets d’admission pour ces deux hôpitaux. Le principe de l’autonomie des hôpitaux spéciaux est un principe juste, mais qu’il ne faut pas exagérer au détriment de l’intérêt des malades.

C’est donc (en dehors des admissions d’urgence prononcées par l’interne de garde) la salle de la consultation qui est la grande porte d’entrée des hôpitaux d’enfans. Aussi un grand nombre d’enfans se pressent-ils chaque matin à l’entrée de cette salle. Aux Enfans-Malades, la salle de consultation est aménagée d’une façon très satisfaisante ; l’entrée donne directement sur la rue ; la salle est spacieuse, claire et bien aérée. Il n’en est pas de même à l’hôpital Sainte-Eugénie, où la salle de consultation, sombre et étroite, s’ouvre sous la porte-cochère par laquelle se fait le service général de l’hôpital. Malheureusement la population qui se presse à la consultation de Sainte-Eugénie, situé dans un quartier pauvre et populeux, est plus nombreuse que celle qui se présente à l’hôpital de la rue de Sèvres. En hiver surtout, elle ne peut tenir dans la salle, et nombre de parens sont obligés de s’asseoir dehors pour attendre. C’est un spectacle attristant, mais curieux, d’assister dans l’un comme dans l’autre hôpital à cette consultation quotidienne, qui est donnée de la façon la plus libérale. Quiconque voudrait avoir sur l’état de santé de son enfant l’avis d’un des premiers praticiens de la capitale n’aurait qu’à venir s’asseoir dans la salle d’attente, à prendre un numéro et à attendre tranquillement son tour. Il est superflu de dire que, quelle que soit cette latitude, il n’y a que des parens appartenant aux classes pauvres ou du moins peu aisées de la population qui amènent leurs enfans à la consultation. Tous les jours, sauf le dimanche et le jeudi, 50 ou 60 enfans sont présentés à la consultation de la rue de Sèvres, 80 ou 100 à la consultation de la rue de Charenton. Tous les types d’enfans se pressent tumultueusement à la porte du cabinet médical, depuis l’enfant scrofuleux et rachitique voué en quelque sorte à la mort en naissant, jusqu’au gamin des rues qui a reçu un coup dans une bagarre et qui vient avec confiance montrer au médecin son horion ; et aussi tous les types de parens, depuis la nourrice à gages qui présente avec insouciance au médecin un enfant étranger dont sa négligence a causé la maladie, jusqu’à la mère qui pleure en serrant silencieusement son enfant dans ses bras.

Le médecin se tient dans son cabinet, assisté de l’interne attaché à son service, de deux ou trois externes et d’un élève en pharmacie. Beaucoup de célérité et une certaine brusquerie apparente sont nécessaires pour mener à son terme la consultation, qui durerait la journée entière, s’il fallait écouter l’histoire et les récits de chacun, souvent interrompus par des larmes ; mais au point de vue médical l’examen des symptômes ne laisse rien a désirer, et le diagnostic est donné avec autant de certitude que le comportent les maladies de l’enfance. Les conseils d’hygiène générale ne sont point refusés, et j’ai vu un de nos médecins les plus connus examiner avec beaucoup d’attention une nourrice qu’une pauvre femme lui amenait en lui demandant si elle pouvait lui confier son enfant. Il est infiniment rare que la consultation ne se termine point par la délivrance d’une ordonnance, car ce n’est guère que dans les classes aisées que les parens peuvent se donner le luxe des inquiétudes imaginaires et des consultations inutiles. D’ailleurs le médecin saisit presque toujours cette occasion de faire prendre à l’enfant, même bien portant, un bain complet, dont il a toujours besoin et qu’on lui administre gratuitement à l’hôpital même. Est-il atteint d’une de ces indispositions passagères dont un remède ou une potion vient facilement à bout, le médecin fait rédiger par un de ses élèves et signe une ordonnance avec laquelle la personne qui a amené l’enfant se présente à un petit bureau voisin du cabinet de consultation. L’ordonnance est enregistrée, et si les parens de l’enfant affirment ne pouvoir payer, s’ils l’amènent pour la première fois, l’ordonnance est revêtue d’un visa qui leur en assure la délivrance gratuite. Autrefois les remèdes gratuits étaient délivrés à l’hôpital même et par les soins du pharmacien ; aujourd’hui les parens de l’enfant doivent se présenter à la maison de secours de leur quartier. Je ne saisis pas bien les raisons de cette innovation, qui me parait regrettable, car elle coûte aux parens un nouveau déplacement qui représente peut-être pour eux une demi-journée de travail et de salaire. S’agit-il d’une de ces petites plaies extérieures dont le soin exige du linge, de la charpie et une certaine adresse de main, l’enfant passe directement du cabinet de consultation dans la salle des pansemens externes, où le pansement dont il a besoin est opéré par les soins d’une sœur et d’un externe, très supérieur à la sœur en connaissances théoriques, inférieur parfois en adresse pratique. Si l’enfant est atteint d’une de ces affections dont la guérison exige des soins prolongés, la consultation se termine non par la rédaction d’une simple ordonnance, mais par celle d’un véritable bulletin qui porte des indications multiples. Les unes, relatives à la maladie même de l’enfant, à sa santé antérieure, à celle de ses parens, sont remplies avec beaucoup d’exactitude par un des élèves, d’après les réponses de la personne qui a amené l’enfant ; les autres, relatives au domicile, à la profession, à la situation de fortune de ses parens, seront remplies plus tard par les employés de l’Assistance publique. Le médecin signe le bulletin et y ajoute un avis tendant à l’admission au traitement externe ou au traitement interne. A ces deux modes de traitement correspondent deux modes différens d’assistance dont il est nécessaire de dire séparément un mot.

Certains économistes, j’entends surtout parler de ceux qui aiment à trancher les questions en théorie sans s’inquiéter des faits, se sont de longue date prononcés contre les hôpitaux et les hospices. « Ces institutions, disent-ils, détruisent l’esprit de famille ; elles habituent le pauvre à l’imprévoyance ; elles font peser une lourde charge sur la fortune publique, » et ils concluent bravement à leur suppression. Je ne crois pas que des théories aussi excessives aient jamais fait grande impression sur les membres du corps médical, qui ont d’ailleurs un intérêt professionnel au maintien des hôpitaux ; mais il est certain cependant qu’il règne chez quelques-uns d’entre eux une tendance à augmenter le nombre des admissions au traitement externe, c’est-à-dire qui a lieu en dehors de l’hôpital, et à diminuer le nombre des admissions au traitement interne. « L’hôpital, disent-ils, est un lieu dangereux et malsain ; le domicile paternel vaut toujours mieux ; les soins de la religieuse la plus dévouée ne remplaceront jamais ceux d’une mère. D’ailleurs la journée d’un enfant à l’hôpital coûte à l’administration publique 2 francs par jour, tandis que la journée d’assistance à domicile ne lui coûte que 1 fr. » Et ils en concluent qu’il faut autant que possible diminuer le nombre des admissions à l’intérieur de l’hôpital et conserver au traitement externe un grand nombre de maladies qu’on admet aujourd’hui au traitement interne. » Tout cela est à merveille en théorie ; mais il y a des circonstances dont ces partisans à outrance du traitement externe ne tiennent pas compte. Tout d’abord, si l’hôpital est un lieu malsain, dans beaucoup de cas le domicile paternel ne vaut guère mieux. Il suffit de savoir dans quelle déplorable promiscuité vivent trop souvent les ménages pauvres à Paris, enfans et parens couchant parfois dans le même lit, et presque toujours tous les enfans ensemble [2], pour se rendre compte des déplorables conditions hygiéniques où se trouve un enfant atteint d’une maladie aiguë ou d’une affection chronique dont la misère a été parfois le germe. En second lieu, il faut considérer que, si au point de vue du dévoûment, les soins d’une mère ne laissent généralement rien à désirer, il n’en est pas toujours de même au point de vue de l’intelligence, et que d’ailleurs beaucoup d’entre elles, femmes de journée, ouvrières de fabrique, etc., seraient obligées de laisser le petit malade à domicile en le confiant aux soins d’un frère ou d’une sœur plus âgés. Enfin la nécessité d’amener fréquemment l’enfant à la consultation est une difficulté presque insurmontable pour des parens qui vivent de leur travail et dont le temps est vraiment de l’argent. Quels que puissent donc être les avantages théoriques de l’assistance à domicile, il est chimérique d’espérer que le traitement externe des enfans puisse recevoir une extension beaucoup plus grande que celle qu’il a reçue jusqu’à présent. Le nombre des consultations données aux malades du traitement externe s’est élevé, en 1874, à 76,893, dont 37,123 à l’hôpital des Enfans-Malades, et 39,770 à l’hôpital Sainte-Eugénie. A ce chiffre, il faut ajouter, en cette même année, celui des consultations données à l’hôpital Saint-Louis à des enfans atteints de maladies de la peau, qui s’élève à plus de 5,000. Le traitement externe est donc largement organisé pour les enfans, et il ne faudrait pas vouloir à toute force et par système conserver au traitement externe des affections qui ne peuvent espérer de guérison que par le traitement interne.

Ajoutons, à titre de renseignemens, que l’admission au traitement externe n’emporte pas de plein droit la délivrance gratuite des médicamens. Pour obtenir le traitement gratuit, il faut être inscrit sur la liste d’admission au traitement à domicile, qui, en 1874, comprenait 73,490 personnes. L’inscription sur cette liste ne s’obtient qu’après visite et contrôle des employés de l’Assistance publique, et demeure la condition nécessaire de la délivrance gratuite des médicamens à la maison de secours, sinon les parens de l’enfant ne jouissent de la gratuité qu’en ce qui concerne la consultation et les bains, et ils doivent se procurer à leurs frais les médicamens.

Parmi les affections qui déterminent le plus souvent l’admission au traitement externe figurent les maladies de la peau, et en particulier la gale et la teigne. Si peu attrayant que soit le sujet, il est nécessaire de s’y arrêter un instant, si l’on veut avoir contemplé sous tous ses aspects même les plus repoussans la misère de l’enfance. Il faut en effet avoir vu ce spectacle de ses yeux pour s’imaginer à quel degré de dégradation physique le découragement, la misère et la malpropreté peuvent conduire. Disons cependant à l’excuse de la population pauvre de Paris que la propreté est déjà par elle-même un luxe, et qu’au nombre de nos institutions charitables il est regrettable de ne pas voir figurer une large organisation de bains gratuits, qui rendraient à la population d’immenses services et arrêteraient dans leur germe bien des maladies.

Longtemps réputées incurables, la gale et la teigne comptaient autrefois au nombre des maladies pour la guérison desquelles il fallait recourir « à la grande puissance de l’orviétan. » La science a fait des progrès, et depuis qu’elle a découvert le principe de la gale en constatant l’existence de l’acarius, on peut dire qu’elle est maîtresse de la première de ces deux maladies. Il n’y a pas de gale, si invétérée qu’elle soit, qui résiste à deux frictions de la pommade sulfurée. Aussi cette maladie, qui faisait autrefois de grands ravages dans les classes pauvres, tend-elle sensiblement à diminuer. On n’en saurait dire malheureusement autant de la teigne ; le nombre des enfans teigneux est considérable à Paris, et l’existence à laquelle ils sont condamnés digne de pitié. Impitoyablement repoussés, par crainte de la contagion, des asiles et des écoles, ils retombent à la charge et à la garde de leurs parens, qui eux-mêmes sont souvent attirés hors du logis par leurs occupations journalières. Ils n’ont donc le choix qu’entre la solitude d’une chambre déserte ou le vagabondage des rues, pour lequel ils optent généralement, transportant partout avec eux le germe de la contagion. Aussi cette maladie rebutante avait-elle pris, il y a quelques années, un développement qui avait ému l’administration hospitalière, et des mesures énergiques avaient été adoptées pour combattre cet accroissement. M. Husson avait organisé en 1869 dans cinq hôpitaux de Paris un traitement externe dont l’épilation était la base, et il avait réuni sous le nom un peu trop pompeux peut-être de brigades un personnel exercé d’épileurs et d’épileuses, divisé en trois détachemens, dont un résidant aux Enfans-Malades, le second à Sainte-Eugénie, et le troisième à Saint-Louis. Mais d’un côté le personnel de ces brigades n’a peut-être pas toujours été maintenu au complet, de l’autre on a cru trop tôt pouvoir supprimer à l’intérieur des hôpitaux d’ enfans un certain nombre de lits de teigneux ; il en est résulté que ces mesures n’ont pas produit tout leur effet, et qu’au lieu de diminuer, comme on l’espérait, dans la population parisienne, la teigne demeure stationnaire. Ajoutons qu’en ce qui concerne les enfans, leur assiduité au traitement externe sera toujours difficile à obtenir. Le traitement de la teigne tondante dure en moyenne un an, parfois plus. Il est presque chimérique d’espérer que pendant ce laps de temps un enfant livré à lui-même et que ses parens n’ont pas le temps d’amener à l’hôpital, viendra se soumettre deux fois par semaine à une opération assez pénible. Beaucoup commencent le traitement, très peu l’achèvent, et c’est encore un de ces cas où le traitement externe est préférable en théorie au traitement interne, mais où il est loin de donner les mêmes résultats dans la pratique.

Lorsque le bulletin signé par le médecin comporte au contraire l’admission au traitement interne, cette admission est valable pour le service des chroniques ou pour le service des aigus. A cette distinction correspond une division intérieure de l’hôpital, dont les salles sont effectivement divisées en salles de chroniques et salles d’aigus. La signification médicale de cette division est facile à saisir. Les maladies aiguës sont celles dont l’envahissement a été brusque et dont le dénoûment, heureux ou fatal, ne saurait se faire attendre au-delà d’un certain temps : rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde, pneumonie, diphthérie, etc. ; on en pourrait citer bien d’autres. Les maladies chroniques sont au contraire celles dont l’établissement est relativement lent, et surtout dont la guérison ne peut être obtenue qu’à l’aide de soins prolongés, ainsi la teigne ou les maladies des os qui proviennent de la scrofule : coxalgie, maux de Pott, etc. La liste n’en serait que trop longue également. Je ne m’arrêterais pas à cette distinction si elle n’offrait d’intérêt qu’au point de vue administratif et médical ; mais elle répond malheureusement à une différence trop réelle dans la condition des enfans. Lorsqu’un enfant est atteint d’une maladie aiguë, il est toujours admis à l’hôpital, et il passe directement du cabinet de consultation à la salle de l’hôpital, dans les bras même de ses parens, auxquels on accorde cette consolation de le voir, avant de partir, chaudement couché dans un lit presque toujours meilleur que celui qu’il a quitté. Je me souviens d’avoir vu un enfant porté ainsi par ses parens jusqu’au lit d’où il ne devait peut-être pas se relever. L’enfant, que j’avais rencontré auparavant à la consultation, était atteint, autant que j’avais pu comprendre, d’une maladie qui ne pardonne guère : du croup. La mère pleurait et serrait l’enfant contre sa poitrine en suivant les yeux baissés la sœur qui la conduisait. Le père ne semblait préoccupé que de ne pas tomber en marchant avec ses gros souliers ferrés sur les parquets glissans, et il promenait autour de lui des regards effarés. En un tour de main, l’enfant fut déshabillé et placé dans son lit par la sœur : « Il ne faut pas vous désoler, » dit-elle aux parens. A la sortie de l’hôpital, je les rencontrai encore : ils emportaient précieusement de pauvres petites nippes, et la mère n’était plus seule à pleurer. Heureux donc ceux qu’on appelle les aigus ; la porte de l’hôpital ne se ferme jamais devant eux. Si le nombre de lits (chose rare) est insuffisant, on établit dans la salle des lits supplémentaires, qu’on appelle dans les hôpitaux d’adultes des brancards. Si après l’admission de l’enfant les visiteurs de l’Assistance publique reconnaissent que les parens de l’enfant sont en état de payer, le remboursement de ses frais de traitement leur sera réclamé. Si le domicile de secours de l’enfant n’est pas à Paris, l’Assistance publique s’adressera dans certaines circonstances à la commune d’où il est originaire [3] ; mais dans aucun cas on ne déroge à ce grand principe d’assistance publique, à ce devoir impérieux de charité qui veut que tout malade ayant besoin de soins urgens soit immédiatement recueilli. L’administration ne se trouve pas ici dans la cruelle nécessité d’opposer l’insuffisance de ses ressources comme pour les adultes, dont à la date du dernier compte moral publié par l’Assistance publique 4,543 avaient été ajournés faute de lits pour les recevoir.

Il n’en est malheureusement pas de même pour les enfans atteints de maladies chroniques. Les lits affectés aux chroniques sont moins nombreux que ceux affectés aux aigus ; les enfans reçus dans les salles de chroniques y font un séjour beaucoup plus long, un an, deux ans, parfois plus. Aussi les lits sont-ils toujours pleins, et dès que l’un d’eux se trouve vacant, il est immédiatement rempli. C’est vainement que, sur le bulletin d’admission préparé par un de ses élèves, le médecin aura ajouté de sa main le mot : urgent. Le nom du petit malade n’en ira pas moins le plus souvent grossir la liste déjà trop longue de ceux qu’on appelle les expectans. Pendant cette attente, la maladie s’aggrave, et l’enfant qui, soigné plus tôt, n’aurait passé que quelques mois à l’hôpital, y séjournera peut-être une année ou plus, encombrant à son tour le service et barrant l’entrée à d’autres. Il y a donc sur ce point insuffisance notoire de nos services hospitaliers. Pour remédier à cette insuffisance, on ne saurait se contenter d’augmenter le nombre des chroniques admis au traitement externe, en leur donnant les appareils permanens dont un grand nombre ont besoin et en les amenant fréquemment à la consultation pour la partie chirurgicale de leur traitement. Il ne faut pas oublier que la scrofule est le point de départ du plus grand nombre de ces affections et que le traitement de la scrofule nécessite des soins d’hygiène générale que les enfans ne pourront jamais recevoir chez leurs parens.

Trouverait-on un remède plus efficace dans la suppression de cette division en salles de chroniques et salles d’aigus qui n’existe pas dans les hôpitaux d’adultes ? M. le docteur Marjolin en a critiqué le principe avec beaucoup de vivacité dans un rapport qui a été lu à la Société de chirurgie, et il a déclaré que le bon sens et l’humanité protestaient également contre elle. A l’appui de sa thèse et pour montrer combien cette distinction, fondée en théorie, est arbitraire suivant lui dans la pratique, M. le docteur Marjolin cite ce fait curieux, que pendant longtemps, à l’hôpital de la rue de Sèvres, la salle des garçons atteints d’ophthalmie était placée dans le service des chroniques, tandis que la salle des filles atteintes d’ophthalmie était placée dans le service des aigus. Les conclusions du rapport de M. le docteur Marjolin ont été adoptées par la Société de chirurgie après une discussion dont la vivacité montre que, si la science médicale, a progressé depuis le temps de Molière, les contestations entre médecins n’ont rien perdu de leur âpreté. Je ne suis pas juge des raisons médicales données par le savant rapporteur pour la fusion des deux services, mais ce serait se faire illusion que de chercher dans cette fusion un remède à l’insuffisance des services chroniques. Du jour en effet où les expectans du service des chroniques seraient admis à bénéficier des lits vacans dans le service des aigus, les salles d’aigus seraient aussitôt encombrées et un certain nombre d’enfans atteints de maladies aiguës devraient être ajournés, comme le sont souvent les adultes, ce qui conduirait à un résultat plus fâcheux encore. Aussi M. le docteur Marjolin, qui ne méconnaît pas la difficulté, conclut-il à la création de deux petits hôpitaux d’enfans de 150 à 200 lits dans les quartiers les plus pauvres de Paris. L’augmentation du nombre des lits affectés aux enfans est donc une des conclusions à laquelle nous conduit la première partie de cette étude, et qui s’impose à la sollicitude de l’administration. Il est regrettable qu’il ne soit plus temps d’appliquer à une œuvre aussi utile quelques-uns des millions maladroitement dépensés dans les constructions du nouvel Hôtel-Dieu, sans parler de ceux qu’on a gaspillés dans les richesses du nouvel Opéra.


II

Nous sommes restés assez longtemps à la porte de l’hôpital, et nous avons déjà pu voir combien les accès en sont encombrés. Franchissons maintenant la grille et pénétrons dans l’hôpital même. Quelques personnes redouteraient peut-être une semblable visite et seraient assez disposées à se figurer qu’il n’y a pas sur la terre de lieu plus mélancolique et de spectacle plus attristant. Assurément je ne prétends pas qu’un hôpital d’enfans soit un endroit bien gai, ni que l’aspect de ces petits êtres innocens et souffrans ouvre à l’esprit des perspectives très-riantes sur la destinée humaine. Cependant, je crois qu’à tout prendre la visite d’un hôpital d’adultes laisse dans le souvenir une impression plus pénible que celle d’un hôpital d’enfans. En effet, le spectacle qui émeut le plus douloureusement la compassion, ce n’est peut-être pas celui de la souffrance physique, de toutes les épreuves humaines la plus facile à supporter parce qu’elle n’exige qu’un effort tout personnel de courage et de résignation ; c’est celui de la souffrance morale. On s’arrête quelques instans auprès du malade qui gémit bruyamment dans son lit, et l’on passe ; mais on voit longtemps devant ses yeux la figure de celui qui, silencieux, les traits contractés, le regard absent, semble se demander avec angoisse à quelle porte sa femme et ses enfans iront frapper pour avoir du pain. La visite d’un hôpital d’enfans ne vous laisse point de semblables souvenirs. Lorsque la douleur ne les étreint pas d’une façon trop vive (et il est rare que les maladies de l’enfance soient douloureuses), on ne lit sur leur visage qu’un mélange d’insouciance et d’ennui. Un rien suffit à les distraire. Les convalescens jouent, dans un coin de la salle. Les moins malades causent de lit à lit. Ceux qui sont plus gravement atteints demeurent plongés dans cette sorte de stupeur inconsciente qui accompagne souvent la maladie chez l’enfance. Pourtant j’ai cru parfois surprendre, sur la figure de ceux que la mort serrait déjà de près, un certain regard d’anxiété et d’angoisse comme s’ils se sentaient vaguement en présence d’un grand inconnu. Lorsqu’on s’approche de leur lit, leurs yeux se tournent lentement vers vous et semblent vous demander si vous n’avez pas quelque chose à leur dire, à eux qui dans quelques heures peut-être en sauront plus que nous. Mais le plus souvent l’insouciance de leur âge les préserve de ces anxiétés et leur fait oublier la tristesse de leur position. Voyant un jour de loin un enfant de quatre ou cinq ans qui s’amusait avec les courroies d’un objet suspendu à son chevet et dont je ne distinguais pas bien la forme, je m’approchai de son lit ; cet objet était une jambe artificielle qu’on avait apportée le matin même au pauvre petit amputé au dessus du genou. Il prenait cet appareil pour un jouet, et comme je le regardais avec compassion, il me montra sa jambe avec un naïf orgueil.

L’aspect extérieur des deux hôpitaux des Enfans-Malades et de Sainte-Eugénie n’a rien non plus qui augmente la tristesse inévitable d’un pareil lieu. L’hôpital de la rue de Sèvres présente même un aspect assez riant, avec sa longue avenue de tilleuls bordée de gazon et de fleurs. A gauche s’élèvent deux pavillons isolés, séparés par de larges préaux ; au fond les bâtimens principaux de l’hôpital ; à droite, la chapelle, la communauté et un spacieux gymnase en plein air, recevant encore la lumière et le soleil des préaux de l’hôpital Necker, dont l’hôpital des Enfans-Malades n’est séparé que par un mur peu élevé. Il n’y a pas très longtemps que l’idée est venue d’employer la gymnastique comme tonique dans les hôpitaux d’enfans. On a obtenu ainsi de très bons résultats avec les enfans scrofuleux et avec ceux atteints de la chorée, cette terrible maladie nerveuse que le moyen âge prenait pour une des preuves de la possession et appelait la danse de Saint-Guy. Aussi l’installation des appareils gymnastiques est-elle complète dans les deux hôpitaux d’enfans, et comprend-elle, outre le gymnase en plein air, un gymnase fermé, qui sert aussi de préau en temps de pluie.

L’aspect de l’hôpital Sainte-Eugénie est plus triste que celui des Enfans-Malades. Cet hôpital est situé dans le quartier populeux, privé d’air et de lumière, qui s’étend entre la gare de Lyon et le faubourg Saint-Antoine. La disposition des bâtimens de l’hôpital ne rachète pas les inconvéniens du quartier. On pénètre par une voûte qui passe sous le bâtiment réservé au logement des employés, et l’on se trouve dans une petite cour quadrangulaire. A droite sont la salle de consultation et la pharmacie ; à gauche, la salle des pansemens externes, en face un des corps de logis de l’hôpital, sous lequel est pratiqué un passage par lequel on arrive dans une nouvelle cour, bordée de trois côtés par des bâtimens affectés aux malades, et du quatrième par un vaste terrain où s’élèvent les gymnases, la chapelle et la salle des morts. C’est là où la dépouille de ceux qui en petit nombre n’ont pas été retirés par la piété de leurs parens est livrée à l’autopsie. L’hôpital Sainte-Eugénie est un vieux bâtiment qui ne répond que très imparfaitement à sa destination. Rarement les salles sont assez hautes et assez ventilées ; quelques-unes ne reçoivent la lumière et l’air que d’un seul côté : disposition tout à fait défectueuse, qui ne permet pas de renouveler l’atmosphère au moyen de courans d’air. A ce point de vue, les aménagemens intérieurs de l’hôpital des Enfans-Malades sont supérieurs ; mais, dans ces deux hôpitaux, bien des petites défectuosités existent encore. C’est ainsi qu’il serait utile d’avoir à chaque étage une petite office ou cuisine, où les alimens légers, les potions, les tisanes, dont les enfans ont besoin presqu’à chaque heure du jour, pussent être confectionnés par les soins ou sous la surveillance des sœurs, sans qu’on fût obligé pour cela de descendre à la cuisine générale de l’hôpital. Il en est de même des salles de bains, qui sont situées au rez-de-chaussée, ce qui oblige les petits malades des étages supérieurs à descendre et à remonter enveloppés d’un peignoir et d’une couverture, non sans grand danger de refroidissement. On ose du reste à peine se plaindre, quand on songe qu’il y a quarante ans, l’hôpital des Enfans-Malades ne disposait que de 4 baignoires au lieu des 45 qu’il possède aujourd’hui, et que c’était l’eau des bains qui servait ensuite au récurage de la vaisselle. Les deux hôpitaux des Enfans-Malades et de Sainte-Eugénie sont régis, au point de vue de la direction intérieure, par les mêmes règles que les autres établissemens hospitaliers. Les services administratifs et économiques sont concentrés sous l’autorité d’un directeur assisté d’un économe et d’un certain nombre d’employés. Quant au service médical, il est au contraire réparti entre plusieurs médecins et chirurgiens, qui sont entre eux sur le pied de la plus parfaite égalité. Depuis longtemps, il n’y a plus dans les hôpitaux ni médecins ni chirurgiens en chef. Les médecins et chirurgiens, qui doivent leur nomination au concours, se partagent entre eux les salles et les lits en nombre à peu près égal. A chaque service est attaché un interne qui demeure, en principe du moins, à l’hôpital, et qui, en dehors des heures des visites du médecin, a la responsabilité du service médical. Un pharmacien, les externes en médecine et les élèves en pharmacie complètent ce personnel, qui constitue une réunion d’élite au point de vue de la science et du dévoûment. Il est inégalement réparti entre les deux hôpitaux, en raison du nombre des lits. L’hôpital des Enfans-Malades, qui contient 518 lits, compte quatre services de médecine et deux services de chirurgie. L’hôpital Sainte-Eugénie, qui contient 345 lits, ne compte que trois services de médecine et un service de chirurgie.

Dans les salles de l’hôpital, qui comprennent toutes deux sections, celle des lits et celle des berceaux, nous allons retrouver les grandes divisions que nous avons indiquées tout à l’heure. Il y a d’abord la division fondamentale, qui est commune avec les hôpitaux d’adultes, en salles de médecine et salles de chirurgie, puis la division, spéciale aux hôpitaux d’enfans, plus critiquable et en tous cas plus critiquée, en salles de chroniques et salles d’aigus. Les salles de chroniques comprennent elles-mêmes deux divisions soigneusement séparées l’une de l’autre : les salles de teigneux et les salles de scrofuleux. Les salles de chroniques des Enfans-Malades sont très supérieures à celles de l’hôpital Sainte-Eugénie. On a employé à l’installation de ces salles un legs de 150,000 francs ; les deux pavillons nouveaux qu’on a construits et qui contiennent 160 lits ont reçu le nom du généreux bienfaiteur, M. Bilgrain. Ces services nouveaux, très complètement installés, comprennent, outre le dortoir, une salle assez vaste où les enfans qui ne sont pas alités déjeunent, dînent et jouent. Il serait bon que cette salle de récréation existât dans tous les services, aussi bien dans les services d’aigus que dans les services de chroniques. Le bruit et les jeux des convalescens sont une des choses qui fatiguent le plus les malades, et d’un autre côté l’atmosphère des dortoirs n’est pas favorable aux convalescens. L’utilité de cette salle se fait surtout sentir dans le service des enfans teigneux, Ces enfans, très valides du reste, remuans et turbulens comme tous les enfans de Paris, donnent beaucoup de besogne à la sœur chargée de ce service. Elle en vient à bout cependant, et, pour que les longs mois passés par eux à l’hôpital ne soient pas complètement perdus pour leur instruction, on a organisé une école composée des élémens les plus hétérogènes, depuis des bambins de quatre ans jusqu’à des grands garçons de quatorze, où les plus âgés ne sont pas toujours les plus instruits. Tout cela se lève, s’asseoit, salue, marche au commandement de la sœur et joue bruyamment dans l’intervalle des leçons. On pourrait se croire dans une école ordinaire, n’étaient les têtes enveloppées d’un bonnet ou dénudées par places, qui trahissent la maladie qu’on peut appeler par excellence la maladie de la malpropreté et de la misère.

Si la salle des teigneux n’est que bruit et mouvement, il n’en est pas de même de la salle des scrofuleux. Là aussi c’est la misère qui est cause du mal, en attendant que le mal soit à son tour cause de la misère. Nés de parens malsains et malsains eux-mêmes, affaiblis par de longues années de privations, rongés de plaies apparentes ou cachées, les enfans scrofuleux qui sont admis dans les salles de chroniques des hôpitaux de Paris ne conservent que bien peu de chance d’arriver à une guérison complète. Les plus heureux sont ceux qui attendent leur envoi à l’hôpital maritime de Berck, sur l’organisation duquel je reviendrai plus tard, et où d’excellens résultats ont été obtenus ; mais parmi ceux qui sont retenus à Paris à raison de la gravité de leurs affections, il en est bien peu qui ne soient pas destinés à mener une existence maladive et à végéter plutôt qu’à vivre. De plus, la gravité même des accidens qu’entraîne la scrofule les condamne le plus souvent à la plus rude des épreuves pour l’enfance, à l’immobilité absolue. J’ai vu à l’hôpital Sainte-Eugénie un malheureux enfant de six à sept ans atteint d’une coxalgie double et qui, les jambes emprisonnées depuis un an dans un appareil silicate, ne pouvait remuer que le buste. Tous ces enfans engendrés dans la misère sont en quelque sorte voués eux-mêmes à la misère ; sur dix, il n’y en pas un peut-être qui soit capable de faire un jour un bon ouvrier.

Les enfans admis à l’hôpital reçoivent deux fois par semaine la visite de leurs parens. Ces jours-là, l’aspect animé et nécessairement un peu bruyant des salles contraste avec leur silence et leur tranquillité ordinaires. Elles sont envahies pendant deux heures par une foule assez désordonnée, sur laquelle il est nécessaire d’exercer une certaine surveillance. « C’est, me disait un employé, notre jour de république. » Je ne sais si l’aspect de l’hôpital est égayé ou attristé par cette invasion. Pour quelques parens qui se réjouissent en constatant les progrès de la convalescence de leur enfant, combien y en a-t-il dont la douleur contenue, étourdie peut-être pendant la semaine, fait explosion avec des éclats bruyans ! Mais un aspect plus mélancolique encore est celui des lits, heureusement peu nombreux, au chevet desquels personne ne vient s’asseoir, et dont les petits occupans regardent suivant leur âge, les uns avec étonnement, les autres avec tristesse, cette foule au milieu de laquelle ils sont solitaires. A côté de ces visites réglementaires, il y a celles que le directeur de l’hôpital autorise lorsque l’enfant est en danger. Les parens sont alors prévenus de la gravité de son état, et ils peuvent venir le voir tous les jours. Parfois, lorsqu’un enfant est ainsi à l’extrémité, les parens l’arrachent à l’hôpital et veulent se donner la consolation suprême de le voir mourir dans leurs bras.

Salles de médecine et salles de chirurgie, salles de chroniques et salles d’aigus, reçoivent chaque matin la visite du praticien dans le service duquel elles sont situées. J’ai suivi quelquefois ces visites, et je puis affirmer qu’elles se font avec un soin, avec une conscience parfaite. Le corps ceint d’un tablier blanc, la tête couverte de la classique calotte de velours noir, le chef de service est accompagné de son interne, des externes qui suivent son cours, et d’un élève en pharmacie qui enregistre ses ordonnances. A l’entrée de chaque salle, il est reçu par la sœur, qui l’accompagne de lit en lit et lui rend compte avec l’interne des accidens qui ont pu survenir pendant la journée ou pendant la nuit. Le chef de service s’arrête auprès de chaque enfant un temps plus ou moins long, suivant la gravité de son état ; mais aucun n’est négligé. Tous les symptômes sont notés, et la conscience professionnelle supplée ici aux soins de la famille. Bien que chaque médecin apporte dans cette visite les habitudes de son caractère, l’un sa douceur et l’autre sa brusquerie, ils évitent généralement avec les enfans les rudesses inutiles. L’enseignement clinique a cependant ses rigueurs nécessaires ; il faut montrer sur place aux jeunes praticiens de l’avenir les ravages de la maladie, et parfois ces enfans sont assez intelligens pour saisir, au milieu des termes techniques, des indications qui leur révèlent la gravité de leur état. Je me souviens encore de la contraction douloureuse que j’ai vu passer sur la figure d’une fillette de quatorze ans, atteinte de phthisie galopante, lorsque le médecin, après avoir appliqué l’oreille un instant sur sa poitrine, dit en lui pinçant amicalement la joue : Elle a cependant encore bien bonne mine.

Les visites de l’interne pendant la journée complètent la partie de la surveillance médicale. A moins d’accidens réclamant son intervention, c’est vers la fin de la journée qu’il fait généralement cette visite. Pour les enfans atteints de maladies graves, il relève avec un petit thermomètre la température intérieure du corps. Les variations de cette température, son élévation ou son abaissement, sont figurées par une courbé inscrite à la main sur une feuille placée au chevet du lit de l’enfant, et fournissent d’utiles indications.

Je n’ai parlé jusqu’à présent que du personnel qui prescrit ; il me reste à parler du personnel qui exécute, c’est-à-dire des sœurs et des infirmières. Il y a quelques années, on aurait pu se contenter de rendre en passant un hommage banal au dévoûment des sœurs ; aujourd’hui la question est devenue presqu’une question politique, Dans la campagne entreprise contre les empiétemens du cléricalisme, on ne va pas encore jusqu’à vouloir fermer aux ordres religieux l’accès des établissemens hospitaliers, mais on critique la manière dont les membres de ces ordres accomplissent l’œuvre de dévoûment à laquelle ils se sont consacrés. On cite des exemples d’intolérance, d’obsession, de prosélytisme outré ; l’on accumule les petits faits pour dresser un jour un réquisitoire en règle. D’un autre côté, les défenseurs des ordres religieux s’échauffent dans la lutte ; à l’injustice des critiques ils opposent l’inévitable exagération des dithyrambes, et l’on risque fort de ne contenter personne en opposant à ces vivacités réciproques quelques mots d’impartiale vérité.

On se fait généralement une idée assez inexacte du rôle des sœurs dans l’organisation des hôpitaux. Les imaginations pieuses aiment à se les représenter suffisant à elles seules à tous les services de l’hôpital, rendant aux malades tous les soins que leur situation comporte, depuis les plus humbles jusqu’aux plus élevés, soignant à la fois leur corps et leur âme, pansant leurs plaies et consolant leurs douleurs. La réalité des faits n’est pas de tout point conforme à cet idéal. Il y a une bonne raison pour qu’elles ne remplissent pas des fonctions aussi multiples : c’est l’insuffisance de leur nombre. Aux Enfans-Malades (pour ne pas sortir des hôpitaux d’enfans), il y a 26 sœurs ; à Sainte-Eugénie, il y en a 18, ce qui ferait à peu près en moyenne une sœur par 20 enfants, s’il ne fallait encore tenir compte de celles qui sont employées aux services généraux, lingerie, cuisine, etc.

Il est donc de toute impossibilité qu’elles subviennent seules à tous les services de l’hôpital, et force est bien de leur adjoindre le concours d’infirmières laïques et payées. Cet état de choses remonte loin, et au début l’autorité religieuse avait fait effort pour s’y opposer. « Nous ordonnons, disait un statut de 1536, que pour servir aux pauvres malades, y aura en cet Hostel-Dieu quarante sœurs religieuses professes de l’ordre de Saint-Augustin, et autant de filles blanches… A iceux services des malades ne seront permis aucunes personnes séculières de quelque sexe ou condition qu’elles soient, au lavoir, à aider à la lessive du linge ou autres mundations de choses ; que soit mesme à porter les charges des draps, linges, boys ou autres choses, » La nécessité triompha de cette défense, et les infirmiers ou infirmières laïques ne tardèrent pas à reparaître dans les hôpitaux. On les trouve partout aujourd’hui. Chaque salle de trente ou quarante lits compte une ou deux sœurs, assistées de trois ou quatre infirmières, suivant le nombre de lits qu’elle contient, à raison en moyenne d’une infirmière par dix lits. La répartition de la besogne entre les sœurs et les infirmières s’opère tout naturellement et par la force des choses : aux infirmières, qui sortent des classes les plus humbles de la société, revient tout ce qui est gros ouvrage et soins de propreté, tant des objets que des malades, en un mot, toute la partie du service qui exige plus de vigueur et de rusticité que d’intelligence. La sœur dirige, surveille, et demeure responsable de l’exécution vis-à-vis du directeur. Il en est de même de ce qu’on pourrait appeler la partie médicale du service. La sœur accompagne le médecin dans sa visite du matin, et l’interne dans sa visite du soir. Elle rend compte à l’un et à l’autre des changemens qui ont pu survenir dans l’état du malade ; elle doit faire appeler l’interne de garde, si quelque aggravation dans l’état d’un enfant survient pendant la journée ou pendant la nuit, responsabilité qui suppose un certain degré de connaissance médicale. Elle doit également veiller à ce que les remèdes ou potions prescrits par le médecin à sa visite du matin soient exactement administrés pendant la journée. Quant au service souvent malsain et rebutant des pansemens, la sœur ne peut pas plus faire elle-même tous les pansemens d’une salle de 40 enfans qu’elle ne peut frotter tous les parquets et tenir en état de propreté tous les lits. Ce sont donc les infirmières, dont chacune a la charge spéciale d’un certain nombre de lits, qui en font encore la majeure partie. Ici la sœur met souvent la main à l’œuvre, avec plus ou moins de zèle, suivant son caractère, avec plus ou moins d’habileté, suivant son degré d’expérience, mais c’est encore elle qui est responsable, et c’est à elle que le chef de service s’en prendra si les pansemens ont été mal faits ou s’ils n’ont pas été renouvelés. En un mot, son service est plus un service de surveillance qu’un service d’exécution ; elle remplit en quelque sorte les fonctions de garde-malade en chef, et son rôle correspond à peu près à celui des femmes qu’on appelle, dans les hôpitaux anglais, head-nurses.

Ce rôle bien défini, voyons comment il est rempli par les différentes communautés religieuses qui font le service des hôpitaux de Paris. J’ai cherché à m’en rendre compte par moi-même en dehors de tout parti-pris, par mes questions, par mes visites, par mes observations personnelles. Le service des hôpitaux d’enfans à Paris est confié à trois ordres différens : les sœurs de Saint-Augustin, qui, ayant la charge de l’hôpital Saint-Louis, ont aussi la surveillance du service des enfans teigneux ; les sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve, qui sont à l’hôpital des Enfans-Malades, et les sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui sont à l’hôpital Sainte-Eugénie. On pourrait croire que le service est accompli par ces trois ordres d’une façon uniforme, avec les mêmes procédés et dans le même esprit. C’est en effet une erreur dans laquelle on tombe fréquemment, de croire que tous les ordres religieux se ressemblent, qu’ils sont recrutés de la même façon, qu’ils s’inspirent des mêmes sentimens et des mêmes principes. Ce serait au contraire un curieux sujet d’étude que de soulever un coin du voile qui cache aux yeux profanes la vie intérieure de ces différens ordres, de scruter leurs tendances et d’étudier leurs statuts, où l’on serait bien souvent forcé d’admirer l’habileté et la sagesse avec lesquelles l’autorité absolue sur les personnes est contenue et limitée en ce qui concerne les intérêts généraux de l’ordre ; mais, sans nous égarer dans une étude aussi délicate, notons les différences qui se révèlent entre ces trois ordres à une observation un peu attentive. Les sœurs de Saint-Augustin sont un ordre cloîtré. Jamais elles ne franchissent la grille de l’hôpital au service duquel elles sont consacrées. Leur maison principale est à l’Hôtel-Dieu, où elles sont établies depuis plus de trois cents ans. Aussi se considèrent-elles volontiers comme faisant partie de l’administration hospitalière, avec les intérêts de laquelle les intérêts de leur communauté se confondent. Des témoignages compétens m’ont assuré que c’était chez les sœurs de Saint-Augustin qu’on trouvait la préoccupation la plus exclusive de l’accomplissement de leurs devoirs journaliers. Leur vie est concentrée dans l’hôpital, qui, pour elles, est aussi le cloître ; c’est là qu’elles vivent, et c’est là aussi qu’elles meurent. J’ai vu à l’hôpital Saint-Louis une religieuse atteinte d’une affection grave dont la terminaison ne peut être que fatale : ses jours sont comptés, elle le sait, et elle attend la mort dans la salle de l’hôpital où elle a vécu dix-sept ans. Cette absolue séparation du monde extérieur, qui pour les ordres voués à l’éducation est parfois une faiblesse, devient ici au contraire une force et une vertu. Le dévoûment est peut-être plus complet et le sacrifice plus entier.

Les sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve appartiennent à un ordre dont la maison mère est en Bretagne. Elles sont presque toutes originaires de la province où leur ordre a été fondé. Elles en viennent et elles y retournent, suivant les besoins généraux de leur communauté. L’ordre se recrute exclusivement dans la classe bourgeoise des villes et dans l’aristocratie des campagnes de la Bretagne. On les appelle ma mère (comme au reste les augustines), et cette appellation n’est généralement usitée que dans les ordres dont la composition est relativement aristocratique. L’éducation qu’elles ont reçue leur permet de s’assimiler rapidement les quelques notions médicales qui sont nécessaires pour former une garde-malade intelligente. Parfois même elles s’aventurent trop loin, et l’on est obligé de mettre un frein à leurs hardiesses médicales. Par contre, elles exigent davantage des infirmières qui sont sous leurs ordres, et se renferment plus exclusivement dans ces attributions de surveillance que je me suis efforcé de définir. Ce sont les qualités et les imperfections inverses que l’on rencontre chez les sœurs de Saint-Vincent de Paul qui ont la charge de l’hôpital Sainte-Eugénie. Bien que cet ordre soit assez nombreux pour être obligé de se recruter dans toutes les classes de la société, et que sous les larges ailes de la cornette blanche se cache plus d’une femme portant un nom illustre, cependant, comme il est aussi le plus connu et le plus populaire de tous, il admet dans son sein beaucoup de jeunes filles qui sortent des rangs les plus humbles. Peut-être aussi les sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui sont consacrées au service des hôpitaux, n’appartiennent-elles pas à l’élite sociale et intellectuelle de cette communauté, qui conserve ses sujets les plus lettrés pour les écoles et les pensionnats, ou la direction de leurs nombreux établissemens. Aussi sont-elles généralement inférieures aux sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve sous le rapport des connaissances générales qui constituent une garde-malade accomplie. En revanche, elles sont de plus rudes travailleuses et soulagent les infirmières d’une partie de leur tâche. Il suffit de comparer le tablier d’une sœur de Saint-Vincent et celui d’une mère de Saint-Thomas pour voir qu’elles ne font pas la même besogne. Mais qu’importe par qui la besogne est faite, pourvu qu’elle soit bien et régulièrement faite ? A ce point de vue, le service des sœurs dans les hôpitaux d’enfans, et l’on peut ajouter dans tous les hôpitaux de Paris, s’accomplit avec une ponctualité qui ne laisse rien à désirer. Interrogez sur ce point les directeurs, aussi bien placés que les médecins pour en juger, et qui se tiennent plus volontiers en dehors des querelles des partis. Quelques-uns se plaindront peut-être de certaines difficultés de gouvernement intérieur, d’une tendance fréquente à ne pas reconnaître leur autorité et à ne s’incliner que devant celle de la supérieure ; mais tous seront unanimes à proclamer la parfaite régularité d’un service qui marche de lui seul en quelque sorte et sans surveillance, en vertu d’une impulsion une fois donnée, ou plutôt comme si une main invisible en remontait mystérieusement les ressorts.

Quant à ces faits de prosélytisme outré qu’on leur reproche, quant à cette partialité qu’elles témoigneraient en faveur des malades qui donneraient des preuves sincères ou non de la vivacité de leurs sentimens religieux, je ne voudrais pas prendre sur moi d’affirmer que le reproche ne puisse jamais avoir quelque fondement. Oui, je ne voudrais pas répondre que, sur plus de 400 religieuses employées dans les hôpitaux de Paris, que l’ardeur du sentiment religieux a poussées et soutient chaque jour dans une vocation pleine de rebuts, il n’y en ait pas une seule qui soit capable de se laisser entraîner au-delà des justes bornes, et d’accorder ou de refuser certaines gâteries aux malades qui se rapprochent ou s’éloignent ostensiblement de leurs croyances. Cela, c’est la part de l’imperfection humaine : c’est le revers de toute médaille ; c’est le prix dont il faut savoir payer les meilleures choses. N’est-ce pas trop espérer de la nature des femmes que de leur demander toute la continuité de sacrifice et de dévoûment qu’inspire l’esprit religieux, sans consentir à être indulgent pour quelques-unes de ses exagérations ? Indulgent en théorie du moins, car c’est le devoir des médecins et des directeurs de rappeler aux sœurs que les malades n’ont en quelque sorte pas de religion, et que tous ont droit à l’égalité dans la répartition non-seulement des soins nécessaires, qui ne sont jamais (à peine est-il besoin de le dire) refusés à aucun, mais dans les petites attentions qui viennent compléter ces soins.

Quelques personnes qui ne pénètrent dans les hôpitaux qu’à de rares intervalles s’étonnent aussi de l’indifférence et de l’insensibilité apparente des sœurs en présence des souffrances dont elles sont témoins. Ces personnes n’oublient qu’une chose : c’est que, si les gémissemens ou l’agonie d’un malade causaient à la religieuse qui est chargée de le soigner autant d’émotion qu’au visiteur qui traverse la salle ou même à la dame de charité qui s’assoit pour quelques instans au pied de chaque lit, celle-ci deviendrait bientôt complètement impropre à la tâche dont elle est chargée. Il n’est pas donné non plus à la nature humaine de conserver toujours la vivacité de ses impressions premières, et pour le soin intelligent des malades cette vivacité d’impression est plutôt nuisible qu’utile, Lorsque durant le siège de Paris on fit appel pour le soin des blessés dans les ambulances au dévoûment de femmes dont la plupart n’avaient jamais pénétré dans une salle d’hôpital, combien n’y en eut-il pas qui craignaient les premiers jours de ne pouvoir aller jusqu’au bout de leur tâche, et qui la nuit voyaient apparaître devant leurs yeux les blessés et les morts ! Au bout d’un mois, elles n’y pensaient plus et goûtaient paisiblement le repos dont elles avaient besoin pour faire face aux fatigues de la journée. Qu’eût-ce été si elles avaient passé dix ans dans la même salle et oublié jusqu’à la figure des nombreux malades qu’elles avaient soignés ? Enfin l’uniformité du costume ne fait pas l’uniformité des caractères, et sous la robe blanche de l’augustine, sous la robe noire de la fille de Saint-Thomas, sous la robe grise de la sœur de Saint-Vincent, la femme, même pliée sous la règle, même assouplie, même domptée, reste après tout ce qu’elle était : douce ou brusque, froide ou sensible, lente ou active. Un jour, visitant dans un hôpital d’enfans une salle de chroniques, je demandai à la sœur si elle avait beaucoup d’enfans à soigner : « Toujours trop, me répondit-elle un peu brusquement ; on a bien du mal à venir à bout de tant de besogne. » Je fus, je l’avoue, un peu froissé de cette réponse, et je serais peut-être parti sous cette impression, si je n’avais visité avant de sortir le même service du côté des garçons. J’adressai à la sœur la même question : « Jamais assez, me répondit-elle ; il y a tant de pauvres petits enfans qui demandent à entrer ici et qu’on ne peut pas recevoir faute de place. » Je demandai ensuite au directeur s’il avait constaté quelques différences dans la manière dont les enfans étaient soignés dans les deux services : « Aucune, » me répondit-il. C’est qu’il y a quelque chose qui supplée à la variété des caractères, c’est l’uniformité de la règle, cette grande loi du monde moral comme du monde physique, dont le sentiment religieux centuple et vivifie la force.

Mais, dira-t-on, à côté des sœurs, dont on parle toujours, il y a les infirmières, dont on ne parle jamais, et qui remplissent les offices les plus pénibles. Ne rendent-elles pas autant de services, et n’ont-elles pas autant de mérite ? Oui, il y a les infirmières, dont on ne parle jamais, et dont un juge sévère dirait peut-être qu’il vaut mieux dans leur intérêt ne pas parler ; mais il n’y a rien dont il faille se garder autant que de ces jugemens absolus portés sur toute une classe : il est impossible que ces sentences ne comportent pas une forte somme d’injustices individuelles contre lesquelles l’équité proteste. Ce serait d’ailleurs ici le cas. J’ai déjà rendu hommage au dévoûment exceptionnel des infirmières de l’hospice des Enfans-Assistés, recrutées, il est vrai, avec un soin particulier et par l’intermédiaire des sœurs. Le même éloge peut, en partie du moins et avec plus de réserves, s’appliquer aux infirmières de Sainte-Eugénie et des Enfans-Malades. Dans ce dernier hôpital, les sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve font également venir de Bretagne un certain nombre d’infirmières qui constituent l’élite du personnel. D’ailleurs le soin des enfans, cette forme de l’instinct maternel, est tellement naturel à la femme, que telle infirmière, dont l’unique préoccupation dans un hôpital d’adultes serait d’expédier le plus rapidement possible sa besogne, aura pour les enfans des attentions minutieuses. Qu’une petite fille ait seulement de jolis cheveux blonds ou de grands yeux noirs, elle ne tarde pas à devenir l’enfant gâté des infirmières. On lui noue autour de la tête un vieux ruban fané, bleu ou rose ; on peigne avec soin, on boucle même les jours de loisirs ses petits cheveux coupés courts et on amasse sur son lit quelques vieux jouets que les autres regardent avec envie. Ce sont là de ces faveurs dans la distribution desquelles le prosélytisme religieux n’a rien à voir et qui montrent que l’inégalité se glisse partout, même à l’hôpital.

J’ai dit le bon côté, je dois dire le mauvais. Il est certain que la composition du personnel des infirmiers et infirmières est depuis longtemps un sujet de préoccupation pour l’administration. Le grand vice, c’est l’absence de toute sécurité et la nécessité d’une surveillance continue à tous les points de vue, aussi bien à celui du soin des malades qu’à celui de la régularité de leur conduite personnelle. C’est aussi le défaut d’instruction et d’expérience, qui tient à l’instabilité et au renouvellement incessant de ce personnel. Comment espérerait-on qu’il en pût être autrement, quand on songe que c’était naguère pour une somme de 10 francs par mois que ces malheureuses filles faisaient le service le plus pénible, le plus fatigant et parfois le plus dangereux ? Aussi, de tous les moyens auxquels on a eu recours pour relever le niveau des infirmières, le plus efficace a-t-il été d’augmenter leurs gages et d’y joindre une gratification proportionnée à la durée de leurs services. Elles peuvent aujourd’hui arriver à un maximum de 250 francs au bout de quatre années de service consécutif. Ces mesures sont assez récentes, et l’on peut espérer qu’elles amèneront une certaine amélioration dans ce personnel, en même temps qu’elles permettront d’apporter une sévérité plus grande dans le recrutement et d’écarter des individus qui n’y étaient acceptés, disait M. Husson, que faute de mieux. Mais ce personnel n’en aura pas moins toujours besoin d’être soumis à une surveillance incessante, dont mieux que personne les sœurs sont propres à s’acquitter. Il suffit d’avoir vu à la Salpêtrière, où les sœurs sont remplacées par des surveillantes laïques, les infirmières, habillées en hommes le mardi-gras, danser avec les malades et plaisanter avec les externes, pour apprécier combien l’austère fermeté des sœurs est nécessaire pour leur donner une certaine tenue. Ajoutons, à titre de renseignement qui a son prix et à l’adresse de ceux qui voudraient remplacer les sœurs par des surveillantes laïques comme à la Salpêtrière, que le traitement de celles-ci est de 500 francs par an, tandis que le service des sœurs est gratuit. L’administration ne doit à la communauté avec laquelle elle traite que les frais de vestiaire, évalués à 200 francs. Laissons donc à tous les points de vue le couvent à l’hôpital, puisque le mot a été dit, et ne nous plaignons pas avec trop d’amertume de payer, au prix de quelques rares petitesses, l’ordre admirable qui y règne et le dévoûment qui en est la règle.


III

Insuffisance des salles de crèches et des services de chroniques, insuffisance des locaux par rapport au nombre de lits qu’ils contiennent, telles sont les défectuosités que nous avons déjà constatées dans les mesures d’assistance hospitalière prises en faveur des enfans. Sont-ce les seules ? Malheureusement non. S’il est un point où les illusions ne soient pas permises, c’est assurément dans toutes les questions qui tiennent à l’hygiène publique et dont dépendent la vie de créatures humaines. Il ne faut donc pas se dissimuler que nos hôpitaux d’enfans n’ont bonne réputation ni dans le monde des médecins ni dans le monde des malades. Si quelques parens insoucians, si quelques nourrices mercenaires sont heureux d’y faire admettre l’enfant dont la maladie leur impose une dépense au-dessus de leur fortune ou des soins au-dessus de leur dévoûment, le plus grand nombre répugne profondément à « mettre son enfant à l’hôpital, » suivant l’expression consacrée, qui dans la langue populaire implique toujours une sorte de blâme. D’un autre côté, des médecins et des chirurgiens appartenant au corps des hôpitaux n’ont pas hésité, dans des documents rendus publics, à qualifier les hôpitaux d’enfans de lieux malsains, dangereux, où les enfans ne devraient être admis qu’en cas d’absolue nécessité. Les chiffres viennent malheureusement à l’appui de cette appréciation sévère. En 1869, la mortalité a été de 1 sur 5 dans les deux hôpitaux d’enfans, si on ne tient compte que des services de médecine, de 1 sur 6 si on y joint les services de chirurgie. Ce chiffre est le plus élevé de ceux fournis par les hôpitaux de Paris, et il apparaît plus élevé encore quand on songe que les hôpitaux d’enfans reçoivent beaucoup de chroniques dont les uns sont plutôt des infirmes que des malades, et dont les autres sont des teigneux, ce qui augmente considérablement la proportion de la mortalité parmi les enfans atteints de maladies aiguës. A quoi tient cette mortalité excessive, dont les hommes de l’art s’affligent à bon droit ? Il est assez difficile de le dire avec précision. Bien que la science hygiénique ait fait depuis quelques années de notables progrès, cependant il y a toujours des causes qui lui échappent et des résultats qui la déconcertent. Les hôpitaux dont l’installation est jugée la plus défectueuse ne sont pas toujours ceux où sévit la mortalité la plus grande, tandis que d’autres, construits suivant toutes les règles de l’art, sont beaucoup plus cruellement éprouvés. Il y a là des phénomènes complexes, multiples, dont quelques-uns se dérobent encore aux investigations de la science ; mais au milieu de ces incertitudes il y a cependant des résultats acquis, des précautions certaines qui s’imposent à la vigilance de l’administration, et dont on ne saurait tenir trop de compte dans la direction des hôpitaux d’enfans. C’est ainsi que des expériences d’analyse chimique ont révélé l’adhérence, aux parois des murailles des hôpitaux, de matières organiques, molécules de pus desséché, parcelles de peau, qui sont assurément une cause permanente d’infection et qui rendent nécessaires le blanchiment fréquent des murailles. Cette opération, qui nécessite, il est vrai, l’évacuation d’une salle pendant quelques jours, n’est pas faite aussi souvent que les médecins le réclament, et peut-être néglige-t-on un peu ce moyen d’assainir nos hôpitaux d’enfans. L’expérience a aussi relevé les avantages des salles dites d’alternance, qui permettent d’évacuer et de laisser reposer les unes après les autres toutes les salles d’un hôpital. Dans les salles qui n’ont pas été occupées pendant un temps assez long (principalement dans les salles de chirurgie) ou qui sont occupées pour la première fois, un abaissement de la mortalité se fait presque toujours sentir. Il n’existe pas de salles d’alternance dans nos hôpitaux d’enfans, et c’est l’insuffisance des locaux qui en est cause. On comprend que le grand nombre des expectans ne permette pas, même pour des raisons d’hygiène, de laisser une salle inoccupée pendant un an ; mais ces défectuosités ne sont rien auprès du vice capital de nos hôpitaux d’enfans, qu’on ne saurait signaler avec trop de force : la promiscuité absolue des maladies contagieuses. Il y a longtemps que les inconvéniens de cette promiscuité sont signalés par tous ceux qui s’occupent des questions hospitalières. Voici comment, dès 1839, s’exprimait dans son rapport une commission médicale chargée d’examiner les mesures relatives à l’hygiène des hôpitaux : « Faute de salles destinées à isoler les maladies contagieuses, l’hôpital des Enfans offre chaque jour le spectacle d’enfans qui, entrés la plupart avec une maladie légère, viennent y chercher non la guérison, mais la mort. Plus du cinquième de la mortalité à l’hôpital des Enfans est dû à cette cause, que l’administration peut facilement détruire. Vous seriez affligés, si nous déroulions devant vous le tableau de toutes les maladies contagieuses ou non contractées dans nos hôpitaux. Et cependant c’est au milieu des conditions qui donnent naissance à tant de maladies que nos malades doivent guérir. »

Il était impossible assurément de signaler avec plus d’énergie les vices de l’installation de nos hôpitaux d’enfans et d’adresser à l’administration un plus pressant appel. Il est triste d’avoir à dire que cet appel n’a pas été entendu, et que depuis 1839 aucun effort persistant n’a été fait pour porter remède à cette situation déplorable, Ce n’est pas cependant que le corps médical, pris dans son ensemble et malgré les opinions paradoxales émises par quelques-uns de ses membres, ait changé d’avis sur la question. Tout récemment M. le docteur Besnier publiait, au nom de la Société médicale des hôpitaux de Paris, une brochure très intéressante, où il démontre par des faits péremptoires l’utilité des salles d’isolement et les dangers de la promiscuité des maladies contagieuses, C’est ainsi qu’à l’hôpital des Enfans-Malades une épidémie de petite-vérole est née, il y a quelques années, par le seul fait de l’introduction d’un varioleux dans une salle commune. Aussi les médecins des Enfans-Malades et de Sainte-Eugénie sont-ils très préoccupés de. la responsabilité qui leur incombe vis à vis des parens dont ils ont admis les enfans dans leurs services. « Tenez, me disait l’un d’eux en me montrant deux lits voisins et séparés par un espace de quelques pieds, voici deux enfans, l’un qui est en pleine convalescence d’une forte rougeole, l’autre, qui est entré hier, et qui présente des symptômes de diphthérie. Rien ne me répond que demain, à ma visite, je ne trouverai pas la diphthérie envahissant le tempérament déjà affaibli de celui-ci, ou la rougeole venant compliquer le cas très grave de celui-là. » Aussi les médecins s’efforcent-ils, autant qu’il est en eux, de remédier aux inconvéniens de l’organisation actuelle en créant dans l’intérieur de leur service et dans la mesure des ressources qui sont à leur disposition, des petites salles d’isolement, celui-ci pour la scarlatine, celui-là pour la variole, celui-là pour la diphthérie. Mais ces installations éphémères, insuffisantes, ne sont pas un obstacle sérieux à la contagion, et tant que l’administration de l’Assistance, publique n’aura pas tranché la question par un règlement établi sur des bases scientifiques et rationnelles, on verra se prolonger un état de choses que la science condamne, et que l’humanité réprouve.

Est-il juste cependant de faire retomber sur l’administration toute la responsabilité de cet état de choses ? Au premier abord, on pourrait croire que rien n’est plus facile que de résoudre la question en fait. Il existe trois services de médecine à Sainte-Eugénie, quatre services de médecine aux Enfans-Malades. Chacun de ces services compte deux ou trois salles. Il semble qu’il serait aisé d’affecter exclusivement chacun de ces services au soin d’une maladie contagieuse, de deux, s’il était nécessaire, dans des salles séparées, et de réserver dans chaque hôpital un ou deux services communs pour les maladies non contagieuses, qui sont chez les enfans les moins nombreuses. On croirait qu’il n’y a qu’à vouloir ; mais, si l’administration adoptait un règlement de cette nature, il serait à craindre qu’elle ne vînt se heurter contre les réclamations du corps des hôpitaux. Pris individuellement, chaque médecin est bien d’avis qu’il est nécessaire de créer des salles d’isolement pour les maladies contagieuses, mais bien peu voudraient peut-être consacrer exclusivement leur habileté et leur expérience au soin d’une seule affection. Ils invoqueraient aussi les intérêts de l’enseignement clinique et feraient valoir les inconvéniens qu’il y aurait, pour les élèves attachés au service d’un médecin, à n’étudier sur le vif qu’une seule maladie. L’objection a sa valeur sans doute, mais est-il admissible cependant qu’on laisse mourir les uns pour enseigner à mieux soigner les autres, et ne serait-ce pas le cas de rappeler cette boutade d’un praticien sceptique : « que les hôpitaux sont faits pour les malades et non pour les médecins ? » Ces résistances, qu’il est permis de prévoir, ne laisseraient pas cependant d’embarrasser l’administration, d’autant que la science étant flexible, on verrait probablement reparaître certaines théories abandonnées sur l’inconvénient de la concentration des maladies contagieuses et sur l’aggravation qui en résulte dans l’état des malades, théories qui aujourd’hui paraissent avoir fait leur temps. Quelles que soient au reste les difficultés de la question, il faut qu’on trouve moyen de la résoudre, car la situation actuelle n’est pas digne d’une administration hospitalière aussi intelligente que la nôtre. Il n’est pas admissible qu’une mère confie son enfant à l’hôpital pour le guérir de la rougeole, et que l’hôpital lui donne le croup. Dans une prochaine étude, j’établirai quelques points de comparaison entre l’organisation des hôpitaux de Paris et celle des hôpitaux de Londres, et de cette comparaison résultera, je crois, l’impression que, contrairement à une opinion généralement reçue, l’organisation de notre assistance médicale n’a pas à redouter la comparaison avec celle de l’Angleterre ; mais je dois dire à l’avance que nous restons bien loin en arrière sous le rapport des précautions prises pour prévenir le développement des maladies contagieuses, et que nos voisins s’étonnent à bon droit de l’espèce de résignation avec laquelle l’administration et le corps médical envisagent chez nous un état de choses dont les inconvéniens ne sont plus contestés par personne. Il est donc grand temps qu’une volonté ferme s’empare de la question et trouve moyen de la résoudre en mettant d’accord les convenances des médecins, les nécessités de l’enseignement clinique et l’intérêt supérieur des petits malades.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.


  1. Voyez la Revue du 1er octobre.
  2. D’après un recensement fait par l’Assistance publique, il y aurait environ 26,000 logemens se composant d’une seule pièce, et 9,000 où il n’y avait que deux lits, l’un pour les parens et l’autre pour les enfans.
  3. Les sommes recouvrées de ce chef par les deux hôpitaux de Paris se sont élevées, en 1874, à 7,141 francs,