L’Enfant d’Austerlitz/5

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Paul Ollendorff (p. 101-170).

V


Quelques jours après, tante Malvina fut très belle. Baignée, coiffée, elle parut en douleur, pimpante, rafraîchie par un spencer de velours orange à épaulettes et qu’un cordon de soie fixait sous l’opulente poitrine. Ces appas, non moins que le courage marqué par cette transformation féerique, décidèrent l’amitié du petit garçon.

Le dimanche, elle le conduisit à la messe. Il n’aima guère voir les paysannes du bourg se retourner, moqueuses, sur la dame. En effet, elle portait un chapeau de haute forme, pareil à celui de l’oncle Edme, quand il n’était point vêtu en dragon, un chapeau luisant, piqué d’une cocarde verte, et qu’elle appelait vaniteusement : « mon jockey ! » Elle l’avait reçu de Paris dans une caisse, par la malle-poste. La tante ne semblait pas s’apercevoir des ironies rustiques, des sourires malins qu’échangeaient les hommes en ôtant, pour cracher, la pipe de leurs bouches. Mais elle s’avançait toute fière et joyeuse, sûre de soi. Omer jugea qu’elle avait raison. Ces rustaudes en tablier de soie noire, à lourde cornette tuyautée, roide, ignoraient certainement « le bon genre ».

De la tante, il chérissait de nouveau les parfums. Qu’elle modulât de sa bouche délicate l’air de la Reine Hortense en secouant les lumières de sa belle face et les topazes oblongues pendues à ses fines oreilles, Omer sentait la vie grandir. Et lui-même, à tue-tête, criait :

Faites, reine immortelle,
Lui dit-il en partant,
Que j’aime la plus belle
Et sois le plus vaillant !

L’hiver finit. Ensemble ils coururent, chantant ainsi par le chemin de gazon nouveau, de renoncules écloses en or. Elle le tenait à la main ; elle sautait fort dans ses jupes d’organdi brodé de rouge. Ils étaient deux ivresses printanières que persiflaient les moqueries des oiseaux dans les arbres. Elle l’amusait mieux que ne l’amusaient les gamins du village. Comme sa jolie taille fléchissait avec grâce. Comme son teint rafraîchissait les lèvres, quand elle le prenait à bras pour l’embrasser vigoureusement. Elle lançait le ballon à des distances parfaites, ni trop loin ni trop près ; et il revenait de lui-même dans les mains. Et le diable donc, comme elle était adroite pour le faire ronfler sans trêve au centre de la ficelle que mettaient en branle ses jolis poignets. Sa personne portait une collection de breloques hollandaises en vieil argent : un remouleur activant sa roue, un minuscule moulin aux ailes mobiles, un cœur qu’on pouvait ouvrir. À son bras quatre camées romains unis par des maillons d’or, représentaient la course d’un char à trois chevaux, une jeune fille élevant la coupe près d’une petite colonne, un homme à jambes de bouc qui versait d’une corne dans une autre une courbe de liquide, une danseuse croisant ses pieds pointus, et entourée par le vol de son écharpe. Ces personnages, taillés sur champ d’agathe pourpre, dans un filon de pierre blonde, ne lassaient point l’admiration d’Omer.

Ils lui représentaient le temps d’autrefois. Était-il possible que l’artisan eût travaillé ces joyaux, dix-huit siècles avant le sourire et la parole diserte de Malvina ? Quoi, l’on pouvait ainsi toucher, sans dévotion particulière, ces objets dignes de foi ? Des heures, il les palpait docile et pieux, durant que Malvina parlait à Virginie. Couchée dans le lit de la chambre ducale, la mère écrivait ses comptes et ses lettres sur un portefeuille en maroquin cramoisi, à doublure verte.

Songeant aux prestiges de la tante Malvina, le sens de la richesse prêta quelques opinions nouvelles. Qu’elle possédât des attelages et les livrées magnifiques des laquais ; qu’elle vécût d’habitude à Paris, dans une somptueuse maison, entre ses voyages ; qu’elle fût saluée par tant de messieurs, qu’elle parfumât la pièce où elle s’asseyait, rieuse et les gestes luisants de bagues, de bracelets, de joyaux : c’était le résultat de l’opulence. Maman Virginie pouvait moins de luxe. L’appartement de la Chaussée d’Antin, on l’avait abandonné définitivement. Avant son départ pour l’Allemagne, le général Lyrisse disait aux visiteurs avoir demandé ce poste, non loin de Nancy, afin de surveiller le domaine et d’en tirer la subsistance. Voilà pourquoi maman Virginie courait elle-même les champs, tous les jours, enveloppée de sa grosse mante, les socques aux pieds, avec la fermière Eulalie l’abritant d’un parapluie rouge. À l’écurie deux chevaux somnolaient. Les chiens de chasse occupaient les autres stalles. Parfois, les ardoises enlevées du toit par le vent jonchaient, tout un mois, les avenues, faute de manœuvre pour les ramasser. Depuis que la chaise de poste était partie pour la guerre, avec l’oncle Edme on ne montait plus en voiture, car l’essieu de la berline reposait, à gauche, sur un tréteau, une roue s’étant rompue. De beaux habits, chamarrés aux coutures, n’habillaient pas les deux domestiques, mais de vieux spencers de chasse, à boutons de cuivre, qu’ils enfilaient par-dessus leurs culottes mêmes de cuirassiers. Les bas de coton se drapaient à gros plis autour de leurs jambes, et ils portaient des escarpins sans boucles.

Sur le fauteuil du parrain, le velours d’Utrecht jaune était verdi à la place de la tête, et les fleurages s’effaçaient parmi l’usure des accoudoirs. Devant l’âtre de ce salon, où l’enfant vivait surtout, quatre morceaux du plancher se déboîtaient aisément ; un autre restait entamé par la brûlure d’une bûche ancienne. Omer s’amusait encore à défaire ces plaques de bois, pour voir, en dessous, le ciment, puis à les juxtaposer de nouveau, sans erreur. Devant les portes des chambres, dans les corridors, les tentures pendaient en loques, et partout la peinture des boiseries s’écaillait au long des fentes, se noircissait à l’endroit où les mains touchent les portes, où le balai heurte les plinthes.

Chez tante Aurélie, faubourg saint-Honoré, chez tante Malvina, faubourg Saint-Germain, tout au contraire, les murs brillent, sans tache, entre les cannelures des colonnes. Les planchers égaux mirent les griffes de bronze terminant les sièges et les tables. De légères tentures de soie verte ou bleue, présentent les dessins de leurs damas ; mille bibelots précieux, statuettes de métal et d’ivoire, assiettes peintes, pendules en forme de temples ou de lyres, intéressent les yeux. Chez elles, Omer concevait mieux l’obligation de se tenir sage pour ne rien écorner ou tacher de ces choses admirables.

Au château de Lorraine, tout se flétrissait. Omer ne pensa point que les rares amis venus en visite, le curé surtout, pussent être moins bien logés. De Nancy, les maisons lui semblaient seulement les annexes des boutiques, et les marchands des domestiques spéciaux empressés de satisfaire et de servir, non moins que Céline, ou bien la fermière Eulalie, quand elle courait quérir des œufs au poulailler, si maman Virginie maugréait trop.

À la grille, les mendiants chargés de lourdes besaces se lamentaient. Ceux-là seuls lui parurent des pauvres. Il leur devait, heureusement, le respect du malheur inscrit dans la saleté de leurs figures et la crasse des haillons. Cependant, il les croyait capables de tout un mystère qu’ils dérobaient sous leur apparence humble. Il ne l’eût point surpris que, de leurs surtouts, un roi couronné, une fée adamantine fussent brusquement sortis, majestueux. Donnant un liard et une tranche de pain bis, il souhaitait ce spectacle d’apparition. Maman Virginie confirmait l’espoir ; elle conseillait la bienveillance et la vénération envers les misérables pour le cas où s’opérerait le miracle. Il approuvait cette prudence excellente, et ne s’en fût pas départi.

Alors une hiérarchie lui devint évidente.

Ceux tachés de plâtre, noirs de suie et de limaille, ceux portant des échelles et des fardeaux, les paysans aux hardes terreuses et au geste tardif, ceux qui traînent des brouettes et se courbent sous des hottes, ceux qui accompagnent des chevaux énormes, lents, barbus aux pieds, lui parurent la multitude des méprisables, toujours résignés à l’insulte, et incapables de paroles faciles. Les marchands et les domestiques, c’étaient des mains qui offraient les victuailles et les friandises, des bras qui portaient, des gestes qui s’empressaient de satisfaire ; c’étaient de benoîtes personnes soucieuses de ne pas encourir les reproches, un peu parentes et qu’on protégeait. Les soldats lui représentaient le peuple, qui dans l’histoire agit, qui proclame les rois, qui se révolte, qui court, qui vit. Il croyait que les hommes de la Révolution portaient tous l’uniforme militaire. Leur risque d’être tués les maintenait à l’étiage inférieur, tandis que la splendeur du costume les élevait sans conteste, au-dessus des castes précédentes. Seuls, les mendiants, pour le mystère de leurs allures et les fées qu’ils recèlent parfois en eux, inspiraient de la crainte. Jésus lui-même lave leurs pieds. Comme les portraits des magiciens et de Moïse, la plupart se paraient de barbes épaisses. Peut-être, encore qu’ils fussent pauvres, auraient-ils pu dominer tout.

L’oncle Augustin, l’oncle Edme, le colonel Pithouet, grand-père Lyrisse, tous les officiers, il les comptait pour inférieurs au prêtre, le confident de Dieu, ce gros homme bedonnant, ami de la belle tante, et qui montait du village au château, le dimanche, après vêpres, en redingote marron. Mais Omer l’avait aperçu vêtu d’or pendant la messe, et debout devant la foule agenouillée, silencieuse, confondue. Envers celui-là, maman Virginie abdiquait son pouvoir. Et les évêques, à la Fête-Dieu, sous un dais de brocart ! Les cloches tintent par toute la ville. Les rues se jonchent d’herbes. Les filles en blanc suivent, avec des voix angéliques… Voilà les puissants ; ceux qui ne vont pas mourir dans les boues lointaines. À leur passage l’humanité se prosterne. De peur de déplaire à un maître si fort, Omer, dès le salut au prêtre, s’enfuyait du salon.

Au même rang social, il plaça les tantes Aurélie et Malvina. Des hommages presque pareils les accueillaient. En outre, elles étaient belles. Leurs équipages valaient, certes, le dais de la procession, et leurs salons l’intérieur des chapelles. Leurs maris comptaient pour rien.

En son rêve d’avenir, il se voulait sous la dalmatique épiscopale, dans la calèche de tante Malvina, les cavaliers saluant, le peuple adorant, les soldats présentant les armes.

Au-dessus des tantes et des princes de l’Église, peut-être existait-il un empereur au nom de qui sonnaient les fanfares, les orgues, au nom de qui battaient les tambours. Peut-être.

Semblable à un prêtre en petite tenue, le bisaïeul parlait aussi de religion, pouvait beaucoup.

Omer essayait de comprendre ce que maman Virginie et la tante Caroline s’expliquaient du vieillard. Sans paraître laisser le livre d’images, ni son troupeau de bois, il écoutait. Malheureusement, les dames parlaient trop vite.

L’opération était, pour lui, lente et difficile qui tâchait de fournir leur sens aux mots entendus, et surtout leur pensée juste aux phrases. De même qu’il méditait sans réussir à exprimer sa méditation, de même les discours des grandes personnes lui suggéraient mal très peu de choses. Il se méfia de ses interrogations auxquelles il lui parut qu’on répondait par des mensonges moqueurs. À la mine des gens, il devinait fort bien qu’ils leurraient son innocence. Plus il avançait dans la vie, moins il questionna, car toute une catégorie de préoccupations relatives à l’argent, aux amis, à la parenté, à sa sœur Denise, lui était soigneusement interdite par la raillerie sournoise des siens. Néanmoins, il apprit que le bisaïeul possédait la fortune de la maison et qu’il la lui transmettrait un jour, à condition d’étudier. Le souvenir de telles paroles retenues bien qu’on eût cru les prononcer hors de son attention, lui était une preuve agréable de sa malice. Aussi devint-il expert dans l’art d’écouter tout, sans éveiller la prudence de ceux qui le contemplaient alors chevauchant le coursier de bois à bascule. Des propos, même obscurs, il ne perdait rien.

Il les ressassait en soi, les comparait à d’autres, finissait par entrevoir leur signification, au bout de quelques semaines ou de quelques mois. Une fois l’idée conquise, et en réserve, il oubliait rapidement les phrases et même les circonstances de leur apparition. Par là ses assurances augmentèrent. Il acquit des sentiments à l’égard de chacun.

Vers ce temps-là, Omer Héricourt s’aperçut que sa mère, sa tante Caroline lui demeuraient lointaines, imprécises et caressantes, grondeuses un peu. C’était tout d’elles. Du vieillard éducateur, au contraire, il savait beaucoup de choses : un esprit acharné à instruire, une largesse en cadeaux somptueux, la sévérité de ses brusques colères, lui rougissant les joues et les oreilles, injectant de lumière les gros yeux furieux. La vie de l’enfant dépendait entière de celle-ci, sa vie présente et future, l’avenir de sa fortune. Caroline Cavrois, méticuleuse et triste, plutôt bougonnante, laide en outre, ne paraissait pas s’occuper de son pupille ! De cette négligence, il concluait qu’elle ne le pourrait enrichir. Ainsi l’avait toujours craint grand-père Lyrisse.

D’ailleurs la tante Caroline était sournoise, même hostile quand elle demeurait tout un après-midi sur les coussins d’une bergère, en répétant le geste machinal de savonner ses mains grasses, garnies d’anneaux en or nu, sans pierreries.

Omer l’aima peu : elle l’interrogeait sur la table de Pythagore dès qu’elle pouvait lui prendre l’oreille dans un coin. Pourtant, certain jour, elle le mena voir l’escamoteur qui dressait son tréteau devant la grille, au milieu d’écoliers et de badauds narquois. Un jeune homme en longue redingote appelait dans un clairon. Une grosse femme battait le tambour énergiquement, inattentive aux soubresauts de son ample châle vert et jaune. Entre eux, l’opérateur se dépouillait d’une houppelande incolore, pour laisser voir la sincérité de ses bras nus et poilus hors d’un gilet à carreaux marrons et blancs, comme ceux du pantalon qui serrait la bedaine. Sa faconde invoquait les traditions de l’art magique, pendant qu’il plaçait des balles en drap de couleurs sur les trois gobelets devant recouvrir la muscade. Que ne fit-il point de surprenant ? La muscade passait sous une timbale d’étain, sous une autre, d’après l’ordre de la baguette, à travers la table, probablement. D’un chapeau, il extirpa deux tourterelles vivantes cueillies dans la coiffe. Les miracles succédaient aux miracles.

Un rustre doutait-il ? L’escamoteur lui donnait à tenir dans la main le fichu écarlate qui, la main rouverte, paraissait un chiffon bleu en loques, mais, la main ayant été refermée, rouverte encore, la soie écarlate et neuve en sortait intacte, comme devant. Omer, incrédule d’abord, cherchait à découvrir le subterfuge. Peu à peu la franchise du bateleur le convainquit. N’avait-il pas fait tenir au petit Bertrand Lefebvre le chapeau dans lequel fut confectionnée l’omelette ; et Bertrand affirmait n’avoir rien vu d’insolite, rien autre que des œufs cassés, battus par la fourchette et qui fumèrent, s’épaissirent, devinrent la solide omelette lancée en l’air, rattrapée dans le couvre-chef. Certainement cet homme trapu possédait la puissance artificieuse qu’il prétendait tenir du roi Salomon, à en croire son intarissable discours. Mme Cavrois s’ébahit même jusqu’à donner une pièce blanche quand la dame au châle vert et jaune tendit le plateau de la quête.

Avant cette heure de révélation, les histoires du bisaïeul, touchant la vie des Mages, d’Hiram, l’architecte des Chevaliers du Temple, des Rose-Croix, des Illuminés d’Allemagne, de Cagliostro, de Cazotte, semblaient certes avoir été véridiques, dans les temps fort anciens, mais Omer soupçonnait le siècle actuel de ne point souffrir aisément la répétition de leurs réalités singulières. Que jadis Moïse eût fendu la mer avec sa verge sacrée, c’était sûr. Cependant l’empereur Napoléon lui-même n’eût pu, estimait-il, recommencer le prodige, bien qu’il fît tomber les murs des villes au son des canons, comme Josué les fit s’abattre au son des trompettes ; lesquelles, selon le bisaïeul, pouvaient bien avoir été des canons d’une sorte particulière, ainsi nommés pour le bruit spécial de leurs détonations. Aujourd’hui la preuve des miracles existait. Ce bateleur arrogant et misérable avait accompli choses contraires à l’ordre naturel. Si un pauvre hère pouvait tant, que ne réussirait pas un magicien de haut parage, quelqu’un entre ces sublimes chevaliers de l’Art Royal qui correspondaient avec le vieux parrain. Omer s’en convainquit fermement.

Dès lors, il s’appliqua mieux à concevoir les enseignements donnés dans le salon jaune. Maman Virginie, toujours malade, n’interrompait plus les leçons. Malvina était en promenade avec le curé, au loin.

À certaines heures le château tombait dans le silence, et le disciple n’entendait que la voix du bisaïeul, le pressant de répondre au questionnaire.

Sans doute parce qu’il flairait les approches de la mort, le vieil homme hâtait davantage l’éducation d’Omer.

― Petit, petit, il est temps que tu recueilles ma volonté et mon savoir : tu les garderas en toi, dans les retraites de ton esprit, jusqu’à ce que ta raison ait appris à les rendre utiles, par les moyens de tes actes et de tes discours… Je suis l’outil émoussé, brisé, dont se servit Dieu, soixante ans, pour améliorer le sort des peuples… Tu seras l’outil neuf et solide qui terminera la tâche… Petit, petit, ne regarde pas en l’air la toile que tisse l’araignée à l’angle du plafond…, ne regarde pas les oiseaux du ciel, ni les branches du parc… Regarde avec les yeux du cœur les images de ma pensée… Il est temps, il est grand temps de ne te plus distraire pendant mes leçons… car pourrai-je encore, un an, te les donner ? Apparemment j’irai bientôt dormir au sein de notre mère la terre, en me transformant par les mille vies de la corruption… Écoute, petit, écoute… Vois combien ma vieillesse t’implore. Immole ta jeune impatience des jeux au désir de réaliser le plus beau vœu d’un triste moribond… Et je te laisserai, par héritage, ma truelle, mon marteau, tous mes bijoux de maçon… si tu veux apprendre sagement ce que j’enseigne… Allons, petit, ouvre ce volume de l’Ancien Testament… et parlons de Moïse qui connut la lumière divine…

C’était encore un petit enfant comme les autres héros, un petit enfant sauvé des eaux par la fille du Pharaon, à l’heure du bain. Cette parité d’âge entre eux prévenait Omer favorablement. Il était tout oreilles pour écouter la merveilleuse histoire. Dix fois l’ancêtre recommençait l’explication. Sa large face ravinée, touffue de sourcils blancs et noirs, excavée autour des yeux profonds et si vivants parmi les fines loques des paupières, semblait alors le plan même du pays d’Israël. Dans les creux de ses rides, que de pasteurs avaient dû pousser leurs moutons gris, comme les bergers de Lorraine dans les chemins encaissés du voisinage !… il disait aussi les légendes des pays étranges dessinés sur les pages des albums, où les dieux avaient quatre têtes sereines, et quatre mains qui tenaient des emblèmes. Indéfiniment, l’ancêtre tournait d’autres feuilles, nommait tous les héros et tous les fondateurs, celui qui déroba le feu du ciel, et celui qui dressa les premières cités en assemblant les chasseurs aux sons de sa lyre.

Dès le printemps du parc, Omer fut un jeune Brahma ravi de sa création. Son haleine attirait les fleurs sur les rameaux encore nus du cerisier ; son regard faisait éclore les parfums des violettes parmi le gazon. De sa bouche heureuse s’était envolée, sans doute, la fauvette grise qui fendait l’air. Chacun de ses pas ressuscitait le perce-neige et les renoncules. L’enfant se dérobait à la raison, quand elle dénonçait l’erreur du rêve :

― Céline ! C’est moi qui appelle au bout de la branche les clochettes du lilas. Tu vois ?… j’ai dit : « sois un lilas, » et j’ai soufflé. Et voici.

― Vraiment ? ― répondait la bonne Céline en levant ses mains dévotes. ― Ah ! Vraiment ! je suis Brahma, l’initié, qui transformait la nature et qui soutenait le monde sur une chaîne. Tu sais, j’ai quatre visages ; et chacun est une des saisons. Aujourd’hui, j’ai mon visage de printemps, Céline ! Cueillons un bouquet de lilas pour maman Virginie, un bouquet de violettes pour tante Caroline… vite, Céline !… et maintenant, regarde comme je saute… une, deux, trois… je saute jusque dans le soleil. As-tu vu ?… j’étais devenu le soleil, comme Ammon. ― Ammon ? ― Ammon, qui sut attirer le soleil dans les miroirs de son temple, des miroirs grands comme d’ici la ville, des miroirs de cuivre poli où toute la chaleur des fluides restait et que les pèlerins venaient adorer en voyageant à travers les sables, longtemps, longtemps. Et quand ils avaient bien appris toute la sagesse d’Ammon, quand ils connaissaient toute la lumière, on leur donnait une corne… écoute, Céline, écoute !… on leur donnait une corne qui était en lumière aussi, et qu’ils portaient sur la tête… tu n’écoutes pas, Céline ! Céline tricotait en marchant, et fredonnait son air favori : chante, rossignol, chante, si tu as le cœur gai. pour moi, je ne l’ai guère : mon amant m’a quittéelala lala lalaire, lala lala lalala ! il ne la persuadait pas toujours de prêter une attention assidue, même lorsqu’il put dire comment Orphée, le mage, avait réuni par les prodiges de son éloquence les chasseurs épars aux bois, comment il les avait instruits dans l’art de bâtir les villes, abri des existences fraternelles. En récompense de ses progrès, l’enfant reçut de Paris une belle lyre en bois dont la base contenait des pralines : car le parrain honorait le savoir, généreusement. Les pralines mangées, l’instrument demeura, prétexte de danses et de postures gracieuses, devant les glaces des trumeaux. Omer pensa charmer, lui aussi, les bêtes féroces, Médor et les hommes semblables à lui-même, toute l’assistance des miroirs. Une glace suffisait pour qu’il fût deux : le maître et le disciple, le prophète et le peuple. Dans l’ancienne chambre de la duchesse de Lorraine, ordinairement interdite à ses ébats, le triptyque de la psyché lui donnait même trois auditeurs, s’il parvenait à se tenir là pendant les lectures de sa mère. Muet par crainte d’interrompre la savante, il s’amusait à vivre la gloire des bardes. Ou bien, il se voyait, à la cime d’un roc, Prométhée farouche et orgueilleux d’avoir dérobé au ciel le secret du feu qui modifie les choses, réchauffe les membres, qui rôtit les viandes et qui rassemble la famille autour de l’âtre, fond les métaux.

D’autres jours, fouillant, de sa pelle, le terreau des plates-bandes, puis le moulant à la forme du petit seau, il se louait de construire les maisons de vastes cités, de reprendre la tâche d’Osiris en Égypte, d’élever les pyramides et les sanctuaires, où Moïse viendrait tout à l’heure, avant Thalès et Pythagore, apprendre les sciences et les lois. Omer en promulguait quelques-unes pour l’usage des bestioles qui fuyaient la fourmilière ouverte.

Le matin, dans sa chambre, à demi nu, entre les genoux de Céline qui l’épongeait, pourquoi se fût-il distingué de ces premiers sages prêchant, ainsi dévêtus, autrefois, les principes de l’Art Sublime, au bord des fleuves de l’Inde et de l’Égypte, au long des routes marchandes, au parvis des temples, et qui portaient le nom impossible à retenir, le nom pour lequel la canne du bisaïeul cognait les doigts cruellement : « gym-no-so-phistes… » dans les bois, dès la vue du gui, l’enfant se plaisait au rôle du druide. Couronné de feuilles, il était habile à manier la faucille d’or plus puissante qu’un sceptre ou qu’un glaive pour courber en adoration les têtes d’un peuple. Caroline riait, l’embrassait, disant : ― alors, tu es un druide… tu n’es donc plus Moïse, à présent ? ― c’est la même chose. ― bah ! ― ils commandaient les nations, tous, Moïse et les druides, avec les lois d’égypte… ― ma chère belle, ton grand-père le rendra sot, ce petit !… ― ah ! Ma bonne, ― répondait Mme Héricourt, ― Dieu le sait : ce vieux jacobin empeste l’âme de mon enfant… patience, j’y porterai remède, quelque jour. Le pouvait-elle, puisqu’elle demeura couchée de longs mois dans la chambre ducale ? Le médecin montait souvent l’escalier, et, après sa visite, Céline emportait un bassin rempli de sang. Maman Virginie ne semblait pas chagrine au milieu du grand lit blanc magnifique, qu’entouraient des rideaux en damas cramoisi. Ses beaux cheveux argentés, ses longues mains brunies, la douceur riante de son visage, enfoui dans les dentelles des oreillers et des draps, ne conseillaient pas aux visiteurs de s’apitoyer trop. Omer apprit que le mal siégeait au ventre. Lui-même souffrait parfois d’indigestions : c’était pareille misère, sans doute. Il priait Jésus de guérir sa mère, chaque soir et chaque matin. Bien des dimanches se succédèrent avant qu’elle l’emmenât au village, pour assister à la grand’messe. La mère s’occupait de Dieu, de ses maux et d’économies ; Caroline, de ses commerces, de ses voyages entre l’Artois et la Lorraine. On la voyait revenir souvent, grognante, active. Alors, elle s’installait au salon des colonnes pour y recevoir toute espèce de gens malotrus, fermiers, propriétaires, convoyeurs et rouliers, tandis que, dans le parc, les fouets, autour des attelages, claquaient entre les cris des essieux et des cailloux rompus par les lourdes roues des chariots. Elle écrivait en appuyant ; la plume d’oie, sous la main blême grinçait. Les villageois empochaient les titres de vente. Bientôt, la tante se hâtait de repartir dans un haut cabriolet jaune à la capote lépreuse, et couvert de crotte. Elle menait elle-même la jument grise, très rapide. Tant qu’il en put contenir, elle engrangea dans le château la moisson d’août. Ensuite, des filles et des gars en sueur édifièrent tant de meules sur les pelouses qu’on dut se priver d’y cueillir les fleurs. Cent voitures dételées et munies de vastes bâches restaient à la file dans les ornières des avenues, le long des allées d’eau. On déménagea les meubles vermoulus des mansardes afin d’y pouvoir hisser les gerbes à la poulie, contre la façade. Médor haletait, aboyait à la tête des percherons, menaçait tout ce tumulte inquiétant. Le grand-père, les deux oncles, Augustin, Edme, étaient à la guerre, avec la légende, radieuse à nouveau, tout épanouie dans le soleil de juin. Les cuirassiers du général avaient chargé à Bautzen, et ses lettres annonçaient en triomphe la Saxe reconquise. Leur ami le général Pithouët data ses missives de Hambourg et de Lübeck, villes françaises. La nouvelle d’un armistice promit la paix. Malvina chantait la gloire de l’empire, parce que son mari, prisonnier sur parole à Riga, ne s’en trouvait pas mal, écrivait-il. ― eh bien, Bel oiseau de malheur, riait-elle devant le vieux, sourcillant parmi ses paperasses, où besognent donc vos ja… coquins ? à vous entendre, tous les suppôts de la révolution, les admirateurs de Marat et de Robespierre, les francs-maçons et les philadelphes devaient faire lever les Allemagnes contre l’empereur, et lui construire son tombeau dans la forêt de Germanie, pour le bonheur de cette pimbêche de Mme De Staël ! Que n’agissent-ils ?… elle a besoin d’être consolée, la femme à turbans ! Benjamin Constant promène publiquement tout le long du Rhin le bonheur de la Charlotte Dutertre, qui est le sien, de par la loi conjugale. Et sa chère Allemagne ne venge pas au moins le bas-bleu sur Napoléon ! Qu’est-ce à dire ? Voyons, monsieur le grand inquisiteur de la stricte observance… il me semble que les frères sommeillent… et notre tugendbund… un coup de clairon français a suffi pour disperser cette force imposante… ah ! Vraiment, que cela est fâcheux, et comme je vous fais ici ma condoléance ! Elle s’inclinait profondément et se pinçait les jupes pour un salut à la vieille mode. Le bisaïeul souriait, répétant : ― patience !… patience !… que votre maître signe la paix d’abord… ensuite nous causerons avec lui et l’Europe. Son crédit politique arrive à échéance. Le péril passé et les tyrans vaincus, il faudra qu’il rende des comptes aux fondateurs de la république, aux idéologues et à la nation. Paris gronde… son index frappa le papier verdâtre d’une lettre dépliée. La jeune femme exécuta, gracieuse, deux pirouettes dont le mouvement gonfla son écharpe ; elle sortit fredonnante. Après sa maladie, maman Virginie quitta la chambre et descendit aux salons. Qu’elle était différente ! Une raie large divisait les cheveux au sommet de sa tête, et au lieu d’une masse épaisse, ils formaient un mince tissu diaphane. ― Dieu ! Que tu as grossi, ma chère, remarquait, en joignant les mains, Caroline Cavrois. Te voilà presque aussi empotée que moi ! Elles comparaient leurs tailles, leurs hanches. ― va, tu peux laisser la coquetterie maintenant. Le fils vit la tristesse changer la physionomie de sa mère, qui marchait mal, s’appuyant aux chaises. Il jugea qu’elle restait belle du visage et de la taille, et que la tante était loin de l’égaler. D’abord maman Virginie portait autour du visage des boucles brunes touffues qui voltigeaient. Ses traits droits comme ceux du grand-père semblaient nobles. Grande, elle portait facilement l’embonpoint, tandis que Caroline, trop courte, donnait exactement l’aspect d’une " pomme sur une cloche ", selon la plaisanterie de l’office. Celle-ci n’en trottait pas moins de meule en meule, en notant ses tablettes. Les fétus et les brindilles se piquaient au nansouk de sa robe toute ronde. Elle intriguait Médor hostile à ses investigations. Le chien la surveillait à la piste. Il grondait si, de la maison, elle sortait, un paquet sous le bras ; et il ne permit jamais qu’elle approchât de la cuisine. Le poil se hérissait à son échine, ses abois devenaient furieux. Caroline battait en retraite, non sans lui dire quelques invectives, pour rire ensuite de son long rire sec. Au cours des plus fortes chaleurs, les volets clos, après dîner, ces dames poursuivaient leurs ouvrages. Malvina piquait délicatement sa tapisserie, Caroline hâtait machinalement son tricot, Virginie ourlait patiemment quelques mouchoirs et serviettes. Autour des visages sucrés par la transpiration, les moustiques tournaient. La carafe de limonade fraîche était tout embue. Omer feuilletait, indolent, les albums confiés à son attention par le bisaïeul. La figure du perse Djemschid s’y trouvait peinte, avec, au-dessus, une banderole indiquant ses titres d’initié à Memphis, fondateur de Persépolis " en laquelle cité furent admis les adeptes qu’il instruisait dans la science des astres… ". Djemschid plaisait à Omer par l’extravagance de son œil comme émaillé de blanc, piqué d’une pupille ronde entre de longs cils espacés. Jusqu’aux genoux du maître, vêtu d’une robe bleue, se superposaient les cubes de sept bâtiments diminués en volume, et qui étaient son temple. À l’autre page de l’album, Mithra, coiffé d’un bonnet phrygien, sacrifiait au feu le taureau, sans que le geste énergique dérangeât l’allure sereine de sa figure, ni les plis du manteau bien agrafé sur l’épaule.

Se succédaient l’emblémature du roi Salomon, héritier de ces sages, celles d’Hiram Adoniram pourvu d’une barbe terriblement noire, celle du temple de Jérusalem et de ses deux colonnes, Jakin, Bohas, encadrant un parvis à damier noir et blanc que diminuaient les lignes de la perspective roidement étrécie ; celle d’Esdras, qui portait dans un pli de sa lévite les rouleaux de la loi moïsiaque, et qui purifiait, une torche au poing, le sanctuaire ; celle de Zoroastre, que surmontait une tiare cornue et qui foulait aux pieds le dragon d’Ahriman, tandis qu’il élevait dans sa droite le soleil, nommé Ormuzd ; celle du temple d’Éleusis devant celle de Dionysos-Bacchus menant les tigres de son char au moyen de rênes en feuillages, chose invraisemblable, encore que le grand-oncle attribuât à ce miracle la signification du sage apte à diriger sans violence les forces terribles de la nature ; celle du roi Numa remettant les outils maçonniques aux architectes militaires des légions qui prêtaient serment, les mains étendues ; celle de saint Joseph le charpentier, mesurant au compas et à l’équerre le globe du monde que haussait vers lui un enfant ailé ; celle de saint Jean-Baptiste, debout, maigre et nu, parmi les flammes de trois foyers qu’alimentaient des faneuses avec leurs gerbes ; celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ ressurgissant du tombeau parmi des branches d’acacia ; celle affreuse de Manès l’hérésiarque, tenant à la main sa peau d’écorché vif ; celle de Godefroy De Bouillon recevant au milieu du temple de Jérusalem la truelle des chrétiens " ayant persévéré secrètement en la sainte religion dans l’habit mahométan, et malgré les soupçons des infidèles, par les mystères et moyens de la franc-maçonnerie " ; celle de Jacques Molay, grand maître de la chevalerie du temple, à cheval, et casqué de fer, haussant un gonfalon où était inscrit : " charité taille les pierres. Amitié les lie de ciment. Discrétion et fidélité supportent l’édifice. " et, de fait, l’on apercevait au fond de la gravure des dames qui maintenaient et façonnaient un petit temple. Il y avait encore d’autres images singulières, dans l’album relié en cuir, colorié d’écarlate aux tranches, et portant pour titre : portraits et emblèmes des sages francs-maçons. pendant qu’il feuilletait, les tantes et sa mère déploraient cette éducation. Lui, feignait de ne pas les entendre, attentif cependant aux propos dont il était, au profit de son orgueil intime, le sujet. Aussi, loin de mettre un terme à l’examen de l’instant, il s’attardait de page en page. ― pfftt ! Murmurait la tante Malvina… qu’importent ces balivernes à un enfant de son âge. Il s’amuse de cela comme de contes de la mère l’oye. ce ne l’empêchera guère de devenir un Bel officier plus tard… ― on lui fausse l’esprit, gémissait la mère. ― pas plus qu’en lui apprenant l’histoire de Cadet-Roussel. ― il n’est jamais trop tôt pour donner aux enfants des idées justes… ainsi, mon Dieudonné, qui approche de ses huit ans, je le laisse chez M. Balthazar Claës quand je vais à Douai. Il regarde les appareils de chimie et de physique et il demande le nom de chaque objet à mon vieil ami. Eh bien, si Dieu le veut, il lui en restera quelque goût des sciences ou de la mécanique, ce dont il aura grand besoin plus tard pour nos moulins et nos charbonnages… Et, puisque Omer doit être en quelque sorte son associé, je pense qu’il sera bon de le tourner de bonne heure vers les études de la jurisprudence ; car la Compagnie Héricourt devra soutenir quelques procès et signer quelques contrats, si laProvidence le veut bien : domine exaudi orationem meam !

― Vous n’allez pas faire de cet enfant un tabellion à lunettes, j’imagine, Caroline ! Le fils du Colonel Héricourt basochien et grimaud ! Fi donc !

― Et pourquoi pas, je vous prie, ma chère ?

― Mais, parce que, il aura, j’aime à croire, l’âme noble et généreuse de son père, parce qu’il sera, comme ses oncles, insatiable de gloire…

― À Dieu ne plaise ! s’écria maman Virginie… Notre famille n’a donné que trop de son sang au monstre de la guerre… J’espère bien garder Omer près de moi…, et ne pas trembler à chaque heure pour sa vie, comme je tremble pour celle d’un père et d’un frère, depuis la mort de mon pauvre Bernard !

Là-dessus, elle larmoya fort, ainsi qu’à l’ordinaire. La tante Malvina haussait les épaules, grommelait :

― Nous ne sommes plus des mères spartiates… apparemment !

― Oh ! vous, Malvina, du moment où votre ambition est satisfaite…

― Plaît-il ?

― Mais vous n’avez pas le cœur très sensible, ma bonne…, ce me semble ?

― Je suis une épouse antique, moi… Je suis une antique… Mon père m’a élevée à l’antique, vous dis-je…

― Et moi, je ne suis qu’une pauvre veuve qui pleure à la moderne ! ne vous en déplaise !…

— Trève, donc !… Paix, là, mes chéries… Point de querelles ! Attendez qu’Omer ait du poil au menton… Alors, vous le conseillerez pertinemment…

― C’est vous, Caroline, qui, déjà, prétendez en faire un petit clerc…, comme vous faites de votre Dieudonné un olibrius de savant…

― Sans doute, et que Dieu m’entende !… Tout n’en ira que mieux.

― La compagnie Héricourt a donc besoin d’aller mieux ?

― J’ai mis ma confiance en Notre-Seigneur.

― Et en vos calculs…, et dans les oracles des Relations Extérieures !

― Sans la grâce, ils ne me serviraient de rien…

― Amen ! dit Malvina, qui éclatait de rire… Priez donc la sainte vierge d’accroître le prix du blé !

― Je le fais sans cesse, ma belle impie ! Et je prie, en outre, pour vos épices de Java, et pour vos caravelles que la tempête épargne !

― Grand merci ! Dieu vous le rende ; et qu’il protège votre spéculation de telle sorte que vos chariots et vos meules débarrassent, céans, les allées et les pelouses…

― Souhaitez-le pour moi, et pour cet enfant…, ma belle.

Ainsi devisaient-elles, aigres-douces, en nouant la laine du tricot, en tirant celle de la tapisserie, en piquant l’ourlet du mouchoir.

Omer Héricourt s’effrayait un peu de son avenir. Malvina proposait ce qu’il eût voulu, si le risque de la mort ne l’avait point détourné des triomphes. Mais il aimait qu’elle lui attribuât du magnifique dans l’âme. Caroline le décourageait, promettant mille études ennuyeuses et longues. Se blottir pour toujours aux bras tendres de maman Virginie, passer les heures de la vie dans une affection mutuelle qui le protégerait, le calmerait, qui consolerait aussi la triste pleureuse, cela lui parut le meilleur. Depuis que, plus malade, elle marchait avec précaution, il s’apitoyait sur elle, ses maux et ses peines. La voyait-il mordant sa lèvre à une minute de douleur, il sentait aussitôt les larmes lui poindre aux paupières et chatouiller ses narines, bien que son esprit ne le tourmentât guère.

L’appréhension d’une mort certaine même l’affectait peu. Il pensait vivre ensuite dans le luxe de Malvina. Le changement lui serait plutôt favorable. Au pis, il demeurerait dans le château du bisaïeul avec Médor et Céline. Malgré cette indifférence morale, il surprenait sa chair à frémir de chagrin, subitement, lorsque sa mère réprimait mal des grimaces de souffrance. Qu’elle provoquât cette émotion en lui l’étonnait fort. Rien ou peu de chose de sa raison répondait à l’émoi de ses yeux. Ce mystère le troubla, lui rappelant la parole de Dieu :


Tes père et mère honoreras,
Afin de vivre longuement.


Il redouta de pécher en son âme, et de se vouer ainsi au diable. Cela lui fit aimer davantage sa mère. Même, puisqu’elle l’engageait à choisir, quand il serait grand, l’état ecclésiastique, cette carrière parut agréable et glorieuse à l’enfant. Ne jouirait-il pas des prestiges afférents au rôle de Moïse ? Vêtu de la chasuble magnifique, ne courberait-il pas les foules au signe de son doigt, et ne livrerait-il pas à l’essor divin les voix des orgues ? Cela le séduisait aussi bien que sa mère. Il ne la quitterait pas, il n’encourrait pas la mort de la bataille. Au séminaire il apprendrait certainement la science des miracles, comme aux temples de l’ancienne Égypte que le bisaïeul décrivait. Déjà, dans une atmosphère pareille, il se pouvait mouvoir.

Interrogé, il répondit : « je veux être prêtre ». Alors chacune de se récrier et de servir leurs ironies au bisaïeul, présent, vers cette heure-là, pour boire de la limonade, dans l’attente de son courrier volumineux.

― Et pourquoi non ? Répondit le vieillard. L’abbé Grégoire fût des nôtres. Il a présidé la Convention. Il a dit au Sénat des vérités courageuses devant le maître qui écrase l’Europe… en attendant que l’Europe l’écrase.

― Ah ! Ah ! Ricanait la tante Malvina. Je voudrais bien voir cette aventure-là…

― Vous le verrez, belle dame, vous le verrez… Les carbonari des Siciles, le Tugendbund des Allemagnes châtieront l’homme oublieux de ses promesses… Quelque chose de formidable se lève contre lui…

― Rafraîchissez-vous le sang avec cette limonade, Monsieur, et laissez-moi l’empereur, qui se moque de vos conspirations… Les hommes n’ont pu le vaincre. En Russie, il a fallu les cataclysmes les plus atroces de la nature pour l’abattre un instant… Mais… depuis !… Ah !

― Il se peut, concéda Mme Héricourt, que son étoile le sauve…

― Voyons, il est fou d’y contredire… il va conclure une paix glorieuse.

― Oh ! la paix !… douta Caroline.

― Ciel ! dit Virginie en lâchant son ouvrage.

― Praxi-Blassans m’écrit qu’on ne s’accorde pas sur les conditions. On a donné l’ordre aux troupes d’avancer au 10 août la fête de l’empereur, comme si, cinq jours plus tard, on devait être en campagne. Cela est un signe.

― Eh bien, tant pis pour les autres ! L’armée du duc de Reggio menace Berlin par le sud. De Lübeck, le prince d’Eckmühl y marchera par le nord. Bernadotte sera battu. Je comprends que Napoléon veuille châtier l’orgueil de l’ingrat. Et ce Moreau qui revient d’Amérique pour passer à l’ennemi !

— Bernadotte et Moreau ont refusé, quand Sieyès et Talleyrand le proposèrent, d’étouffer la République au moyen d’un coup de force. Bonaparte accepta, lui, la besogne de Brumaire. Il a trahi les idées de ses collègues restés fidèles à leurs convictions. Voilà pourquoi ils répondent à l’appel du Tugendbund et des carbonari !

― Il fallait bien en finir avec les Jacobins.

― Et pourquoi donc ?

Malvina répondit par un haussement d’épaules et fut aux vitres battre une marche militaire en regardant le parc.

Habituellement, Omer Héricourt n’aimait pas les camarades qu’on imposait à ses ébats. Interdits, ceux-là n’osaient courir d’abord. Bientôt leur force et leur adresse de rustres l’humiliaient. Le cuir ou bien l’ail les parfumaient trop en outre. Ils se réjouissaient impudemment de le distancer dans les poursuites. Même ils finissaient par l’omettre, lors de la distribution des rôles. Un jour, ils arrachèrent, se la disputant, la tête du pantin vêtu en général qui chevauchait Médor, sur une vraie selle de cuir. On la sanglait aux flancs du chien. Ce présent était dû à l’invention de maman Virginie pour consoler Omer de ne pouvoir lui-même monter l’animal indocile. L’enfant éprouva une grosse peine. Mais quand les sacs de la tante Caroline eurent été déchargés, roulés, portés, empilés partout, la présence des gamins fut une joie. Pourvus de baguettes et d’éclats de bûches, n’étaient-ils pas les Français conquérant Moscow, escaladant les monts de blé, se jetant du haut en bas des piles, ainsi que du haut des remparts… Omer s’intitulait empereur sans discussion, puisqu’il avait sur la tête un vieux bonnet de police brodé en or, couvre-chef de son grand-père.

La fureur de ces exploits dura jusqu’à la fin de l’hiver dans l’immense orangerie tiède après l’heure de soleil. Que de sacs dégringolèrent avec les grappes d’acharnés ! En ce temps Omer développa la puissance de son action. Il put attirer les ennemis en des places où telle pile menaçait de choir, et les faire s’abîmer avec elle. Terrassé par un grand garçon, il savait réunir ses vigueurs entières pour déboîter la jambe rivale de son point d’appui, et faire tout à coup chanceler, s’abattre le vainqueur, eût-il fallu pour cela souffrir l’étranglement, étouffer sous le poids d’un corps, en silence, pendant la préparation du geste libérateur.

Bientôt ils l’estimèrent dangereux, ces garçons aux rageuses étreintes, et qui rompaient d’un seul coup les bâtons. De la lutte, Omer se relevait toujours, hargneux, prêt à mordre, les poings devant, et il pouvait reconquérir le bonnet de police, son insigne, enlevé par l’insolence d’un faquin. Sa tête saisie dans un bras, et si étroite que fût la serrée, Omer parvint toujours à l’en sortir grâce à d’adroits mouvements du cou, à des souplesses bien calculées, à l’effort définitif donné juste vers le moment où il percevait des signes de lassitude dans les membres de l’adversaire. Jacques se distinguait de Bertrand, Oscar de Théodore par les valeurs des forces qu’ils opposaient aux ruses d’Omer. Ainsi le gros Cyprien, hercule de huit ans, rouge de joues et qui soulevait déjà les poids de la balance, savait mal éviter un croc-en-jambe infaillible pour le mettre à bas. Au contraire, le petit Edgard aveuglait de gifles prestes et méchantes, puis se dérobait, alerte, insaisissable, si long que flottât hors de sa culotte, le pan d’une chemise poussiéreuse. Omer protégeait difficilement la confiture de sa tartine contre la langue impromptue d’Étienne qui léchait d’un seul coup. Mais, en le chatouillant de manière vigoureuse, le petit Héricourt obligeait César, qui l’écrasait de son poids, à se relever, lâche, rieur, et sans courage.

Néanmoins le triomphe d’Omer était l’éloquence. S’émerveillant, ils l’écoutaient redire les fables du bisaïeul, l’histoire des magiciens, celle d’Hiram et de Moïse, et quelles épreuves ces héros affrontèrent avant de gagner leur pouvoir.

Il enseigna donc aux écoliers sa science propre quand la fatigue arrêtait le simulacre de la guerre.

Du haut des sacs il descendait à grands pas nobles, tel Moïse revenant du mont Sinaï, vers les Hébreux des tentes. Sur la cime, il avait appris, disait-il, qu’un seul Dieu existe. Il se nomme Tout. Il comprend les astres, le monde, la terre et les hommes mêmes. Et lui, son prophète, instruit dans les sciences secrètes des sanctuaires égyptiens, apportait la loi devant laquelle s’abaissent les glaives et les armes.

Souvent les partenaires refusaient d’abattre les baguettes. À l’instar des anciens mages, Omer imitait alors le bruit du tonnerre et des éclairs, puis se fâchait, menaçant d’appeler Céline qui priverait de crêpes les incrédules. Alors ceux-ci consentaient à le reconnaître législateur, à voir les sources jaillir de sa baguette, et flamboyer les nuages, et pousser en un clin d’œil l’herbe de la manne sur le sol de l’orangerie. Manne imaginaire bientôt remplacée par les noisettes et les tartines du goûter réel. Ainsi triomphait la loi sur la force, en persuadant les foules au moyen des tentations de la paix.

Las de les convaincre, Omer Héricourt préféra jouer seul au salon des colonnes.


Certain soir, le parrain entra précipitamment. Il montrait une lettre du volumineux courrier retenu dans le pli de son bras gauche.

― Edme est sauf à Grodno ! Cria-t-il. La loge de la croix de fer me le fait savoir. Nos frères prussiens ont pu se renseigner auprès de l’armée russe. À Krasnoë, les Cosaques ont réquisitionné sa charrette dans une ferme, avec les fourgons d’autres blessés… Ils ont voulu fusiller les moins valides, ceux qui ne pouvaient plus marcher, pour mettre dans les voitures leurs propres malades… Au moment du danger, Edme, à tout hasard, fit notre signe maçonnique de détresse. Les barbares l’ont compris, et ils l’ont épargné…

le bisaïeul, radieux, vantait l’excellence de l’illuminisme, aspirait à convaincre Virginie et Caroline heureuses. Des larmes mouillèrent les yeux. Quel homme était ce vieillard qui arrêtait le bras des guerriers à une telle distance et dans un pareil temps ! Omer le révéra plus. Il lui parut que sa vie entière appartenait au magicien généreux, parfois sévère et brusque, mais bienveillant malgré ces colères qui multipliaient les lueurs de ses regards. Lorsque l’enfant tomba malade, il attendit de lui sa guérison, et fut étonné de sentir brûler encore ses joues, après la première visite du parrain dans sa chambre.

Les chariots qui partaient avec les blés de Lorraine vers les bateaux du Rhin ébranlèrent la tête douloureuse du petit fiévreux pendant que l’automne roussissait les feuilles, que s’épanchaient les pluies au long des journées interminables. Omer Héricourt souffrit de la soif dans son lit. Des rougeurs ponctuaient ses membres moites. Céline remplissait de tisane les bols. Même dans la timbale de la tante, la magnésie répugnait. Aucun julep n’amollissait les peaux rêches de la bouche. Médor et Minos bâillaient dans la chambre en s’étirant. Maman Virginie cousait, silencieuse ; elle s’égaya le jour qu’il se put lever.

Un matin de convalescence, sur le perron du château, il encourageait les chiens de chasse à se battre dans la cour d’honneur. La tante et la mère étaient à la messe, Céline tricotait debout. La boule de laine dégringola de la poche du tablier bleu. Le sable assourdit le trot d’un attelage. Derrière deux chevaux trempés de sueur, une chaise de poste parut, arriva, tourna. À la portière ce fut une petite tête ronde drôlement hérissée de barbe grise ; et la voix du grand-père salua : ― bonjour, Omer !… Céline se précipita : ― ma mère !… monsieur le général, quelle mine vous avez donc ! Un soldat sortit de la voiture. ― c’est monsieur ! ― annonçait la picarde aux gens de l’office. Des servantes nouèrent leurs tabliers en se hâtant. ― je suis bien malade, ma pauvre Céline… enfin, m’y voilà toujours… et Virginie ? Omer se fit embrasser par la barbe piquante… ― le général a le typhus, ― murmura le militaire qui soutenait son chef enveloppé dans un manteau de cavalerie. Péniblement, le malade gravit les marches… ― qu’on prépare mon lit… vite ! Implorait-il, comme s’il eût craint de mourir avant de s’y coucher. On l’étala sur la bergère. ― mon père est là ?… qui peut me donner des nouvelles du capitaine ? Omer ânonna ce qu’il savait. ― ah ! Tant mieux !… au moins, vous ne resterez pas seuls dans la vie, ta maman et toi !… l’enfant s’enorgueillit d’avoir pu renseigner sans faute. En lui-même il répétait sa phrase, qu’il admirait claire, précise, complète. Avant le départ du général, jamais il n’eût pu, tout seul, l’avertir d’une chose si difficile à dire. Mais pourquoi grand-père avait-il une botte crevée sous l’orteil, et sa culotte tachée de cambouis ? Il soufflait en gonflant ses petites joues hirsutes. Fréquemment, les yeux s’éteignaient dans des paupières cernées de halos bruns et flétris. Au col de l’habit, l’or des feuillages était rougi, et l’enfant remarquait, à la manche, un accroc raccommodé grossièrement. La tante Caroline rentra la première. Elle se récria, commanda qu’on fît chauffer de la camomille. ― où est votre portemanteau ? ― à Leipzig. ― comment ? ― mais, ma chère, on a fait sauter le pont trop tôt : tous les fourgons de ma brigade, 20000 hommes et 200 pièces de canon demeurent aux mains de l’ennemi. ― alors vous avez perdu votre nécessaire d’argent !… ô Dieu ! Avec tous les flacons à votre chiffre !… et votre linge ?… aussi ?… votre trousseau tout entier… mon dieu ! Quelle déroute !… vous êtes fait comme un voleur !… c’est ça vos bottes, grand dieu !… vous n’avez donc rien pu sauver de vos équipages ?… quel malheur !… où souffrez-vous ?… le bisaïeul entra. Son fils lui tendit les bras, puis laissa déclamer la fièvre : ― ah ! Mon père, vous l’aviez bien prévu, les enfants de la veuve livrent l’empereur ! En pleine bataille, les saxons passent à l’ennemi… mes hommes ont pris un officier cosaque : dans sa giberne, il avait plusieurs copies des ordres de Berthier relatifs à notre marche, étape par étape. En haut de la pièce, j’ai reconnu le diagramme de la loge " la croix de fer ", le fil à plomb des adeptes !… Napoléon est perdu… ça ne lui sert à rien que Moreau, devant Dresde, ait eu les jambes emportées… à son défaut, c’est Bernadotte ou son fils que vos philadelphes et le tugendbund des illuminés proclament pour tenir la place de Bonaparte, comme empereur des français. Le tsar Alexandre leur obéit à la lettre. Vos frères bavarois ont failli nous prendre tous devant Hanau. Heureusement, Drouot a sauvé l’empereur et la grande armée. Son artillerie a fait brèche… quelle nuit !… songez-y : j’étais couché dans ma voiture, incapable de mouvements, et avec une fièvre !… des boulets vinrent s’amortir entre les roues, et ils ont enlevé la malle bouclée à l’arrière-train… un éclat de bombe a traversé le cuir de la capote… quelle nuit ! Les feux d’infanterie ressemblaient aux lueurs des éclairs livides, dans l’ombre, à l’horizon. Et le vent cassait les branches de la forêt. Elles tombaient sur la multitude des blessés étendus partout. Ils hurlaient alors sans fin… j’ai vu l’empereur pour la dernière fois, le lendemain, en prenant la route de Francfort. Il avait son chapeau sous le bras. L’air relevait les quelques cheveux qui lui restent de sa mèche, et qu’il applique d’habitude contre le front… ils flottaient tout droits en haut de son énorme crâne pâle et nu, pendant qu’il se frottait les mains devant le feu de bivouac allumé au bord du champ… quel spectacle ! Le maître du monde, tassé, vieilli, trop large dans sa redingote étroite… et ruminant la fureur contenue qui le forçait, par dérision, à siffler… il n’avait plus que l’allure d’un petit bourgeois engoncé… il battait le sol de la semelle, son chapeau sous le bras… il sifflait l’air : " bon voyage, Monsieur Dumollet ! " comme s’il se moquait de lui-même, en s’appliquant les paroles de la chanson. Ma chaise s’était arrêtée dans un embarras d’artillerie. Je restai une bonne demi-heure à la même place. Toute la garde défilait à gauche de la route. Lui la regardait avec l’intelligence profonde de son œil ; et il se frottait encore les mains ; et il haussait les épaules ; et il sifflait… le prince de Wagram, ni le duc de Bassano, qui s’entretenaient à quelques pas, n’osèrent lui parler… je me rappellerai ça !… et la garde piétinant, ses uniformes enduits de boue, ses tambours au dos, ses aigles à l’épaule ; les blessés grognons ; les sergents sévères ; les têtes grises des vétérans salis de poudre et de crotte. Et lui, lui qui sifflait, qui sifflait tout le temps : " bon voyage, Monsieur Dumollet ! " j’ai encore les notes dans les oreilles… j’ai encore devant moi ses quatre cheveux qui flottaient en haut de son front ! Et cet épais menton bleu dans sa cravate… ce n’était plus notre empereur. C’était un petit marchand de la rue bourg-l’abbé qui a manqué son échéance et qui chauffe un ventre en boule dans une culotte sanglée. ― allons, taisez-vous, dit Caroline… vous augmentez votre fièvre, en bavardant… est-il permis de divaguer à ce point ? Montez chez vous. Tout est prêt. Omer alla voir la chaise de poste sous la remise. Aux jardiniers et aux servantes, le soldat montrait les éraflures des balles dans le cuir, deux accrocs triangulaires par lesquels était entré, puis sorti l’éclat de bombe. Les montants où se bouclent les courroies de la malle étaient fraîchement sciés au ras du train. Céline hochait sa bonne tête. En expliquant tout, le cavalier, parfois, levait son bonnet de police, pour se gratter. Des galons d’or historiaient la manche de son habit bleu, et il se balançait sur de très hautes jambes en pantalon charivari, mi-drap, mi-cuir. Deux doigts de sa main gauche manquaient à l’opposé du pouce. En Russie un baskir les lui avait coupés d’un coup de faux. Par contre, il avait " donné une commission pour l’autre monde " à ce vilain tartare. Le geste tranchait l’espace. Le brave clignait son œil malicieux. On l’emmena boire à l’office. Le lendemain, trois docteurs arrivèrent de Nancy. Après leur examen du général, Virginie les questionna, les larmes aux yeux, dans le salon des colonnes. Ils ne savaient pas. L’un se tenait raide et sec, une main entre deux boutons de son habit noir ; il portait les cheveux en queue, et des guêtres à l’anglaise jusqu’au mollet : ― c’est une inflammation du sang… grave affaire ! Répétait-il, en se suçant les lèvres. L’autre endossait lentement un carrick sur sa corpulente personne : ― avec un traitement antiphlogistique, on peut encore sauver le général… mais il est faible… ses tissus sont bien malades… hé, hé ! Ce sont des tissus de soixante ans. Le troisième, élégamment vêtu de noir, garda le silence d’abord ; il remettait ses gants de daim. Questionné, il avoua dans un joli sourire, en tapotant ses frisures au-dessus de l’oreille : ― j’appréhende qu’il y ait peu d’espoir madame !… et il se courba dans une grande révérence. Alors maman Virginie tomba dans le fauteuil et joignit les mains devant son visage. Les messieurs s’éclipsèrent, au lit, grand-père bougonnait, gourmandait. Sa petite figure velue de gris s’exaspérait, crachait au milieu de grands mouchoirs. Par moments, il considérait sur la peau de ses bras musclés ou de sa poitrine osseuse, certaines érosions violâtres ; il les frottait doucement avec le besoin de les faire ainsi disparaître. Le bisaïeul et lui causaient à voix basse. Gravement, Omer guettait là, curieux de la mort. Qu’était-elle ? N’allait-elle pas se trahir dans les regards du vieil homme au chef déplumé, en ce crâne de squelette déjà ? L’enfant attendit qu’elle se révélât aux prunelles de ces petits yeux enfoncés dans les halos de bistre. Elle tardait. Lors des étrennes, en 1814, Omer reçut pour cadeau un âne complètement harnaché que Céline guidait par la bride. Ce fut la plus vive joie que le petit garçon eût jamais ressentie. D’abord il se comparait à notre-seigneur lorsqu’il entra dans Jérusalem. Mais au bout de quelques jours il se plut à l’exercice de sa volonté sur une bête docile. Et il se connut alors une âme de maître. Mener, conduire, arrêter, pousser en avant, faire tourner à droite et à gauche une vie résistante : quelle cause nouvelle de surprises, d’essais, de triomphes ! Minos et Médor échappaient, l’un subtil et souple, souvent perché hors d’atteinte ; l’autre, indépendant et fugace. L’âne pouvait moins. Il fut dompté. Il palpita entre les jarrets du robuste garçon. Le désir vint de parader sur la route du village dans toute la majesté équestre. Omer, un matin, franchit la grille. Céline allait à grands pas. Médor aboyait devant. Le soleil fondait lentement le givre des prairies ; il luisait aux ardoises humides qui recouvraient la toiture de l’église, aux tuiles des maisons en groupe dans la vallée. Après les semaines monotones de neige et de dégel, succédait une lumière pure.

L’âne trottina. Céline le fouettait avec une baguette. Elle s’amusait autant qu’Omer. Elle se retroussa les jupes dans le cordon du tablier noué sous la croupe ; rien ne l’embarrassa pour courir. Ses galoches claquaient les flaques de boue ; sa fraîche figure s’animait de cris drôles entre les mèches blondes échappées de la coiffe. Du talon l’enfant éperonnait l’animal, afin qu’elle ne pût les rejoindre. Mais la nourrice galopait tout à coup. En quelques bonds elle rattrapait la bride et se garait avec le coude des gifles qu’allongeait Omer. Ils aperçurent, à l’endroit où le chemin du château croisait la route impériale, un étrange cavalier qui la suivait pour descendre au village. Omer Héricourt se redressa, désireux de paraître bien en selle.

La monture du passant ne sembla guère plus haute que l’âne ; et, sous la boue sèche qui cachait le pelage, on distingua mal sa couleur. Elle boitait un peu en trottant. Chose bizarre, une perche pointue, liée au bras de l’homme, oscillait avec ses mouvements. Plus près, il laissa voir son mufle barbu et tout encadré de longs cheveux gras. À cause des étriers, attachés court par des cordes, ses genoux relevaient la longue crinière du cheval. Omer Héricourt méprisa le pitoyable cavalier et sa houppelande rapiécée de draps divers, ses pantalons de cuir écorché, sa toque en poil de mouton. L’enfant consulta Céline de l’œil ; tous deux éclatèrent de rire. Elle dût même s’appuyer à la selle de l’âne : ― ravise, min p’tiot, qué sauvage ! Ah ! Ma mère ! I’r’vient du marché, le papa… c’est-y pas des oies qu’il a après sa ceinture !… à c’t’heure ! Qué pratique ! La quinte de son rire gras n’en finissait plus ; elle mit les poings aux hanches, pour joindre à sa raillerie une attitude arrogante. Omer eut crainte que l’individu ne se fâchât, mais n’osa le dire. Il fit signe à sa nourrice, dont la gaieté remua fougueusement l’ample poitrine, le ventre et la gorge, le fichu à ramages et les cotillons troussés. Ce que voyant, Médor s’arc-bouta sur ses quatre pattes, puis aboya furieusement, les poils de l’échine hérissés. L’homme fut tout proche. Il arrêta le petit cheval d’un coup de bride. Sous les broussailles des sourcils, deux pupilles noires s’amusèrent de la rieuse et du chien. Le nez court renifla trois ou quatre fois. Une large bouche s’ouvrit dans la barbe pour articuler difficilement : ― naan-zéï ?… son doigt rugueux et noir montrait la direction de la route par delà le village. Il renifla ; puis répéta sa question : ― naan-zéï ?… alors seulement Omer découvrit un sabre accroché à la gauche du sauvage, puis le fer aigu de la perche liée au bras. ― Céline, ― murmura-t-il, ― c’est un soldat… la nourrice fut alors immobile et silencieuse. Les genoux du petit garçon tremblèrent avant qu’il eût réfléchi suffisamment aux motifs de sa peur. ― ma mère !… avec ce qu’on dit des cosaques !… ― naan-zéï ? ― recommença d’interroger l’intrus. Deux crosses de pistolets parurent dans les pochettes du ceinturon. Et presque aussitôt, une dizaine de pareils loqueteux débouchèrent d’une traverse, au galop de petites bêtes qu’ils fouettaient. Certains avaient des pelisses de hussards craquées aux coutures. L’un, coiffé en arrière d’un casque à chenille, portait en sautoir une giberne d’infanterie à baudrier blanc. Plusieurs, outre la lance et le sabre, maintenaient, en travers de la selle, des fusils pourvus de baïonnettes. Barbus et criards, ils s’arrêtèrent aussi, gesticulant vers le lointain. Un gros jeune homme, ceint d’une écharpe à franges d’argent par-dessus la redingote, ôta sa casquette verte en ralentissant l’allure de son beau cheval. D’un signe de tête, il rejeta les boucles qui lui cachaient les oreilles, et demanda poliment : ― déjà, est-il Nanzy ? ― Nancy… c’est… tout droit, ― répondit très vite Omer, parce qu’il indiquait souvent aux voyageurs la direction de la ville. ― donc, merci. Le gros jeune homme commanda les cosaques en langue incompréhensible ; ensuite il fit sonner sa montre. ― rentrons vite ! Supplia Céline, très pâle. D’une lourde tape sur le garrot, elle mit l’âne en marche et lui fit tourner la croupe à la route impériale. Omer n’osa voir la horde à cheval dont il entendit retentir les sabots et les armes, en arrière. Et il commença de céder à son épouvante. Le fourrier du grand-père attribuait tant de crimes affreux aux cosaques et aux baskirs, qui tuent les blessés pour les mieux dépouiller, qui pillent les bagages, et emmènent les femmes par troupeaux ! à la pointe de la lance, ils poussent les prisonniers, sans miséricorde, vers leurs ignobles bivouacs. Omer devinait des abominations : des têtes fraîchement coupées, toutes saignantes, des assassins mordant leurs victimes et leur trouant le cœur. Quelles cruautés le pourraient atteindre, lui qui s’avouait chétif et tremblant, à califourchon sur l’âne ! Sa gorge se rétrécit ; ses entrailles grognèrent. Céline, muette, courait en soufflant à côté de la bête. Quand ils revirent le château, ils écoutèrent un paysan avertir des femmes entassées dans une charrette :

― V’là les Cosaques !…

La voiture cessa de rouler derrière le bidet blanc. Une vieille se leva de la banquette et dit :

― Alors, les valets des tyrans rentrent en France comme du temps de la République ? C’est donc vrai, seigneur !

Mais le paysan galopa par les labours, les coudes au corps, droit au village…

― Les avez-vous vus ? ― demanda la vieille à Céline.

― Ah ! Oui, je les ai vus !… ils sont au sentier de la briqueterie… Et quels brigands ! Ils font peur !

La charrette tourna pour rebrousser chemin. De son parapluie, la vieille frappa l’échine du bidet, et les autres femmes de la voiture se disputèrent. Omer avisa le fourrier du général Lyrisse, qui se précipitait au-devant d’eux. Il avait revêtu une limousine de charretier par-dessus l’uniforme, et remplacé par une toque de fourrure son bonnet de police.

― Vite, vite !… Mme Héricourt craint que vous ne rencontriez cette vermine… Je suis déguisé, hein ? Je n’ai pas envie de pourrir dans leurs forteresses !… Le général va partir pour Châlons sur l’heure !

Il entraînait l’âne par la bride vers les sombres sapins du parc, le fossé du saut-de-loup, son parapet de pierre et la haute grille blanche. Omer réussit à ne pas pleurer ; il exigea de soi que le fils du colonel Héricourt fût digne devant l’ennemi. En son cœur étreint par l’effroi, l’héroïsme naquit soudain, sublime. Il ravala des sanglots ; il se raffermit en selle, et passa fier non loin de trois Cosaques qui s’arrêtaient à vingt pas de la grille, sans permettre à leurs montures d’avancer plus.

Sur le perron, Mme Héricourt embrassait le général. Rapidement, il boutonnait son carrick à trois pèlerines. Un chapeau de castor ombrait l’énergie d’un regard extraordinaire. Dégageant sa petite figure crispée, il dit :

― Adieu ! J’ai le temps à peine de défiler, si je ne veux pas retourner en Prusse, sous escorte…

Et il enfourcha le cheval qu’un domestique amenait en achevant de boucler la sangle.

― Au trot !… Au revoir… Du courage !

Le fourrier sauta sur un rouan ; et ils éperonnèrent, lancèrent leurs montures à travers le parc pour gagner une porte ouvrant sur la campagne. Au détour de l’avenue, ils s’enfoncèrent entre les ondulations du terrain…

Maman Virginie rentra dans la maison : elle s’appuyait aux murs. Épuisé d’inquiétude, Omer la suivit avec Céline, qui versa du vulnéraire dans l’eau sucrée de la timbale :

― Ils ne te feront pas de mal, petit sot… va… ils ont aussi chez eux des petits garçons !

Bientôt résonnèrent dehors les pas de chevaux nombreux, les cliquetis de sabres et de gourmettes. Un ordre rauque fit arrêter l’escadron dans le parc :

― Pleure plus, mon fieu ! Ils n’ont pas l’air méchant, ― affirma Céline, qui s’approchait de la fenêtre. ― L’officier salue ton parrain ! Et puis voilà l’escadron qui repart… Viens donc ! Ils s’en vont…

Omer reprit courage pour apercevoir les petits chevaux en marche. Ils contournaient déjà le parterre oblong de la cour d’honneur, le bassin du jet d’eau. Leurs cavaliers, au moins, arboraient tous le même bonnet en poil de mouton, avec un fond cramoisi, et de longues blouses presque pareilles en drap parsemé de boue. L’enfant s’étonna de reconnaître, au flanc de quelques-uns, les carquois et les flèches des images représentant les archers antiques. Leur colonne se divisa pour enfiler les avenues qui menaient aux étangs. Mais une quinzaine s’alignèrent devant le perron, descendirent de leurs chevaux que chargeait du foin ; plusieurs furent heurter à la fenêtre basse de la cuisine. À pied, ils se dandinèrent. Leurs pantalons de cuir brut formaient de gros plis sur les éperons et les bottes. Ils haussaient vers les carreaux des mufles barbus de chiens timides. Un domestique les mena dans la buanderie. Ils lièrent leurs montures aux barreaux des croisées, et puis débarrassèrent leurs selles des ballots informes qu’y fixaient cent cordes.

― Céline ! ― appela quelqu’un, de l’office ; ― Mme Cavrois dit que vous ouvriez la porte du fournil pour qu’ils puissent y faire cuire leur soupe… Avez-vous la clef ? Bâillez-la… Dieu ! qu’ils sont drôles avec leurs barbes pouilleuses !… vite !…

Omer accompagna la nourrice. Sa frayeur diminuait. Ces grotesques aux cheveux gras, aux faces plates trouées par de larges narines lui donnaient la joie d’une moquerie. Ils ne semblaient guère des soldats cruels, mais de piteux jocrisses dignes de recevoir le coup de pied de Bobèche sur les tréteaux du boulevard. D’ailleurs, lingère, laveuse et cuisinière riaient dans l’office. Cela le rassura. Il résolut d’obéir à sa curiosité.

― Les parfums du sérail ! As-tu senti qu’ils en viennent ?

― Ils m’ont volé ma frangipane, que j’dis !

― Prête-leur ta chemise, Agnès : faut qu’ils se changent.

Et la joie courbait les échines des femmes, qui se claquaient les genoux.

— Et c’est de pareils iroquois qui battent l’empereur Napoléon !… Ça, jamais que je le croirai !

― Marche au fournil, leur ouvrir, qu’ils n’empestent plus par ici…

Ces brocards engageaient au courage le fils du colonel Héricourt. Derrière les jupes de Céline, sans trop de terreur, il aborda les sauvages à mufles de gros chiens, si frères de Médor. En vérité, les uns accroupis, les autres étendus parmi la paille fraîche dont le jardinier apporta la dernière gerbe, ils ne différaient guère du bétail. Évitant de leur parler, Céline fut ouvrir le fournil, pendant qu’ils se distribuaient du pain, et que, voraces, ils y mordaient. Quand ils virent, à l’intérieur de l’âtre, le feu que la nourrice allumait, ils gloussèrent ensemble de satisfaction. Tout de suite, ils se montrèrent les paquets de chandelles et d’oignons pendus aux clous de la solive. Un gros homme poilu de gris jusqu’aux oreilles se leva. Déplaçant un escabeau, il grimpa, détacha prestement oignons et chandelles. Vingt poignes crasseuses se tendirent vers l’aubaine. De leurs couteaux, les Cosaques écrasèrent le suif sur les tartines, hachèrent l’oignon, salèrent et mangèrent le tout, si promptement, que des bribes de chandelle se collèrent à leurs moustaches de barbets.

― Pouah ! grognait Céline. Les sales garçons !… Ça nous ferait rendre le cœur. Allons-nous-en…

Héroïque, Omer exagérait par son rire la vaillance de sa bravade devant les vainqueurs. Il fallut que Céline le pinçât afin qu’il réprimât sa gaieté.

La horde repue enlevait ses haillons, rejetait ses loques boueuses, délaçait les courroies, et ôtait les bottes. La plupart se plantaient déjà sur d’énormes pieds nus, rouges, écorchés ou striés de cicatrices. Leurs chemises de couleur flottèrent par-dessus leurs pantalons, et ils s’avançaient vers le feu, en se taquinant avec des coups de poing. Pour la remercier de sa complaisance, ils saluaient Céline. L’un voulut danser, les bras en l’air, et tourbillonna sur les orteils. Un autre gigotta vis-à-vis. Crinières flottantes, les deux sauvages heurtaient le sol du talon, projetaient en dehors la pointe du pied, faisaient claquer leurs doigts noirs. Dans un coin gémit un accordéon dépaqueté. Aussitôt ils se battirent la poitrine en mesure. Leurs petits yeux étincelèrent. Deux couples prétendirent sauter en cadence. Et une âcre odeur de transpiration émana.

Omer s’amusait, à l’exemple de sa nourrice. Les barbares bondissaient, choquaient leurs paumes en mesure, criaient, bramaient et barrissaient, en proie à un délire bonasse :

― Vodka ! Vodka ! ― répétaient-ils en simulant le geste qui porte vers les lèvres un verre à boire.

Quelques-uns fermèrent la porte bâillant sur la cour ; ils se bousculaient, sournois, hilares, prêts à une farce. Céline voulut alors entraîner l’enfant. Il résista, curieux de ce que méditaient évidemment les gaillards dans un conciliabule coupé d’interjections et de bourrades réciproques.

Les couples dansaient toujours selon le rythme haletant de l’accordéon que manœuvrait un garçon noiraud. Les pieds nus battaient la terre. Les loques de couleur volaient autour des hanches où les poings se plaçaient. Les corps se balancèrent au milieu d’un cercle d’amis approuvant de la voix leur ensemble. Mais s’approchèrent, humblement ricaneurs, deux compagnons trapus, celui-ci en chemise rouge, celui-là en chemise verte. Leurs sourires doucereux et malins s’adressèrent à Céline : vers elle ils penchaient leurs mufles avides. Un troisième, haut et maigre, dans un habit incolore fourré de mouton, toucha la poitrine de la nourrice avec sa main hérissée de poils roux. L’homme à la chemise verte empoigna Céline aux deux bras, et lui appliqua sur le cou un baiser. Elle se débattit. moi, que je vous dis ! Sauvages ! Mais le gars à la chemise rouge enserra la taille… Omer s’aperçut que Céline se fâchait vraiment. Très robuste, elle rua. Les agresseurs l’appliquèrent contre la muraille, qui lui tenant les bras, qui l’épaule, qui les mains. ― Omer ! Omer ! Appelle donc, toi !… Agnès ! ― pleura-t-elle désespérément, Louis ! De sa main, le grand bâillonna la bouche, et la voix ne rendit plus que des râles étouffés. Tout étourdis, les danseurs tournaient, s’amusaient de cette lutte, sans intervenir. Omer n’hésita plus à croire qu’on voulait du mal à Céline. Anxieux, il appela : ― maman ! Il sauta jusqu’à la porte ; mais ses dents furent ébranlées par une formidable taloche qui sonna dans son oreille. Il chancela. Ses mains chaviraient. Démesurément enflait la douleur brûlante de la joue ; le sel des larmes piquait les paupières ; tandis qu’au fond de la poitrine nerveuse toute la vigueur de l’être, refoulée par l’effroi, se contractait. Et bientôt elle gonfla, s’amplifia jusqu’à la gorge, l’étouffa : il fallut qu’Omer laissât jaillir hors de soi l’éruption de cette rage, toute l’orgueilleuse colère des ancêtres outragés en lui. Déjà la chair ennemie, puante et fauve, il la mord à pleines mâchoires ; il serre à pleines griffes quelque chose qui se dérobe, se tord, hurle. Omer n’est plus lui seul, mais encore le pouvoir d’une vengeance héréditaire qui l’oblige à frapper et à déchirer jusqu’à ce que des poings maîtres le poussent dehors. Et il vibre des pieds aux cheveux, les muscles noués, la gorge étroite, le regard fixé sur les ennemis : ils lâchent Céline enfin. Elle se rajuste et fuit par la cour d’honneur. Lui refuse de se hâter, s’en va lentement à reculons, sans répondre aux appels de Mme Héricourt. Plutôt retournerait-il aux Cosaques pour se battre encore. D’ailleurs il s’admire parce qu’il a lutté, comme son père, le dragon glorieux… En vain sa mère l’attrape, le retient, le questionne et s’indigne. Il lui veut échapper, courir sus à l’ennemi dont le goût souille encore sa langue et ses gencives. Il ne voit rien du château, des arbres ni du givre, mais seulement la chemise rouge et le groin ironique de la brute qui, les mains aux genoux, joyeuse de cette faible fureur, le nargue du seuil du fournil.

Être celui qui dompte, qui piétine et qui tue ! Oh ! Vaincre ! Passe l’image de son père au galop, sabrant les Russes vers les étangs d’Austerlitz que décrivit l’oncle Edme, bien des fois, à l’oreille inattentive. Omer, à ce moment, perçoit tous les sons ressuscités de cette voix militaire. Oh ! vaincre aussi ! Apaiser et détendre, dans la satisfaction de la victoire, l’angoisse de sa colère !

― Omer, mon petit Omer, je t’en prie, calme-toi… Nous allons partir pour Paris… Va, nous ne resterons pas… Calme-toi… Embrasse-moi, mon petit Omer. Ça te fait mal, hein ?… Embrasse-moi… viens…

Le consolant ainsi, Mme Héricourt l’entraîne difficilement au perron du château. L’enfant veut tuer sinon maintenant, au moins plus tard. Le désir de tuer l’affole. Et il mesure un nouvel ennemi.

Sur le perron, un géant ventru en capote grise et en bottes, saluait Caroline. Son bicorne à plumet blanc balayait les marches que heurtait son sabre. Attestant le ciel de ses mains aux bagues nues, la tante déclamait :

― Dieu !… Allez-vous, monsieur, ruiner la famille ?… Votre reçu, monsieur, qu’en puis-je faire, je vous prie ? Si je ne vends pas mon blé contre espèces, je ne pourrai faire face à mes échéances… C’est le déshonneur de la compagnie Héricourt, monsieur ! le déshonneur d’une famille à laquelle appartiennent le général Lyrisse, le capitaine Edme Lyrisse, prisonnier à Grodno, le colonel Augustin Héricourt, assiégé à Dantzig… Vous êtes soldat, monsieur : condamnerez-vous à la ruine et au déshonneur une famille de soldats ?

― Excepté ça, madame, j’ai donc le regret, croyez-moi, le vrai regret… J’ai des ordres de Son Excellence. Voulez-vous, je vous prie, faire ouvrir les magasins ?…

― Ciel ! ― gémit la tante Caroline, dont tous les traits changèrent. ― Ciel ! Omer, mon pauvre enfant, te voilà sans pain !… ― annonça-t-elle dans une pose d’affliction digne des gravures.

Et elle vint embrasser Omer vibrant de haine, sa belle-sœur Virginie, puis :

― N’aurez-vous pas pitié de la veuve et de l’orphelin ? Voici l’épouse du colonel Héricourt, mort à Wagram pour sa patrie !…

Omer se révolta de se prêter à cette lamentation vile. Il étreignit la main de sa mère.

Le Russe salua de nouveau. Redressant sa haute corpulence, il proféra des ordres… Six cosaques se précipitèrent du fournil, pieds nus, et munis de hachettes. Ils gagnèrent l’orangerie. À travers les vitres on voyait les piles de sacs bruns ; les vainqueurs commencèrent à forcer la serrure : le fer grinça. Caroline continuait ses protestations derrière le géant à bicorne qu’elle accompagnait vers sa richesse.

À contempler la scène, l’enfant trembla. Il se félicitait de ce que nulle larme ne flétrît son visage courageux. Pour la première fois, étant battu, il ne pleurait point, malgré que des sanglots convulsifs l’ébranlassent depuis les reins jusqu’aux dents. Il se connaissait tout autre que la veille ou que le matin. Il se félicita d’être noblement roidi dans le désastre.

Mme Héricourt murmurait seulement les noms de Marie et de Jésus et baisait les joues de son fils. Enfin ils rentrèrent. Avec l’eau d’une carafe répandue sur un mouchoir, maman Virginie pansait la figure d’Omer. Elle l’avait assis près d’elle, au salon des colonnes. Après quelques minutes, ils entendirent se combattre deux voix hautaines et querelleuses au vestibule du cabinet jaune : la porte venait d’en être ouverte. À l’instant de congédier, la voix du bisaïeul protestait avec noblesse :

― Je désire, monsieur que vous sauviez de la ruine mon petit-fils… Vous le pouvez certainement,… et je vous y invite au nom des liens qui unissent tous les Enfants de la Veuve, dont vous êtes.

― Hé ! Monsieur, ― répondait l’autre aigrement. ― l’ignorez-vous ? Le Suprême Conseil de la Stricte Observance a suspendu les obligations de tous nos ateliers envers les loges françaises à l’obédience du Grand Orient, qui tolère l’exécrable tyrannie de Buonaparte. L’ordre du Suprême Conseil exige que la Ligue de la Vertu arme tous les adeptes contre la fortune de Napoléon. Le roi de Prusse, l’empereur d’Autriche et mon maître le tsar Alexandre, tous trois Illuminés comme nous, ont obtenu que la sentence d’interdit frappe celui dont l’ambition monstrueuse opprime l’Allemagne depuis huit années, ravageait hier les champs de Moscou, et poursuit le massacre de millions d’hommes. Déjà Bernadotte et Moreau ont obéi aux prescriptions du Suprême Conseil. Tous vos maréchaux philadelphes supplièrent eux-mêmes Buonaparte à Wilna, il y a deux ans, d’arrêter sa course sanglante à travers notre sainte Russie. Dès le mois de juin dernier, lors de l’armistice, ils ont renouvelé leurs remontrances ! En vain, Buonaparte renie les serments qu’il prononça entre les mains d’un vénérable dignitaire, dans la loge de Malte. Le roi Murat, son beau-frère, vient de se soumettre aux injonctions supérieures et marche contre vos armées. La lutte n’est plus entre les souverains et les peuples, entre les monarques et la république, entre les tyrans et la liberté. Elle est entre le suprême conseil qui sauvegarde les principes sacrés de la maçonnerie, et le grand Orient de France qui, traître à ses engagements, permit le triomphe d’une tyrannie nouvelle édifiée sur les débris de la révolution… voilà, mon frère, les explications qui vous étaient dues. L’armée du suprême conseil entre sur le territoire français pour rétablir les choses dans l’ordre instauré par la constitution de l’an viii, et introniser aux tuileries un maçon fidèle, Bernadotte, prince royal de Suède… ou son fils, sous la tutelle de M. Benjamin Constant. ― vous reconnaissez donc, monsieur, l’autorité du suprême conseil ? ― je la reconnais. ― eh bien… un silence succéda… on entendit marcher le bisaïeul, puis une cassette s’ouvrir, des parchemins se déplier. Ayant reconnu le bruit des charnières criardes, Omer pensa que l’on développait certain rouleau de soie bleue sur une face, blanche sur l’autre face estampée d’une croix écarlate, d’une balance d’or, d’une couronne, de deux oiseaux d’or. à maintes reprises, le vieillard avait montré ces insignes à son filleul, ainsi que d’autres symboles, des rubans et des sceaux. ― maître sublime, ― dit la voix étrangère, ― votre serviteur ne peut qu’obéir, dans la mesure permise par ses engagements militaires, au grand inquisiteur-commandeur de l’ordre… pardonnez-moi, monsieur ; je vous croyais dignitaire du grand Orient de France. Sa majesté le tsar, mon maître, recommande de favoriser les requêtes du suprême conseil, lorsqu’elles ne se trouvent pas en désaccord avec les nécessités de la guerre. ― prenez donc le blé, monsieur, pour vos troupes ; mais, s’il est possible, évitez la ruine de mon filleul, en faisant payer par le trésor impérial. ― j’ en référerai, monsieur, à son excellence, qui ne manquera point de vous satisfaire… j’en suis sûr… ― voulez-vous passer par ici, maintenant ?… ― à votre volonté. Alors pénétra dans le salon des colonnes un officier dont la fine épée relevait, par-dessous, un manteau vert, galonné d’argent au col ; il tenait à la main un tricorne piqué d’une cocarde mi-partie blanche et noire. Il salua, surpris de rencontrer une dame, et fut sur le perron prononcer à voix haute quelques phrases russes auxquelles répondirent de loin les exclamations vexées du colosse ventru. Ensuite, le bisaïeul et lui allèrent dans le parc. ― mon dieu, je vous rends grâces, ― murmura Mme Héricourt, ― si le bonheur de mon enfant lui est assuré… par les voies secrètes de votre providence… glissée à genoux, elle s’abîma dans la prière, et cacha sous les mains jointes les frémissements de son visage. N’osant interrompre l’oraison, Omer demeura comme seul dans l’immense pièce aux lambris lézardés, aux consoles déteintes, aux sofas de brocart fané. Comment tout cela n’était-il point enrichi soudain par la gloire souveraine du vieillard qui commandait, de son titre occulte, aux officiers des empereurs et des rois ? Comment ne se dorait-elle point de gloire souveraine, l’humble quenouille de la feue grand’mère debout au coin de la cheminée, dans le trou du rouet terni ? Qu’il était apparu sublime, le bisaïeul, indiquant du doigt le chemin du parc à l’ennemi respectueux ! Rien de son pouvoir n’était plus discutable. Et quelle beauté n’avaient pas les flocons de ses boucles blanches autour du vaste visage raviné ! Moïse lui-même devait être tel quand il revint du Sinaï avec le prestige de la loi. Un mot du vieillard avait soumis le chef des barbares victorieux, vengé son descendant de l’insulte ignoble. L’enfant s’enivrait de cette force propre aux siens. Outre la sagesse du maître, il savait devoir un jour la posséder. Les siens étaient grands. Leur sang précieux battait dans son cœur hardi. Dirigeant les yeux vers la seule chose neuve et somptueuse de la salle, il adora le portrait de son père.

« C’est donc toi — pensa-t-il confusément. — toi qui vainquis… toi qui terrassais les hommes hideux dont ma figure éprouva la lourde injure, ô mon père !… Ta fureur les aurait détruits comme je voulais les détruire en mordant. C’est toi qui tressaillis en moi, certainement, et qui te rebellas sous l’outrage. Cher héros ! Que ton visage est fier, et que puissant est ton regard d’où jaillit l’énergie de ton âme ! Si tu n’étais pas mort là-bas, jamais ces brutes de l’Asie n’eussent foulé le sol de France ; si tu n’étais pas mort, toi, ni les autres pareils à toi… Mais es-tu mort, ô mon père ? N’est-ce pas ta vigueur qui vient à l’instant d’éveiller ma vengeance ? On prétend que je te ressemble trait pour trait. Oui, oui, tu viens de renaître en ma chair d’enfant, force de mon père ! Je suis autre qu’hier, je suis un homme qui ne pleure pas devant l’ennemi. Je serai toi. Je grandirai pour devenir ton égal ; et, comme toi, je chasserai les Barbares qui se lèveront contre le drapeau de la fraternité et de l’égalité. Cela est magnifique et digne de notre race, ô père que j’ignorais jusqu’à ce jour ! Voici que tous les propos louant ton caractère et ta vertu s’assemblent en ma mémoire pour te faire vivre dans mon corps chétif, dans mon âme riche de vaillance. Je ne suis plus un petit enfant ridicule et peureux, tu sais ! Je suis capable de devenir, moi aussi, l’homme qui triomphe ! Yeux du portrait, regardez-moi sans honte ! »

Ainsi chanta la volonté d’Omer Héricourt au moment où son être prit conscience de sa race, pour la première fois.

Il garda cet orgueil. Ses adieux au parrain, quelques belles paroles entre eux échangées, le lendemain, au départ, ennoblirent encore ce sentiment. Omer médita là-dessus, dans la chaise de poste qui l’emportait à travers la campagne illuminée d’incendies au loin, explorée par des cavaliers au trot, la lance haute, et qu’on redoutait. Bientôt il salua quelques troupes de conscrits français en marche, adolescents imberbes affublés de vieux shakos, de bandoulières tordues et de sarraus de labour. Ceux-ci, le postillon les saluait d’un cri fervent : « Vive les Marie-Louise ! » Omer le répétait de tout son cœur à la portière.

Maman Virginie et tante Caroline distribuaient des sous aux pauvres mains sales qui se tendaient hors du rang.

Plus loin, sous la pluie, des cuirassiers en manteaux blancs défilèrent dans les flaques. Des fourgons sautaient les ornières, retentissaient. Un bruit d’armes et d’hommes en tumulte sonnait lugubrement sur les routes. veut entendre le testament de Buonaparte ?… travesti par un habit jaune et un vieux chapeau militaire, le violoneux prolongea des gémissements ridicules, en faisant grincer à faux l’archet le long des cordes. Il chanta sur un ton comiquement lugubre : je lègue aux enfers mon génie, mes exploits aux aventuriers, à mes partisans l’infamie, le grand livre à mes créanciers… au bout de chaque rime, le banquiste mimait une grimace différente, solennelle, aigrefine, puis, funèbre. aux français l’horreur de mes crimes, mon exemple à tous les tyransla France à ses rois légitimes et l’hôpital à mes parents. feignant de mourir alors dans une convulsion hideuse, il provoqua le rire d’Omer Héricourt attentif au balcon, et la joie du populaire que rançonnait incontinent une maritorne vendeuse de complaintes : ― trois pour six liards ! Dans l’attente de l’entrée royale, l’enfant écoutait mugir, jusqu’aux lointains de Paris, la foule en fête et grouillant sous les folioles de mai suspendues comme mille points d’or vert aux arbres du boulevard. Derrière les rangs de la garde nationale, alignée entre les bornes protectrices des piétons, s’accroissait une affluence énorme de bourgeois bottés à neuf. Ils donnaient le bras à leurs femmes toutes fraîches sous les chapeaux de pâques, hautes formes de mousseline que fronçaient des rubans clairs. Les façades encaissaient le cours de la multitude pimpante et tumultueuse, le remous des épaules innombrables, et le ruissellement continu des voix. De l’autre côté du boulevard, presque en face, il y avait des gamins juchés sur le tonneau de la ravaudeuse, sur l’échoppe du savetier, sur les socles de la porte saint-Denis offrant les dieux de ses reliefs à la lumière pure du printemps. Et, l’une après l’autre, s’élevaient les strophes des vendeurs de brochures. ― holà ! Qui veut lire l’histoire invraisemblable mais véridique du nabot Paré, lequel dévora cinq millions d’hommes et quinze milliards d’impôts !… holà !… qui veut lire ?… une autre psalmodiait : ― c’est le sénatus-consulte proclamant la déchéance absolue et définitive de Napoléoné Buonaparte, pour avoir : primo, établi des taxes autrement qu’en vertu de la loi, contre la teneur de son serment ; secundo, fait supprimer comme criminels les rapports du corps législatif ; tertio, entrepris une suite de guerres en violation de l’article 30 de l’acte des constitutions de frimaire ; enfin, avoir violé de toutes manières les lois constitutionnelles ; détruit l’indépendance des corps judiciaires ; soumis à la censure arbitraire de sa police la liberté de la presse, droit essentiel de la nation ; altéré les actes et rapports du sénat ; abandonné les blessés sans pansements, secours, ni subsistances ; ruiné les villes ; dépeuplé les campagnes ; suscité la famine et les maladies conta-gi-eu-ses !… deux liards seulement, le sénatus-consulte, imprimé sans fautes… ni omissions… C’est le sénatus-consulte !…

Tel brandissait une image d’Épinal barbouillée d’indigo et de garance :

― Achetez le nouveau Robespierre à cheval, lequel massacra plus d’honnêtes gens que l’autre par la guillotine !

Au-dessous des drapeaux et des oriflammes, les libelles voletaient aux souffles de la brise, se balançaient à bout de perches. Ils ne tardaient pas à être acquis, avec des paroles emphatiques, par des troupes de singuliers personnages que désignait l’oncle Praxi-Blassans, penché au même balcon, en compagnie d’Émile, Denise, Édouard et Delphine.

― Celui-là ?… Celui qui porte un sacré-cœur cousu à sa redingote grise…, c’est un ancien combattant de la Vendée, un officier de La Rochejaquelein… Là-bas ? Celui qui descend de cabriolet ?… oui, les jambières en peau de bique et le sarrau de toile rousse, et le brassard blanc… c’est un chouan du Maine… Ah ! tenez, mes enfants, regardez là, là, ce gentilhomme en frac bleu ciel avec des tresses d’argent, oui, celui qui a la perruque poudrée… c’est un capitaine de Condé… Hé ! voilà le comte de Morlaix lui-même, qui s’est battu à Quiberon… À la bonne heure ! il n’a point changé d’allure, ni sacrifié aux nouvelles idées de l’empereur Alexandre. Malepeste !… la coiffure en ailes de pigeon et l’épée en verrou, les épaulettes à torsades et le gilet de satin, on dirait, ma foi, qu’il va prendre le service chez Monsieur… Point de hâte, belles amies ! vous pouvez croquer en paix vos friandises : Sa Majesté passe à peine la barrière…

En bas défilaient des ribambelles de curieux bonshommes poudrés jusqu’aux épaules, et qui sautillaient singulièrement de pavé en pavé, soigneux pour le vernis de leurs souliers à boucles. Il en descendait de vieilles berlines à capote de cuir craqué et disjoint, traînées par des haridelles blanches que menaient de vénérables cochers. Chacun se retournait, moqueur. Les longues basques de leurs habits trop clairs enchantaient les enfants. Denise Héricourt, de ses menottes en mitaines répétait des applaudissements farceurs ; et Omer l’imitait, tandis qu’édouard de Praxi-Blassans disait : ― faut pas !… faut pas rire des vaillants serviteurs du roi… faut pas, Omer, tu sais… mais le rire parcourait même les files de la garde nationale, majestueuse cependant sous d’immenses bicornes en bataille, des revers immaculés et boutonnés d’or, et roide en culottes blanches, en grandes guêtres brunes. Facétieuse, une marchande d’oublies présenta sa pâtisserie à un gentilhomme coiffé du lampion à cocarde blanche : ― en voulez-vous…, mon ci-devant ? Et la foule, secouée de joie railleuse, suivit : ― il faut en prendre un peu tout de même, marquis ! ― le roi oublie, puisqu’il accepte la constitution ! ― il la garantit dans sa charte. ― lisez l’affiche blanche, monsieur. ― et on ne rendra pas les biens nationaux. ― oublie ton bien, marquis ! ― mes amis, pria le gentilhomme, crions ensemble : " vive le roi ! " ― vive le roi ! ― proclamèrent des enfants, des femmes. Un hère, qui vendait la brochure de M. De Chateaubriand, Bonaparte et les bourbons, lança même en l’air son piteux chapeau, jadis neuf, au temps des incroyables et qui arriva jusque vers les mains décemment jointes de la silencieuse Delphine. Il le rattrapa, puis entonna de toute sa force l’air des alliés : vive Guillaume et ses guerriers vaillants ! de ce royaume il sauve les enfants. par sa victoire il nous donne la paix, et compte sa gloire par ses nombreux bienfaits. ― veux-tu te taire, royaliste à trente-six sols ! ― lui reprocha brusquement un ouvrier en veste bleue, les mains dans les poches… ― de quoi ? ― où que tu touches ton argent ? Chez la police ?… ― tout doux, s’il vous plaît, l’homme à la casquette ! ― tu travailles dans les mouches… ça se voit… acclamer l’ennemi !… t’as pas de cœur, salaud ! ― là ! Là ! ― prends garde à te taire… si tu ne veux pas que je t’apprenne à danser la moscovite… as-tu compris, mon ami ?… ― mossieur est des amis de Buonaparte !… ― si je veux… et décampe un peu vite, ouste !… par file à gauche, ou je t’indique le chemin de la poterne, en deux temps… ― mossieur a poussé les cailloux… ça se voit… cent personnes déjà formaient le cercle autour de la dispute, mais un garde civil s’approcha. Dès qu’on aperçut sa redingote boutonnée et son gourdin municipal, les gens se dispersèrent en murmurant. ― la tarte, mes enfants ! ― annonçait en arrière, dans le salon, la voix délicieuse de la tante Aurélie. Le marmiton de Frascati retira de la corbeille ses gâteaux que disposèrent, sur la nappe, les laquais à la livrée brune des Praxi-Blassans. Ensuite, la tante Aurélie continua d’expliquer, pour quelques dames, sa peine à louer un logis ayant vue sur le parcours du cortège royal. On avait dû faire plusieurs démarches pour obtenir cet appartement d’un bonapartiste furieux, parti vers le Cotentin, où il fuyait le spectacle des armées russe et prussienne maîtresses à Paris. Encore avait-il fallu jurer qu’on ne fixerait au balcon ni drapeau, ni bannière, ni pancarte, ni banderole. La tante montrait aux murs de la chambre des sabres et des fusils ramassés certainement sur les champs de bataille, un chapeau d’infanterie troué par un biscaïen, un guidon mi-partie jaune et vert qu’un monsieur déclarait appartenir aux uhlans autrichiens. Le comte, renversé dans le fauteuil Voltaire, et la main sous le jabot, prétendait que ces couleurs étaient suédoises : elles avaient dû être arborées à Gross-Beeren contre les troupes du duc de Reggio. Alors, entre les dames et les messieurs, les propos prirent un ton assez vif : ― le diable soit de ce fâcheux Bernadotte ! Savez-vous que s’il avait un peu mieux conduit sa barque, en fin de compte, je pense que sa majesté ne rentrerait pas encore aux tuileries cette fois, hein ? ― l’empereur Alexandre est infecté de jacobinisme. ― moi, je l’ai entendu, ce tsar… je l’ai entendu, rue saint-Florentin, proposer Bernadotte à Talleyrand parce que, disait-il, un général qui avait refusé à Sieyès de faire le 18 brumaire devait être sympathique aux français. ― cet autocrate pue l’esprit de Mme De Staël et de son genevois. ― Dieu est témoin que si Bernadotte avait su le prix de Talleyrand et l’eût acheté, les bourbons n’auraient pas eu à franchir le détroit… par bonheur, il a cru le prince de Bénévent trop cher pour sa bourse… comment ignorait-il le tarif, dans sa situation de prétendant recommandé par le tugend-bund ? ― peuh !… M. Benjamin Constant est un brouillon si fâcheux ! ― dédaigna un chef de division aux relations extérieures. Les mains sous les basques de l’habit vert, il pivota, roide, devant les gravures encadrées, dont la plus fraîche représentait un enfant à front large, en collerette, et qui cravachait son cheval tenu à la bride par un jockey de l’empereur : sa majesté le roi de Rome recevant sa première leçon d’équitation. ― au fait, quelle lubie de choisir un tel conseiller que ce Constant !… et l’on assure que Mme Récamier lui demandera d’écrire le mémoire pour défendre à Vienne les intérêts de Murat. ― eh bien, voilà un monarque sûr de perdre sa couronne ! ― holà ! Les gobe-mouches ! ― commandait la tante, ― de grâce, asseyez-vous donc !… édouard de Praxi-Blassans et Denise Héricourt s’attablèrent l’un près de l’autre. Omer les contempla réunis. Leur mariage avait été le vœu suprême de son père. De même taille et de même âge, ils étaient jolis, avec des yeux pareils, très clairs, d’une nuance plus grise chez le garçon, plus bleue chez la fille. Tous deux ressemblaient à maman Virginie : ils avaient ainsi qu’elle les cils sombres et veloutés. Malgré son beau spencer, le petit mari, vif, souple, ardent, se démenait fort : il renversa son verre, encore vide, par chance. Il exigeait le gâteau de Savoie ; on le lui refusa : dès lors il se tint coi, tout pâle, et repoussa Denise du coude, assez brusquement. Déjà glissée de la chaise, elle sautait, comme à la corde, en son fourreau d’organdi. Elle avait de gracieux bras potelés, un fichu de cachemire à palmes noué dans le dos, et un rond de dentelles au sommet de ses longues boucles brunes. Omer admira les petits fiancés. Par leur aînesse, par le désir qu’avait eu son père de les unir, par la faculté de vivre dans le somptueux hôtel de Praxi-Blassans, ils lui semblaient des supérieurs. Sa sœur lui parut une étrangère habile et souveraine. Il avait tout de suite admis qu’elle l’écartât de ses poupées, à l’exemple de Delphine, et qu’elle le traitât de vilain, malpropre s’il touchait par mégarde à ses narines, ou se rongeait un ongle éraillé. D’ailleurs elle fut à l’instant même charmante et drôle quand une dame, la baronne de Cavanon, traînant ses falbalas et agitant sa vieille tête, fardée aux pommettes, la pria de réciter sa fable. Denise pinça les plis de sa robe pour imiter les révérences de personnes polies qui s’abordent : deux puces se rencontrèrent  ?… dans une basse-cour, et , tout le long du jour, ces demoiselles jasèrent. comme elle sut contrefaire la puce vaniteuse qui couche au château, pourchassée toute la nuit par la veille inquiète des puissants, et qui maigrit : puis la puce avisée qui engraisse à la ferme, dans le lit des métayers incapables d’interrompre leur somme pour la piqûre d’un insecte audacieux ! Merveilleusement, Denise gonflait ses petites joues avant de dire : quand le gros fermier et la grosse fermière ont clos leur lourde paupière… chacun éclatait de rire, même le sec monsieur qui retirait la main de sa poche, même Mme Héricourt, qu’enchantait sa fille transformée, grandie, futée, spirituelle. L’enfant le fit voir lorsque, par le signe de son index arqué, elle convia la puce vaniteuse à changer de séjour. L’œillade fut riche en promesses et en ironie blâmant l’erreur de la pimbêche :

Venez, venez à la ferme ;
On y dort mieux qu’au château !

Dix exclamations vantèrent la délicieuse.

― Mais elle est à ravir ! répétait la baronne, qui s’éventa le menton.

― Et voici donc son époux…

Édouard, un peu maussade, embrassa la promise.

Le grand Émile de Praxi-Blassans, qui reconnaissait à leurs uniformes les soldats alliés félicita vivement Omer d’avoir une sœur pareille, toujours gentille, bien meilleure camarade que cette péronnelle de Delphine. Revêche, jalouse, au point de rester seule à la fenêtre, celle-ci n’assistait pas du moins au triomphe de sa cousine.

― Demandons-lui ce qu’elle pense de la fable ; elle répondra qu’elle n’a rien entendu, je gage…

Il en fut ainsi ; et tous deux se réjouirent.

Émile déclara :

― Moi, quand je serai grand, je serai capitaine et, après, général.

― Moi, je le voulais aussi. Maman aime mieux que je sois d’abord abbé, ensuite évêque.

― C’est cela que tu veux devenir ?

― Pour faire plaisir à maman… et puis un évêque est tout-puissant comme Moïse.

― Alors, tu seras évêque ! C’est une bonne idée, ça…

Émile réfléchit longuement.

― Qu’est-ce que tu feras quand tu seras évêque ?

― Je bénirai les gens ; on se prosternera quand je passerai dans les rues, sous le dais…

― Oui, oui, tu es un malin. À la bonne heure !… Moi je gagnerai des batailles, comme Napoléon… et comme ton père. a ! Tu sais : mon grand-père, le général Lyrisse, il s’est battu contre les anglais avec le maréchal Soult… mon oncle Edme est prisonnier à Grodno, tu sais ? En Russie ; et mon oncle Augustin en revient. Il est colonel dans la garde, à présent… nous allons le voir passer avec le roi ! N’est-ce pas, ma tante ? émile était un peu vain de son père, qui, prétendait-il, avait, lui seul, rappelé le roi en France. ― ah ! ― fit Omer, mal enclin à chérir ce petit homme trapu. Cependant la voix cassante du comte proposait à un long vieillard des opinions que l’autre éludait, auxquelles discrètement il opposait une moue, un geste caressant l’air. Les deux garçons inspectèrent les murs de l’officier bonapartiste. Ce n’était que panoplies et gravures de batailles. Orgueilleux de l’amitié de son cousin, Omer n’osa dire que cela le divertissait à peine. Il entendit sa mère vanter le chapeau à la prussienne de tante Aurélie, lequel était haut, conique et pourvu d’un plumet retombant sur le galon. Mme De Praxi-Blassans répondit par des sourires indifférents ; elle semblait désireuse de chuchoter à l’oreille de Virginie telles choses graves ou tristes, qu’annonçaient les soupirs de sa poitrine et les regards éperdus de ses yeux au plafond. Ensuite elles décrivirent leurs maladies. Pour une affection du foie, Mme Héricourt pressait du citron dans son breuvage. Elle ne pouvait se tenir debout à la fenêtre, tant son ventre lui pesait. Les vapeurs étaient le lot de la baronne qui léchait, en minaudant, sa cuiller à sorbet… mais la rue chanta : vive Henri Quatre ! vive ce roi vaillant ! ce diable à quatre a le triple talent de boire et de se battre et d’être vert-galant… les enfants se précipitèrent à la fenêtre. Vingt jeunes hommes et jeunes filles, se tenant par les bras, criaient à tue-tête, fendaient la foule et sa rumeur. Au-dessus des chevelures féminines, maints rubans, des rosettes blanches, ornaient les étages en soie cabossée des chapeaux cylindriques. Sous les visières en paille d’Italie, les visages des demoiselles dardaient la joie, offraient des bouches en fleurs. Leurs jambes en bas blancs soulevaient, à chaque bond, les plis du nansouk et les flots de levantine jaune. Le délire du bruit les agitait au milieu des groupes ; ils répondaient par mille exclamations royalistes. Un adolescent manchot, qui montrait au public son infirmité militaire, hurla de toutes ses forces : ― plus de conscription ! Plus de guerre ! Vive le roi ! Et les voix nerveuses de femmes en deuil lui répondirent : ― plus de conscription ! Vive le roi ! Alors un gros monsieur se hissa sur le rebord d’une devanture, et, s’agriffant aux barreaux écarlates qui défendaient la vitrine, il brandit sa canne pour mugir. ― plus de droits réunis ! Vive le roi ! Il restait là, pâli de son audace. Petit vieillard gras, la bedaine enflée dans la culotte de nankin, il ressemblait à un œuf énorme, accru par en bas de bottes à revers, par en haut d’une face ronde que flanquaient des favoris gris. ― vive le roi ! Vive le roi ! Plus de droits réunis ! Plus de blocus continental !… plus de ruines ! Plus de faillites, plus de misère ! Vive le roi ! Quasi fou, il répétait cela, ne sachant rien dire en outre, tandis que les faces levées de la foule attendaient de son embarras un discours. Enfin elle lui rit au nez : les groupes murmurèrent et s’en furent. Lui n’osait descendre. Il soufflait. Narquois, les commis du marchand se plantèrent au seuil de la boutique. En ce moment, quelqu’un nouait au balcon d’un troisième étage, une vaste pancarte où était inscrit le mot VIVE. À la fenêtre voisine du même rang s’appliquait ensuite le mot LE. Tous les regards se dirigèrent vers cet appartement ; et une clameur d’approbation émut le champ des visages. Enfin le mot ROI fut attaché sous la dernière croisée de la maison : les applaudissements prirent essor. Au sommet d’une échelle double, se posait, bras nus, épaules nues, coiffée à la chinoise et le chapeau de paille pendu au coude, une svelte femme vêtue de rose vif, qui lançait les blancheurs de son écharpe et les faisait habilement onduler au zéphyr : on l’acclama. Sous la voûte de la porte Saint-Denis, une gigantesque couronne dorée oscillait lentement, au bout de guirlandes en fleurs et en feuillages.

― A va tomber ! nargua le cri d’un maçon.

― Déjà ! Oh ! Oh ! Répondit là-bas une voix farceuse.

Sur la chaussée remplie d’hommes en vestes et en casquettes molles, un ricanement courut :

― V’là la couronne de Cotillon qui bronche ! ― Oh ! oh ! oh ! oh !…

Et des rires se propagèrent, sillages étroits dans la foule muette qui, de Popincourt comme de Bonne-Nouvelle, descendait par vagues noires, grises et blanches, au vallon Saint-Denis. Des abbés en bande ripostèrent, ôtant leurs tricornes :

― Vive le roi ! Plus de conscription !

Et la multitude reprit :

― Plus de conscription ! ― À bas le tyran ! ― Vivent les Bourbons !

Dans l’appartement, les causeurs jugeaient.

― Ils renient leur gloire ! Dit un officier en civil.

― Parbleu ! Ils se sont fait mal en jouant à la guerre. Ça saigne trop. chute pour le grand Napoléon ! Nota la baronne. ― fatale erreur ! ― affirma Praxi-Blassans. ― une nation seule ne triomphe pas éternellement du monde entier… n’empêche, j’avais quelque sympathie pour ce petit corse. Donner son nom à des aventures au lieu de le donner à son siècle ! Peuh !… il promettait mieux, à Tilsitt. ― hé ! Mon père !… voilà le baron de Cavanon ! Reconnut émile. Le visiteur entra, superbe et grandi par sa culotte tirée jusqu’aux aisselles, par ses bottes à l’écuyère, son habit noir à feuillages d’or, ses lourdes épaulettes rondes… pour le contempler, les enfants laissèrent le spectacle grouillant de la rue. ― eh bien, baron ! ― salua Praxi-Blassans, ― nous tenons le désiré. ― ah ! Comte, ce ne fut pas sans mal ! J’en souffle encore… j’étais de la manifestation, le 31 mars… hélas ! Depuis je ne vous ai point fait visite, c’est que j’ai dû me rendre à Londres, et joindre le roi, le 2 avril, après la déclaration du sénat. Excusez-moi, de grâce, si je ne fus point vous saluer !… vous pensez comment l’on m’accueillit là-bas… Mme la duchesse d’Angoulême a failli m’embrasser… a failli !… dis-je… (il fit un geste de répulsion comique). j’aimerais mieux embrasser la reine Hortense… (on rit)… après la baronne ! (il s’inclina devant elle)… oui, madame, Sosthène de La Rochefoucauld était venu me quérir au ministère, dans le cabinet même de Clarke, le 29, quand le canon tonnait, pendant l’attaque de Romainville… hein ! Quel toupet de gentilhomme !… il m’a dit : " baron, il faut en finir avec ce petit tondu… c’est l’avis de Talleyrand : je l’ai persuadé de ne pas suivre la maison impériale à Fontainebleau… convenu : il reste… on va traiter avec Alexandre pour ramener le roi… " ne connaissez-vous vous pas mon Sosthène ? Vous le voyez d’ici. Il burinait déjà l’histoire… Enfin, nous tombâmes d’accord pour conclure qu’une démonstration royaliste était furieusement nécessaire, si l’on voulait prendre de l’influence sur ce benêt d’Alexandre, et lui abîmer son idéal de perruquier franc-maçon… Sosthène se chargeait d’abattre la statue de la colonne Vendôme, et ses amis d’attacher à la queue de leurs chevaux leurs croix de la Légion d’honneur, puis de paraître ainsi à la rencontre des alliés. Moi, je devais, avec une vingtaine d’autres cavaliers me promener sur les boulevards, la cocarde blanche au chapeau, et enthousiasmer la foule : pénible besogne !… Mais, depuis qu’il avait persuadé Clarke d’oublier au Champ-de-Mars les deux cents pièces de canon qu’on aurait pu mettre en batterie à Montmartre contre les Prussiens, depuis qu’il l’avait obligé à laisser dans les arsenaux les deux cent mille fusils que réclamait la populace impérialiste pour défendre les faubourgs, Sosthène était sûr de son fait.

― Eh bien, il avait tort : sans la fuite du roi Joseph et ces bonnes dispositions de Clarke les alliés auraient pu reprendre le chemin de la Belgique ! ― affirma le comte. ― Je vous l’assure : c’était l’avis d’Alexandre. Il n’avait pas assez de monde pour déloger les soixante-quinze mille hommes qu’on a laissés dans les casernes de la banlieue et dans les postes de la garde nationale… surtout commandés par le duc de Trévise et le duc de Raguse.

― Parbleu !… Or donc, le 30 au matin, nous débouchons, à six gentilshommes, du pont de la Concorde, et… Au trot sur un bataillon de la garde nationale qui traversait la place. Nous crions : « Vive le Roi ! » on répond : « Va cuver ton vin ! » Comme j’ai l’honneur de vous le dire… Premier succès !… Et même le sergent du dernier peloton menace de nous emmener au corps de garde, disant qu’il est immoral d’être ivres de si bonne heure… nous poursuivons. Devant la mairie, un peu plus loin, le poste avait pris les armes. Nous recommençons la parade… un seul des gardes nationaux répond : " vive le roi ! " les autres nous lancent mille brocards impossibles à redire devant les dames… " vivent les bourbons ! Criai-je… ― quels bourbons ? Me demande un caporal. Qu’est-ce que c’est que cette bête-là… ? " et voilà le tambour qui entonne à plein gosier la chanson sur la Du Barry, vous savez : " la belle bourbonnaise… ah ! Qu’elle était bien aise ! " et toute l’escouade d’approuver. Alors le caporal nous invite à passer notre chemin, parce que " ce n’est pas l’instant de rire quand l’ennemi entre dans la capitale. " deuxième succès !… nous poussons nos chevaux sur le boulevard. Avez-vous vu cette foule, ces paysans de la banlieue qui fuyaient les cosaques et qui avaient amené leurs chariots et leur déménagement dans les cours de toutes les maisons ? Ils piétinaient en masse, derrière les bornes du boulevard, la mine longue… cette fois, je change et je crie de ma plus belle voix : " à bas le tyran ! " pour mémoire : je n’avais pas endossé mon uniforme : on ne sait jamais ce qui peut arriver, et je n’avais pas envie de finir mes jours dans la plaine de Grenelle… quelques braves gens répètent avec moi : " à bas le tyran ! " mais voilà Oscar De Doutteville qui entreprend de proclamer le roi avec son ton de fausset. Aussitôt un marchand de gâteaux s’explique en répondant : " à bas le tyran moscovite ! " c’était un bénêt qui n’entendait rien à nos principes… nous passons, criant, de-ci, de-là. Mais n’éveillons aucun écho. La populace nous examinait stupidement. Depuis vingt-quatre ans elle n’avait plus de nouvelles de ses rois, sinon par la caricature… et encore !… à la hauteur des bains chinois, nous saluons la cavalcade du marquis de pas, qui se joint à nous, et nous confie que " çà n’a pas l’air de mordre ". Et, comme on rencontre partout des gens courageux, j’avise M. De Bellieron et le comte de Vermeux qui arrachaient leurs cocardes et les glissaient en poche, fort prudemment… cela semblait devoir finir en une simple promenade à cheval, devant une foule silencieuse et morose, qui flânait au hasard, lorsque les sonneries de trompettes annoncent l’arrivée des russes… un temps de galop, et nous les abordons. Doutteville se fait reconnaître par un aide de camp ; nous nous rangeons derrière la fanfare, et nous voilà poussant de bon cœur mille exclamations : " vivent les alliés !… vivent nos libérateurs !… à bas le tyran !… vivent les bourbons ! " les fenêtres s’ouvraient, dans les maisons, et nos belles amies, paraissant aux balcons, nous apportèrent quelque renfort, soit par le jeu de leurs mouchoirs blancs, soit en jetant sous les pas de l’état-major cent petits bouquets de myrte et de laurier… tout s’adressait d’ailleurs, semblait-il, au tsar Alexandre, à son Bel uniforme vert, aux plumes de coq de son chapeau et à sa figure avenante. Lui souriait aux dames, saluait à l’aise… là-dessus, nous fûmes chacun chez soi, assez mal contents. Après le défilé et la revue des Champs-Élysées, nous nous empressâmes néanmoins d’aller attendre le tsar, rue saint-Florentin, à la porte de l’hôtel Talleyrand. Nous avions lié des mouchoirs à nos cannes, et recommençâmes le manège… il y avait du monde, et j’entendis une vieille femme dire à son mari : " as-tu remarqué ? Tous les soldats " russes ont le brassard blanc, aux couleurs de Capet… ils vont remettre les bourbons aux tuileries ! " or, mesdames, ces brassards servaient uniquement à distinguer les alliés des troupes françaises, dont ils avaient pris les uniformes dans les magasins militaires des villes conquises, afin de remplacer les leurs en lambeaux… voilà tout ce que j’ai ouï dire des sentiments royalistes de la foule… ― monsieur, ― reprit la comtesse-l’empereur Alexandre a donc pris pour des emblèmes royalistes les mouchoirs blancs qu’on agitait en réponse à ces brassards blancs ? Mais ignorez-vous que les bourgeoises faisaient de pareils signaux parce que c’est la couleur des parlementaires. Elles voulaient simplement approuver la fin de la bataille… le baron rit à gorge déployée. ― en sorte, ― conclut la tante Malvina, qui arrivait en retard à la fin du récit, ― que le russe imposait les bourbons sans le savoir ; le parisien les réclamait sans le savoir, et Louis le désiré y arrive contre le gré des uns et des autres… c’est à mourir !… parole ! ― les desseins de la providence sont mystérieux ! ― conclut un vieillard, l’index en l’air et le sourire aux lèvres. ― ainsi se fabrique l’histoire ! ― ajouta le baron ― pardon !… comment je fabrique l’histoire… et il imita l’attitude pompeuse d’un triomphateur antique. ― je vous demande mille pardons, messieurs les libertins, objectait la baronne. Dès que la nouvelle du départ de Marie-Louise fut connue et dès que la censure de l’empereur n’eut plus le pouvoir d’interdire l’expression des bons sentiments, la presse entière a réclamé le retour du roi ! C’est un fait. ― ah ! Ma chère amie, si le comte de Praxi-Blassans voulait nous dire comment il dépêcha le marquis de La Grange auprès du général Sacken, nommé le matin, par les alliés, gouverneur de Paris, et comment le marquis, pour avoir connu en Allemagne ce brave mangeur de choucroute, le persuada de signer un ordre militaire qui soumettait tous les journaux à son contrôle ; si le comte voulait nous dire comment le marquis dans chaque bureau de rédaction posta un censeur pour dicter les articles, comment il y fit annoncer que toute la population de Paris, la cocarde blanche au chapeau, avait accueilli les alliés en criant : " vivent les bourbons ! " et comment il fit composer par les typographes les principaux passages de la brochure due au zèle de M. De Chateaubriand, vous ne vous étonneriez plus, ma chère, d’avoir lu, le 1er avril, des invectives contre le corse et les louanges des bourbons, dans les gazettes qui, le 30 mars, exaltaient le génie de l’empereur et le dévouement à l’empire… mais le comte ne vous avouera rien de cela, parce que c’est le plus discret des gentilshommes, un fin diplomate… ― ha ! Ha ! La fable est jolie ! ― ricana M. De Praxi-Blassans, qui rougissait jusqu’à la poudre de ses cheveux. ― oh ! Un diplomate qui rougit ! ― remarquait la baronne. ― fi donc ! ― mon frère, vous vous vendez ! Accusa Virginie. ― point ! ― si fait ! ― quelle histoire ! ― ne vous en cachez pas, mon cher ! S’écria le baron. Vous avez donné de votre main un bourbon à la France. ― vous me la baillez belle !… à supposer que votre conte se tînt debout, quel rôle laissez-vous au sénat !… ― mais le sénat a voté la déchéance par peur de l’opinion, c’est-à-dire des gazettes ! ― et aussi, parce que ces messieurs ont obtenu comme prix de leur adhésion la reconnaissance, par le nouveau souverain, de l’hérédité de leurs charges et dotations : elles ne seront plus simplement viagères. ― peuh ! Sans la pression des journaux, ils n’auraient point rappelé Louis… monsieur le comte de Praxi-Blassans, à vous seul, vous rendez un royaume aux bourbons. ― tu vois ! ― souffla émile dans l’oreille d’Omer ; ― mon père a rappelé le roi. Le baron le dit comme tout le monde. Mais M. De Praxi-Blassans sautillait sur ses pointes, se débattait, protestait de sa voix criarde, que démentaient son sourire et la joie de voir approuver sa manœuvre. ― allons, allons ! ― reprit Malvina, ― ne vous défendez plus. La cause est jugée… la ruse a vaincu la force, et lui succède… ― vive le roi ! Proclamait la rue. On courut aux fenêtres. La garde nationale rectifiait promptement ses lignes au long des bornes ; la digue humaine s’immobilisa, sous les baïonnettes au soleil, pour contenir les flots de peuple. De toutes parts, les musiques éclatèrent. Au loin, il tonna. Le canon saluait. Et les carillons des églises sonnèrent l’allégresse. Dans la multitude, le piétinement cessa ; la rumeur acheva de mourir. Au sommet de son échelle double, la jeune femme en rose, plus timidement, confiait à la brise l’ondulation de son écharpe blanche. En toutes les fenêtres, des bouquets de figures s’épanouirent. L’artillerie grondait. Les cloches acclamaient. Des banderoles flottèrent. Les dames grimpaient sur des chaises qu’on tirait des boutiques. Les élégantes tenaient d’une main les visières de leurs grands chapeaux. Des commandements furent criés. Les lumières verticales des fusils barrèrent la hauteur des uniformes et des bicornes en bataille. On entendit tinter encore la sonnette du marchand de coco, et grincer la crécelle de la vendeuse d’oublies. Enfin ce bruit même s’interrompit net. Et ce furent des trompettes de cavalerie, un escadron de carabiniers étincelants, colossaux, cuirassés de cuivre, casqués d’énormes chenilles rouges. Ensuite caracola un essaim de gentilshommes en frac bleu, coiffés du lampion à cocarde blanche ; ils montaient des bêtes fines à queue longue, avant les huit chevaux blancs de l’attelage que guidaient à la main les écuyers de l’empereur en livrée verte chamarrée d’or sur les courbes des coutures ; ceux-ci marchaient à la tête des animaux solennels franchissant au pas la voûte de la porte, l’ombre de la couronne immense. " le voilà ! Le voilà !… " murmurèrent les visages innombrables. Un monsieur hissa sur ses épaules une femme qui secouait son mouchoir. " vive le roi ! " proférèrent quelques voix isolées parmi l’attention muette. Ce furent dans la calèche, deux dos traversés d’une moire azur, deux perruques poudrées, et, vis-à-vis, l’ombrelle blanche inclinée devant la toilette neutre d’une dame, à côté d’un gros vieillard au large dans un habit bleu, figure enfouie entre deux monstrueuses épaulettes d’or. " la duchesse d’Angoulême !… le roi !… vive le roi ! " cent tricornes de prêtres s’élevèrent de la foule, parmi les lampions à cocardes blanches, les chapeaux à la façon de La Rochejaquelein, les feutres bretons enrubannés de noir, et les têtes vociférantes… " vive le roi ! " le vieillard saluait, se pliant contre ses énormes cuisses culottées de satin blanc ; on apercevait ses guêtres en velours rouge liséré d’or. " vive le roi ! " proclamèrent, aux premiers étages des maisons, les bouquets de figures. Le canon approuva. Les cloches prolongèrent la bienvenue. La calèche avançait suivie par la chevauchée des maréchaux à poitrines d’or. " à l’île d’Elbe, Berthier ! à l’île d’Elbe ! " rugirent soudain mille fureurs écloses aux figures ouvrières. Le boulevard était coupé par la garde nationale depuis la porte jusqu’à la rue saint-Denis. Derrière le rang, au milieu de la chaussée, la houle de la multitude s’exaspéra ; les haines s’excitaient ; des poings se levèrent et s’abattirent, des casquettes volèrent : " à l’île d’Elbe ! à l’île d’Elbe ! " scanda cette foule. " vive le roi ! » ripostaient, moins nombreuses, les indignations des bourgeois massés vers les boutiques. Mais tout à coup, hurlements, huées et vivats se confondirent en une immense clameur, d’abord confuse, puis répétée : « Vive la garde !… Vive la garde impériale ! » Les héros apparurent, l’arme au bras devant les buffleteries en croix de leurs poitrines. Au rythme de leurs pas, derrière les tambours et les sapeurs, ils marchaient, géants, sous le bonnet à poil, serrés coude contre coude, manche bleue contre manche bleue, cuisse blanche contre cuisse blanche, guêtre noire contre guêtre noire. « Vive la garde impériale ! » Le canon tonna. Les cloches ébranlaient l’air. Et la calèche continua d’avancer dans l’apothéose de cette unique acclamation issue de vingt mille faces en délire.

La France jacobine saluait son élite, et l’œuvre de Valmy, de Jemmapes, d’Austerlitz, de Moscou.

― Regardez !… Regardez comme les grenadiers sourcillent pour que les plaques des bonnets leur tombent sur les yeux et leur cachent le spectacle déshonorant du roi de Coblentz ! ― disait la belle tante Malvina. ― Devant le bataillon… après les tambours… le cheval bai… là : c’est Augustin !

Omer reconnut à peine son oncle Héricourt, l’épée au flanc, la face droite par-dessus la lueur du hausse-col. Il passa. Des grenadiers encore battirent longtemps le pavé de leurs pas :

― Oh ! ce pas, qui a fait trembler les villes des monarchies, et qui maintenant escorte le monarque ramené dans le fourgon de l’étranger ! ― pleura la belle tante.

― Vive la garde ! clamait toujours la foule.

― Plus haut, peuple, crie toujours ! Tu salues les derniers rayons de ta gloire ! ― déclama de nouveau la tante.

Des tambours étouffèrent les clameurs dans leur roulement. Émile répétait : « Vive la garde ! » Édouard : « Vive le roi ! » Delphine et Denise battaient des mains. Leurs bras nus dépassaient les fenêtres. D’en bas on les regardait. L’une se détourna ; l’autre, ravie, continua d’applaudir.