L’Enfer (trad. Rivarol)/Chant XXVI

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Traduction par Antoine de Rivarol.
(p. 73-80).

CHANT XXVI


ARGUMENT


Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe plus encore que du courage. — Mauvais conseillers.


Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et les empires, a retenti jusque dans les Enfers.

J’ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands [1] ; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire : mais si parfois la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré de tes voisins jaloux.

Et, que ton sort n’est-il déjà rempli ! je n’aurais pas à porter dans mon cœur cette cruelle attente.

Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d’où nous étions d’abord descendus ; je le suivais dans une route solitaire, tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu des roches et des débris.

Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis alors sera toujours présent à ma mémoire ; toujours cet effroi salutaire veillera sur mon cœur : je n’irai pas m’envier à moi-même le fruit de tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct m’appellent à la vertu [3].

Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos climats brûlés ; vers l’heure où la mouche légère fait place aux insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4] : ainsi je vis du sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante : mais ces clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, l’emportèrent loin d’Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.

Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la vallée, et j’y serais tombé sans l’appui des rochers où mes mains s’attachèrent.

Alors mon guide rompit le silence.

— Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables ; chacun d’eux marche enveloppé du feu qui le consume.

— Maître, répondis-je, telle était ma pensée ; mais ne pourrais-je savoir quelle est cette flamme qui s’élève et se partage, comme jadis au bûcher d’Étéocle et de son frère [5] ?

— C’est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu’elle fut allumée ; c’est là qu’ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise de Troie, l’enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre Déidamie [6].

— Ah ! si leur voix, m’écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui les entoure, j’oserais les interroger. Mais, ô sage poëte ! c’est à vous qu’il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon cœur.

— Je me rends, dit le sage, à ta prière ; mais garde-toi de les interroger toi-même : ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage [7].

Cependant la flamme s’avançait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole :

— Ô vous qu’une même flamme unit et divise, si j’ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m’apprendre comment et dans quelle plage lointaine l’un de vous a terminé sa course [8] ?

L’antique flamme balança son plus haut sommet, et, s’excitant comme au souffle de l’air, elle sut imiter le rapide jeu d’une langue qui parle, et former ainsi sa réponse :

— Après m’être échappé des fers de Circé, qui m’avait retenu plus d’un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m’instruire des vices et des vertus des hommes. J’oubliai les charmes et l’enfance de Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l’amour de Pénélope, qui dut faire son bonheur et le mien : je m’engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fidèles. Nous vîmes le double rivage de l’Ibère et du Maure, parcourant et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà consumés de travaux et d’années quand nous parvînmes au détroit où le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. « Ô mes amis ! m’écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d’une vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabités. Vous n’êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu. » Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d’une telle ardeur, que, laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l’étoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle et d’autres cieux ; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, depuis que l’Océan nous reçut dans son sein, lorsqu’une montagne obscure et perdue dans l’éloignement nous apparut : elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous réjouissions à sa vue mais, hélas ! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme il plut au destin, et l’Océan se ferma sur nos têtes.


NOTES SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT


[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, outre les calamités des guerres civiles. J’ai lu dans les histoires du temps qu’on représenta à Florence une pièce intitulée l’Enfer, où on jouait les damnés et les diables ; pièce dans le genre des Mystères qui se jouèrent depuis en France ; car en tout nous avons toujours été moins avancés que l’Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.

[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu’il était plus frappé de ce tourment que des autres ; tandis qu’au gré de certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.

[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent la campagne tout enflammée de vers luisants.

[5] Ceci est tiré de la Thébaïde : les deux frères ennemis, s’étant tués l’un l’autre, furent mis sur le même bûcher ; mais la flamme en s’élevant se partagea, comme si elle eût été l’organe de la haine que s’étaient vouée les deux princes.

[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les Troyens, puisqu’il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.

[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes ? Virgile va-t-il leur parler grec ? Ceci est difficile à expliquer, à moins que Virgile n’ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur, ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est certain que le latin avait jadis la prééminence dans l’Europe, et qu’encore aujourd’hui les Italiens traitent leur langue de lingua volgare. Chez eux, comme chez nous, l’histoire, la poésie et tout ce qu’il y a d’important, s’écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos langues modernes dans une longue enfance.

[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la parole pour raconter l’histoire de ses voyages et de sa mort, si différente de ce qu’on lit dans l’Odyssée. On voit ici qu’il s’égare longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l’occident, comme s’il allait découvrir l’Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante, il courût déjà quelques bruits qu’il existait un autre monde au delà des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait rencontrer à Ulysse qu’une haute montagne qui s’élève du milieu de la mer Atlantique, et se perd dans le ciel ; c’est le Purgatoire. Comme il n’est pas donné à l’homme d’y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons sont submergés à sa vue.

Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d’Ulysse vers Gibraltar soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne ou Ulisbonne a reçu son nom d’Ulysse. Au reste, si ce héros eût continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d’autres navigateurs de l’antiquité. (Voyez Plutarque dans la Vie de Sertorius.)