L’Enfer (trad. Rivarol)/Texte entier

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◄  Chant xvii

AVERTISSEMENT




Dès les premières heures de notre publication, nous avons annoncé le chef-d’œuvre du poëte florentin comme devant figurer en première ligne parmi les joyaux de notre modeste écrin. Nous avons voulu, au début, donner accès à tous les ouvrages consacrés par le temps et par l’admiration universelle. Un succès constant pendant quatre longues et parfois difficiles années, nous a prouvé que nous nous étions très rarement trompé sur la valeur des écrits dont nous tentions la remise au jour. Si des impatiences honorables gourmandaient les éditeurs de la Bibliothèque Nationale de n’avoir pas toujours obéi à un système de chronologie littéraire qui ne nous paraissait pas si logique qu’on semblait le croire, nous avons maintes fois pris à tâche de rassurer ces impatiences dans la mesure de ce qui nous paraissait sage et raisonnable, et nous nous estimons heureux de leur donner enfin satisfaction en inaugurant la cinquième année d’existence de notre collection par la publication du poëme le plus grandiose qu’ait produit le génie humain, sans en excepter l’Iliade et l’Énéide.

Nous ne nous dissimulerons pas toutefois qu’il nous était difficile de choisir, parmi les traductions existantes de la Divine comédie, celle qui pouvait donner la plus juste idée d’une œuvre écrite à une époque où la langue italienne n’était pas encore fixée et portée à son plus haut degré d’harmonieuse élégance par les Torquato Tasso et les Pétrarque, d’une œuvre écrite en plein moyen âge, par un homme qui, nourri des fortes études classiques, essayait, malgré sa profonde connaissance des lettres latines, de transplanter dans l’épopée le langage de tous les jours, et qui, grâce à cet héroïque effort, emportait d’assaut la gloire et l’immortalité.

Un moment, nous avons songé à mettre de côté les travaux déjà faits et à laisser à des littérateurs contemporains le soin de présenter Dante à notre sympathique public. Mais il nous a fallu renoncer à ce projet quand, par trois fois, nous nous sommes trouvé en face d’un débordement de détails biographiques, de commentaires et de scolies qui eût donné trop de développements à la fantaisie personnelle sans réussir à rehausser la gloire du poëte italien. C’est le tort des époques où l’imagination n’a plus que de trop rares représentants de donner à la critique une part prépondérante, et l’on arrive ainsi à l’obscurité, sous prétexte de clarté, dans les questions littéraires. Les divers travaux qui ont été proposés à notre appréciation, malgré leur mérite incontestable, ne nous paraissant pas justifier ce luxe d’explications contradictoires qui eût singulièrement juré avec les proportions de l’ordonnance architectonique de notre Panthéon populaire, nous avons pris le parti de recourir à la traduction de Rivarol, dont la réputation n’était plus à faire. L’esprit général qui a présidé à cet intelligent travail nous ayant paru de nature à donner une connaissance satisfaisante de l’Enfer, nous lui avons donné la préférence, avec la persuasion que le public y trouvera son compte et y puisera amplement les motifs propres à le confirmer dans l’admiration qui auréole depuis près de quatre siècles le front austère d’Alighieri. Et en cela encore nous avons eu l’heureux hasard de nous rencontrer avec un des jeunes critiques de ce temps qui ont le mieux marqué leur place dans le journalisme sérieux.

S’il était besoin d’autres raisons encore, nous demanderions à Rivarol lui-même ce qu’il a prétendu faire ; il nous répondrait d’abord : « Il n’est point d’artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d’après un grand poëte. C’est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d’après les maîtres. » (Notes du chant XX.)

Puis ailleurs (Notes du chant xxv) : « Il y a des esprits chagrins et dénués d’imagination, censeurs de tout, exempts de rien produire, qui sont fâchés qu’on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot, dans cette traduction ; ils se plaignent qu’on ait toujours cherché à réunir la précision et l’harmonie, et que, donnant sans cesse à Dante, on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus, au Discours préliminaire, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs ? Ne peuvent-ils pas recourir au texte, et s’ils ne l’entendent pas, que leur importe ? »

Et enfin : « C’est surtout avec Dante que l’extrême fidélité serait une infidélité extrême : summum jus, summa injuria. (Note du chant XXXI.)

La traduction de Rivarol parut en 1783 ou 1785 (Paris, Didot, in-8°) ; l’éditeur de 1808 des Œuvres de Rivarol (Paris, 5 vol. in-8°), parlant du poëme de l’Enfer, appréciait comme suit le travail ingénieux du traducteur :

« Sa grande réputation, ou pour mieux dire, le culte dont il jouit, est un problème qui a toujours fatigué les gens de lettres : il serait résolu si le style de cette traduction n’était point au-dessous, je ne dis pas de ce poëte, mais de l’idée qu’on s’en forme. Il est bon d’avertir que cette traduction a été communiquée à quelques personnes. Celles qui entendaient le texte demandaient pourquoi on ne l’avait pas traduit mot à mot ? pourquoi on n’avait point rendu les termes surannés, barbares et singuliers, par des termes singuliers, barbares et surannés ; afin que Dante fût exactement pour nous ce qu’il était pour l’Italie, et qu’on ne pût le lire que le dictionnaire à la main ? Nous renvoyons ces personnes à une traduction de Dante qui fut faite et rimée sous Henri IV, par un abbé Grangier. Les tournures de phrase y sont copiées avec tant de fidélité, et les mots calqués si littéralement, que cette traduction est un peu plus difficile à entendre que Dante même, et peut donner d’agréables tortures aux amateurs. Ceux qui ne lisaient ce poëte que dans la traduction étaient fâchés qu’on ne l’eût pas débarrassé de tout ce qui a perdu l’à-propos, de toutes les allusions aux histoires du temps, de toutes les notes ; mais ils ne songeaient pas que la brillante réputation de ce poëme ne permettrait point une telle réforme. Oserait-on donner l’Iliade et l’Énéide par extrait ? Ils ne songeaient pas non plus que le poëme de l’Enfer devant jeter un grand jour sur les événements du douzième et du treizième siècle, il ne fallait pas mutiler ce monument de l’histoire et de la littérature toscane. Il doit suffire aux amateurs que la physionomie de Dante et l’odeur de son siècle transpirent à chaque page de cette traduction. Il doit suffire aux gens de lettres que notre poésie française puisse s’accroître des richesses du poëte toscan ; il doit suffire aux uns et aux autres que, sans le trop écarter de son siècle, on l’ait assez rapproché du nôtre. Ce n’est point en effet la sensation que fait aujourd’hui le style de Dante en Italie, qu’il s’agit de rendre, mais la sensation qu’il fit autrefois. Si le Roman de la Rose avait les beautés du poëme de l’Enfer, croit-on que les étrangers s’amuseraient à le traduire en vieux langage afin d’avoir ensuite autant de peine à le déchiffrer que nous ? »

Comme on le verra ci-dessous, nous avons conservé de Rivarol le discours préliminaire où il raconte la vie et apprécie les ouvrages de Dante. Mais il y a un proverbe français qui nous recommande de ne pas entendre une seule cloche ; la colossale renommée du poëte florentin n’a pas été si universellement consacrée qu’il ne se soit trouvé de ci de là quelques notes discordantes dans le concert admiratif que les siècles ont successivement donné à cette glorieuse personnalité. Ce n’est pas d’aujourd’hui que les caudataires des théocraties viennent déposer leurs vilenies le long des impérissables monuments où l’on brûle volontiers ce qu’ils adorent et où l’on adore ce qu’ils brûlent ou voudraient brûler. Bornons-nous cependant à deux citations significatives. L’honnête et naïf Moreri, en son Grand dictionnaire historique (tome III, p. 176, éd. de 1732), se borne à cette courte notice, dans laquelle nous soulignons les mots qui nous révèlent sa pensée intime ou plutôt celle de l’entourage de ce docteur en théologie :

« Dante Alighieri, un des rares esprits de son temps, grand poëte toscan et bon philosophe, a vécu sur la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième. Il naquit à Florence, l’an 1265 et fut l’un des gouverneurs de cette ville, pendant les factions des Noirs ou Guelfes, et des Blancs qui étaient la plupart Gibelins. Charles de France, comte de Valois, que le pape Boniface VIII avait fait venir l’an 1301 à Florence, pour dissiper les factions dont cette république était horriblement tourmentée, ne put empêcher ou consentit peut-être que les Noirs proscrivissent les Blancs et ruinassent leurs maisons. Dante, qui était de la faction des Blancs, quoique d’ailleurs il fût Guelfe, se trouva du nombre des bannis ; sa maison fut abattue et toutes ses terres furent pillées. Il s’en prit au comte de Valois, comme à l’auteur de cette injustice, et essaya de s’en venger sur toute la maison de France, en parlant très-mal de son origine dans ses ouvrages ; ce qui aurait sans doute fait impression dans les esprits si des preuves très-claires ne dissipaient cette calomnie. Cette animosité n’est pas la seule qui défigure les ouvrages de Dante : ses emportements contre le saint-siége l’ont fait mettre au nombre des auteurs censurés. À cela près, il avait beaucoup de génie. Pétrarque dit que son langage était délicat, mais que la pureté de ses mœurs ne répondait pas à celle de son style. Il mourut à Ravenne, l’an 1321, en la 56e année de son âge, au retour de Venise, où Gui Poletan, prince de Ravenne, l’avait envoyé pour détourner la guerre dont la République le menaçait, sans y avoir réussi et sans avoir pu se faire rappeler de son exil, Dante a composé divers poëmes, que nous avons avec les explications de Christophe Landini et d’Alexandre Vellutelli. Il a laissé aussi des épîtres, De monarchia mundi, etc. Il s’était lui-même composé cette épitaphe un peu avant que d’expirer :

  Jura monarchiae, superos, Phlegethonta lacusque
  Lustrando cecini, voluerunt fata quousque.
  Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,
  Auctoremque suum petit felicior astris,

  Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris,
  Quem genuit parvi Florentia mater amoris.

Le biographe Feller (t. III, édit. in-8°), après avoir glissé légèrement sur l’ensemble des œuvres de Dante, cite complaisamment l’opinion d’un savant moderne sur l’Enfer : « C’est un salmigondis consistant dans un mélange de diables et de damnés anciens et modernes, d’où il résulte une espèce d’avilissement des dogmes sacrés du christianisme ; aussi, jamais écrivain, même ex professo antichrétien, n’a contribué plus que Dante, par cet abus, à jeter du ridicule sur la religion ; loin que cet auteur ait mis dans son ouvrage la dignité, la gravité et le jugement nécessaires, il n’y a mis que le bavardage le plus grossier, le plus digne des esprits de la basse populace. » La fable le Serpent et la Lime sera toujours une grande vérité.

Plus justes et plus sérieux ont été les hommes de talent qui se sont donné la peine d’étudier Dante intus et in cute, tels que Chabanon, Artaud, Delécluze et Lamennais. A notre avis, pour un poëte comme celui de la Divine Comédie, pas n’est besoin de rompre tant de lances : Dante se défend tout seul. Aussi ne conseillerons-nous jamais à personne de plonger les yeux dans l’immense fouillis de commentaires, d’études, de critiques dont on a fatigué le public depuis la première édition de cet étrange poëme (Vérone, 1472, in-4°) ; on peut essayer de s’en donner une idée en parcourant la Notizia de libri rari nella lingua italiana (Venise, 1728, in-4°, pages 86, 87, 88) ; Fontanini (p. 160 de la notice citée) a rassemblé les titres d’environ cinquante écrits pour expliquer, critiquer ou défendre la Divine Comédie. Elle a été traduite dans toutes les langues littéraires de l’Europe ; la France n’a pas été en arrière pour rendre au poëte autant d’hommages qu’il était possible ; la liste suivante en est la meilleure preuve.

Citons d’abord les traductions en vers :

La Comédie de Dante, de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis, mise en rime françoise et commentée par Baltazar Grangier, conseiller, aumônier du roi, abbé de Saint-Barthélemy de Noyon et chanoine de l’église de Paris, (Paris, 1596-97, 3 vol. in-12) ; — la traduction de Henri Terrasso (1817, in-8°) ; — de Brait Delamathe (1825, in-8°) ; — de Gourbillon (Paris, Auffray, 1831, in-8°) divisée en tercets, comme l’original ; — d’Antony Deschamps, 20 chants choisis dans la Divine comédie (Paris, 1830, in-8°) ; — d’Aroux (Paris, Michaud, 1842, 2 vol. in-12) ; — de Mongis (1846), sans compter les fragments semés dans une foule de recueils de vers.

Parmi les traductions en prose, partielles ou complètes, il y a lieu de signaler :

Celles de Moutonnet de Clairfons (Paris, 1776, in-8°) ; — du comte d’Estouteville, revue par Sallior (Paris, 1796, in-8°) ; — de Rivarol (1783 ou 1785, Didot, in-8°) ; — d’Artaud (1811-1813, 3 vol. in-8°, Paris, Didot) ; — de G. Calemard de Lafayette (1835) ; — de Pier-Angelo Fiorentino (Paris, Gosselin, 1840, in-18, rééditée depuis en in-folio, grand luxe, avec les illustrations de Gustave Doré) ; — de Brizeux (Paris, Charpentier, 1841, in-18) ; — de Lamennais (Œuvres posthumes, Paris, Didier, in-18).

Maintenant que nous avons à peu près rempli notre humble emploi d’introducteur, nous sera-t-il permis de glisser ici une théorie personnelle à propos des traductions des poëtes ? Nous avons dû, dans la circonstance présente, choisir une traduction en prose ; mais, à notre avis, les vers ne peuvent être traduits honorablement que par des vers. Si Antony Deschamps, un des vétérans de la glorieuse phalange de 1830, a pu réussir à donner le tour de la poétique française à vingt chants choisis dans la Divine Comédie, n’est-il pas permis d’espérer qu’il surgira quelque jour, des valeureux bataillons de la jeunesse littéraire, une recrue pleine d’ardeur qui donnera toute son âme à compléter ce qui est resté inachevé jusqu’ici ! L’amour du beau et du grand est-il donc assez perdu pour que cet espoir ne soit jamais réalisé dans un pays qui a produit les Hugo, les Musset, les Th. Gautier, les Barbier et les Brizeux ? Allons, jeunesse, sursum corda ! Le cœur de la patrie ne vibre pas seulement sous l’action des jouissances matérielles et des triomphes de l’industrie. Non, non, la poésie ne saurait mourir sans lutter.

Qu’il y ait un regrettable temps d’arrêt, nous sommes au premier rang pour le déplorer ; mais nous avons la conviction qu’il se rencontrera un jour quelque Epiménide inspiré qui, dans son sommeil réparateur, puisera les forces nécessaires pour tenter encore l’œuvre difficile peut-être, mais non impossible, de faire revivre les poëtes du passé, avec toutes les grâces, toutes les harmonies qui resplendissent dans leurs vers éternels.

N. DAVID.

DE LA VIE ET DES POËMES DE DANTE


Il n’est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui de Dante. Le génie d’invention, la beauté des détails, la grandeur et la bizarrerie des conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou la seconde place entre Homère et Milton, Tasse et Virgile, mais une place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses ouvrages, et présenter ensuite son poëme de l’Enfer, la plus extraordinaire de ses productions.

DANTE ALIGHIERI naquit à Florence, en 1265, d’une famille ancienne et illustrée. Ayant perdu son père de bonne heure, il passa à l’école de Brunetto Latini, un des plus savants hommes du temps ; mais il s’arracha bientôt aux douceurs de l’étude, pour prendre part aux événements de son siècle.

L’Italie était alors tout en confusion ; ses plus grandes villes s’étaient érigées en Républiques, tandis que les autres suivaient la fortune de quelques petits tyrans. Mais deux factions désolaient surtout ce beau pays : l’une des Gibelins, attachée aux empereurs, et l’autre des Guelfes[1], qui soutenait les prétentions des papes. Il y avait plus de soixante ans que les Césars allemands n’avaient mis le pied en Italie, quand Dante entra dans les affaires ; et cette absence avait prodigieusement affaibli leur parti. Les papes avaient toujours eu l’adresse de leur susciter des embarras dans l’empire, et de leur opposer les rois de France : de sorte que les empereurs, ne venant à Rome que pour punir un pontife, ou imposer des tributs aux villes coupables, revolaient aussitôt en Allemagne pour apaiser les troubles ; et l’Italie leur échappait. Leur malheur fut, dans tous les temps, de ne pas demeurer à Rome : elle serait devenue la capitale de leurs États, et les papes auraient été soumis sous l’œil du maître.

Au treizième siècle, la république de Florence était entièrement Guelfe, et s’il y avait quelques Gibelins parmi ses habitants, ils se tenaient cachés : mais ils dominaient ailleurs, et on se battait fréquemment. Dante, dont les aïeux avaient été Guelfes, se trouva à la bataille de Campaldino, que les Florentins livrèrent aux Gibelins d’Arrezzo et qui fut une des plus sanglantes. On voit encore, dans les histoires du temps, qu’il contribua par sa valeur à la victoire de Caprona, remportée aussi par les Florentins sur les républicains de Pise.

Un peu de calme ayant succédé à tant d’orages, le poëte en profita pour se livrer à son goût pour les lettres et aux charmes d’un amour heureux. Béatrix, qu’il aima, est immortelle comme Laure, et peut-être la destinée de ces deux femmes est-elle digne d’observation ; mortes toutes deux à la fleur de leur âge, et toutes deux chantées par les plus grands poëtes de leur siècle.

Dante se maria en 1291, et eut plusieurs enfants ; mais il ne trouva pas le bonheur avec sa femme et fut contraint de l’abandonner. Le dessin, la musique et la poésie le consolèrent et partagèrent ses moments, jusqu’à ce qu’il devint homme public, en 1300 : c’est là l’époque de tous ses malheurs. Il était âgé de trente-cinq ans lorsqu’il fut nommé prieur de la république, dignité qui revient à celle des anciens décemvirs. Mais les prieurs n’étaient qu’au nombre de huit. Ces magistrats, malgré leur autorité violente, ne tenaient pas d’une main ferme le gouvernail de l’État, puisque, outre les querelles du sacerdoce et de l’empire, la république nourrissait encore des inimitiés intestines ; et voici quelle en fut la source.

Pistoie, ville du territoire de Florence, était depuis longtemps troublée par les intrigues de deux familles puissantes, et ces intrigues avaient produit deux partis qu’on appela les Blancs et les Noirs, pour les mieux distinguer sans doute. Le Sénat, afin d’éteindre ces dissensions, attira autour de lui les principales têtes de la discorde ; mais ce levain, au lieu de se perdre dans la masse de l’État, aigrit tellement les esprits, qu’il fallut bientôt être Noir ou Blanc à Florence comme à Pistoie : c’étaient chaque jour des affronts et des atrocités nouvelles. Les choses furent portées au point que, pour sauver la République, Dante persuada à ses collègues d’envoyer en exil les chefs des deux partis : ce qui fut exécuté.

Après cet événement, il se flattait d’une paix durable, lorsqu’étant allé en ambassade à Rome, les Noirs profitèrent de son absence, mirent à leur tête Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, et, secrètement aidés par Boniface VIII, rentrèrent dans la ville. Aussitôt, tout changea de face : les Blancs, déclarés ennemis de la patrie, furent chassés ; et Dante, qui était soupçonné de leur être favorable, apprit à la fois son exil et la perte de tous ses biens.

Dans son malheur, il s’attacha aux Gibelins ; et comme en ce moment Henri de Luxembourg était venu se faire couronner à Rome, ce parti avait repris vigueur, et l’Italie était dans l’attente de quelque grande révolution : si bien que Dante conçut le projet de se faire ouvrir par les armes les portes de Florence. Aussi coupable et moins heureux que Coriolan, il courait de l’armée des mécontents aux camps de l’empereur, passant sa vie à faire des tentatives infructueuses et témoin de toutes les humiliations des impériaux.

C’est avec aussi peu de succès qu’il eut recours aux supplications, comme on le voit par une lettre au peuple de Florence, qui commence par ces mots : POPULE MEE, QUID FECI TIBI ? Renonçant enfin à tout espoir de retour, il se mit à voyager, parcourut l’Allemagne et vint à Paris, où, comme on l’a dit de Tasse, on assure qu’il travaillait à ses poëmes. Forcé dans la suite d’implorer la protection des princes d’Italie, il vécut dans différentes cours et mourut en 1321, âgé de cinquante-six ans, chez Gui de Polente, prince de Ravenne.

Dante, à la fois guerrier, négociateur et poëte, eut sans doute des succès et quelques beaux moments ; mais pour avoir passé la moitié de sa vie dans l’exil et l’indigence, il doit augmenter la liste des grands hommes malheureux. C’est ainsi qu’il s’en exprime lui-même, en pleurant la perte de ses biens et de son indépendance. « Partout où se parle cette langue toscane, on m’a vu errer et mendier ; j’ai mangé le pain d’autrui et savouré son amertume. Navire sans gouvernail et sans voiles, poussé de rivage en rivage par le souffle glacé de la misère, les peuples m’attendaient à mon passage, sur un peu de bruit qui m’avait précédé, et me voyaient autre qu’ils n’auraient osé le croire : je leur montrais les blessures que me fit la fortune, qui déshonorent celui que les reçoit. »

À une sensibilité profonde et à la plus haute fierté, Dante joignait encore cette ambition des républiques, si différente de l’ambition des monarchies. Quand son sénat, qui ne faisait pas tout ce qu’il en eût désiré, le nomma à l’ambassade de Rome, ce poëte, considérant l’état de crise où il laissait la république, et le péril de confier cette légation à un autre, dit ce mot devenu célèbre : S’IO VO, CHI STA, E S’IO STO, CHI VA : Si je pars, qui reste, et si je reste, qui part ? Quoique logé chez le prince de Ravenne, il ne laissa pas de raconter dans son Enfer l’aventure délicate et désastreuse arrivée à la fille de ce prince ; et lorsque après son exil il se fut réfugié auprès de Can de l’Escale, il conserva dans cette cour ses manières républicaines.

Un jour, ce petit souverain lui disait : « Je suis étonné, messer Dante, qu’un homme de votre mérite n’ait point l’art de captiver les cœurs ; tandis que le fou même de ma cour a gagné la bienveillance universelle. — Vous en seriez moins étonné, répondit le poëte, si vous saviez combien ce qu’on nomme amitié et bienveillance dépend de la sympathie et des rapports. »

Les différents ouvrages qui nous restent de lui[2] attestent partout la mâle hardiesse de son génie. On sait avec quelle vigueur il a plaidé la cause des rois contre les papes, dans son Traité de la monarchie, et même dans ses poëmes. On trouve, par exemple, ces vers sur l’union du pouvoir spirituel et temporel, au seizième Chant du Purgatoire :

  De la terre et du ciel les intérêts divers
  Avaient donné longtemps deux chefs à l’univers ;
  Rome alors florissait dans une paix profonde,
  Deux soleils éclairaient cette reine du monde :
  Mais sa gloire a passé quand l’absolu pouvoir
  A mis aux mêmes mains le sceptre et l’encensoir[3].

Partout ce poëte a heurté les préjugés de son temps ; et ce temps est un des plus malheureux que l’histoire nous présente. Les violences scandaleuses des papes, les disgrâces et la fin de la maison de Souabe, les crimes de Mainfroi, les cruautés de Charles d’Anjou, les funestes croisades de saint Louis et sa fin déplorable ; la terreur des armes musulmanes ; plus encore les calamités de l’Italie désolée par les guerres civiles et les barbaries des tyrans ; enfin les alarmes religieuses, l’ignorance et le faible de tous les esprits qui aimaient à se consterner pour des prédictions d’astrologie : voilà les traits qui donnent à ces temps une physionomie qui les distingue.

Quoique le génie n’attende pas des époques pour éclore, supposons cependant que, dans un siècle effrayé par tant de catastrophes, et dans le pays même théâtre de tant de discordes, il se rencontre un homme de génie, qui, s’élevant au milieu des orages, parvienne au gouvernement de sa patrie ; qu’ensuite, exilé par des citoyens ingrats, il soit réduit à traîner une vie errante, et à mendier les secours de quelques petits souverains : il est évident que les malheurs de son siècle et ses propres infortunes feront sur lui des impressions profondes, et le disposeront à des conceptions mélancoliques ou terribles.

Tel fut Dante, qui conçut dans l’exil son poëme de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis, embrassant dans son plan les trois règnes de la vie future, et s’attirant toute l’attention d’un siècle où on ne parlait que du jugement dernier, de la fin de ce monde et de l’avènement d’un autre.

Il y a deux grands acteurs dans ce poëme : Béatrix, cette maîtresse tant pleurée, qui doit lui montrer le Paradis, et Virgile, son poëte par excellence, qui doit le guider aux Enfers et au Purgatoire.

Il descend donc aux Enfers sur les pas de Virgile, pour s’y entretenir avec les ombres des papes, des empereurs et des autres personnages du temps, sur les malheurs de l’Italie, et particulièrement de Florence ; ce n’est qu’en passant qu’il touche aux questions de la vie future dont le monde s’occupait alors.

Comme il savait tout ce qu’on pouvait savoir de son temps, il met à profit les erreurs de la géographie, de l’astronomie et de la physique : et le triple théâtre de son poëme se trouve construit avec une intelligence et une économie admirables. D’abord la terre, creusée jusque dans son centre, offre dix grandes enceintes, qui sont toutes concentriques. Il n’est point de crime qui soit oublié dans la distribution des supplices que le poëte rencontre d’un cercle à l’autre : souvent une enceinte est partagée en différents donjons ; mais toujours avec une telle suite dans la gradation des crimes et des peines, que Montesquieu n’a pas trouvé d’autres divisions pour son Esprit des lois.

Il faut observer que, dans cette immense spirale, les cercles vont en diminuant de grandeur, et les peines en augmentant de rigueur, jusqu’à ce qu’on rencontre Lucifer garrotté au centre du globe, et servant de clef à la voûte de l’Enfer. Observons encore ici qu’une spirale et des cercles sont une de ces idées simples, avec lesquelles on obtient aisément une éternité : l’imagination n’y perd jamais de vue les coupables et s’y effraye davantage de l’uniformité de chaque supplice : un local varié et des théâtres différents auraient été une invention moins heureuse.

Dante et son guide sortent ensemble des ténèbres et des flammes de l’abîme par des routes fort étroites ; mais ils ont à peine passé le point central de la terre, qu’ils tournent transversalement sur eux-mêmes, et la tête se trouvant où étaient les pieds, ils montent au lieu de descendre. Arrivés à l’hémisphère qui répond au nôtre, ils découvrent un nouveau ciel et d’autres étoiles. Le poëte profite de l’idée où on était alors, qu’il n’y avait pas d’antipodes, pour y placer le Purgatoire.

C’est une colline dont le sommet se perd dans le ciel, et qui peut avoir en hauteur ce qu’a l’Enfer en profondeur. Les deux poëtes s’élèvent de division en division et des punitions qui deviennent toujours plus de clartés en clartés, trouvant sans cesse légères. Le lecteur s’élève et respire avec eux : il entend partout le langage consolant de l’espérance, et ce langage se sent de plus en plus du voisinage des Cieux. La colline est enfin couronnée par le Paradis terrestre : c’est là que Béatrix paraît, et que Virgile abandonne Dante.

Alors il monte avec elle de sphère en sphère, de vertus en vertus, par toutes les nuances du bonheur et de la gloire, jusque dans les splendeurs du Ciel empyrée ; et Béatrix l’introduit au pied du trône de l’Éternel.

Étrange et admirable entreprise ! Remonter du dernier gouffre des Enfers jusqu’au sublime sanctuaire des Cieux, embrasser la double hiérarchie des vices et des vertus, l’extrême misère et la suprême félicité, le temps et l’éternité ; peindre à la fois l’ange et l’homme, l’auteur de tout mal, et le Saint des saints ? Aussi on ne peut se figurer la sensation prodigieuse que fit sur toute l’Italie ce poëme national, rempli de hardiesses contre les papes, d’allusions aux événements récents et aux questions qui agitaient les esprits ; écrit d’ailleurs dans une langue au berceau, qui prenait entre les mains de Dante une fierté qu’elle n’eut plus après lui, et qu’on ne lui connaissait pas avant. L’effet qu’il produisit fut tel, que, lorsque son langage rude et original ne fut presque plus entendu, et qu’on eut perdu la clef des allusions, sa grande réputation ne laissa pas de s’étendre dans un espace de cinq cents ans, comme ces fortes commotions dont l’ébranlement se propage à d’immenses distances.

L’Italie donna le nom de divin à ce poëme et à son auteur ; et quoiqu’on l’eût laissé mourir en exil, cependant ses amis et ses nombreux admirateurs eurent assez de crédit, sept à huit ans après sa mort, pour faire condamner le poëte Cecco d’Ascoli à être brûlé publiquement à Florence, sous prétexte de magie et d’hérésie, mais réellement parce qu’il avait osé critiquer Dante. Sa patrie lui éleva des monuments, et envoya, par décret du Sénat, une députation à un de ses petits-fils, qui refusa d’entrer dans la maison et les biens de son aïeul. Trois papes ont depuis accepté la dédicace de la Divina Comedia, et ont fondé des chaires pour expliquer les oracles de cette obscure divinité[4].

Les longs commentaires n’ont pas éclairci les difficultés, la foule des commentateurs n’ayant vu partout que la théologie ; mais ils auraient dû voir aussi la mythologie, car le poëte les a mêlées. Ils veulent tous absolument que Dante soit la partie animale, ou les sens ; Virgile, la philosophie morale, ou la simple raison ; et Béatrix, la lumière révélée, ou la théologie. Ainsi l’homme grossier, représenté par Dante, après s’être égaré dans une forêt obscure, qui signifie, suivant eux, les orages de la jeunesse, est ramené par la raison à la connaissance des vices et des peines qu’ils méritent, c’est-à-dire aux Enfers et au Purgatoire : mais quand il se présente aux portes du Ciel, Béatrix se montre et Virgile disparaît. C’est la raison qui fuit devant la théologie.

Il est difficile de se figurer qu’on puisse faire un beau poëme avec de telles idées, et ce qui doit nous mettre en garde contre ces sortes d’explications, c’est qu’il n’est rien qu’on ne puisse plier sous l’allégorie avec plus ou moins de bonheur. On n’a qu’à voir celle que Tasse a lui-même trouvée dans sa Jérusalem.

Mais il est temps de nous occuper du poëme de l’Enfer en particulier, de son coloris, de ses beautés et de ses défauts.

                            * * * * * * *

Du poëme de l’Enfer. — Au temps où Dante écrivait, la littérature se réduisait en France, comme en Espagne, aux petites poésies des Troubadours. En Italie, on ne faisait rien d’important dans la langue du peuple ; tout s’écrivait en latin. Mais Dante ayant à construire son monde idéal, et voulant peindre pour son siècle et sa nation[5], prit ses matériaux où il les trouva : il fit parler une langue qui avait bégayé jusqu’alors, et les mots extraordinaires qu’il créait au besoin n’ont servi qu’à lui

Dante a versifié par tercets ou à rimes triplées, et c’est de tous les poëtes celui qui, pour mieux porter le joug, s’est permis le seul. Voilà une des causes de son obscurité. D’ailleurs il n’est point de poëte qui tende plus de piéges à son traducteur ; c’est presque toujours des bizarreries, des énigmes ou des horreurs qu’il lui propose : il entasse les comparaisons les plus dégoûtantes, les allusions, les termes de l’école et les expressions les plus basses : rien ne lui paraît méprisable, et la langue française, chaste et timorée, s’effarouche à chaque phrase. Le traducteur a sans cesse à lutter contre un style affamé de poésie, qui est riche et point délicat, et qui, dans cinq ou six tirades, épuise ses ressources et lui dessèche ses palettes. Quel parti donc prendre ? Celui de ménager ses couleurs ; car il s’agit d’en fournir aux dessins les plus fiers qui aient été tracés de main d’homme ; et lorsqu’on est pauvre et délicat, il convient d’être sobre. Il faut surtout varier ses inversions : Dante dessine quelquefois l’attitude de ses personnages par la coupe de ses phrases ; il a des brusqueries de style qui produisent de grands effets ; et souvent dans la peinture de ses supplices il emploie une fatigue de mots qui rend merveilleusement celle des tourmentés. L’imagination passe toujours de la surprise que lui cause la description d’une cause incroyable à l’effroi que lui donne nécessairement la vérité du tableau : il arrive de là que ce monde visible ayant fourni au poëte autant d’images pour peindre son monde idéal, il conduit et ramène sans cesse le lecteur de l’un à l’autre ; et ce mélange d’événements si invraisemblables et de couleurs si vraies fait toute la magie de son poëme. plus d’expressions impropres et bizarres ; mais aussi, quand il est beau, rien ne lui est comparable. Son vers se tient debout par la seule force du substantif et du verbe, sans le concours d’une seule épithète[6].

Si les comparaisons et les tortures que Dante imagine sont quelquefois horribles, elles ont toujours un côté ingénieux, et chaque supplice est pris dans la nature du crime qu’il punit. Quant à ses idées les plus bizarres, elles offrent aussi je ne sais quoi de grand et de rare qui étonne et attache le lecteur. Son dialogue est souvent plein de vigueur et de naturel, et tous ses personnages sont fièrement dessinés. La plupart de ses peintures ont encore aujourd’hui la force de l’antique et la fraîcheur du moderne, et peuvent être comparées à ces tableaux d’un coloris sombre et effrayant, qui sortaient des ateliers des Michel-Ange et des Carrache et donnaient à des sujets empruntés de la religion une sublimité qui parlait à tous les yeux.

Il est vrai que, dans cette immense galerie de supplices, on ne rencontre pas assez d’épisodes ; et, malgré la brièveté des chants, qui sont comme des repos placés de très-près, le lecteur le plus intrépide ne peut échapper à la fatigue. C’est le vice fondamental du poëme.

Enfin, du mélange de ses beautés et de ses défauts, il résulte un poëme qui ne ressemble à rien de ce qu’on a vu, et qui laisse dans l’âme une impression durable. On se demande, après l’avoir lu, comment un homme a pu trouver dans son imagination tant de supplices différents, qu’il semble avoir épuisé les ressources de la vengeance divine ; comment il a pu, dans une langue naissante, les peindre avec des couleurs si chaudes et si vraies, et, dans une carrière de trente-quatre chants, se tenir sans cesse la tête courbée dans les Enfers.

Au reste, ce poëme ne pouvait paraître dans des circonstances plus malheureuses : nous sommes trop près ou trop loin de son sujet. Dante parlait à des esprits religieux, pour qui ses paroles étaient des paroles de vie, et qui l’entendaient à demi-mot : mais il semble qu’aujourd’hui on ne puisse plus traiter les grands sujets mystiques d’une manière sérieuse. Si jamais, ce qu’il n’est pas permis de croire, notre théologie devenait une langue morte, et s’il arrivait qu’elle obtînt, comme la mythologie, les honneurs de l’antique ; alors Dante inspirerait une autre espèce d’intérêt : son poëme s’élèverait comme un grand monument au milieu des ruines des littératures et des religions : il serait plus facile à cette postérité reculée de s’accommoder des peintures sérieuses du poëte, et de se pénétrer de la véritable terreur de son Enfer ; on se ferait chrétien avec Dante, comme on se fait païen avec Homère[7].


Voilà le précis du poëme ; il est long et ne dit pas tout : mais on trouvera semées dans les notes les idées qui manquent ici ; l’application en sera plus facile et moins éloignée que si on les eût fait entrer dans ce discours préliminaire, et qu’il eût ensuite fallu les transporter et les appliquer de mémoire, en lisant le poëme.

De la traduction. — Comme on a beaucoup parlé des traductions, je n’en dirai qu’un mot en finissant, pour ne pas paraître mépriser ce genre de travail, ou l’estimer plus qu’il ne vaut. J’ai donc pensé qu’elles devraient servir également à la gloire du poëte qu’on traduit, et au progrès de la langue dans laquelle on traduit ; et ce n’est pourtant point là qu’il faut lire un poëte, car les traductions éclairent les défauts et éteignent les beautés ; mais on peut assurer qu’elles perfectionnent le langage.

En effet, la langue française ne recevra toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses ; en fouillant dans l’antiquité à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire en tous les sens : bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue ; il épuise ses ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale, et donnent des ailes au langage.

Notre langue n’étant qu’un métal d’alliage, il faut la dompter par le travail, afin d’incorporer ses divers éléments. Sans doute elle n’acquerra jamais ce principe d’unité qui fait la force et la richesse du grec ; mais elle pourra peut-être un jour s’approcher de la souplesse et de l’abondance de la langue italienne, qui traduit avec tant de bonheur. Quand une langue a reçu toute sa perfection, les traductions y sont aisées à faire et n’apportent plus que des pensées.

Puisqu’on va parcourir des lieux peuplés d’ombres, de mânes et de fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient par ces expressions.

De l’état des morts. — Ils distinguaient après la mort, l’âme, le corps et l’ombre.

L’âme était une portion de l’esprit qui anime l’univers, une subtile quintessence, un rayon très-épuré : mais c’était toujours de la matière ; et quoiqu’elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur esprit : tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque. Seulement on lui donnait quelquefois la figure d’un papillon qui s’échappe de la bouche d’un mourant, pour exprimer son excessive légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n’était pas déterminée.

Mais l’ombre différait de l’âme, en ce qu’elle retenait la figure et l’apparence du corps. Elle en était le spectre, le simulacre, le fantôme ; et, bien qu’elle fût d’une matière assez ténue pour échapper au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.

Les noms d’ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient donc tous image et représentation de l’homme. Les mânes signifient restes, et désignent ce qui survit à l’homme, ce qui est permanent après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée : ce sont les mânes ou l’ombre d’un mort qu’on rencontre aux Enfers ; c’est encore cela qu’on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le génie du défunt était autre chose : il gardait le sépulcre, et se montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros. Il arrivait quelquefois qu’un homme voyait son génie avant de mourir ; mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les génies, avec cette différence, qu’ils ne s’occupent plus de nous après la mort.

Il se présente ici une question. Était-ce l’ombre qui la première donnait au corps sa forme et au visage ses traits ? ou bien ne gardait-elle l’apparence du corps que par les longues habitudes qu’ils avaient eues ensemble ?

L’antiquité pensait que l’ombre était d’abord façonnée sous la figure humaine ; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu’elle devait un jour habiter ; et qu’elle cachait l’âme ou le souffle de vie dans sa substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l’homme à son image, semble indiquer aussi cette première portion de l’homme. On pourrait conclure de là que l’âme avait deux enveloppes : cachée d’abord dans l’ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur, sur qui se moulait l’homme extérieur, c’est-à-dire le corps.

C’est de toutes ces idées qu’est dérivée une expression, admirable pour l’énergie, et qui n’aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons dit. On la trouve chez les Latins : Mens informat corpus ; et chez les Italiens, la mente informa il corpo. Elle est peu usitée dans notre langue ; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part : « L’univers ne serait qu’un point pour une huître, quand même une âme humaine informerait cette huître. » Enfin c’est de là que semble venir la persuasion générale, que l’homme montre au dehors ce qu’il est au dedans, et que le visage est le miroir de l’âme.

Le christianisme n’a retenu de toutes ces divisions que celle de l’âme et du corps ; et cependant on voit dans la Bible l’ombre de Samuel.

Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de mânes, d’ombres, de fantômes, d’âmes et de simulacres, pour désigner les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous ; et, au vingt-quatrième chant de l’Enfer, il dit que des yeux vivants ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l’abîme, comme les yeux d’un mort. Il suppose aussi, d’après les anciens, que les ombres parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du fond de la poitrine ; et il est reconnu lui-même pour un homme encore vivant, aux mouvements de ses lèvres.

Homère, dans l’Odyssée, représente les mânes suçant le sang des victimes ; et voilà pourquoi on leur en immolait. On croyait que le sang, la fumée et ce qu’il y a de plus spiritueux dans nos aliments, était la part des morts comme celle des dieux. Les âmes à qui on négligeait de faire des sacrifices s’attachaient quelquefois à leurs parents ou à des personnes de leur connaissance, et celui qui était ainsi sucé par un mort dépérissait à vue d’œil.

La croyance d’un purgatoire a bien donné le change à ces idées, en substituant le besoin des prières et des œuvres pies à celui des sacrifices ; mais elles ne laissent pas de subsister parmi le peuple. N’a-t-on pas vu au commencement de ce dix-huitième siècle une bonne partie de l’Europe sucée par des vampires ; et ne continue-t-on pas toujours de porter le dernier repas au convoi d’un mort ? Cette cérémonie et bien d’autres qui se glissèrent autrefois dans notre liturgie, sont comme les médailles du paganisme qu’on retrouve dans les fondations du christianisme.

Toutes ces distinctions, que j’ai tâché d’établir avec quelque clarté, sont un peu confuses chez les anciens : ce sont bien des notions différentes, mais dont les limites ne sont pas bien marquées. Il y a dans la fable autant de législateurs que de poëtes, et il ne faut pas donner un code à l’imagination.

VUE GÉNÉRALE DE L’ENFER


L’Enfer a dix grandes parties : un vestibule et neuf cercles. Ils sont tous concentriques et vont en diminuant de grandeur jusqu’au centre de la terre, ainsi que dans un cône renversé.

Après avoir franchi la porte des Enfers, on trouve le vestibule coupé en deux moitiés par l’Achéron.

La première moitié, avant d’arriver au fleuve, renferme les âmes sans vertus et sans vices.

La seconde moitié, après avoir passé le fleuve, forme les limbes, qui sont :

Le premier cercle de l’Enfer, séjour des enfants morts sans baptême ;

  Le deuxième cercle est le séjour des Luxurieux ;
  Le troisième cercle, des Gourmands ;
  Le quatrième cercle, des Prodigues et des Avares ;
  Le cinquième cercle, des Vindicatifs ;
  Le sixième cercle, des Hérésiarques.

Mais avant de passer à la description des autres cercles, le poëte s’arrête dans son onzième Chant, pour jeter un coup d’œil sur tout ce qu’il a vu, et sur ce qui lui reste encore à voir. Il considère cette dernière portion comme un nouvel Enfer, qu’il partage en trois cercles :

Le premier cercle de cette division nouvelle est le septième de tout l’Enfer. Il se subdivise en trois donjons, qui contiennent les différentes sortes de violences.

Le deuxième, qui est le septième de tout l’Enfer, se subdivise en dix vallées, où sont renfermés tous les genres de perfidie.

Le troisième, qui est le neuvième et dernier de l’Enfer, se subdivise encore en quatre donjons, où sont punis tous les Traîtres.

Au milieu de chaque cercle, il y a toujours un gouffre qui conduit au cercle suivant. Le poëte emploie divers moyens pour descendre de l’un à l’autre.

L’ENFER


CHANT PREMIER


ARGUMENT


À la chute du jour, le poëte s’égare dans une forêt. — Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l’approche. C’est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux Enfers.


J’étais au milieu de ma course, et j’avais déjà perdu la bonne voie, lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me trouble encore et m’épouvante [1].

Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse, où j’ai tant éprouvé d’angoisses, que la mort seule me sera plus amère : mais c’est par ses âpres sentiers que je suis parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant les choses dont mon œil fut témoin.

Je ne puis rappeler le moment où je m’engageai dans la forêt périlleuse,

tant ma léthargie fut profonde ! mais je marchais avec effroi dans des

gorges obscures, lorsque j’atteignis le pied d’une colline qui les terminait ; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front s’éclairait déjà des premiers rayons de l’astre qui guide l’homme dans sa route [2].

Alors mon sang, qu’une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans mes veines ; et comme celui qui s’est échappé du naufrage, et qui, tout haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la contemple, ainsi je m’arrêtai, et j’osai sonder d’un œil affaibli ces profondeurs d’où jamais ne sortit un homme vivant.

Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir péniblement cette côte solitaire ; mais à peine je touchais à ses bords escarpés, qu’une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l’approche de la colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.

Le jour naissait, et le soleil montait sur l’horizon, suivi de ces étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu’il éclaira d’abord le prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque confiance ; mais elle fut bientôt troublée à la vue d’un lion qui m’apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l’air frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.

Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses désirs insatiables : elle avait déjà dévoré la substance des peuples. Son funeste regard me remplit d’une telle horreur, que je perdis l’espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s’épuise, et déplore ses forces perdues, tel je devins à l’aspect de cette bête furieuse, qui, se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les ténèbres de la forêt.

Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le trouver dans cette vaste solitude :

— Ayez pitié de moi, m’écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme réel.

— Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C’est en Italie et dans la profane Rome que j’ai vécu, vers les derniers jours de César, et sous l’heureux Auguste ; Mantoue fut ma patrie [5], et c’est moi qui chantai le pieux fils d’Anchise qui revint d’Ilion, quand les Grecs l’eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te replonges dans cette vallée de larmes ? pourquoi ne gravis-tu point cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables joies ?

Saisi de respect, je m’écriai :

— Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers les siècles ? ô gloire des poëtes ! la mienne est d’avoir connu vos oeuvres ; je les consacrai dans mon cœur, et c’est de vous que j’appris à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage ; car je chancelle d’épouvante, ma chaleur m’abandonne.

— Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu veux fuir ce lieu fatal ; car la louve qui t’épouvante garde éternellement le passage de la colline ; et quiconque oserait le franchir y laisserait la vie : elle ne connut jamais la pitié, et la pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle s’accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance. Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer dans les tourments ; il naîtra dans les champs de Feltro [7] : incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu’à ce qu’il la précipite aux enfers, d’où jadis elle fut déchaînée par l’envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l’éternité : c’est là que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort ; et que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants du ciel [8] ; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des flammes, par l’espérance d’être un jour citoyennes des cieux. Mais si tu veux t’élever ensuite à ce séjour de gloire, je t’abandonnerai à des mains plus dignes de te conduire [9] ; car le chef de la nature me défend à jamais l’approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi. Souverain maître des mondes, c’est là qu’il règne ; il a posé son trône dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu’il y rassemble sous ses ailes !

— Ô grand poëte ! m’écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort ; et pour que je me dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j’entrevoie les portes confiées au prince des apôtres.

Aussitôt le fantôme s’avança, et je marchai sur ses traces [10].


NOTES SUR LE PREMIER CHANT


[1] Les commentateurs se sont beaucoup exercés sur cette forêt, sur la colline et sur les trois animaux ; nous ne les suivrons point dans toutes ces allégories. Il suffit de savoir que Dante devint homme public à l’âge de trente-cinq ans, ce qu’il exprime par ces mots : « J’étais au milieu de ma course ; » et qu’à cette époque il eut à combattre l’hydre du gouvernement populaire et les discordes publiques dont Florence était agitée. La forêt peut être l’allégorie de cette idée, puisqu’au quatorzième Chant du Purgatoire il appelle sa patrie trista selva.

[2] La colline représente l’état heureux où Dante aspirait, après tous les dégoûts que lui avait donnés sa patrie. Mais il ne peut y parvenir sans descendre auparavant aux Enfers, où il puisera, dans les entretiens de ses compatriotes morts et dans le spectacle de tous les crimes et de leurs supplices les lumières qui lui sont si nécessaires pour arriver à la colline, ce dernier but de l’ambition du sage. Nous observerons que, par ces paroles : tant ma léthargie fut profonde, et par un autre passage qu’on trouve au Paradis, le poëte insinue très-clairement que son voyage n’est qu’une longue vision et que tout s’est passé en songe.

[3] On suppose ordinairement que le monde a commencé au printemps, et que le soleil entre alors dans le signe du bélier. Le poëte fait allusion à ces deux idées également fausses : mais ce qui est certain, c’est qu’il répète, en plusieurs endroits de son poëme, qu’il était descendu aux Enfers le soir du Vendredi-Saint, à l’entrée du printemps.

[4] Les trois animaux désignent, suivant les commentateurs, la luxure, l’ambition et l’avarice, c’est-à-dire les passions de la jeunesse, de l’âge mûr et de la vieillesse. Mais peut-être que ce triple emblème ne regarde que la cour de Rome, qui, pour asservir l’Italie, était tour à tour panthère séduisante, lionne superbe ou avare louve, et s’alliait, suivant ses intérêts, aux différentes puissances.

Les commentateurs ont cru que le poëte avait quelque envie de la peau de la panthère : c’est la construction équivoque de la phrase qui a donné jour à ce mauvais sens, lequel se trouve encore fortifié par un passage du seizième Chant, note 8 ; mais je n’ai pas cru qu’il fallût prêter des bizarreries à Dante. Il serait en effet trop ridicule de lui faire dire que la beauté du printemps et de la matinée lui a donné l’idée d’écorcher une panthère. Je m’arrêterai rarement sur les difficultés du texte ; il s’en présente trop souvent pour fatiguer les lecteurs de leur multitude. Ceux qui liront l’original devineront sur la traduction les idées qui ont déterminé le choix d’un sens plutôt que d’un autre.

[5] Virgile dit mot à mot : Je naquis à Mantoue d’une famille lombarde ; c’est comme si Homère disait : je suis né d’une famille turque. Il paraît d’ailleurs fort instruit de la situation actuelle de l’Italie. Ce sont là de grandes fautes ; mais Dante voulait apprendre à toute l’Italie que Virgile était son poëte par excellence, et que, seul de tous ses contemporains, il était capable de suivre les traces de ce grand homme : il a tout sacrifié à cette idée, dont il était préoccupé. C’est ainsi que, dans les mystères qu’on jouait autrefois, David et Salomon disent leur benedicite avant de se mettre à table ; et dans la Cène peinte par Jean de Bruges, on voit au milieu du festin le riche prieur qui avait ordonné le tableau et payé le peintre.

[6] Le lévrier généreux qui doit repousser le monstre est Can de l’Escale, prince de Vérone, dont il est parlé dans le discours préliminaire. Ce jeune prince fut nommé par l’empereur généralissime des Gibelins et remporta plusieurs victoires sur les Guelfes. On ne doutait pas, s’il eût vécu, qu’il ne se fût rendu maître de toute l’Italie ; mais il mourut à 36 ans, laissant après lui la plus grande réputation. — Pour dire qu’il sera incorruptible, le texte porte qu’il ne mangera ni terre, ni étain, c’est-à-dire qu’il s’abstiendra des richesses. Isaïe, en menaçant Jérusalem, dit : Je t’ôterai tout ton étain.

[7] Feltro est une montagne près de Vérone : il y a aussi une ville de ce nom.

[8] Les anges rebelles, et ensuite les âmes du purgatoire.

[9] C’est-à-dire à Béatrix, qui doit montrer les Cieux à Dante, après que Virgile l’aura conduit aux Enfers et au Purgatoire. Béatrix était de la famille des Portinari, et mourut à Florence, âgée de 26 ans.

[10] On respire dans ce premier chant je ne sais quelle vapeur sombre, effet des allusions mystérieuses dont il est rempli : c’était l’esprit du temps, et on doit s’y transporter pour mieux juger Dante. C’est à quoi les notes historiques pourront aider. Mais pour faire le rapprochement de son siècle et du nôtre, il faudra faire aussi quelques observations de goût. La saine critique s’exerce avec fruit sur les grands écrivains : ils instruisent par leurs beautés et par leurs défauts ; il faut, au contraire, respecter la médiocrité qu’on ne peut ni louer ni blâmer. Il serait dangereux, par exemple, de manier des poëmes tels que ceux de la Religion et des Jardins ; parce que ces sortes d’ouvrages, froids et léchés, n’avertissent le goût par aucun écart, et l’endorment souvent par l’apparence d’une perfection tranquille.

Les personnes qui se laissent éblouir par le succès seront peut-être scandalisées de ce qu’on dit ici de l’auteur des Jardins, mais on les prie de considérer qu’un homme, par la réputation dont il jouit, donne plus souvent la mesure de ses partisans que la sienne.

Je me permettrai donc, avec sobriété pourtant, quelques observations critiques sur Dante, poëte dont les beautés et les défauts réveillent le goût à chaque instant, et qui ne peut s’élever ou tomber sans donner quelque grande secousse à l’imagination.

CHANT II

ARGUMENT.


Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers ; mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel pour l’envoyer à lui. Alors ils s’avancent tous deux vers les souterrains.


Le jour baissait, et les cieux plus sombres invitaient au repos les fils laborieux de la terre : moi seul, j’étais prêt à fournir ma pénible route, et je marchais au spectacle de douleurs que ma bouche fidèle retrace à la mémoire.

Muses, secourez-moi ! Génie, enfant du Ciel, que les chants que tu m’inspires s’ennoblissent de ton auguste origine.

J’avançais, et je disais à mon guide :

Ô poëte ! daignez mesurer mes forces, et voyez si mon courage se soutiendra dans ces précipices. Vous m’avez appris que le fils d’Anchise ne craignit pas d’y descendre, et qu’il se montra vivant au royaume des morts : mais la raison me dit qu’il en était digne, puisque le ciel voulut honorer en lui le héros dont il fut père [1]. Le maître du destin l’avait nommé, avant les temps, pour aïeul de cette Rome à qui la puissance et l’empire furent donnés, parce que sur son trône devaient s’asseoir un jour les pontifes du monde ; et lorsqu’enfin il termina, au séjour des âmes heureuses, ce voyage que votre voix a célébré, il y entendit les présages de ses victoires et la future destinée de Rome. C’est encore dans ces lieux que pénétra l’apôtre des nations [2], pour y raffermir sa foi chancelante. Mais moi, qui suis-je pour marcher sur les traces de Paul et d’Énée ? Qui m’a promis un tel honneur après eux ? Je recule d’effroi avant de me jeter dans ces profondeurs. Antique sage, éclairez et soutenez mes pas incertains.

Je m’arrêtai alors sur le penchant du gouffre, et j’envisageai tout pensif les périls du voyage. J’étais dans l’attitude d’un homme assailli de pensées diverses, dont la volonté flottante détruit toujours les nouveaux conseils qu’elle reproduit sans cesse ; mais l’ombre romaine me ranima par ces paroles :

— Que dis-tu ? Je vois que ton âme s’abandonne elle-même, et tombe irrésolue : semblable au coursier qu’une ombre épouvante, elle éprouve ce trouble qui flétrit l’homme à l’aspect de la gloire périlleuse. Pour dissiper la frayeur qui t’enchaîne, apprends donc ce qui m’amène à toi, et comment le cri de ta misère a pu m’émouvoir. J’étais parmi les ombres qui errent suspendues au bord des Enfers [3], lorsqu’une femme m’apparut et m’appela [4]. Attiré par sa beauté, j’accourus, impatient de connaître ses désirs. Ses yeux brillaient comme les flambeaux du ciel, et sa bouche angélique me fit entendre ces paroles, dont la douce harmonie charma mon oreille : « Ô bon génie, fils de Mantoue, dont la gloire vole encore dans le monde, et y sera la compagne des siècles ! j’ai un ami que la fortune ne m’a point donné ; mais il est perdu dans le grand désert, où il lutte contre l’épouvante et la nuit : s’il s’égare plus longtemps, j’aurai trop tard quitté les Cieux pour venir à son aide. Allez à lui, je vous en conjure, et que le charme de votre voix le ramène de ce labyrinthe de la mort ; sauvez-le, et rendez-moi la paix que j’ai perdue. Je suis Béatrix ; c’est ma bouche qui vous implore. Je viens d’un séjour où mes désirs me rappellent, et d’où m’a fait descendre le pur amour : mais bientôt, rendue aux pieds du Roi de la nature, j’élèverai pour vous ma voix reconnaissante. » Elle se tut, et je répondis : « Ô femme, qui brûlez de ce feu divin, par qui seul la race de l’homme a mérité l’empire de son séjour [5] ! croyez qu’il m’est doux de remplir vos désirs, et ne me priez pas lorsque j’obéis avec joie. Mais daignez m’apprendre, fille de la lumière, pourquoi vous n’avez pas craint d’aborder ces cachots ténébreux, et comment vous avez pu quitter des lieux où le bonheur vous rappelle.

— Puisque votre esprit, me dit-elle, ose interroger ces mystères, je vous répondrai brièvement que je n’ai pas redouté l’approche des Enfers, parce que mon âme ne craint point des maux qui ne sauraient l’atteindre. Je suis telle aujourd’hui, par la faveur de mon Dieu, que vos extrêmes misères n’arrivent plus jusqu’à moi, et que les flammes de l’abîme ne peuvent altérer ma substance. Il est dans les Cieux une femme qui pleure sur l’infortuné que vous allez sauver, et qui fatigue pour lui l’inflexible justice. Elle s’est tournée vers Lucie, et lui a dit : « Ne refuse point ton assistance à celui qui te fut fidèle, et vois son abandon. » Lucie, pur symbole de la charité, s’est émue et s’est avancée vers moi. J’étais avec l’antique Rachel. « Ô Béatrix, m’a-t-elle dit, miroir des perfections de ton Dieu ! pourquoi délaisses-tu celui qui t’a tant aimée, et qui jadis, pour te suivre, quitta les sentiers vulgaires du monde ? N’entends-tu pas ses profonds gémissements ? Ne vois-tu pas que la mort l’environne de son ombre, sur ce fleuve que l’Océan ne connut jamais ? » L’intérêt ou le plaisir n’emportent pas les enfants des hommes avec plus d’ardeur que ces paroles ne m’en ont inspiré. Je suis descendue de ma demeure sainte et j’ai volé vers vous pour implorer le secours de ce langage qui a fait votre gloire et la gloire de votre siècle. »

À ces mots, elle a tourné sur moi ses yeux remplis de larmes, pour redoubler mon zèle ; et moi, suivant son désir, je suis accouru vers toi, et je t’ai dérobé aux fureurs du monstre qui garde l’immortelle colline. Pourquoi donc demeures-tu sans force ? Pourquoi ne relèves-tu pas ce front abattu, puisque tu as dans les Cieux trois âmes heureuses [6] qui t’aiment, et dont ma voix te promet la faveur ?

Tel qu’une fleur dont les froides ombres de la nuit avaient courbé la tête relève au matin sa tige abattue, et se récrée à la chaleur du jour, ainsi mon cœur languissant se ranima, et je répondis avec confiance :

— Bénie soit celle qui a pris pitié de moi, et béni soyez-vous qui n’avez pas rejeté ses larmes ! Vos paroles ont rappelé ma vertu première : me voilà ! vos volontés seront les miennes ; vous êtes mon guide, mon sauveur et mon maître.

Ainsi parlai-je ; et l’ombre étant descendue, je la suivis dans un sentier sauvage et ténébreux.


NOTES SUR LE DEUXIÈME CHANT


[1] Ce héros est Romulus. Voilà sans doute un étrange raisonnement ! Énée fut comblé des faveurs du ciel, parce que de lui devait naître le fondateur de Rome, et que Rome devait un jour appartenir aux papes. Cet argument ressemble beaucoup à ceux que ces mêmes papes faisaient alors pour appuyer leurs prétentions ; et cette analogie ferait plus que justifier le poëte.

[2] Saint Paul a été ravi au troisième ciel.

[3] Dans les limbes.

[4] C’est Béatrix.

[5] Le poète semble désigner ici la charité, qui est une humanité d’un ordre plus relevé, et la première des vertus.

[6] Ces trois femmes, que Dante nous peint comme les médiatrices de l’homme envers Dieu, sont tellement voilées sous l’allégorie, qu’il est difficile de rien affirmer sur elles. On a cru que la première était la miséricorde, qui veut sauver l’homme égaré, et qui tempère par ses larmes les rigueurs de la justice divine. La seconde, que le poëte nomme Lucie, représente la grâce que la miséricorde nous envoie. La troisième est la vraie religion, sous le nom de Béatrix, qui se réveille de l’état de contemplation où elle était auprès de Rachel, et devient active pour sauver un malheureux.

On sait que Rachel et Lia sont l’emblème de la vie contemplative et de la vie active dans l’ancienne loi, comme dans la nouvelle Marie et Marthe, sœurs de Lazare… Michel-Ange, dont le génie avait beaucoup de rapports avec celui de Dante, et qui le lisait sans cesse, a sculpté sur le tombeau de Jules II les deux figures de Rachel et de Lia ; celle-ci tenant un miroir et tressant une couronne de fleurs, et Rachel appuyée sur ses genoux et levant les yeux au ciel, qu’elle contemple. — Le fleuve inconnu où Dante va périr est encore un sujet allégorique. Au reste, les poëtes, les peintres et les sculpteurs devraient être bien sobres sur les allégories ; elles ne produisent ordinairement que des idées froides, à cause de leur obscurité : ce qui exerce trop l’esprit laisse le cœur tranquille.

CHANT III


ARGUMENT


Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps. Après avoir lu l’inscription, ils passent dans la première enceinte de l’Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés. Description du premier supplice. — Discours de Caron.

  C’EST MOI QUI VIS TOMBER LES LÉGIONS REBELLES ;
  C’EST MOI QUI VOIS PASSER LES RACES CRIMINELLES ;
  C’EST PAR MOI QU’ON ARRIVE AUX DOULEURS ÉTERNELLES,
  LA MAIN QUI FIT LES CIEUX POSA MES FONDEMENTS :
  J’AI DE L’HOMME ET DU JOUR PRÉCÉDÉ LA NAISSANCE,
          ET JE DURE AU DELÀ DES TEMPS.
  ENTRE, QUI QUE TU SOIS, ET LAISSE L’ESPÉRANCE [1].


Je vis ces paroles qu’éclairait un feu sombre, écrites sur une porte, et je dis :

— Maître, ces paroles sont dures.

— C’est ici, me répondit le sage, qu’il faut laisser toute crainte ; ici doit expirer toute faiblesse : nous voilà dans ces lieux où je t’ai dit que tu verrais les tribus désolées, pour qui il n’est plus de félicité.

Il dit ; et, tournant vers moi son visage assuré, il me prit par la main, et m’introduisit dans ces horreurs secrètes.

Les soupirs, les pleurs et les gémissements qui s’élevaient dans cette nuit sans étoiles formaient un si lugubre murmure, que je ne pus retenir mes larmes. Bientôt la confusion des langues, les horribles imprécations, les accents de la rage et les cris du désespoir, les hurlements perçants et affaiblis, mêlés au choc impétueux des mains, agitèrent tumultueusement cette noire atmosphère, comme les tourbillons de sable emportés par les vents [2].

Éperdu de terreur, je m’écriai :

— Maître, qu’entends-je ! et qui sont ceux qui vivent ainsi travaillés de douleurs ?

— Ce sont, me dit-il, les âmes qui vécurent sans vertus et sans vices : elles sont ici confondues avec cette légion qui garda jadis la neutralité entre les anges de Dieu et les esprits rebelles [3]. Le ciel rejeta ces lâches enfants qui souillaient sa pureté, et l’abîme leur refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne se glorifiassent d’avoir de tels compagnons de leurs peines.

— Qui peut donc, repris-je, leur arracher ces cris désespérés ?

— Apprends en peu de mots, ajouta mon guide, que ces infortunés n’attendent pas une seconde mort ; et qu’oubliés à jamais dans cette ombre de vie, il n’est point de condition qui ne leur semblât plus douce. La clémence et la justice les dédaignent également ; le monde n’a pas même conservé leurs noms ; taisons-nous sur eux aussi ; mais jette un coup d’œil, et passe.

Je regardai, et je vis un drapeau rapidement emporté dans une course sans repos et sans terme : il était suivi d’une foule si innombrable, que je ne pouvais croire que la mort eût moissonné autant de victimes. Parmi celles que je reconnus, je considérai l’ombre solitaire, qui se refusa lâchement au grand fardeau du Pontificat [4] ; et je compris alors que j’étais au séjour des âmes tièdes, également réprouvées de Dieu et de ses ennemis. Ces malheureux, qui n’ont point su goûter la vie, étaient nus, et toujours assaillis d’insectes et de mouches cruelles. Leurs larmes et le sang qui coulait de leurs blessures allaient abreuver les vers qui fourmillaient à leurs pieds [5].

Portant ensuite mes regards plus avant, j’aperçus un concours de peuples sur les bords d’un grand fleuve [6].

— Apprenez-moi, dis-je à mon guide, quels sont ceux qu’un reste de lueur me fait découvrir, et quel est cet attrait puissant qui les appelle au delà du fleuve.

— Tu le sauras, me répondit-il, quand tu seras à ce triste rivage.

Frappé de crainte et de respect, je marchais en silence ; et voilà qu’un vieillard [7] blanchi par les années venait à nous dans une barque et criait : « Malheur à vous, âmes perdues ! n’espérez plus de voir les cieux : je viens pour vous porter à l’autre rive, dans ces ténèbres, au milieu des glaçons et des brasiers éternels… Et toi qui oses m’aborder, homme vivant, sépare-toi de l’assemblée des morts. Mais, voyant que je ne m’éloignais pas : C’est par une autre voie, me dit-il, c’est sur d’autres bords et dans une autre barque que tu dois passer le fleuve [8]. »

Alors mon guide prit la parole :

— Vieillard, cesse de t’effaroucher, et ne résiste pas : ainsi le veut celui qui peut tout ce qu’il veut.

À ces mots, le nocher des eaux livides apaisa son visage ombragé de barbe et ses yeux qui roulaient des flammes.

Mais ces malheureuses âmes, dans l’abattement et la nudité, entendant les cruelles paroles du vieillard, changèrent de couleur et grincèrent des dents. Elles blasphémaient Dieu et maudissaient les auteurs de leurs jours et la génération de l’homme ; les temps, les lieux et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants.

Ensuite elles descendirent tumultueusement, en élevant de grands cris, sur ce fatal rivage où descendra quiconque n’a pas craint le Dieu des vengeances. Le pilote infernal les rassemble d’un coup d’œil, en agitant ses prunelles embrasées, et frappe avec son aviron celles qui se reposent sur les bancs de sa nacelle. Comme on voit le faucon tomber au cri de l’oiseleur, ou les feuilles d’automne se détacher une à une, jusqu’à ce que l’arbre ait rendu sa dépouille à la terre : ainsi les tristes enfants d’Adam tombaient dans la barque, et traversaient l’onde noire ; mais ils ne touchaient pas encore l’autre bord qu’une seconde foule pressait déjà le rivage.

— Mon fils, dit le poëte, tous ceux qui meurent dans la colère de Dieu se rassemblent ici de toutes les régions, et s’empressent d’arriver au delà du fleuve ; car la rigueur de cette justice qui les poursuit donne à leur effroi l’emportement du désir [9]. Une âme juste ne se montra jamais sur ces rives funestes ; aussi tu vois combien le nocher des Enfers s’irrite de t’y voir.

Comme il parlait, ces noires campagnes s’ébranlèrent si fortement, qu’au souvenir seul j’éprouve encore une sueur glacée : des vents s’échappaient de la terre plaintive, et des éclairs sanglants sillonnaient les ombres.

Je tombai alors sans sentiment, comme un homme enchaîné d’un profond sommeil.


NOTES SUR LE TROISIÈME CHANT


[1] On entrevoit, dans cette fameuse inscription, le génie et les défauts de Dante. D’abord le trois fois per me si và établit une harmonie monotone et lugubre, très conforme au sujet, et donne un air plus imposant et plus brusque à cette porte personnifiée qui prend tout à coup la parole. Mais on voit bientôt que le poëte, n’ayant pas gradué ses expressions, n’a pas songé à faire passer le lecteur d’une moindre sensation à une plus forte. Eterno dolore précède mal à propos perduta gente ; ensuite il dit plus mal à propos encore que l’Enfer a été construit par le primo amore, joint à la divina potestate et à la somma sapienza. Jamais l’amour n’a pu concourir à la construction de l’Enfer ; c’était assez de la puissance et de la justice que le poëte vient de nommer ; il paraît qu’il a sacrifié la convenance au plaisir d’exprimer la trinité en deux vers. Enfin, dans le grand trait qui termine l’inscription, peut-être fallait-il laissez l’espérance, et non laissez toute espérance. L’espérance personnifiée en aurait eu plus de vie et de force ; ce que je n’ose pourtant affirmer.

Quoi qu’il en soit, cette inscription est d’une si grande beauté, qu’on ne peut assez l’admirer, d’abord par la place qu’elle occupe, et ensuite par sa forme.

Qu’on songe en effet combien il était difficile de donner une inscription aux Enfers ; et combien, même après avoir eu la sublime idée d’en personnifier la porte et de la faire parler, il était difficile de lui prêter des paroles convenables. Elle dit en peu de mots quand et pourquoi elle fut construite, sa destination actuelle et sa durée future. Par ce vers : La main qui fit les cieux posa mes fondements, elle agrandit encore l’image qu’on se fait du créateur : je le vois d’une main arrondir la voûte des Cieux et creuser les Enfers de l’autre. Il faut admirer ces formes de style : c’est moi qui vis tomber ; c’est moi qui vois passer ; c’est par moi qu’on arrive. Il faut s’arrêter à la belle attitude de cette porte qui voit par une de ses faces la naissance du temps, et l’éternité par l’autre. Il faut enfin se pénétrer de la dernière pensée qui invite l’homme à laisser l’espérance, elle qui ne nous quitte ni à la vie ni à la mort ! On sait comment Milton s’est approprié ce grand trait.

[2] Il règne dans cette tirade une grande beauté d’harmonie initiative ; l’aria senza tempo tinat ressemble beaucoup au loca senta situ de Virgile. À propos de l’aer senza stelle, on peut faire une observation sur ces mystères qu’on appelle caprices de langue, sur ces rapports secrets qui font que les mots s’attirent ou se repoussent entre eux. Le poëte dit un air sans étoiles ce qui n’a point de physionomie : parce que, les idées d’air et d’étoiles ne formant pas une association dans notre esprit, on ne gagne rien à les séparer : le mot air a plus de rapport avec le jour, puisqu’il en réveille d’abord le souvenir. Un ciel sans étoiles, n’aurait point été non plus une expression assez mélancolique, parce que la liaison entre les étoiles et le ciel n’est pas encore assez étroite, et que le seul mot ciel est trop voisin de la sérénité du jour. Enfin une nuit sans étoiles produit de l’effet, parce qu’il existe une telle association entre la nuit et les étoiles qu’on ne peut nommer l’une sans réveiller l’idée des autres, ni les séparer sans donner un contrecoup à l’imagination. La nuit annonce une obscurité que ces mots sans étoiles rendent terrible. (Voyez la note 2 du chant XXI.)

[3] On ne sait où Dante a pris cette histoire des anges neutres qui attendirent l’événement, et voulurent se déclarer pour les heureux.

[4] C’est saint Célestin, cinquième du nom, qui abdiqua la tiare, après neuf mois de siége, s’étant laissé effrayer par Boniface VIII, alors cardinal, qui lui persuada qu’on ne pouvait être pape et faire son salut. Célestin, homme pieux et faible, se retira dans un ermitage, et fonda l’ordre qui porte son nom.

[5] On voit ici le premier supplice que le poëte ait encore décrit : les âmes égoïstes et paresseuses y sont condamnées à une course sans fin et aux piqûres des insectes ; ce qui contraste avec leur goût pour les jouissances personnelles et leur indifférence pour les devoirs de la société. Voltaire peint, d’un seul vers ces esprits : Trop faibles pour servir, trop paresseux pour nuire.

[6] Le fleuve qu’on rencontre au vestibule des Enfers est l’Achéron. On passe après lui le Styx, ensuite le Phlégéton, et enfin le Cocyte ; car le Léthé coule au Purgatoire, où les fautes sont oubliées. C’est ainsi que Dante accommode les idées du paganisme à son Enfer chrétien.

On verra au XIVe Chant une belle allégorie sur ces quatre fleuves. Tout le monde connaît celle que Platon avait imaginée d’après la signification primitive du nom de chacun. Ce philosophe, qui en a tant conté aux Grecs, leur disait que l’âme, ornée des plus belles connaissances, sortait du sein de Dieu, pour venir habiter un corps et commencer son pélerinage. Elle oubliait d’abord, en passant le Léthé, toutes ses idées premières, et le souvenir de sa céleste patrie : bientôt elle trouvait l’Achéron, qui signifie privation de joie ; ensuite le Styx, fleuve de tristesse ; et le Cocyte, plaintes et pleurs ; enfin, le Phlégéton, douleur brûlante et forcenée, dernier degré du désespoir. Ainsi la terre était, selon Platon, le véritable Enfer, où l’âme gémissait dans les angoisses, jusqu’à ce que la mort vînt rompre ses liens, et la rejoindre à la source de son être et de sa félicité.

[7] Le vieillard qui passe les âmes est quelque ange de ténèbres qui trouve ici son Enfer.

[8] On ignore à quel passage le nocher fait allusion ; on voit seulement que les deux poëtes sont transportés au delà du fleuve, et qu’ils s’y trouvent sans savoir comment ils y sont arrivés. Les réprouvés seuls étaient reçus dans la barque de Caron.

[9] Sainte Thérèse dit qu’une âme criminelle, au sortir de son corps, ne trouvant point de lieu qui lui soit plus propre et moins pénible que l’Enfer, s’y précipite comme dans son centre, et dans le seul asile qui lui reste contre la colère de Dieu.

CHANT IV


ARGUMENT

Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui forment le premier cercle des Enfers. — Il y voit les enfants morts sans baptême et les hommes qui n’ont suivi que la loi naturelle.


La voix lugubre de la foudre rompit ce long assoupissement, et je me relevai dans l’agitation d’un homme qu’on éveille en sursaut. Rien n’arrêtait encore ma vue errante ; mais, en fixant plus attentivement ces lieux, il se trouva que j’étais penché sur le bord de l’abîme, d’où le bruit sourd et confus des gémissements et des pleurs remontait jusqu’à moi.

La bouche de l’abîme était vaste, profonde et si ténébreuse, que j’enfonçais mon regard dans son centre sans y rien distinguer.

— Or, descendons, il est temps, dans cet empire de la nuit et de la douleur, me dit mon guide pâlissant.

Et moi qui vis son trouble :

— Comment pourrai-je vous suivre si vous, qui souteniez ma vertu, partagez mon effroi ?

Il me répondit :

— Les souffrances de tant d’êtres à jamais perdus dans ces gouffres troublent mon visage de cette compassion que tu prends pour l’épouvante. Allons, nos moments s’écoulent, et la longueur du voyage nous presse.

Aussitôt il s’avance, et je descends après lui sur le premier cercle dont le contour embrassait l’abîme.

Là, mon oreille fut troublée, non des cris, mais des soupirs dont l’antique nuit était sans cesse émue : c’est là qu’une foule d’époux, de mères et d’enfants, étaient plongés dans un deuil éternel.

— Tu ne demandes point, me dit le sage, quelles sont ces âmes : apprends qu’elles n’ont point péché, et que le courroux du Ciel les épargna ; mais la plupart n’ont pas reçu l’eau salutaire qui lave les enfants de Christ ; et celles qui vécurent avant les jours du christianisme n’ont pas honoré le vrai Dieu du culte qu’il demande. Moi-même, je suis avec elles perdu pour avoir ignoré, et malheureux d’avoir sans cesse le désir et jamais l’espérance.

Ces paroles remplirent mon cœur d’une grande amertume ; car j’avais reconnu, parmi ces ombres errantes, des personnages vertueux et renommés, et, pour augmenter en moi cette lumière qui dissipe la nuit de nos erreurs :

— Apprenez-moi, dis-je à mon guide, si jamais un seul de vous a pu, par sa propre vertu, ou par une assistance étrangère, remonter de ces bords vers les lieux de la félicité [1].

Il vit mon désir secret, et me répondit :

— J’habitais ce séjour depuis peu lorsque j’y vis descendre une ombre puissante, couronnée des palmes de la victoire, qui appela le premier des hommes ; ensuite Abel, Noé, Moïse, le patriarche Abraham et le roi David ; Israël avec son père, ses douze fils, et sa Rachel, pour laquelle il n’avait pas regretté quatorze ans d’esclavage. L’ombre victorieuse en désigna bien d’autres encore, et les conduisit à l’heureuse éternité ; mais je veux que tu saches qu’avant elles aucun mortel n’avait pu s’ouvrir les portes du salut.

Il parlait sans cesser d’avancer, et la foule des esprits se partageait devant nous.

À peine nous laissions un court espace en arrière, lorsque je fus frappé d’une clarté douce qui repoussait les ombres blanchissantes vers l’hémisphère où j’étais ; et j’entrevis, malgré l’éloignement, que nous approchions du dernier asile des grands hommes.

— Ô vous ! disais-je, qui avez tant honoré les arts, daignez m’apprendre quelle est cette foule que la gloire distingue des autres enfants de la mort ?

Il me répondit :

— Le nom qu’ils ont laissé dans le monde et qui y retentit encore leur a valu cette faveur du ciel.

Cependant une voix se fit entendre : Honneur à l’illustre poëte dont les mânes reviennent parmi nous ! et j’aperçus en même temps quatre personnages qui s’avançaient, et dont l’aspect n’avait rien de joyeux ni de triste.

— Regarde, me dit l’ombre romaine, celui qui marche le premier ; il porte un glaive d’une main [2], et semble le chef des trois autres : c’est Homère, prince des poëtes ; Horace le suit ; Ovide vient ensuite, et Lucain marche après lui. Au nom de poëte, que tu as entendu, ils accourent vers moi, pour honorer ce titre, que je partage avec eux.

Je vis alors cette illustre famille se rassembler sous le père de l’Épopée, qui, tel qu’un aigle sublime, déploie son vol sur leurs têtes. Après quelques moments d’entretien, ils courbèrent vers moi leurs fronts vénérables, et me donnèrent leur paisible salut ; mon guide l’accompagna d’un sourire, et bientôt, pour m’honorer davantage, ils me reçurent dans leur immortelle société.

Ainsi réunis, nous marchions aux lieux resplendissants, et nos discours roulaient sur des mystères que ma langue ne peut arracher au secret des ombres.

Nous atteignîmes ensemble le pied d’un château majestueux, qu’une haute muraille environnait sept fois, et dont les contours étaient baignés de claires fontaines.

Après les avoir franchies d’une marche légère, mes illustres guides passèrent par sept entrées diverses [3], et je les suivis dans des prairies verdoyantes. Elles étaient peuplées de grands personnages dont le front calme et le regard serein respiraient la dignité ; leur démarche était grave, et le silence qui régnait autour d’eux était à peine interrompu de quelques paroles harmonieuses.

Pour les mieux contempler, nous montâmes sur une colline dont le sommet brillait d’une verdure plus vive et d’un éclat plus pur ; et c’est de là que je rassasiai mes yeux du spectacle de ces grandes ombres, dont le souvenir me jette encore dans le ravissement.

Je vis Électre [4] ; et parmi ses nombreux descendants, je reconnus Hector, Énée, et César tout armé, qui roulait des yeux étincelants. Plus loin étaient Camille, Pentésilée, et Lavinie, assise à côté de son père. Là, paraissait Brutus, qui chassa Tarquin ; ensuite Lucrèce, Julie, Martia et Cornélie : mais Saladin se promenait seul à l’écart.

Levant mes yeux plus haut, j’aperçus le premier des sages au milieu des nombreux enfants que la philosophie lui a donnés, et recevant sans cesse le tribut de leurs adorations [5]. Socrate et Platon occupaient les premiers degrés après lui : au dessous, je voyais Démocrite, qui livre l’univers au hasard : Diogène, Anaxagore et Thalès ; Empédocle, Héraclite et Zénon : je voyais Orphée, Linus et le moraliste Sénèque ; ensuite Dioscoride, interrogeant les vertus des plantes ; le géomètre Euclide, Ptolémée [6], Hippocrate, Avicenne [7], Galien et le grand commentateur Averroès [8]. Enfin, je ne saurais rappeler ces ombres dont la foule accable mon souvenir, et ma langue ne peut suffire à les nommer [9].

Mais la troupe immortelle s’étant éloignée, mon guide abandonna ces paisibles contrées, et me ramena vers l’atmosphère toujours frémissante et ténébreuse de l’Enfer.


NOTES SUR LE QUATRIÈME CHANT


[1] Le poëte se sert ici de cette tournure artificieuse pour faire dire à un païen que Jésus-Christ est descendu aux limbes.

[2] Il reste une antique où Homère est ainsi représenté l’épée à la main, comme prince de l’épopée et de la tragédie ; car l’Iliade n’est qu’une suite de sujets tragiques, comme l’Odyssée n’est que la peinture des mœurs, ou une vraie comédie.

[3] Ce nombre mystérieux est de la plus haute antiquité. Les Orientaux espèrent aussi d’entrer dans leur Élysée par sept portes. On voit, par la description de celui-ci, le peu d’art que le poëte met à composer un tableau : on se trouve tout à coup dans un paysage riant, éclairé d’un beau jour, sur de vastes prairies, entouré de fontaines et de collines, et tout cela dans les entrailles de la terre, à côté du premier cercle des Enfers ! Virgile gagne mieux l’imagination dans la peinture de son Élysée ; il en fait un monde à part, qui a son soleil, ses étoiles, ses fleuves et ses arbres. Suumque solem, sua sidera norunt.

[4] Électre, fille d’Atlas et mère de Dardanus, tige des Troyens. C’est ainsi qu’Énée le raconte à Évandre dans l’Énéide. Beaucoup de peuples ont prétendu descendre de cet Atlas.

[5] Aristote, qui régnait alors despotiquement dans l’école. Montaigne l’appelle monarque de la doctrine moderne.

[6] Ptolémée, l’astronome.

[7] Avicenne, fils d’un roi d’Espagne, dont il nous reste quelques livres de physique.

[8] Averroès de Cordoue, Arabe qui contribua beaucoup à répandre la doctrine d’Aristote, par ses commentaires.

[9] Ce chant, qui ne nous apprend rien, était, au temps du poëte, une petite encyclopédie. Il y étale une longue nomenclature des personnages de l’ancien Testament, des héros et des savants, et semble se rendre témoignage à lui-même de cette supériorité d’érudition sur son siècle. On doit pourtant admirer avec quelle noble autorité il place dans son Élysée, et loin des peines de l’Enfer, Saladin qui avait fait tant de mal aux Chrétiens. C’est avec la même hardiesse qu’il place Caton au Purgatoire, Trajan au Paradis, etc., etc. Le poëte ne décrit point de tourments pour les âmes des limbes : leur peine est de désirer sans espoir ; elles ne doivent pas posséder ce qu’elles n’ont pas connu, mais elles ne peuvent être punies pour le mal qu’elles n’ont pas fait.

CHANT V


ARGUMENT


On trouve le juge des Enfers à l’entrée de ce deuxième cercle, où sont punies les âmes que l’amour a perdues. — Description de leur supplice. Aventure de Françoise d’Arimino.


Déjà nous descendions à la seconde enceinte de l’abîme : de son contour plus resserré s’élevèrent des cris plus aigus. C’est là que gronde sans cesse le monstrueux juge des Enfers. Assis à la porte, il pèse les crimes, les juge, et les condamne d’un signal.

Quand une âme marquée du sceau de la colère arrive en sa présence, elle se dévoile tout entière ; et ce scrutateur des consciences, jetant autour de ses reins sa queue tortueuse, désigne par le nombre de ses replis quel sera le gouffre où doit tomber le coupable. Son tribunal est sans cesse entouré de criminels qui viennent en foule, s’accusent tour à tour, entendent la sentence, et sont précipités [1].

— Ô toi qui oses violer l’asile des douleurs, s’écria le juge en me voyant, et suspendant son redoutable office, tremble avant de t’engager sur la foi de ton guide, et méfie-toi du facile accès des Enfers.

— A quoi servent tes cris, lui dit mon guide ? tu ne peux retarder son fatal voyage : telle est la volonté qui de tout est la loi ; et nous descendîmes sans résistance.

Là commencèrent à se faire entendre des voix plaintives ; c’est là que mon oreille fut frappée de cris multipliés : me voilà enfin parvenu dans cette nuit que ne récréa jamais un léger crépuscule.

L’air y mugit comme une mer tempêtueuse, irritée du combat des vents.

L’ouragan infernal parcourt sans relâche ces noirs circuits, emportant les âmes dans sa course, et les froissant dans un choc éternel.

Souvent, le tourbillon les pousse vers les côtes escarpées de l’abîme ; et c’est alors qu’on entend les cris de la douleur et les hurlements du désespoir qui insulte le ciel.

J’appris que de tels tourments étaient réservés aux âmes charnelles dont l’amour enivra la raison.

Elles passaient rapidement devant nous, en prolongeant des sons lamentables, ainsi que les grues, dont les noires files attristent les cieux d’un chant lugubre ; et comme on voit de nombreux bataillons d’oiseaux fuir devant la froidure, ainsi le souffle impétueux chassait la foule des ombres toujours agitées dans le reflux convulsif de la tempête, toujours haletantes après une trêve passagère, qui ne leur fut pas promise [2].

— Maître, dis-je alors, daignez m’apprendre quels sont ces infortunés à jamais battus de la noire tourmente.

— La première des âmes que tu veux connaître, me dit-il, est cette reine fameuse, qui unit au même joug tant de peuples divers ; elle se plongea tout entière dans la volupté ; et, pour étouffer la voix du blâme, elle osa donner aux fougueux désirs du cœur la sanction des lois : c’est Sémiramis, veuve de Ninus, qui gouverna après lui les États qui tremblent aujourd’hui sous les califes. Celle qui la suit coupa la trame amoureuse de sa vie, après avoir rompu la foi jurée aux cendres de Sichée [3]. Vois à présent la voluptueuse Cléopâtre ; Hélène, par qui s’écoulèrent des temps si cruels ; l’invulnérable Achille, à qui l’amour ouvrit enfin les portes du trépas. Vois, ajouta-t-il en les désignant de la main, vois Pâris, Tristan [4] et tant d’autres encore, dont cette passion fatale hâta la dernière heure.

Pendant que mon guide rappelait ainsi les noms des femmes et des héros antiques, mes yeux se voilaient de tristesse, et je sentais mon coeur se fondre de pitié.

— Ô poëte ! disais-je, je voudrais bien entretenir ces deux ombres qui, dans leur rapide vol, semblent inséparables.

— Quand elles seront plus près de nous, me répondit-il, appelle-les au nom de cet amour qui les enchaîne, et elles viendront à toi.

Sitôt que le tourbillon les porta vers nous :

— Âmes désolées ! m’écriai-je, accourez à ma prière, si le ciel ne la rejette pas.

Telles que deux colombes qu’un amour égal ramène aux cris impatients de leur tendre famille, ainsi les deux ombres, traversant la nuit orageuse, volèrent aux sons de ma voix.

— Être pitoyable et bienfaisant, dirent-elles, qui viens visiter ces noirs royaumes, puisque nos maux ont pu t’attendrir, si le ciel n’était à jamais sourd à nos voeux, nous élèverions pour toi nos supplications jusqu’à lui, du centre de cette terre où notre sang fume encore ; mais parle, ou daigne nous écouter, et nous répondrons à tes désirs, tandis que la tempête ne mugit plus autour de nous [5]… Pour moi, j’ai vu le jour près des bords où le Pô vient reposer son onde au sein des mers [6]. L’amour, qui porte des coups si sûrs aux cœurs sensibles, blessa cet infortuné [7] par des charmes qu’une mort trop cruelle m’a ravis ; et cet amour, que ne brave pas longtemps un cœur aimé, m’attacha à mon amant d’un lien si durable, que la mort, comme tu vois, n’en a pas rompu l’étreinte. Enfin c’est dans les embrassements de l’amour qu’un même trépas nous a surpris tous deux : souvenir amer, dont s’irrite encore ma douleur ! mais c’est au fond de l’abîme, à côté de Caïn, qu’ira s’asseoir mon parricide époux.

Ainsi parlait cette ombre, d’une voix douloureuse ; et moi je baissai la tête avec tant de consternation, que le poëte me dit :

— A quoi penses-tu ?

— Hélas, répondis-je, en quel moment et de quelle douce ivresse ils ont passé aux angoisses de la mort !

Levant ensuite mes yeux sur eux :

— Ô Françoise, repris-je, le récit de vos malheurs m’invite à la pitié et aux larmes ; mais dites-moi, quand vos soupirs secrets se taisaient encore, comment l’amour a-t-il osé vous parler son coupable langage [8] ?

— Tu as appris d’un sage, me répondit-elle, que le souvenir de la félicité passée aigrit encore la douleur présente ; et cependant, si tu aimes à contempler nos infortunes dans leur source, je vais, comme les malheureux, pleurer et te les raconter. Nous lisions un jour, dans un doux loisir, comment l’amour vainquit Lancelot. J’étais seule avec mon amant, et nous étions sans défiance : plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés se rencontrèrent ; mais un seul instant nous perdit tous deux. Lorsqu’enfin l’heureux Lancelot cueille le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus ravi colla sur ma bouche ses lèvres tremblantes, et nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d’amour [9].

Tandis que cette ombre parlait, l’autre pleurait si amèrement que je sentis mon cœur défaillir de compassion ; et je tombai comme un corps que la vie abandonne.


NOTES SUR LE CINQUIÈME CHANT


[1] Ce juge, avec sa longue queue, est quelque démon qui se fait son enfer de la place qu’il occupe. L’idée de lui faire faire autour de ses reins autant de tours avec sa queue que le coupable doit descendre de degrés au fond de l’Enfer est une de ces bizarres imaginations qu’on reproche à Dante.

[2] Il nous peint ici le supplice des amants avec des traits qui caractérisent bien la passion orageuse qui a fait le tourment de leur vie. C’est le moral des passions transporté au physique qui en fait la punition ; et chaque supplice est pris dans la nature du crime.

[3] C’est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d’être nommée, je ne sais pas s’il faut en croire les historiens, lorsqu’ils assurent qu’elle fit une loi qui autorisait les débauches amoureuses.

[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte, femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.

[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de Ravenne, mariée au tyran d’Arimino. L’ombre qui est à ses côtés est celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une femme trop belle et un frère trop aimable ; et ce qui intéresse en leur faveur, c’est qu’ils s’étaient aimés et promis foi et mariage avant qu’elle eût été contrainte de donner sa main à l’aîné, qui était souverain. Il est bon d’observer que Dante, réfugié chez ces différents Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et délicate qui les touche de si près et qui venait d’affliger toute l’Italie.

[6] C’est-à-dire à Ravenne, qui est à l’embouchure du Pô.

[7] En montrant son amant.

[8] Puisque c’était un amour incestueux.

[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et très-libres des bonnes fortunes de Lancelot : on n’a qu’à voir le chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d’entremetteur d’amour entre cette princesse et Lancelot : à quoi Françoise d’Arimino fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un autre Gallehaut pour elle et son amant.

Le style mélancolique et plein d’amertume dont Dante raconte les amours et la mort de la princesse d’Arimino, nous doit bien faire regretter que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme serait-ce que le sien si, moins pressé d’inventer et de décrire des supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des aventures si attachantes. Le langage des passions et l’art de raconter mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu’à la seconde place. Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence des épisodes, il lutterait aujourd’hui avec plus de bonheur contre Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en descriptions vers un dénoûment topographique : là où manque le local, finit le poëme. Aussi ne serait-il qu’au second rang, quoiqu’il soit le créateur d’une langue et le restaurateur de l’Épopée en Europe, si quelques épisodes épars dans son Enfer ne nous eussent décelé sa supériorité.

Je fus d’abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant l’aventure de Françoise d’Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et lui conserver en même temps son goût de vétusté, j’ai employé une grande franchise dans l’expression et dans la coupe des phrases. Je n’ai pas craint de faire remonter le mot pitoyable à sa première et véritable acception ; car, malgré l’abus qu’on en a fait, cette expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus heureux auspices.

Je dois prévenir qu’une des causes de l’obscurité de Dante est de faire repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la marche ordinaire. Briga exprime ici la foule des tourmentés. On sent bien que brigue signifie une foule qui s’empresse, mais ce n’est plus qu’au moral. Brigade, brigadier et brigand sont restés au sens primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes : c’est le soleil qui se tait ; un lieu muet de lumière, une clarté enrouée ; tout cela revient au silentia lunae, au clarescunt sonitus de Virgile. Cet artifice de style n’est autre chose qu’un heureux échange de mots que nos sens font entre eux : l’œil juge du son en disant un son brillant : le gosier, de la lumière, en disant une clarté enrouée. Racine a dit aussi : Je verrai les chemins parfumés, et c’est la vue qui empiète sur l’odorat. L’aveugle-né qui, entendant une trompette, disait : c’est du rouge, voyait par l’oreille et parlait en poëte : le son était éclatant pour lui, comme le rouge l’est pour nous.

On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c’est en effet une partie qu’on n’acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles sont les parties qu’il faut négliger, qu’il faut cacher, qu’il faut paraître oublier ? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est visible et ce qui ne l’est pas ? Voilà le grand art. C’est de lui que viennent l’économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un grand tableau ne peut être accusé d’impuissance s’il néglige exprès quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée jusqu’à la forcer de rendre tout ce qu’elle contient : mais dans ce petit épisode, dans celui du comte Guidon et d’Ugolin, on ne peut qu’admirer la manière dont il court à l’événement. Le Camoëns, poëte si rapide qu’il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l’histoire, a employé pour l’épisode d’Inez de Castro le ton qui règne dans celui de Françoise de Rimini. On trouve dans la Lusiade et dans la Jérusalem délivrée quelques imitations de Dante, qu’il est aisé de reconnaître.


CHANT VI


ARGUMENT


Troisième cercle, où sont punis les Gourmands. — Cerbère, emblème de la gourmandise. — Prédiction sur les affaires du temps. — Entretien sur la vie future.


Je n’éprouvais déjà plus la tendre oppression où m’avaient jeté les pleurs des deux amants ; mes esprits suspendus reprenaient leur cours, et je me relevais : mais je ne pus tourner autour de moi, regarder, écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de nouveaux tourmentés.

J’étais au troisième contour de l’abîme, au cercle des orages. Une pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents : la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées ; et le choc de la grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent l’éternelle nuit.

J’entendais à travers l’orageuse obscurité les voix sanglotantes des malheureux submergés : ils se roulent et se débattent sous les coups redoublés de l’humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa barbe noire et dégoûtante : il se jette en furie sur les réprouvés, les déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs [1].

Dès qu’il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva pour en jeter dans les avides gosiers du monstre : et tel qu’un dogue famélique s’apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.

Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l’orage et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes ; une seule se releva à moitié devant nous, et s’écria :

— Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi ; car tu m’as vu avant ma mort !

— Tes souffrances, lui répondis-je, t’ont sans doute assez changé, pour que mon œil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je vois ici livré à des peines qui, pour n’être pas excessives, n’en inspirent pas moins un si triste dégoût.

— C’est dans ta patrie, me dit-il, que j’ai respiré la douce clarté des cieux ; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2] ; et, comme tu vois, je suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d’égales peines.

— Ô Ciacco ! lui dis-je, le spectacle que tu m’offres mérite bien tous mes regrets ; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée à nos citoyens divisés ; s’il est encore un juste parmi eux, et comment la Discorde est venue s’asseoir dans nos tristes foyers ?

Il me répondit [3] :

— Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors repoussera l’autre avec grande perte. Mais après trois moissons, celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères accouru d’une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de larmes et d’ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de Florence, mais Florence les méconnaît ; car la Discorde a secoué son flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l’Orgueil, l’Envie et l’Avarice [4].

L’ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger l’entretien :

— Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens ; Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le cœur soupirait après la renommée, où sont-ils, dis-moi ? fais que je les voie, car je brûle de savoir si leur part est dans le Ciel ou si l’abîme s’est fermé sur eux.

— Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers, où le poids de leurs crimes les retient : c’est là que tu les rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras l’heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t’en conjure, au souvenir des miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.

Alors ses prunelles s’égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres enfants de ténèbres.

— Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces voûtes profondes, et l’abîme, sollicité par une puissance ennemie, vomira tous ses morts. Alors chacun d’eux ira visiter sa froide couche, pour y reprendre sa chair et sa forme première : mais ils ne se réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les poursuivra dans leur éternité [7].

Ainsi nous traversions l’horrible mélange des flots bourbeux et des ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.

— Ô mon maître ! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés ? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices ?

— Écoute tes propres maximes, répondit le poëte : La perfection d’un être est pour lui la mesure et du mal et du bien. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute : mais, réunis au corps, ils s’uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].

Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie ; et cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d’un nouveau cercle s’ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton, antique ennemi de l’homme.


NOTES SUR LE SIXIÈME CHANT


[1] L’image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière. Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de distinction que dans son Énéide. Il faut observer que Dante nomme Cerbère grand ver ; et que, pour faire supporter cette expression, je l’ai agrandie en la généralisant. Reptile énorme satisfait l’imagination, et ne s’écarte point du texte.

[2] C’était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un joyeux convive. On lui donna le surnom de Ciacco, expression florentine qui revient à celle de pourceau. (Epicuri de grege porcus.)

[3] Florence était alors toute Guelfe, c’est-à-dire dévouée au Pape. Ce parti s’étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se trouva en danger, ce qui fit qu’on exila les chefs des deux factions ; mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque prince de la maison royale qui rétablît l’ordre à Florence. Le Pape leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d’abord la paix dans l’État : mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l’exil les chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l’Italie était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme eux la fortune des Gibelins.

[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne ici.

[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par leur naissance et les grands rôles qu’ils avaient joués dans la République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte entra dans le maniement des affaires.

[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final, ainsi qu’à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.

[7] Ces paroles sont : Allez, maudits, etc. Dante veut dire que les réprouvés sortiront de l’Enfer pour assister au jugement dernier ; mais qu’après le jugement ils rentreront dans l’Enfer pour n’en plus sortir.

[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en 1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient imparfaites jusqu’au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur des élus. Quoique ce fût l’opinion de saint Augustin, ce Pape fut rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit condamner cette double proposition par une assemblée d’évêques et de docteurs. Jean XXII se rétracta.

Tout ceci prouve combien le monde s’occupait alors de l’état des damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient plus parfaites, c’est-à-dire plus propres à souffrir.

CHANT VII


ARGUMENT


Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses, veille sur les avares et les prodigues. — Description de leurs supplices. — Entretien sur la Fortune. — Passage au cinquième cercle où les vindicatifs sont plongés dans le Styx.


« Satan ! Satan ! » s’écria Pluton d’une voix enrouée [1] ; mais le sage, pour qui la nature fut sans voiles, me dit :

— Rassure-toi ; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces rocs entr’ouverts ; et le voyant écumer de fureur, il lui cria : « Tais-toi, loup infernal ; que ta rage s’assouvisse de tes propres entrailles : nous descendons vers l’abîme, et notre voyage est écrit dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion. »

À ces mots, le monstre s’abattit, comme la voile enflée des vents, qui tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.

Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres où s’entassent les crimes du monde.

Ô justice du ciel ! quels trésors de vengeance et de douleurs se déployèrent devant moi ! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser encore !

Ici, l’affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque infernal ; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot qui jaillit heurte le flot qui s’engouffre ainsi, les deux partis, chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s’écriaient ensemble :

— Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu ?

Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur choc et leur insultante clameur, s’exténuant sans repos dans cette joûte éternelle [2]. Si bien qu’ému de compassion, je dis à mon guide :

— Quelles sont ces âmes ? Sont-ce les ministres des autels que je vois à ma gauche [3] ?

— Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri te les désigne [4], quand tu les vois s’entre-choquer dans le cercle où leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu blanchit à ta vue sont les enfants de l’Église, papes et cardinaux, esclaves dont l’avarice compte et marque les têtes [5].

— Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu’une de ces âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l’or ?

— Ne l’espère pas, me dit-il : elles sont toutes défigurées sous le masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie ; et ils sont tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes yeux, n’a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et que l’homme poursuit de ses brûlants soupirs ! Tout l’or qu’a vu l’œil du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d’une seule de ces âmes haletantes.

— Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens ?

— Mortels aveugles, s’écria mon guide, quels nuages l’erreur vous oppose sans cesse ! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton coeur… Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des torrents de lumière, et l’harmonie des globes. A sa voix, une divinité puissante vint ici-bas s’asseoir au trône des splendeurs mondaines. C’est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de l’humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l’herbe, elle distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes ; et les soupirs de l’ambition n’arrivent pas jusqu’à elle. Collègue de l’empire des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L’inflexible nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère des peuples a souvent flétri son nom ; souvent, après des bienfaits, elle a reçu la plainte outrageuse de l’homme : mais heureuse dans sa sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à des scènes plus affligeantes : nos moments sont comptés et déjà l’étoile qui des bords de l’orient éclaira mon départ roule dans les plaines du couchant [7] !

Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants tombent dans un fossé qu’ils ont creusé.

Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.

En fixant mes regards attentifs, j’entrevis des ombres nues et forcenées qui agitaient les flots limoneux : elles se heurtaient tête baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs de morsures cruelles.

— Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des vengeances, et je veux que tu saches qu’il est encore au fond du bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse : « Les vertiges insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie ;

ici, nous sommes rassasiés d’amertume. » Mais leur langue, qui lutte

contre l’épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface [8].

Ainsi nous parcourions les contours de l’onde croupissante, et nos yeux plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied d’une tour.


NOTES SUR LE SEPTIÈME CHANT


[1] Ces démons qu’on trouve dans chaque cercle, et qui sont l’emblème de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime superbo stupro ; expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de viol en s’élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à dessein, en lui substituant celle de rébellion.

[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer ; et le poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels débats de ces malheureux.

[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition de l’avarice des gens d’Église.

[4] Ce cri est : Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu ?

[5] Le texte porte un sens très-vague : C’est un empire de dessus que l’avarice exerce sur les enfants de l’Église. Dans la traduction, l’avarice compte et marque les têtes de ses esclaves.

On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées ; cette attitude convient à l’avarice : mais pour entendre pourquoi les prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler qu’en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d’entrer au service d’un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation. Raccorcierolle atitolo di serva. (Gierusalemme liberata.)

[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d’un monde est confié. L’Église admet ce système, et l’ange qui régit la sphère du soleil se montre à saint Jean dans l’Apocalypse.

Aucun poëte n’a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n’est qu’Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la nécessité qui devance la fortune. Te semper anteit sæva necessitas.

[7] Il était minuit passé. Ceci explique le cadentia sidera somnos de Virgile : les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur méridien, vers le couchant.

[8] Ce supplice est bien fait pour l’aveugle passion qui est ici punie : les âmes vindicatives n’ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à jamais les exercer sur elles-mêmes.

Les commentateurs, trompés par l’expression d’accidioso fumo, ont cru que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux : mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx,

n’est composée que d’âmes plus vindicatives encore. Accidioso fumo,

qui revient au lentis ignibus d’Horace, exprime très-bien cette rancune longue et tenace des vindicatifs, qui éternise les haines et trouble la paix des familles et de la société.

CHANT VIII


ARGUMENT


Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des vindicatifs. — Passage du Styx. — Première entrevue des démons.


Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes deux flammes se placer sur le faîte : bientôt après, une troisième répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons tremblants expiraient dans l’ombre.

Je dis alors à celui dont l’œil m’éclairait dans ces abîmes :

— Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles ?

— Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l’eau marécageuse, si ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.

Le trait que l’arc tendu repousse fuit d’une aile moins rapide que la barque légère qui venait à nous sous la rame d’un seul pilote. Il s’écriait de loin :

— Te voilà donc, âme maudite !

— Phlégias, Phlégias ! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide ; nous serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.

À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu’un homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et s’abandonne aux regrets [2].

Mon guide fut le premier dans la barque ; j’y descendis après lui : elle parut fuir sous nos pieds, et l’antique proue, étonnée de sa nouvelle charge, traçait dans l’onde un sillon plus profond.

Tandis qu’elle glissait sur l’immobile surface, une ombre souleva les flots épais devant nous et me dit :

— Ô toi qui viens avant ton heure, quel es-tu ?

— Je viens, mais je passe outre, répondis-je ; et toi, dis plutôt qui tu es, immonde et laid fantôme ?

— Tu le vois, je pleure avec ceux qui pleurent.

— Pleure à jamais, m’écriai-je, ombre maudite ; je te reconnais sous ton masque hideux.

Aussitôt l’ombre saisit à deux mains les bords de la nacelle ; mais mon guide la repoussant :

— Retire-toi, lui dit-il, et va hurler loin de nous.

Jetant ensuite ses bras autour de moi, il m’embrassait et s’écriait :

— Béni soit le sein qui t’a conçu ! Je loue ton courroux généreux contre cet esprit superbe : on n’a pu recueillir dans sa vie entière le souvenir d’une seule vertu ; mais ses fureurs insensées vivent encore ici-bas pour son tourment. Combien en est-il sur la terre qui fatiguent tes yeux de leur pourpre odieuse et qui tomberont dans les fanges du Styx, comme de vils sangliers, laissant à leur nom l’héritage de leur opprobre !

— Maître, repris-je, tandis que nous sommes ici, ne pourrais-je voir encore cette ombre infâme se débattre sur l’onde noire ?

— Tu la verras, me dit-il, avant que cette proue touche au rivage.

Et bientôt après la foule bourbeuse des enfants du Styx s’éleva et se jeta en fureur sur cette âme, et j’entendais ces cris redoublés : À PHILIPPE ARGENTI [3]. Le Florentin, désespéré, tournait sur lui-même sa dent meurtrière : je le vis, et j’en loue l’éternelle justice.

Ce spectacle m’arrêtait encore lorsque, frappé des sons plaintifs qui arrivèrent jusqu’à moi, je portai mes regards dans l’éloignement.

— Dans peu, dit mon guide, tu découvriras la cité du prince des Enfers et l’affluence des esprits resserrés dans ses murs.

— Déjà, répondis-je, mon œil aperçoit dans ces gorges lointaines des tours rougissantes comme si la flamme les eût pénétrées.

— Tu les vois, ajouta le poëte, se colorer des feux de l’incendie éternel allumé dans leur sein.

Parcourant ainsi les fossés profonds dont cette terre de douleur est entourée, nous parvînmes, après de longs détours, aux murailles de fer qui défendent la cité, et le nocher farouche nous dit :

— Descendez, voilà l’entrée.

Des milliers d’anges [4], enfants déshérités des Cieux, gardaient la porte de la cité. A ma vue, ils se disaient en frémissant :

— Quel est celui qui ose, encore vivant, fouler la région des morts ?

Mais le sage qui me guidait étendit la main comme pour demander un entretien secret : son geste suspendit leur courroux.

— Approche donc seul, dirent-ils, et laisse là ce téméraire qui n’a pas craint de visiter notre empire : demeure avec nous et que, dans sa folie,

il aille retrouver sans toi ses vestiges perdus dans la nuit.

Quelle fut ma consternation à ces paroles cruelles, qui m’ôtaient pour jamais l’espoir du retour !

— Ô bon génie ! qui tant de fois avez ranimé ce cœur défaillant, vous dont le regard tutélaire me guidait sur le bord des abîmes, ne m’abandonnez pas, m’écriai-je dans ma détresse ; et si l’abord de ces lieux nous est fermé, retournons plutôt ensemble sur nos premiers pas.

— Rassure-toi, me dit le sage, et crois que le bras qui nous soutient brisera ces obstacles : je ne t’abandonnerai pas dans ces demeures sombres ; tu peux attendre ici mon retour. Il me quitte à ces mots, et je reste ainsi loin de sa présence paternelle, suspendu entre le doute et la frayeur.

Je ne pus entendre son entretien avec les rebelles ; mais il le rompit bientôt. Ces antiques ennemis de l’homme s’éloignèrent précipitamment ; et, rentrant en tumulte dans la cité, ils en fermèrent à grand bruit les portes sur mon guide. Je le vis alors revenir à pas lents : l’abattement avait terni son visage, et ses regards éteints tombaient à ses pieds. Il soupirait et disait :

— Comment ont-ils osé me fermer l’accès de leur demeure ?

Il ajoutait ensuite :

— Mon trouble ne doit point t’alarmer ; j’humilierai cette folle résistance, et c’est dans ces mêmes remparts que leur orgueil frémissant sera vaincu. Leur insolence n’est pas nouvelle : il est, plus près du jour, une porte qui atteste encore leurs fureurs, et qui n’a plus roulé depuis sur ses gonds fracassés ; debout sur son seuil, tu as lu l’inscription de mort [5].

Mais déjà loin d’elle, franchissant les premiers cercles de l’abîme, s’avance à grands pas celui qui doit ouvrir devant nous ces portes redoutées.


NOTES SUR LE HUITIÈME CHANT


[1] Cette tour est comme un poste avancé sur les bords du Styx. Dès qu’il se présente des âmes à passer, il s’élève au sommet de la tour autant de flammes, pour donner le signal aux démons qui habitent au delà du fleuve, et qui répondent en élevant une autre flamme.

[2] Phlégias, roi des Lapithes, mit le feu au temple d’Apollon, pour se venger de l’affront que ce dieu avait fait à sa fille. Quoique ce héros de la fable se fût vengé légitimement, les poëtes, comme enfants d’Apollon, se sont plu à le damner. Il s’occupe ici à passer les âmes au delà du Styx, mais il ne quitte pas le séjour des vindicatifs.

[3] Argenti était de l’illustre famille des Adhémars ; homme puissamment riche et d’une force de corps prodigieuse, mais d’une brutalité plus grande encore. Boccace en fait mention.

L’exemple de ce Philippe Argenti, homme violent et colérique, aurait dû détromper les commentateurs de l’opinion où ils sont tous que le Styx est le séjour des paresseux. Il est évident d’ailleurs que les paresseux et les colériques ne peuvent être soumis au même supplice ; et que les moins coupables, c’est-à-dire les paresseux, ne peuvent être les plus sévèrement punis : ce qui arriverait s’ils étaient au fond du bourbier. Une raison qui n’est pas moins décisive, c’est que Dante a placé tous les paresseux en purgatoire.

[4] C’est ici comme la forteresse des Enfers avec sa nombreuse garnison. Il faut observer que le grand espace que nous avons parcouru n’est que le vestibule des Enfers, rempli au delà de l’Achéron par les âmes tièdes ; et en deçà, par les Limbes, les amants, les gourmands, les avares avec les prodigues, et les vindicatifs. Nous passons maintenant à des crimes plus graves et à un Enfer plus rigoureux.

[5] Il fait allusion à la porte des enfers, dont on a lu l’inscription au troisième chant, et suppose que Lucifer et ses anges avaient autrefois brisé cette porte pour s’échapper et venir sur la terre. Dans le premier vers de l’inscription, la città dolente désigne clairement les anges rebelles renfermés effectivement dans la cité : ce que j’observe pour justifier la traduction de ce premier vers, et de peur qu’on n’accuse le poëte de pléonasme, pour avoir dit città dolente et eterno dolore.

CHANT IX


ARGUMENT


Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité. — Apparition des Furies. — Un ange vient ouvrir les portes de la cité. — Sixième cercle, où sont punies les âmes infectées d’hérésies.


Le sage de Mantoue, qui lut ma frayeur sur mon front décoloré, calma son trouble, et s’arrêta dans l’attitude d’un homme qui écoute ; car l’épaisse nuit éteignait nos regards dans son ombre.

— Nous vaincrons, disait-il, cette foule obstinée : mais si celui qui doit venir… que ne puis-je hâter sa venue !

Ces mots entrecoupés, qui s’accordaient mal entre eux, accrurent mon émotion : il semblait que mon guide eût retenu sur ses lèvres des paroles plus affligeantes.

— Vit-on jamais, lui demandai-je, une âme descendre des bords que vous habitez, dans ces dernières profondeurs ?

Il me répondit :

— L’abîme voit rarement les habitants des Limbes ; mais il est vrai que j’ai pénétré jadis au delà de ces remparts. La terre avait depuis peu reçu ma froide dépouille, quand la cruelle Ericton [1], qui du sein des morts rappelait les esprits à la vie, me força d’évoquer une ombre au cercle du traître Judas, dans ce cachot central, dernier asile de la nuit, le plus reculé de la dernière enceinte des mondes [2]. Tu peux croire que ces routes me sont connues. La cité des douleurs, qui nous est fermée, baigne ses vastes flancs dans les eaux qui dorment à ses pieds, et respire à jamais leur haleine impure.

Mon guide ajouta d’autres paroles, dont la trace fugitive échappe à mon souvenir ; car la tour qui élevait devant moi ses créneaux flamboyants appelait tous mes regards [3].

Tout à coup, les trois Furies se montrèrent sur le faîte qu’elles surmontaient de tout leur corps. Elles agitaient leurs membres teints de sang et les couleuvres verdâtres qui ceignaient leurs reins, tandis que d’autres serpents se jouaient comme les flots d’une chevelure sur leurs tempes livides.

— Voilà les Euménides, me dit le sage, qui reconnut ces trois filles de l’éternelle nuit : Tisiphone se dresse au milieu ; Mégère est à sa gauche ;

Alecton pleure à sa droite.

Je les voyais se meurtrir le sein à coups redoublés et le déchirer de leurs ongles cruels. Elles poussaient à la fois des cris si féroces, que je me jetai tout éperdu dans les bras de mon guide.

— Appelons Méduse, disaient-elles en se courbant vers moi ; changeons-le en roche immobile : nous nous sommes mal vengées de l’audacieux Thésée.

— Détourne les yeux, s’écria mon guide ; si ton regard rencontrait la soeur des Gorgones, tu aurais vu le jour pour la dernière fois.

Lui-même aussitôt, détournant mon visage, jeta ses deux mains sur mes paupières abaissées.

Sages qui m’écoutez, c’est pour vous que la vérité brille dans la nuit de mes chants mystérieux [4].

Cependant un bruit formidable croissait dans l’éloignement ; le Styx s’était ému, et l’onde tournoyante heurtait avec fracas son double rivage. Tel sous un ciel embrasé, l’ouragan bat les forêts mugissantes : d’une aile vigoureuse, il brise et disperse les rameaux antiques ; les fleurs arrachées volent dans ses flancs poudreux : il marche avec orgueil, et chasse devant lui les animaux et l’homme épouvanté.

Alors mon guide, écartant ses mains, me dit :

— Allonge tes regards vers ces lieux où le mélange plus épais de la nuit et de la fumée presse la surface écumeuse.

Je regardai ; et, comme on voit sur les bords des étangs les timides grenouilles se disperser devant la couleuvre ennemie, ainsi je vis la foule des morts se précipiter devant les pas de celui qui traversait le Styx à pied sec. Il s’avançait, et repoussait avec un pénible dédain les vapeurs grossières qui offusquaient sa vue.

Aussitôt je me tournai vers mon guide ; et au signe qu’il me fit, je m’inclinai dans le silence et le respect, en présence de l’envoyé des Cieux. Je le vis s’approcher d’un air courroucé et toucher avec sa baguette les portes infernales, qui s’ouvrirent sans résistance. Debout sur leur horrible seuil, il dit à voix haute :

— Race odieuse, que le Ciel rejeta, qui peut donc réveiller votre antique orgueil ? Pourquoi vous opposer à cette volonté qui ne ploya jamais, et qui tant de fois s’est appesantie sur vos têtes ? A quoi sert de heurter sa destinée ? Votre Cerbère, s’il vous en souvient, porte encore les marques de sa folle résistance[5].

À ces mots, il passe et franchit devant nous la surface écumeuse, sans nous parler ; tel qu’un homme absorbé tout entier dans sa pensée, et qui ne voit rien autour de lui.

Cependant la puissance de sa parole nous avait rassurés, et nous entrâmes sans obstacle dans la noire enceinte.

Désireux de connaître ce nouveau séjour, j’avançais, regardant de toutes parts : mais je ne découvris qu’une plaine immense, qui se prolongeait devant moi comme une vaste scène de désolation.

Ainsi que près des bords où le Rhône fatigué croupit dans la campagne, ou près du golfe Carnaro [6] qui baigne les derniers contours de l’Italie, on voit les champs tristement décorés de tombeaux ; ainsi voyais-je autour de moi la plaine hérissée de sépulcres. Mais ici le spectacle était plus triste encore : des feux toujours allumés enveloppaient ces tombeaux, qui étincelaient comme le fer embrasé : ils étaient découverts, et de leurs bouches fumantes sortaient des cris lamentables.

— Maître, dis-je alors, quelle est cette foule malheureuse couchée dans ces lits de douleur ?

— Ce sont, me dit-il, les hérésiarques et leur nombreuse famille [7] ; leur multitude excède encore ta croyance : ici, le disciple gémit à côté de son maître [8] ; mais ces prisons brûlantes recèlent des tourments plus ou moins rigoureux.

À ces mots, il tourne vers la droite, et nous passons entre ces martyrs de l’erreur et les remparts de la noire cité.


NOTES SUR LE NEUVIÈME CHANT


[1] Virgile, pour rassurer Dante, tient ici un misérable propos. On trouve en effet que cette Ericton, magicienne de Thessalie, évoque une âme dans la Pharsale ; mais que Virgile se dise chargé de la commission, voilà le plaisant. D’ailleurs cette résistance des démons, et la nécessité de leur en faire imposer par un ange sont une chétive invention et un merveilleux bien déplacé.

[2] Ceci est pris du système de Ptolémée : la terre occupant le centre du monde, il faut nécessairement que le centre de la terre soit le point le plus éloigné de la deuxième circonférence de l’univers.

[3] Cette tour est au-dessus de la porte, et domine la cité.

[4] On ne voit rien ici qu’une application de la fable, des Furies et de Méduse : et cette exclamation sur le sens allégorique me paraît froide, quoique d’un beau jet.

[5] On ne sait si le poëte a voulu faire allusion à Hercule qui enchaîna le Cerbère et le traîna hors des Enfers. Il est toujours fort bizarre qu’un ange rappelle un trait pareil aux démons.

[6] Le golfe Carnaro est le Sinus Phanaticus des anciens, dans l’Istrie. Pola est bâtie sur ce golfe. Le poëte parle encore de l’embouchure du Rhône, près d’Arles. Il s’est donné de grandes batailles dans ces lieux, et les champs y sont remplis de tombeaux qu’on voit de loin comme de petites collines semées de très-près.

[7] Quoique le poëte nomme ici les hérésiarques, il ne veut point dire les sectaires, les fondateurs de religions ou les schismatiques, qui ont divisé et troublé le monde par leur imposture ; puisque c’est au vingt-huitième chant qu’il les classe : il veut indiquer seulement les incrédules, esprits forts, athées, matérialistes, épicuriens et tous les personnages enfin qui ont suivi des opinions singulières sur Dieu et la Providence, mais qui n’ont fait du mal qu’à eux-mêmes. Il désigne aussi les hérétiques de toute espèce, à qui on ne peut reprocher que l’erreur, et non la mauvaise foi.

[8] Pascal dit que les hérésiarques sont punis en l’autre vie de tous les péchés commis dans la suite des siècles par leurs sectateurs. Qu’on poursuive cette idée en imagination, et on verra si ce qui a été dit de ce misanthrope au Discours préliminaire est trop rigoureux.

CHANT X


ARGUMENT


Suite du sixième cercle. — Dante apprend les malheurs dont il est menacé. — Entretien sur l’état des morts.


Je suivais mon guide dans un sentier secret entre les remparts et les tombes embrasées.

— Ô source de toute sagesse ! lui disais-je, vous qui guidez mes pas dans ce labyrinthe de la mort, daignez m’apprendre s’il est permis de voir les coupables entassés dans leurs sépulcres : tout est ici dans une vaste solitude, et les tombeaux sont ouverts.

— Ils seront tous fermés, répondit le sage, quand les morts y rentreront à jamais, après avoir repris leur chair dans Josaphat. Ici, dans ce canton détourné, gît Épicure et sa nombreuse famille. Ils enseignaient que l’homme meurt tout entier… Mais dans peu les désirs que tu m’as montrés et ceux que tu me caches seront également satisfaits.

— Maître, lui dis-je, vous avez sondé les replis de mon cœur, et vous savez combien, selon vos conseils, je réprime ses désirs curieux.

— Toscan, qui parcours ainsi vivant la cité du feu, daigne t’arrêter devant moi : la douceur de ton langage me frappe et m’apprend que tu es de cette ville célèbre à qui j’ai coûté tant de larmes.

Ces paroles, sortant soudainement du fond d’une tombe, me firent reculer tout ému vers mon guide, qui s’écria :

— Que fais-tu ? Tourne les yeux, et vois Farinat [1], qui se dresse dans son cercueil et le surmonte de la moitié de son corps.

J’avais déjà mes regards sur lui et je le voyais debout, élevant son front superbe comme s’il eût bravé l’Enfer. Alors mon guide me pousse vers lui, à travers les sépulcres, en me disant :

— Va t’éclairer dans son entretien.

Dès que je fus auprès de son tombeau, Farinat jette un coup d’œil sur moi, et s’écrie, d’une voix dédaigneuse :

— Quels furent tes ancêtres ?

Et moi, qui voulais le satisfaire, je ne lui déguisai rien. Aussitôt il fronce le sourcil, lève un moment les yeux et dit :

— Tes aïeux ont été mes cruels ennemis, les ennemis de mes pères et de tous les miens ; aussi nous les avons deux fois dispersés.

— S’ils ont fui devant vous, répondis-je, ils ont su rentrer dans leur patrie, et les vôtres en sont encore exilés.

Cependant, à côté de cette ombre, une autre élevait sa tête hors du même cercueil, et semblait y être à genoux [2]. Le fantôme regardait avec empressement autour de moi, comme si j’étais accompagné ; et me voyant seul, il me dit tout en pleurs :

— Si, pour honorer votre génie, le Ciel vous a permis de visiter ces tristes demeures, dites où est mon fils, et pourquoi n’est-il pas avec vous ?

— Le Ciel, répondis-je, ne m’a pas laissé pénétrer seul dans l’abîme : celui qui m’éclaire n’est pas loin d’ici, et sans doute que Guido, votre fils, ne lui fut pas assez dévoué…..

Je n’hésitai point à nommer son fils, car j’avais reconnu cette ombre à son discours et au genre de son supplice. Tout à coup, ce malheureux père se dresse devant moi et s’écrie :

— Qu’avez-vous dit ? Mon fils ne fut pas ! mon fils n’est donc plus ! mon fils ne jouit plus de la douce clarté des cieux !

Et comme je tardais à lui répondre, il tombe à la renverse et ne reparaît plus.

Mais la grande ombre de Farinat était toujours devant moi et me présentait son visage inaltérable. Bientôt, reprenant son premier entretien :

— J’avoue, me dit-il, que les miens n’ont pas su rentrer dans leur patrie, et ce souvenir me tourmente plus que cette couche enflammée. Mais l’astre qui préside aux Enfers n’aura pas rallumé cinquante fois ses pâles clartés, que tu me payeras cette courte joie [3]. A présent, s’il est vrai que le jour du triomphe ne soit point encore passé pour toi, dis-moi qui peut ainsi réveiller ces haines implacables de ta patrie contre tous les miens ?

— Le massacre de tant de citoyens, et les flots de l’Arbia [4], encore rouges de leur sang, justifient assez notre haine immortelle et nos imprécations contre votre mémoire [5].

Farinat secoue la tête en soupirant et me dit :

— Ces mains n’ont pas trempé seules dans leur sang ; et certes, Florence m’avait trop donné le droit de me joindre à ses ennemis. Mais, quand l’armée victorieuse signait la destruction de cette malheureuse ville, seul, je résistai et je sauvai ma patrie.

— Ô Farinat, lui dis-je alors, puisse enfin votre illustre race jouir de quelque repos si vous daignez éclaircir le doute où s’égare ma pensée ! Il semble, si je ne me trompe, que vous lisiez facilement dans l’avenir, tandis que le présent est voilé pour vous.

Il me répliqua :

— Notre esprit, semblable à ces yeux que l’âge a desséchés, se porte aisément dans les lointains ; mais le tableau s’obscurcit en s’approchant de nous, et notre vue s’éteint dans le présent si de nouveaux morts ne descendent pour nous en instruire. Ainsi, le Ciel ne nous a pas en tout frappés d’aveuglement ; et toutefois ce dernier rayon doit encore s’éclipser quand le présent et l’avenir iront se perdre dans l’éternité [6].

— Maintenant, lui dis-je avec douleur, daignez apprendre à celui qui est tombé à vos côtés que son fils est encore vivant et que le doute où j’étais plongé a seul enchaîné ma langue et retardé ma réponse.

Cependant la voix de mon guide avait frappé mon oreille : je pressai donc avec plus d’instance cet illustre mort de me nommer les compagnons de ses supplices.

— Parmi la foule dont je suis entouré, je te nommerai seulement Frédéric II [7] et le Cardinal [8].

À ces mots, je le vois se replonger dans sa tombe ; et, me rappelant avec effroi la prédiction que je venais d’entendre, je retournai vers mon guide. Il s’approcha et me dit :

— Quel est le trouble où je te vois ?

Je lui répondis sans rien déguiser.

— Eh bien, reprit-il, que ton âme conserve un long souvenir des noirs oracles de cette bouche ennemie, car, ajouta le sage en étendant la main, lorsque tu paraîtras devant celle [9] qui dissipe d’un regard les ombres de l’avenir, les hasards de ta course mortelle te seront tous révélés.

Il dit, et se détourna vers la gauche : nous suivîmes, loin des remparts, un sentier qui partageait la plaine et se perdait dans une vallée dont les vapeurs, toujours mortelles, s’exhalent dans l’antique nuit.


NOTES SUR LE DIXIÈME CHANT


[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le plus grand rôle dans la faction Gibeline ; on l’accusait d’épicuréisme. Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.

[2] C’est Cavalcante, d’une illustre famille, accusé aussi d’épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux ; à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas. Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne ainsi l’époque où il est censé qu’il fit sa descente aux Enfers. Il la donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les anciens, que la lune était l’astre des Enfers ; ce qui est difficile à concevoir, l’Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci tient à de vieilles erreurs de physique et d’astronomie. On avait d’abord cru que la terre était plate, et qu’il n’y avait d’étoiles que sur nos têtes : le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière : les morts étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons. C’est ainsi que l’antiquité voulait, à force d’erreurs, se faire un corps de doctrine ; et comme le champ de l’erreur est vaste, on sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance. Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n’a pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens ; et chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la vraisemblance. (Voyez la note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes furent massacrés sur ses bords en 1260 : ce fut la bataille de Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser Florence de fond en comble ; mais Farinat, qui avait plus que personne contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et, comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence ; mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n’y sont plus rentrés. Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en deux factions, la noire et la blanche. La première chassa l’autre, et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l’avons dit, devint, vécut et mourut Gibelin. C’est ce malheur que lui prédit Farinat.

[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti ; car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l’auteur, on s’occupait beaucoup de l’état des damnés. Après le jugement dernier, le présent, le passé et l’avenir tomberont dans la mer sans bornes de l’éternité.

[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les papes. Grégoire IX l’accusa publiquement d’être l’auteur du livre des trois Imposteurs, attribué par d’autres à son chancelier Pierre des Vignes. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut excommunié et en odeur d’athéisme, en 1250, laissant le monde aussi troublé à sa mort, qu’il l’avait trouvé à sa naissance. On dit que Mainfroi, son fils naturel, l’étouffa dans son lit. Les papes persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d’autorité, nommé cardinal par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes ;

et, chose étrange ! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si

j’avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu’il occupe ici. On l’appelait le cardinal par excellence.

Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu’il fit son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y fait attention, on verra qu’il antidate son poëme, et qu’il se suppose toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l’avaient été, et qu’il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu’il damne, mais les ennemis de sa patrie et de l’humanité, papes et empereurs, sans distinction.

[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.

CHANT XI


ARGUMENT


Dernier coup d’œil sur les hérétiques. — Les deux poëtes marchent vers le septième cercle. — Division générale de tout l’Enfer, tant de ce qu’on a vu que des trois cercles qui restent à voir.


Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr’ouvertes s’élevaient en cercle : c’est de là que nos yeux plongèrent sur un théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues ; mais le souffle empoisonné que l’abîme exhale par cette noire enceinte me força de reculer vers un grand sépulcre qui s’offrait à nous, avec cette inscription : JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES ERREURS [1].

— Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée, car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l’abîme.

— Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne soient pas perdus pour moi.

— J’ai prévu ta pensée, me dit-il ; apprends donc que ces rocs énormes pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour qu’il te suffise ensuite de les juger d’un coup d’œil, connais d’abord et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou par fraude. Mais la fraude étant le vice de l’humaine nature [2], le Ciel voit les perfides d’un œil plus irrité, et les dévoue à des tourments plus rigoureux : l’Enfer entier pèse sur leurs têtes. La violence est punie dans le premier cercle ; et, comme ce crime se montre sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même, ainsi que tu vas l’entendre [3]. L’homme est coupable envers l’homme, lorsqu’il attente à sa vie, qu’il verse son sang ou qu’il porte la désolation dans ses héritages : aussi les brigands, les incendiaires et les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils n’ont pu la supporter. C’est là qu’ils sont condamnés à des regrets sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur cœur, en outrageant la nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison de l’âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la séduction, l’hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge forment avec d’autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit les siens foule aux pieds l’amour, l’amitié, la foi ; ces nœuds doux et sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que la cité des Enfers presse de tout son poids.

— Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux : je connais maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui l’habitent. Mais daignez m’apprendre pourquoi la cité du feu n’est point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans les marais du Styx : et, s’ils ne sont point coupables, pourquoi sont-ils ainsi tourmentés ?

— Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s’égarer ainsi loin de toi ! rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale : « Le Ciel nous rejette pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce féroce endurcissement du cœur qui est le dernier degré du vice ; mais il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions. » Ainsi les infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa sévérité.

— Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi, pour mon œil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l’erreur ! Mais, illustre sage, je n’ai pu concevoir comment l’usure offense la divinité même ; daignez encore rompre ce premier noeud.

— Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse : « La nature découle de l’essence de Dieu même qui lui donna des lois. » Or, si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du monde, et que l’homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit de son origine la sagesse de l’homme, seconde fille du Ciel, ira s’asseoir entre la nature et son auteur [5]. C’est cette sagesse, science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants pour fondement des sociétés ; mais l’infâme usurier, abjurant cette raison, outrage également et la nature et l’ordre qui naquit d’elle [6]. À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les bords de l’occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses routes périlleuses.


NOTES SUR LE ONZIÈME CHANT


[1] On voit que c’est du pape Anastase II dont il s’agit ici. Il fut accusé d’avoir nié la divinité de Jésus-Christ, suivant en cela les idées de l’évêque Photin, qui avait été condamné pour la même opinion. Ce pontife vivait en 490. Il nous reste de lui une lettre à Clovis où il le félicite sur sa conversion.

[2] La bête ne peut en effet user de fraude, la fraude étant le mauvais usage de la raison.

[3] Qu’on ne passe pas légèrement sur toutes ces distinctions : Montesquieu, liv. XVIII, chap. XVI, réduit toutes les injustices à celles qui viennent de la violence et à celles qui viennent de la ruse. Au livre VIII, chap. XVII, il dit : les crimes véritablement odieux sont ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la ruse.

Il y a des chapitres du Traité des délits et des peines et des commentaires de Voltaire sur cet ouvrage, qui ressemblent beaucoup à ce XVe Chant. Consultez la vue générale de l’Enfer, à la tête du volume, pour mieux saisir la distribution que le poëte en fait ici.

[4] Cahors était fameux par ses usuriers. La cour du pape était à Avignon, et les usuriers à sa portée.

[5] On voit par tout ceci combien Dante était supérieur à la philosophie scolastique de son siècle. Ses distinctions sont nettes et sa théologie fort simple. Le début de l’Esprit des lois est le même quant au sens. Au liv. XXVI, chap. I, Montesquieu parle de cette sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés. Il l’appelle droit politique général, et dit que c’est la sublimité de la raison humaine, que de statuer l’ordre et les principes qui doivent gouverner les hommes.

[6] On ne voulait pas absolument alors que l’argent produisît l’argent, et tout intérêt était traité d’usure, parce qu’on ne regardait pas l’argent comme une véritable marchandise, mais seulement comme un signe. On se trompait : l’argent est signe et marchandise à la fois.

[7] C’est le moment qui précède l’aube. Il y a bientôt une nuit d’écoulée. Les poissons, précédant le jour, annoncent que février est passé, et qu’on est en mars. Dante descend aux Enfers le jour du vendredi-saint, qui se trouve dans ce mois.

CHANT XII


ARGUMENT


Premier donjon du septième cercle, où sont punis les violents contre le prochain. — Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine, emblème des tyrans et des assassins. — Les Centaures.


Déjà nous étions penchés sur les bords du gouffre qu’un œil mortel ne peut sonder sans effroi : la descente s’y présentait, comme auprès de Vérone, sur ces rocs entassés que le temps et la terre ébranlée précipitèrent du front des montagnes sur les flancs de l’Adige : le voyageur y reste suspendu, cherchant sa route dans leurs fentes inclinées.

La honte de la Crète, le Minotaure, fruit d’une illusion monstrueuse, était étendu sur les pointes dont la côte est hérissée. En nous voyant, il tomba dans un accès de rage, et se mordit les flancs.

— Eh quoi ! lui cria mon guide, crains-tu de voir le héros d’Athènes qui purgea le monde de ton aspect ? Retire-toi, monstre ; celui-ci ne vient point instruit par ta sœur, mais il veut connaître le séjour de tes supplices.

Comme un taureau frappé du coup mortel fuit et revient d’un pas convulsif, ainsi le Minotaure s’écartait en désordre.

— Plonge-toi dans cette ouverture, me dit le sage, nous passerons tandis que le spectre s’agite près de nous.

Alors nous descendîmes dans ces âpres sentiers : ils étaient couverts de débris et de roches mobiles, qui, ne pouvant résister au poids de mon corps, se dérobaient sous mes pieds. Le sage poëte vit mon étonnement et me parla ainsi :

— Ces marques de destruction et de ruine ont frappé tes regards sans doute ; apprends donc qu’au moment de ma première descente, ce rocher n’était pas ainsi fracassé [1]. Mais la grande Ombre, qui vint arracher aux Enfers tant d’illustres captifs ne s’était point encore montrée aux habitants des Limbes, quand tout à coup les profondes cavités de l’abîme s’ébranlèrent ; et je crus, dans ce tremblement universel, que le temps avait ramené ces crises de repos et de mort où doit un jour rentrer la nature [2]. C’est alors que cette antique roche s’entr’ouvrit, et s’écroula… Laisse à présent tomber tes regards au fond du gouffre ; voici le fleuve de sang dont les ondes bouillantes abreuvent à jamais les tyrans du monde.

Ô vertiges insensés ! transports aveugles, qui agitez si impétueusement notre courte existence, et la précipitez dans ce lac d’éternelle douleur ! J’ai vu, suivant la parole de mon guide, le fleuve redoutable embrasser les contours de cette noire enceinte ; et bientôt après des Centaures [3] armés de flèches, tels qu’on les vit jadis dans nos forêts, coururent en foule sur ces rivages sanglants.

Ils s’arrêtèrent à notre aspect, et trois d’entre eux s’étant avancés, l’arc en main, le premier s’écria, en nous menaçant de ses traits :

— Ô vous qui descendez le précipice, parlez de loin, et dites-nous à quel supplice vous allez !

— Nous répondrons à Chiron, dit mon guide, quand nous serons plus près de lui : mais toi, modère cette fougue qui eut jadis un si triste succès.

Alors le poëte m’avertit que c’était là Nessus, celui qui, mourant pour la belle Déjanire, s’assura d’une prompte vengeance [4]. Chiron, maître d’Achille, suivait tout pensif ; et Pholus [5], le plus furieux des Centaures, était à ses côtés. On voit ces monstres parcourir légèrement les bords du fleuve, et percer de leurs traits les âmes qui se soulèvent hors des flots où le sort les plongea.

Quand nous fûmes près d’eux, Chiron agita son arc, et releva la barbe épaisse qui ombrageait ses joues. Bientôt, ouvrant sa bouche démesurée :

— Avez-vous vu, dit-il à ses compagnons, celui qui s’avance ? Les pierres roulent sous ses pas ; on ne les voit point ainsi fuir sous les pieds des morts.

Mais déjà mon guide pouvait atteindre à la vaste poitrine où se réunissent les deux natures du monstre [6] ; il prit donc ainsi la parole :

— Celui que je guide dans ces gouffres est encore un mortel ; il suit l’irrésistible destin, et non pas une vaine curiosité. Une âme, descendue des célestes chœurs [7], le confie à mes soins : il n’est pas réprouvé, et je ne suis point une ombre perverse. Je te conjure donc, par celle qui m’envoie dans ces routes inaccessibles, de nous donner un des tiens pour nous conduire au passage du fleuve, et porter celui-ci vers l’autre rive : car il ne peut, sous sa dépouille terrestre, suivre le vol léger des ombres.

Il dit, et Chiron, se tournant vers Nessus, lui ordonne de nous conduire et de nous faire éviter la rencontre des autres Centaures.

Aussitôt le nouveau guide nous transporte sur ces rives baignées d’un sang tiède et toujours retentissantes des sanglots qui se mêlent aux bouillonnements du fleuve. Je voyais sa surface hérissée de têtes qui sortaient à moitié de l’onde fumante. Le Centaure nous dit :

— Voilà les tyrans, ces hommes de sang et de rapine ; leurs larmes coulent à jamais dans ces flots colorés ; c’est là que pleure Alexandre de Phère [8], et Denys dont les cruautés ont si longtemps travaillé la Sicile. Vois les sommets de ces deux têtes ; l’une couverte d’un poil noir est d’Ezzelin [9] ; l’autre à cheveux blonds est d’Obizo d’Est [10],

qui périt par les mains de son fils.

À ces mots, je regardai le poëte, qui me dit :

— Écoute Nessus, car je ne parlerai qu’après lui.

Je vis alors le Centaure s’arrêter devant des coupables qui avaient la tête entière hors du fleuve ; il nous montra une ombre à l’écart et nous dit [11] :

— Celle-ci a percé aux pieds des autels le cœur que la Tamise honore.

Ensuite parurent de nouveaux réprouvés : j’en reconnus un grand nombre. L’onde bouillante flottait autour de leurs reins ; et ce fleuve décroissant peu à peu, le sang baignait peu à peu les pieds des autres coupables.

— Ainsi que tu vois, me dit le Centaure, les ondes s’abaisser ici, de même elles s’élèvent et croissent en profondeur vers l’hémisphère opposé, où la tyrannie gémit sous leur poids. C’est là que l’inexorable vengeance retient Attila, fléau du monde ; là sont Pyrrhus [12] et Sextus [13] : c’est là que les deux Renier [14], qui versèrent le sang de tant de voyageurs, mêlent à des flots de sang des larmes éternelles.

Après ces paroles, Nessus nous laisse sur le rivage, et se rejette dans le lit du fleuve.


NOTES SUR LE DOUZIÈME CHANT


[1] Allusion à la descente de Jésus-Christ aux Enfers et au tremblement de terre qui arriva à sa mort. Virgile était descendu des Limbes au fond de l’Enfer avant cette époque, comme il l’a dit lui-même au chant XIX.

[2] Allusion à cette idée, que la vie du monde est une guerre perpétuelle : de sorte que, si un jour les éléments venaient à faire alliance, et les grandes pièces de la machine à s’emboîter, il en résulterait un craquement ou un choc effroyable, effet de la réunion générale ; et bientôt après un calme et un repos de mort.

[3] Les Centaures étaient des monstres malfaisants, qui avaient ensanglanté le festin des noces de Thétis et Pélée. Ce sont eux que Voltaire a pris pour des ombres qui se promènent à cheval dans les Enfers.

[4] La mort d’Hercule est connue.

[5] Virgile parle de Pholus dans l’Énéide. Il fut tué par Hercule.

[6] Un Centaure était homme jusqu’à l’estomac, et là commençait le poitrail de cheval, et tout le reste du corps en était. Le poëte veut dire que Virgile était à portée de Chiron.

[7] Béatrix.

[8] Cet Alexandre était un tyran cruel à Phère en Thessalie. Pélopidas lui fit la guerre, et sa femme le livra aux ennemis.

[9] Ezzelin était de Roman près Bassano ; il s’empara de la marche Trévisane, et y commit des cruautés qui lui ont mérité les exécrations des historiens et des poëtes d’Italie.

[10] Obizo d’Est, marquis de Ferrare, fut un tyran cruel : son fils naturel l’étouffa dans son lit.

[11] C’est Gui, fils de Simon de Montfort, qui tua dans une église, à Viterbe, Henri, fils de Richard III, roi d’Angleterre. On transporta le corps de ce prince à Londres, et on y voyait son tombeau avec sa statue,

qui tenait en main une coupe d’or, et dans cette coupe son coeur

embaumé, qu’il présentait à son frère.

[12] Pyrrhus, le fils d’Achille, ou le roi d’Épire, qui passa sa vie à verser le sang des hommes ; conquérant inquiet et imprudent.

[13] C’est peut-être Sextus, fils de Pompée, qui fit le métier de pirate, Lucain dit qu’il était indigne du grand nom de son père : Sextus erat magno proles indigna parente. Peut-être est-ce le fils de Tarquin, ou enfin Néron qui s’appelait Sextus.

[14] Renier Cornetto et Renier Pazzo : tous deux d’une famille illustre, et fameux assassins.

Il faut observer que ce fleuve de sang est circulaire, et que son lit étant penché, il doit avoir beaucoup de profondeur d’un côté, et presque pas de l’autre. C’est l’effet de tout liquide dans un vase incliné. Les voyageurs passent par la partie élevée, qui est presque à sec.

CHANT XIII


ARGUMENT


Deuxième donjon, où sont punis les violents contre eux-mêmes, tant les suicidés que ceux qui se font tuer. — Description de leur supplice. Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui donnent le dégoût de la vie.


Le Centaure ne touchait pas encore l’autre bord, et déjà nous pénétrions dans une forêt où l’œil n’apercevait les vestiges d’aucun sentier ; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds difformes et d’épines empoisonnées : tels ne sont point encore ces bois hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs : je voyais ces monstres à visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.

— Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les sables brûlants : ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais croire sur ma parole.

Je m’arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s’était pas encore offerte à ma vue ; et cependant, à travers les cris des harpies, j’entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes criminelles dans l’épaisseur de la forêt, d’où leurs gémissements arrivaient jusqu’à nous.

Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit :

— Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.

Je lève donc ma main sur l’arbre, et j’emporte un de ses rameaux. Le tronc aussitôt frémit et s’écrie :

— Pourquoi me déchires-tu ?

Je vois alors couler un sang noir, et j’entends encore le même cri :

— Pourquoi me déchires-tu ? Mon infortune ne peut donc t’attendrir ? Je fus homme avant d’animer ce tronc ; et ta main cruelle aurait dû m’épargner, quand je n’eusse été qu’un reptile [2].

Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi d’une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.

— Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t’a blessée pour avoir écouté mon conseil ; mais pardonne-lui cet outrage ; il n’aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s’il eût pu croire un tel prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu’il puisse expier son offense, lui révéler ta condition passée ; il honorera ta mémoire dans le monde où son destin le rappelle.

Le tronc nous rendit ainsi sa réponse :

— Ma douleur cède au charme de tes paroles : ce que tu dis m’invite à te faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et maître de son cœur, je l’ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes. Cette furie, dont l’œil empoisonné veille sur le palais des Césars, l’Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites : en vain j’avais su les écarter ; leur foule irritée prévalut sur l’esprit du maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au deuil et à l’ignominie. Rassasié d’amertumes, je crus par la mort mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier d’une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux soutiens de mon affreuse existence, que mon cœur fut toujours fidèle à son digne maître [3] ; et si l’un de vous doit revoir la terre des vivants, je le conjure de n’y pas oublier un infortuné dont le souffle de l’envie a flétri la mémoire.

L’esprit se tut ; et, après un court silence, mon guide me dit :

— Hâte-toi de l’interroger encore, s’il te reste quelque désir ; le temps est cher.

— Hélas ! répondis-je, daignez plutôt l’interroger pour moi ; car mon âme succombe à la pitié.

Le sage prit donc ainsi la parole :

— Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton dernier vœu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles noeuds des esprits s’attachent à des troncs ; et si jamais un seul a pu rompre cette inconcevable alliance ?

Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu’il exhale nous porte cette réponse :

— Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième gouffre : elle tombe dans la forêt, au hasard ; et telle qu’une semence que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère. Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour ;

mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous

sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus : chaque tronc aura son cadavre, éternel compagnon de l’âme qui le rejeta [4].

Nous écoutions encore les derniers accents de l’ombre, et tout à coup un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage ; et bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés, rapidement emportés à travers les arbres qui s’opposaient en vain à leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier :

— Ô mort, ô mort, je t’implore !

Et l’autre, qui suivait d’une course moins légère, lui disait :

— Ô Lano [6] ! ce n’est pas ainsi que tu fuyais aux champs d’Arezzo.

Mais tout à coup l’haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se traîner sous un buisson.

Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs traces : elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le buisson ; et, l’ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres palpitants.

Alors mon guide me prit par la main, et s’avança vers le buisson tout sanglant, qui poussait des cris lamentables.

— Ô Jacques de Saint André [7] ! que t’a servi, disait-il, de me prendre pour ton asile ? Avais-je mérité de partager ton supplice ?

— Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de plaies tes cris et ton sang ?

— Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que j’éprouve : daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines. Infortuné ! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais ; et si son image n’eût encore protégé les bords de l’Arno, c’est en vain, je crois, que nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants de leur murailles foudroyées par Attila.


NOTES SUR LE TREIZIÈME CHANT


[1] Rivière qui coule dans le Volateran.

[2] C’est Pierre des Vignes, né à Capoue. Il devint chancelier de Frédéric II. Les courtisans, jaloux de sa faveur, l’accusèrent de s’entendre avec le pape Innocent, ennemi de ce prince. Frédéric se laissa prévenir et fit crever les yeux à Pierre des Vignes, qui, ne pouvant survivre à la perte de sa vue et de son crédit, se tua. Ce chancelier fut accusé d’avoir écrit le livre des Trois Imposteurs, pour servir le ressentiment de son maître contre les papes.

[3] Le discours de ce misérable est bien digne d’un courtisan.

[4] Ces âmes suicides qui ont rétrogradé du règne animal au règne végétal, et qui viendront se présenter nues à la face des nations, en traînant leurs cadavres jugulés, pour venir ensuite les accrocher chacune à leur arbre : voilà des imaginations et un coloris bien extraordinaires.

[5] Ceux qui couraient dans la forêt ne s’étaient pas tués eux-mêmes ; c’étaient des dissipateurs peu soucieux de la vie, qui s’étaient précipités dans les dangers et y avaient péri.

[6] Ce Lano était un gentilhomme de Sienne, qui, après avoir dissipé sa fortune, fut envoyé au secours des Florentins contre ceux d’Arezzo. Il fut surpris en chemin par l’ennemi ; et quoiqu’il pût lui échapper, il aima mieux se faire tuer.

[7] Jacques de Saint-André, gentilhomme de Padoue, grand dissipateur. C’est lui qui vient de se glisser sous le buisson. Les chroniques du temps le représentent comme une espèce de fou, qui donna des soupers ridicules, et qui occupait chaque jour d’une nouvelle extravagance les oisifs de Padoue.

[8] Ce buisson fut quelque Florentin dont on ignore le nom ; car dans ces temps malheureux plusieurs se pendirent à Florence. Il parle ici de l’opinion où on était dans cette ville, que sa conservation dépendait de la statue de Mars qui en avait été le patron, et devait à jamais en être le palladium. Quand Florence se fit chrétienne, on dédia à saint Jean le temple de Mars : mais pour ne rien perdre, on plaça la statue de ce Dieu au haut d’une tour, sur les bords de l’Arno. Lorsqu’en 802 Charlemagne releva les murs de Florence qu’Attila avait détruite, il fallut retirer du fond de la rivière la statue de Mars, qui y avait été renversée : on la plaça sur le pont, d’où elle protégeait ceux qui rebâtissaient la ville.

CHANT XIV


ARGUMENT


Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences. Celle contre Dieu, ou l’impiété ; celle contre nature, ou la sodomie ; et celle contre la société, ou bien l’usure. — Description du supplice des impies. — Allégorie sur le temps et sur les fleuves d’Enfer.


L’arbuste achevait son récit d’une voix plus faible ; et moi, que l’amour de la patrie et la compassion déchiraient à la fois, je me hâtai de rassembler autour de lui ses membres épars.

Ensuite je marchai sur les pas de mon guide, vers les confins où se termine la forêt.

C’est là que l’éternelle justice prend des formes nouvelles et plus effrayantes : là, notre vue s’égara dans une terre désolée, où le ciel avait éteint tout germe de vie ; des sables arides et profonds en remplissaient l’étendue, tels qu’ils s’offrirent à Caton dans la brûlante Libye.

Nous avancions sur ces stériles bords, en côtoyant la forêt qui, après avoir baigné son premier contour dans le fleuve de sang, forme avec ses derniers troncs la hideuse ceinture de cette plage nue et déserte.

Ô vengeance du ciel ! de quel effroi le spectacle que tu m’offres va remplir l’âme de mes lecteurs ! J’ai vu la foule innombrable des âmes dispersées dans ces régions : mon oreille a retenti des rugissements de leur désespoir. Une cruelle providence donnait à leur supplice des formes et des lois diverses. Les unes, gisantes et renversées, étaient immobiles : les autres étaient assises et courbées ; enfin beaucoup d’autres couraient éperdues dans ces déserts. Cette troupe errante était la plus nombreuse ; mais celle que le sort avait fixée poussait des cris plus désespérés.

Sur ces plaines sablonneuses, des flammes descendaient lentement en pluie éternelle, ainsi que la neige qu’un ciel tranquille verse à flocons sur les Alpes : ou pareilles à ces feux qu’Alexandre voyait tomber aux rives de l’Indus, et qui s’éteignirent quand la terre, durcie sous les pieds des soldats, ne maria plus ses vapeurs aux influences d’un ciel brûlant [1]. C’est ainsi que la voûte infernale épanche à jamais ses torrents embrasés : le sable qui les reçoit s’en pénètre ; et, s’enflammant comme l’amorce légère, rend tous ces feux aux réprouvés et double ainsi leurs tortures. Consumés, forcenés, transpercés de douleur, ils se roulent et se débattent, repoussant, secouant sans cesse les flèches dévorantes qui se succèdent sans discontinuation [2].

— Ô vous ! dis-je à mon guide, qui n’avez éprouvé d’autre obstacle ici-bas que dans l’obstination des anges rebelles, daignez m’apprendre quelle est cette grande ombre qui semble mépriser ses tourments et dont le front superbe n’a point fléchi sous des torrents de feu ?

Cette ombre m’entendit, et me cria :

— Tel je fus sous les cieux, tel je suis aux Enfers : que Jupiter irrité foudroie encore ma tête ; il appellera Vulcain à son aide, ainsi qu’aux champs de Thessalie ; il lassera les noirs Cyclopes, et m’environnera de ses tonnerres ; et moi, je braverai toujours sa vengeance [3].

Alors mon guide éleva la voix, telle que je ne l’avais point encore entendue :

— Ô Capanée, s’écria-t-il, tes peines s’accroissent de ton indomptable orgueil ; et ton cœur obstiné a trouvé dans ses fureurs des tortures dignes de lui.

Ensuite, se tournant vers moi :

— Voilà, me dit-il d’un ton plus calme, un des sept rois qui assiégèrent Thèbes : il méprisa le Ciel et paraît le mépriser encore ; mais tu viens de l’entendre, il a trouvé dans son fol orgueil un assez cruel vengeur. Maintenant suis mes pas sur les bords de la forêt, et garde-toi d’avancer dans les sables ardents.

Je le suivis en silence vers un ruisseau qui sortait de la forêt, et fuyait dans les sables. Je ne me rappelle point sans frissonner ses flots rougissants, tels que les eaux thermales de Viterbe, dont la débauche arrose ses réduits [4]. Le ruisseau coulait sur un fond de pierre, et ses bords nous offraient une voie large et solide. Mon guide me dit :

— Depuis que nous avons franchi le seuil toujours ouvert de ces tristes demeures, ton œil n’a point vu de prodige semblable à ce ruisseau qui absorbe sans cesse les flammes qui pleuvent dans son sein.

Je le conjurai alors de satisfaire les désirs que ces paroles réveillaient en moi, et il me parla ainsi :

— Une île, aujourd’hui sans gloire, est assise au milieu des mers : c’est la Crète, dont le premier roi régna sur un siècle innocent. Le mont Ida s’y voit encore. Autrefois, des sources pures et des forêts verdoyantes paraient sa tête ; mais le temps a flétri tous ses honneurs. C’est là que Cybèle cacha le berceau de son fils, et que les Corybantes couvraient de leurs sons bruyants les cris du jeune dieu. Dans les flancs caverneux du mont, un vieux géant est debout : il tourne le dos à Damiette, et ses regards vers Rome, qu’il fixe attentivement. Sa tête est d’or pur ; sa poitrine et ses bras d’argent ; l’airain forme sa taille, et le reste est du fer le plus dur, excepté le pied droit, qui est d’argile ; et c’est sur lui que le colosse entier repose. L’or de sa tête ne s’est point altéré ; mais ses autres membres s’entr’ouvrent de toutes parts : ces fentes nombreuses se remplissent de larmes qui tombent goutte à goutte, et vont se frayer un sentier dans les cavités de la montagne. Filtrées dans des routes secrètes, elles se rassemblent aux Enfers pour y former le Styx, l’Achéron et le Phlégéton : enfin elles se précipitent, par cet étroit canal, dans le dernier gouffre de l’abîme, et prennent le nom de Cocyte [5].

— Puisqu’il est vrai, repris-je alors, que ce ruisseau traverse l’empire des ombres, pourquoi le voyons-nous pour la première fois ?

— Tu sais, me dit le sage, que les Enfers sont creusés en cercle, de degrés en degrés jusqu’au centre du monde, et quoique notre descente approche de son terme, nous n’avons vu que la dixième part de chaque enceinte : ainsi la révolution d’un cercle entier sera la mesure et la fin de notre voyage [6]. Ne sois donc pas surpris si les abîmes nous offrent encore des objets inconnus.

— Mais, repris-je aussitôt, le Phlégéton et le Léthé, ce fleuve d’oubli que vous n’avez point nommé, où sont-ils ?

— Apprends, répondit l’illustre poëte, que la rivière de sang t’a déjà montré le Phlégéton ; et, quant au fleuve d’oubli, n’espère pas le rencontrer dans ces gouffres : il arrose des lieux où le repentir, le pardon et l’espérance habitent [7]. Éloignons-nous, il est temps, des bords de la forêt : ce ruisseau, où les traits de flamme viennent s’éteindre, trace le sentier devant nous.


NOTES SUR LE QUATORZIÈME CHANT


[1] On dit que c’est Alexandre lui-même qui fit part de ce phénomène à Aristote. Cette double comparaison est ici d’un grand effet : dans la première, on peut admirer le ciel tranquille, qui ne se presse point dans ses vengeances, et qui semble compter sur l’éternité.

[2] On a tâché d’imiter, par le jeu des participes en é et en ant, les contorsions de ces malheureux. Le texte dit qu’ils font une danse nommée tresca : on trouve au roman de la Rose, karoles, danses et tresches.

[3] Comme dans la guerre contre les géants. Ici l’attitude du personnage répond très bien à son caractère. Les grands poëtes ne manquent jamais à cette règle qui veut qu’on lise les dispositions de l’âme sur les traits du visage ou sur l’attitude générale du corps ; de sorte qu’on pourrait deviner les sentiments du personnage avant qu’il parle, ou le reconnaître même avant que le poëte l’ait nommé. C’est d’après cette règle que M. Diderot relève très-justement les traducteurs d’Homère, et même Longin, qui ont prêté à Ajax un propos de Capanée, tandis qu’Homère lui donne une attitude suppliante.

[4] Ces eaux minérales passent à Viterbe dans le quartier des filles, et leur servent à des usages attestés par la couleur dont elles sont au sortir de là. On plaçait jadis les filles sur le bord des eaux, d’où sont venus les mots de Bordel et de Ribaud.

[5] Voici l’explication de cette belle allégorie : La Crète a été le berceau de Saturne et de Jupiter, premiers rois dont parle la tradition, par conséquent le théâtre des premiers événements du monde. Ce vieux géant est le Temps, qui n’a d’existence que celle que lui donne l’histoire dans le souvenir des hommes ; il tourne le dos à Damiette, c’est-à-dire à l’Orient, où se sont passées les premières révolutions du globe, et où les anciennes monarchies des Mèdes et des Grecs ont occupé jadis son attention ; il regarde Rome, qui est devenue le centre de tout, et qui a donné à l’Occident l’empire qu’a perdu l’Orient. Les différents métaux qui composent ce colosse désignent les époques ou les âges connus sous les noms de siècle d’or, d’argent, d’airain et de fer. Le pied d’argile, qui porte le corps entier, est le siècle même où vivait l’auteur ; et c’est toujours le mauvais temps que celui où l’on existe. Les crevasses dont la tête, c’est-à-dire l’âge d’or, est seule exceptée, représentent les secousses et les catastrophes que les crimes des hommes ont causées au monde ; elles sont assez nombreuses et fournissent assez de larmes pour former les fleuves qui arrosent les Enfers, et qui sont ainsi le résultat des pleurs et des crimes de chaque siècle.

[6] Dante donne ici une idée fort claire de son voyage et de son Enfer. Il y a dix grandes enceintes qui le partagent ; il ne voit, en descendant de l’un à l’autre, que la dixième partie de chacune : il sera donc au dernier cercle, c’est-à-dire au centre du globe, quand il aura parcouru la valeur d’un cercle entier.

[7] Il veut dire le Purgatoire.

CHANT XV


ARGUMENT


Suite du troisième donjon. — Supplice des violents contre nature, c’est-à-dire des sodomistes. — Entretien de Dante et de son précepteur.


Les solides bords du ruisseau nous élevaient au-dessus de la plaine sablonneuse, et l’humide atmosphère qui les environne nous protégeait contre les dards enflammés. Ces bords étaient pareils aux digues que la Flandre oppose aux assauts de l’Océan, ou tels que ces longs remparts qui répriment le cours de la Brenta, lorsqu’enflée du tribut des neiges elle menace les champs de Padoue : mais la main qui avait affermi les digues du ruisseau leur avait donné moins de force et de hauteur.

Déjà, la forêt plus lointaine se dérobait à nos regards, lorsque nous aperçûmes des ombres qui venaient vers nous en côtoyant notre route.

Chacune d’elles nous regardait avec une attention pénible et clignotait, comme le vieillard qui tient un fil sous ses doigts tremblants et ne peut le joindre à l’aiguille trop déliée ; ou comme, aux approches de la nuit, quand la lune trop jeune fatigue nos yeux de sa lumière incertaine. Tout à coup, un de ces malheureux me reconnaît, et saisit les bords de ma robe, en s’écriant :

— Ô prodige !

Et moi qui voyais ses bras tendus vers moi, je considérais plus attentivement ses traits noircis et brûlés, et je le reconnus malgré l’altération de son visage.

— Ô Latini, m’écriai-je en portant ma main sur son front, est-ce donc vous que je vois ici [1] ?

— Souffre, me répondit-il, souffre, ô mon fils ! que je m’éloigne de mes tristes compagnons, et que je retourne un moment sur mes pas avec toi.

— Daignez plutôt vous asseoir avec moi, lui dis-je, si mon guide le permet.

— Mon fils, reprit l’infortuné, un seul de nous qui suspendrait sa marche resterait cent ans immobile sous la pluie de feu. Poursuis donc ta route, et je marcherai au-dessous de toi ; ensuite, je retournerai vers les compagnons de mes malheurs.

Craignant de descendre dans les sables, je penchais la tête vers lui, et j’avançais dans l’attitude d’un homme qui s’incline [2].

— Quel étrange destin, me disait-il, a pu te conduire ici-bas avant ton heure, et quel est celui qui guide tes pas ?

— J’étais, lui répondis-je, au séjour des vivants, et ma course était encore loin de son terme, lorsque je m’égarai dans une vallée solitaire [3]. Hier, aux premiers rayons du jour, je gravissais avec effroi dans ses profondeurs, où je retombais sans cesse ; et c’est là que m’est apparu le poëte illustre qui daigne me guider par ces routes difficiles au terme de mon voyage.

— Eh bien, ajouta l’ombre, si tu suis ton heureuse étoile, tu trouveras la gloire dans le port : j’ai prévu ta belle destinée [4] ; et si la mort n’eût précipité mon heure dernière, j’aurais pu ranimer ton cœur, et te montrer un ciel propice au milieu des orages. Car sache que les ingrats enfants des rochers de Fiésole n’ont point oublié leur féroce origine [5] : leur haine payera tes bienfaits ; et sans doute aussi que la vigne bienfaisante ne devait pas naître parmi les ronces venimeuses. C’est une race avare, envieuse et superbe : une antique renommée la dit aveugle [6]. Mais toi, mon fils, tu t’écarteras de leurs voix impies ; et quand leurs partis divisés t’imploreront à la fois, tu rejetteras également leurs vœux insensés : le ciel te réserve cet honneur. Que les monstres de Fiésole, armés par la discorde, se déchirent entre eux ; mais qu’ils respectent les rejetons sacrés des Romains, si jamais il en croît sur ce sol criminel qui fut jadis leur sainte patrie !

— Hélas ! répondis-je, si le ciel n’eût rejeté mes voeux, je jouirais encore de votre présence désirée ; vos traits défigurés par la douleur, ce front, ce regard paternel vivent encore dans mon cœur déchiré ; je reconnais cette voix qui, dans une vie passagère, m’appelait à l’immortalité : aussi le monde entendra vos bienfaits, tandis que le trépas ne glacera point ma langue. Vos présages ont pénétré mon âme : je les rappellerai à mon souvenir, s’il m’est permis un jour d’entendre les oracles de celle qui voit la vérité [7]. Ce n’est pas pour la première fois que l’annonce du malheur frappe mon oreille : mais que la fortune bouleverse à son gré ma courte vie, je vous jure que mon coeur pourra braver ses coups, tant qu’il aura la paix de la vertu.

À ces mots, le sage de Mantoue me regarde, en me disant :

— L’oreille a bien entendu, quand le cœur a senti.

Cependant j’avançais, et je priais Latini de me nommer les plus illustres de ceux qui partageaient ses peines :

— Il est bon, me disait-il, que tu connaisses quelques-uns d’entre eux ; mais il vaut mieux se taire sur les autres, car leur nombre est grand et les moments sont courts. Apprends en peu de mots que tous ces esprits ont brillé dans les lettres et la doctrine, mais qu’un même vice a souillé leur vie et leur gloire. J’ai vu dans cette foule malheureuse Priscian et François d’Accursi [8] ; et j’aurais pu voir, si ce spectacle méritait un désir, le scandaleux prélat que l’autorité papale transporta des bords de l’Arno au siége de Vicence, où reposent ses impurs ossements [9]. Que ne puis-je, ô mon fils, prolonger mon entretien avec toi ! mais le temps borne ma course et mes paroles. Je vois dans ces sables lointains un tourbillon qui s’avance, et des coupables qui le suivent : il ne m’est pas permis de me trouver avec eux. Adieux ! je recommande à ta tendre amitié le TRÉSOR, fruit de mes veilles, où mon esprit vit encore [10].

Il dit, et s’éloigne plus prompt que le vainqueur agile qui remporte le drapeau vert dans les champs de Vérone [11].


NOTES SUR LE QUINZIÈME CHANT


[1] Brunetto Latini, orateur, poëte et philosophe, avait fondé à Florence une célèbre école, d’où sortirent quelques bons écrivains, et entre autres Dante. Latini fut secrétaire de la république, et eut beaucoup de part au gouvernement : mais les troubles de sa patrie le forcèrent de s’en exiler, et il vint à Paris, où il composa quelques ouvrages. Ses mœurs lui ont valu sans doute la place qu’il occupe ici. On ne peut qu’applaudir au poëte austère qui punit ainsi le vice, malgré son amitié pour le coupable. Voltaire, qui avait plus d’élégance dans ses mœurs, n’a pas laissé (pour le même crime) de vouer aux dégoûts de la postérité les noms de quelques-uns de ses amis.

[2] On ne peut dessiner les attitudes avec plus de vérité. Le poëte étant élevé sur les bords du ruisseau, il paraît que son précepteur allait à peine à sa ceinture.

[3] Il donne ici l’heure où il s’achemina vers les Enfers, et le temps qu’il y a déjà passé. On la trouve plus clairement encore au chant XX.

[4] Brunetto Latini s’était mêlé d’astrologie, avec tout son siècle.

[5] Florence était une colonie fondée par Sylla. Après qu’Attila l’eut saccagée, Charlemagne la rétablit, et appela les habitants de Fiésole pour la repeupler : c’était un village bâti sur des rochers voisins de Florence. Ces nouveaux colons ne se mêlèrent jamais bien avec les anciennes familles, et ce fut là une des sources de toutes les guerres qui déchirèrent dans la suite cette petite république. Dante prétendait descendre descendre des anciennes familles romaines échappées aux Barbares.

[6] Les Florentins s’appelaient orbi, ou aveugles, par sobriquet.

[7] Il désigne Béatrix, et fait allusion à son poëme du Paradis.

[8] L’un grammairien, et l’autre jurisconsulte.

[9] André de Mozzi, par son goût effréné pour l’amour antiphysique, ayant trop scandalisé Florence dont il était évêque, fut transporté, par l’autorité du pape, au siége de Vicence, où il mourut.

[10] Ouvrage de Brunetto Latini, intitulé Tesoro ou Tesoretto. Il y traite de tout ce qu’on savait de philosophie dans ce temps-là. Ce qui pourra étonner, c’est qu’il ait écrit ce livre en français, et que, pour justifier la préférence qu’il lui donne sur sa propre langue, il ait avancé que le patois de France, ou le roman, était de son temps la plus agréable langue de l’Europe.

[11] Le premier dimanche de carême, on faisait autrefois des courses à Vérone, pour gagner un drapeau vert, nommé pallio.

CHANT XVI


ARGUMENT


Suite du troisième donjon, et des violents contre nature. — On a vu dans le chant précédent les littérateurs : ce sont ici les militaires atteints du même vice. — Chute de Phlégéton dans le huitième cercle.


Déjà se faisait entendre le murmure sourd et confus de l’onde qui s’engloutit au huitième cercle, semblable au bourdonnement lointain des abeilles [1] : et bientôt nous découvrîmes au loin une foule de malheureux que la pluie enflammée poursuivait âprement dans ces déserts.

En me voyant, trois d’entre eux accoururent et s’écrièrent ensemble :

— Ô toi dont l’habit nous rappelle une patrie coupable, daigne un moment nous attendre !

À leur cri, mon guide s’arrête :

— Attendons-les, me dit-il ; cet honneur leur est bien dû ; et je pense que, sans l’invincible obstacle de ces feux errants, tu volerais le premier à leur rencontre.

J’envisageais cependant ces trois infortunés : Ciel, quel aspect ! jamais le temps n’affaiblira le souvenir et la douloureuse image de leurs membres cicatrisés, ulcérés, dévorés par la flamme. Ils s’avancèrent en poussant l’éternel soupir du désespoir ; et quand ils furent devant nous,

je les vis marcher en cercle, et s’entre-suivre ; ainsi qu’un lutteur

agile rôde autour de son ennemi, en épiant le moment de la victoire ; mais chacun d’eux, en tournant ainsi, ramenait sans cesse ses regards vers nous.

Un seul rompit le silence :

— Eh ! si notre condition déplorable, me dit-il, si nos visages sillonnés par les flammes ne te donnent que de l’horreur pour nous et nos prières, ne refuse pas du moins à notre mémoire de nous dire qui tu es, âme vivante, qui peux ainsi fouler le sol brûlant des Enfers ! Cette ombre qui me précède, et que tu vois si misérablement déchirée, fut jadis autre que tu ne penses. C’est Guido Guerra [2], neveu de la généreuse Gualdrade : ses sages conseils et sa vaillance ont rempli le monde. Celui-ci fut Aldobrandini Tegiao [3], dont le nom devrait être si cher à sa patrie ; et moi, je suis Rusticuci [4], qu’une épouse implacable a fait passer des angoisses de l’hymen aux flammes de l’abîme.

Il parlait encore, et, s’il m’eût été donné de franchir ces flammes qui nous séparaient, j’aurais déjà volé dans leurs embrassements.

— Ce n’est point l’horreur, m’écriai-je, ce sont les traits poignants de la compassion qui déchirent mon âme inconsolable depuis que mon guide vous a fait connaître à moi. Je suis de votre patrie, et j’appris dès mon enfance à répéter vos noms ; votre mémoire honorée, vos exploits ont charmé longtemps mon oreille. Je laisse maintenant la coupe amère du monde, et je passe au banquet de la manne céleste, suivant la fidèle parole de mon guide ; mais l’abîme doit auparavant me recevoir dans ses entrailles.

— Que ta bouche, reprit l’illustre infortuné, respire longuement le souffle de la vie ; et puisse ta gloire te survivre à jamais ! Daigne à présent nous dire si la générosité et la valeur habitent encore dans nos murailles, ou si elles en sont exilées sans retour : car Borsier [5],

descendu naguère parmi nous, aigrit sans cesse nos douleurs par ses

récits affligeants.

— Malheureuse Florence ! une race d’hommes nouveaux et le débordement des richesses ont fait germer dans toi l’orgueilleuse inégalité et tous les maux qui te déchirent !

Ainsi ! m’écriai-je en levant les yeux ; et les trois ombres se regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6].

— Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la source du vrai ! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles, et qu’échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire je l’ai vue, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.

Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus rapides que l’oiseau, plus promptes que la parole.

Cependant mon guide s’était éloigné, et déjà le bruit des eaux, croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au fleuve qui lave la côte orientale de l’Apennin, et reçoit son nom du paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur sur le penchant écumeux des Alpes, et qu’il inonde les champs trop solitaires de Saint-Benoît ; ainsi le triste ruisseau précipite ses flots rougeâtres dans ces rocs entr’ouverts, et, les brisant avec fracas, assourdit cette lugubre enceinte.

J’avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds redoublés. C’est avec elle que je m’étais promis de saisir la panthère : je la délie, aux ordres de mon guide ; et, après avoir rassemblé ses nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s’avance aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans cette bouche ténébreuse.

— Quel sera l’événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et suivre de l’œil la corde flottante au fond de l’abîme.

Heureux l’homme prudent qui possède son âme devant l’œil scrutateur qui juge l’œuvre et la pensée ! Mon guide connut où s’égarait la mienne :

— Bientôt, me dit-il, ce que j’attends paraîtra, et tes doutes finiront.

Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui ont l’air du mensonge : je ne veux point que mon front rougisse quand ma bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au secret des ombres.

Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne flétrit pas leur gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une figure que le plus intrépide n’eût pas envisagée sans pâlir : elle montait en nageant dans l’épaisse nuit, tel qu’un plongeur s’élève du fond des mers, après avoir arraché l’ancre retenue dans les écueils : d’un pied léger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de ses bras allongés.


NOTES SUR LE SEIZIÈME CHANT


[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamètre : ils suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa chute une cataracte.

[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction guelfe, à la bataille de Bénévent, remportée par Charles d’Anjou sur Mainfroy. C’est à sa valeur qu’on attribua la victoire. Charles y gagna le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido à rentrer dans Florence ; ils y rétablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chassés. Comme Dante avait été élevé dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand rôle qu’il y avait joué, était un homme bien respectable à ses yeux.

[3] Tegiao Aldobrandini était de la maison des Adhémars. Si les Guelfes avaient suivi son conseil, ils n’auraient pas été battus à Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.)

[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d’une famille peu remarquable, mais fort riche, se distingua par son courage et sa libéralité. Ayant été contraint de se séparer d’une femme trop querelleuse, il tomba dans le désordre qu’on expie au septième cercle. Ces trois ombres rôdent sans cesse en parlant à Dante, parce qu’il ne leur est pas permis de rester en place, ainsi qu’on a vu au chant XV.

[5] Guillaume Borsier, homme de bonne société, chéri de tous les princes d’Italie. Boccace raconte une de ses facéties dans la huitième Nouvelle de la première Journée.

[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l’attitude des interlocuteurs, et rend plus vivement l’effet que produit la réponse de Dante.

[7] Ce fleuve s’appelle d’abord Aqua Cheta, et après sa chute Montone. Il a son embouchure à sept lieues de Ravenne.

[8] Le gouffre conduit au huitième cercle, où sont punis les Perfides, comme l’ont été les Violents au septième cercle ; mais par des supplices plus rigoureux. On croirait que Dante veut désigner, par la corde qui est autour de ses reins, les finesses dont le cœur de l’homme est naturellement enveloppé. Comme il va descendre au séjour des Perfides, il doit y laisser les livrées du vice qu’on y expie. Mais dès que la corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblème de la perfidie, reconnaît le signal, et monte aussitôt. Il avait été tenté de lier la panthère avec cette corde ; allégorie assez vague, sur laquelle on ne peut faire que des conjectures, soit que la panthère représente la cour de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier chant. Au reste, on voit, par un autre passage du Purgatoire, que c’était alors la mode d’avoir les reins ceints d’une corde. Voilà sans doute pourquoi les moines, qui n’imaginèrent rien, prirent, avec l’habit de leur siècle, le cordon qui en était une dépendance. Ce fut par les mœurs qu’ils se distinguèrent alors. Observons, en finissant, que l’usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des ceintures.

CHANT XVII


ARGUMENT


Description du monstre de la fraude, nommé Gérion. — Il porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle : mais avant de quitter le septième, Dante jette un coup d’œil sur ce qui lui reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu’il nomme violents contre la société.


— Voici le monstre qui darde une queue acérée, qui franchit les monts, infecte les siècles et les climats, et renverse le vaillant et le fort [1].

Après ces paroles, mon guide, étendant la main, fit signe au monstre de s’approcher des lieux où nous étions ; et ce vivant symbole de la fraude s’avança d’abord sur les rochers, en découvrant son buste, tandis que sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage était le paisible emblème du juste ; mais le reste de son corps se terminait en serpent. Deux griffes velues sortaient de ses épaules. Les vives couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux décroissants de sa longue croupe offraient plus de variétés que les tapis de l’Orient ou que les toiles d’Arachné. Comme on voit la barque hors des flots reposer sa proue sur le rivage ; ou le Castor à demi plongé dans l’onde se partager entre deux éléments pour dépeupler les rivières du Germain affamé [2], ainsi je voyais la bête cruelle s’appuyer sur les rocs qui terminent l’enceinte sablonneuse : et cependant elle repliait en dessous les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du scorpion, se jouait dans le vague de l’air.

— Passons, dit mon guide, près des lieux où le monstre s’est abattu.

Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous laissâmes dix pas entre nous et l’aride plaine.

Non loin du bord où j’étais, je découvris des âmes qui étaient assises en grand nombre dans les sables brûlants.

Le maître me dit alors :

— Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une pleine connaissance de cette dernière enceinte ; mais abrége tes entretiens, et cependant j’irai et je parlerai au monstre qui doit nous porter dans l’abîme sur sa croupe vigoureuse.

Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les coupables sont assis à jamais : des larmes cuisantes abreuvent leurs paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans cesse les feux qui les assaillent de toutes parts : ainsi dans les brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés des insectes.

Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des flammes, et je ne pus en reconnaître un seul : mais j’aperçus des bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous ; et chaque infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m’approchant davantage,

je découvris sur une bourse tissue d’or un lion peint de l’azur des

cieux [4] ; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui portait une truie azurée sur une toile d’argent, me cria [6] :

— Que fais-tu dans cette fosse ? Éloigne-toi : mais puisque tu vis encore,

apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7] : je suis

tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns appellent sans cesse l’illustre chevalier aux trois boucs [8].

Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée, comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants : et moi qui n’avais point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m’éloignant de ce spectacle de douleurs.

Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre :

— Rassure-toi, me cria-t-il ; il n’est pas d’autre chemin pour descendre dans l’abîme : tu vas t’asseoir devant moi, et je te couvrirai des atteintes de son dard.

Tel qu’un malade dont les ongles décolorés et les nerfs tremblants se glacent aux approches de la fièvre ; tel je devins à ces paroles. Mais la honte qui rend l’esclave intrépide sous l’œil du maître, me fit sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse. « Soutenez-moi ! » voulais-je m’écrier alors ; et ma langue ne put articuler ces mots.

Cependant le bon génie me soulevait et me serrait dans ses bras :

— Gérion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre ; mais plonge-toi lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes.

Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d’abord sur les flots ; ainsi l’animal frauduleux se retirait de la pente escarpée, et détournait ensuite sa masse énorme, embrassant un long circuit, et balançant dans l’air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante serpentait en arrière. Le trouble de Phaéton, lorsque, dans sa route embrasée, les rênes échappèrent de sa main défaillante ; l’effroi du malheureux Icare, lorsqu’il sentit couler sur ses bras nus la cire amollie, et qu’il entendit la voix de son père : « Hélas, tu te perds ! » rien n’égalera l’horreur qui me saisit en me voyant environné d’air de toute part, et ne découvrant dans l’immense nuit que le monstre qui m’emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle allongé, et l’air qui cédait à ses mouvements effleurait à peine mon visage.

Cependant le fracas de l’onde, qui se brise et rebondit sur la pierre, accablait ma tête éperdue [10] ; j’osai me pencher et regarder au-dessous de moi, et je reconnus, en frémissant, la vaste enceinte où nous descendions : des spectacles inconnus passaient tour à tour sous mes yeux ; et la lueur des flammes, et les gémissements qui s’élevaient de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consternés.

Enfin Gérion s’abattit au pied des rocs décharnés qui pressent le fond du gouffre, et, libre de son double fardeau, s’élança loin de nous comme un trait léger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans les nues, revient aux yeux étonnés du chasseur, qui lui crie : « Eh quoi, tu descends ! » L’oiseau confus décrit rapidement un immense détour, et va s’abattre loin de son maître indigné.


NOTES SUR LE DIX-SEPTIÈME CHANT


[1] Le poëte personnifie la fraude, et s’en sert pour se faire porter avec son guide au fond du huitième cercle, dont la descente serait impraticable sans ce moyen.

[2] Dante traite les Allemands de lurchi, goulus ou ivrognes. On trouve dans Lucilius : Edite, Lurcones, comedones vivite ventres. Les castors se tiennent moitié dans l’eau, moitié dehors, quand ils épient les poissons. Ils sont communs dans le Danube.

[3] On va voir dans le reste du troisième donjon les usuriers. Le poëte,

pour varier sa manière, ne les nomme pas, mais les désigne par leurs

armoiries.

[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence.

[5] La famille des Ubriacchi, à Florence.

[6] Les Scrovigni, de Padoue.

[7] Vitalian, grand usurier de Padoue.

[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, était Jean Buyamont,

fameux usurier de Florence. La manière dont ce damné en parle est

ironique, et sa grimace le prouve.

[9] Gérion, roi des trois îles Baléares, avait trois têtes, selon la fable. Il est ici l’emblème de la fraude, à cause de son triple visage.

[10] Le monstre qui porte les deux poëtes forme, en descendant, une spirale, et le Phlégéton tombe à leurs côtés.

CHANT XVIII


ARGUMENT


Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées ou boyaux concentriques ; toutes les sortes de fraudes y sont punies. Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.


Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES : des roches noirâtres le revêtent de toutes parts, et s’élèvent à l’entour pour former sa vaste ceinture ; des vallées inégales en partagent le fond, et décroissent de cercle en cercle jusqu’au gouffre large et profond creusé dans le centre.

Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés nombreux qui la défendent ; et, comme on y voit des ponts légèrement jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre commun, se réunir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient ce huitième cercle ; je m’avançai en suivant mon guide vers les hauteurs, et c’est de là que mes regards descendirent au fond de la première vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J’y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un ordre toujours contraire : les unes venaient vers nous, et les autres nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du jubilé, la marche solennelle des Romains : on voit sur un pont la foule religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l’une s’avance vers le temple, et l’autre revient et s’en éloigne sans cesse [2].

J’aperçus en même temps, sur l’un et l’autre bords de la vallée, des démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses. Cruellement déchirées, elles fuient d’une fuite éternelle, se dérobant et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s’arrêtèrent sur un des réprouvés, et je dis aussitôt :

— Celui-ci ne m’est point inconnu.

Pour l’envisager plus attentivement, je m’éloignai de mon guide, et je suivis l’ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon coup d’œil ; mais je la reconnus et lui criai :

— O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis Caccianimico [3], si tes traits n’ont point trompé mes yeux : dis-moi quel crime t’a conduit dans cette lice de douleur ?

— Ce n’est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l’aveu que tu demandes ; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me rappelle un monde où je ne suis plus. C’est moi qui séduisis la belle Gisole, et qui l’ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu’en dise la renommée ; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces lieux : les rivages de la Savenne et du Reno [5] n’ont jamais retenti de tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée ; tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés de la soif de l’or.

Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses reins les nœuds du fouet vengeur, en lui criant :

— Marche, infâme ; il n’est point ici de femme à vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un rocher qui du pied des remparts s’élevait comme un vaste pont sur la première vallée : nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables.

— Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

— Je me tournai ; et je vis passer sous l’antique pont la file immense des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me dit :

— Considère la grande ombre qui s’avance ; elle ne donne pas une larme à cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n’a pu ternir son royal aspect. C’est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa toison fatale ; c’est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette île impie qu’un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7] ; les serments et la grâce de Jason amollirent son cœur ; mais le perfide l’abandonna sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient avec lui les longs soupirs de leurs victimes… Tu connais maintenant, ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers supplices.

Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée ; et déjà, du haut des rocs qui l’entourent, se faisaient entendre les sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples suffoqués dans ses flancs : les vapeurs qui s’en exhalent s’affaissent lentement sur ses bords, et les abreuvent d’une lie infecte qui repousse la vue et l’odorat défaillant.

Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes regards tombèrent au fond de l’impur fossé : je crus voir alors le cloaque du monde.

La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se soulevait péniblement hors de l’épaisse surface.

Une d’entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais ; mais je ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante.

Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d’une voix étouffée :

— Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là ?

— Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques [8] ; mais ce n’est plus là cette tête parfumée que j’ai connue jadis.

— Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m’a conduit ma langue adulatrice, et ce que m’a valu l’encens dont j’enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit :

— Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s’agite et se déchire avec fureur : c’est l’infâme Thaïs, qui payait d’une parole les profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un spectacle trop immonde.

NOTES SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT


[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit ; mais il demande une grande attention pour être entendu.

[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante suppose qu’il fit son poëme, quoiqu’il l’ait réellement fait quelques années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si grande, qu’on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux bandes : l’une qui allait à Saint-Pierre, et l’autre qui en sortait.

Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les femmes aux plaisirs des autres ; la seconde est de ceux qui les ont séduites pour en jouir eux-mêmes.

[3] C’était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien payer par le marquis Obizo d’Est pour lui livrer sa sœur Gisole, laquelle s’attendait à être épousée.

[4] Cet Obizo d’Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième chant, était appelé communément le marquis. C’était un homme cruel et sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico lui eût vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un accent particulier : ils prononcent sipa au lieu de si ; comme on dirait ouida pour oui. Le texte fait allusion à cette locution bolonaise.

[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les deux poëtes ne parcourent jamais qu’un arc de chacune : ils passent le premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit.

[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason.

[8] Il était d’une famille très-noble de Lucques, et s’accuse ici d’avoir été un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d’idées, établit une analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en résulte. Le flatteur donne de l’encens aux hommes, qui lui rendent ce qu’il y a de plus dégoûtant dans l’humanité.

[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette courtisane ; mais elles produisent un effet ridicule.

CHANT XIX


ARGUMENT


Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu’ils aient vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands biens et l’avarice de l’Église.


Ô Simon, mage imposteur ! et vous, enfants de rapine, sacrilége race, dont les mains adultères osent marchander l’épouse de Christ ! c’est pour vous que ma voix s’élève encore dans la troisième vallée [1].

Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l’un à l’autre bord, et de son centre élevé mon œil mesurait la vallée profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre aux cieux, sur la terre et dans les Enfers !

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du baptême percés d’ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour [2], de même je voyais l’infernale enceinte parsemée de fosses circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse avait reçu son coupable ; mais chaque coupable, en tombant tête baissée, ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre : leurs jambes se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte souterraine. Des langues de feu s’attachent à leurs pieds renversés ; elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase en léchant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient précipitamment, qu’il n’est pas de liens dont ils n’eussent brisé les noeuds.

— Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées s’agitent plus violemment ? Ne pourrai-je entendre le récit de ses crimes et de ses maux ?

— Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable.

— Ô bon génie ! lui répondis-je, vous connaissez les vœux secrets de mon cœur ; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés.

À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l’enceinte profonde, à travers les feux qui l’éclairent, et mon guide me déposa près de celui qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur immodérée.

— Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n’offres plus que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix.

En parlant ainsi, j’étais comme le prêtre consolateur qui se penche vers la fosse d’où l’homicide assassin le rappelle encore pour temporiser avec la mort [4] ; et tout à coup j’entendis la voix souterraine :

— Te voilà déjà, Boniface ? Es-tu là debout ? Certes, un menteur horoscope nous trompa tous deux ? Tes mains sordides sont-elles sitôt lasses de s’enrichir ? Ces mains, que tu ne craignis pas d’offrir à une divine épouse pour l’étouffer ensuite dans tes perfides embrassements [5] ?

Je restai, à ce discours, tel qu’un homme interdit ; et ma bouche confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses.

— Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n’es pas celui qu’il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses pieds se tordirent avec plus d’horreur ; il soupira profondément et s’écria :

— Que désires-tu de moi ? Est-ce pour connaître ma condition déplorable que tu n’as pas craint l’abord des Enfers ? Apprends donc que ces pieds ont chaussé la mule pontificale, et que l’Ourse orgueilleuse me donna le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n’a que trop fait voir quel sang coulait dans mes veines ; mon avare main enfouissait pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse dans l’abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et en puissance ; ils ont tous passé par ce triste détroit ; et moi-même, quand celui que tu m’as semblé d’être arrivera, je tomberai comme eux dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera ; mais ses pieds brûleront moins longtemps que les miens ; sa tête renversée flottera moins longtemps sous la voûte sépulcrale ; car l’occident va bientôt vomir un autre pontife, d’œuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l’ouvrage et l’instrument d’un prince étranger, et c’est lui qui fermera la fosse sur Boniface et sur moi.

Il achevait à peine ; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer peut-être, je m’écriai :

— Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les deux clefs à Barjône ? Certes, il ne lui fit que ce court précepte : Pierre, suivez-moi. Et ce ne fut pas non plus à prix d’or que dans l’assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place qu’avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant ! Garde bien tes coupables trésors, qui t’ont donné l’audace de tirer le glaive contre les rois [10]. Oh ! si l’antique respect pour vos ombres pontificales n’enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus âprement encore, pasteurs mercenaires ! car votre avarice foule le monde ; elle est amère aux bons et douce aux méchants. C’est de vous qu’il était prédit à l’évangéliste, quand il voyait celle qui était assise sur les eaux se prostituer avec les rois ; celle qui naquit avec sept têtes, et dix rayons qui s’éclipsèrent avec les vertus de son époux [11]. C’est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d’or et d’argent ; et si l’idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah ! Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12] !

Ainsi parlait ma bouche avec amertume ; et, soit repentir ou désespoir, les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans relâche.

Cependant mon guide avait écouté d’une oreille satisfaite ces dures vérités ; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d’un nouveau pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n’eût pas gravi sans effroi, nous embrassâmes d’un coup d’œil l’ample sein de la quatrième vallée.


NOTES SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT


[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles, bien qu’il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit l’auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres plongeaient les enfants qu’ils baptisaient. Je me figure que ce marbre percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu’il fut un jour obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s’y noyait ; sur quoi ses ennemis l’accusèrent d’irréligion. On n’a point traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu’ils coupaient désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description. J’ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un poëte des comparaisons tirées d’objets qui n’existent plus, parce qu’alors on est obligé d’en chercher d’autres pour expliquer les siennes.

[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre), rappelle ce vers de Perse :

Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes !

Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort extraordinaire : mais ce qui doit surtout nous étonner, c’est que les papes aient accepté la dédicace d’un poëme où ils sont si maltraités. Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au poëte : Te voilà debout ; expression remarquable, parce que, pour un pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême bonheur était d’être debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l’attitude que Dante lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient.

[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu’il fit son poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu’il ne mourut qu’en 1303. Mais le poëte ne l’ayant réellement achevé que sous le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des Oursins. Il aima ses neveux jusqu’au scandale, et leur prodigua les trésors de l’Église. C’est un de ceux qui ont le plus travaillé à l’élévation de la tiare et à l’avilissement des couronnes. En disant : Un menteur horoscope nous trompa tous deux ; il fait entendre au Dante que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un plus long règne.

[7] C’est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu’il s’agit ici. Il était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c’est de concert avec ce prince qu’il détruisit l’ordre des Templiers. On sait que ce pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les historiens d’Italie.

[8] Ce Jason était frère d’Onias. Il obtint le grand pontificat de Jérusalem à prix d’or, par la protection d’Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le nombre de douze. Il n’est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre fut tiré au sort.

[10] Charles d’Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au neveu du pape Nicolas III. « Quoiqu’il ait la chaussure rouge, disait ce prince, son sang n’en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de la maison de France. » Jamais l’orgueilleux pontife ne put lui pardonner cet affront : il se servit de tous les biens de l’Église pour faire la guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes.

[11] Application de l’Apocalypse. L’Église a perdu son éclat, quand son chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les sept sacrements ; et les dix cornes ou rayons, le décalogue.

[12] Le poëte suit ici l’opinion vulgaire, que Constantin, en se convertissant, donna à l’Église le patrimoine qu’on appelle de Saint-Pierre. Arioste assure qu’Astolphe trouva l’original de cette donation dans le royaume de la Lune.

CHANT XX


ARGUMENT


Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l’avenir. Entretien sur l’origine de Mantoue. — Astrologues, sorciers et sorcières.


Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière ; mais des supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les ombres y versent en silence : elles marchent avec détresse, en suivant les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule religieuse passe en invoquant l’assemblée des saints [1].

Je considérais ces malheureux ; mais, parcourant d’un regard leurs traits divers, je m’aperçus, avec une surprise mêlée d’horreur, que les troncs et les visages ne s’accordaient point entre eux : chaque coupable, opposé à lui-même, présentait d’un seul aspect son front et son dos, et semblait reculer et s’avancer à la fois. Tel n’est point encore le paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie juge toi-même comment j’aurais pu contempler d’un œil sec l’effigie de notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n’arrosent plus leurs poitrines !

Appuyé sur les durs rochers qui s’élevaient autour de moi, je les inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit :

— Eh quoi ! ne serais-tu donc aussi qu’une âme vulgaire ? On est sans pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux qui osèrent être les émules d’un Dieu ? Relève-toi, et regarde celui que la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient [2] : « Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat ? » Et cependant, il tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui frappe à chacun l’inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop avant, il ne voit plus qu’en arrière ; et c’est ainsi qu’il rebroussera dans l’éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa tour à tour d’un sexe à l’autre : devenu femme pour avoir frappé deux serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile. Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre crie sous les efforts de l’habitant de Carrare [5]. C’est de là qu’épiant l’avenir, il promenait son œil prophétique sur le miroir des eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses cheveux : c’est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course vagabonde, s’arrêta aux lieux où j’ai vu le jour ; et c’est ici que je te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s’éloigna d’une patrie esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve un lac, ornement de la belle Italie : on le nomme Bénac ; et les fleuves nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à travers les campagnes ; bientôt l’Erident les reçoit, près de Governe, sous le nom de Mincio ; mais auparavant, et non loin de sa source encore, le nouveau fleuve tombe dans une plaine ; et là, ses flots ralentis s’étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s’élève au milieu de cette plaine marécageuse. C’est là que Manto, cette vierge farouche, suivie de son cortége et fuyant l’aspect des hommes, se choisit un asile : c’est là qu’elle exerça son art, et qu’elle termina sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur les crédules Casalodi [9]. Je t’ai révélé la naissance et les accroissements de ma patrie, afin que si d’autres récits parviennent à ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.

— Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres ; et les lueurs de l’humaine raison n’éblouiront plus un esprit éclairé par vous. Daignez maintenant m’apprendre s’il est encore dans cette foule une ombre digne de nos regards ?

Le sage prit ainsi la parole :

— Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n’offrit plus qu’à des enfants le lait de ses mamelles : il fut collègue de Calchas ; et ce sont eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers : tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L’ombre qui te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11] ; et certes il connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido Bonatti [12] ; vois Asdent [13], qui voudrait n’avoir pas déserté ses ateliers ; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l’impie attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14] : hier elle offrait à l’orient son disque entier ; et tu l’invoquas sans doute plus d’une fois dans les ténèbres de la forêt.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d’avancer.


NOTES SUR LE VINGTIÈME CHANT


[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes : il était devin, et avait prédit qu’il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la Thébaïde : Illum ingens haurit specus, etc.

[3] Tirésias est fort connu. On sait qu’il avait joui tour à tour des deux sexes. Voyez les Métamorphoses d’Ovide, liv. III. Il était de Thèbes, et c’est de lui que naquit la fée Manto.

[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa Pharsale : Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus, etc.

[5] Carrare, ville d’Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile même ce qu’il dit de l’origine de Mantoue et de la fée Manto (Énéide, liv. X, vers 200 et suivants). Nous ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon que Manto s’enfuit de Thèbes, et vint en Italie.

[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac, dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés.

[8] Ceci prouve qu’en effet on consultait le sort lorsqu’il s’agissait de donner un nom à une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s’était rendu maître de Mantoue ; mais Pinamont Bonacossi, s’apercevant que le peuple n’aimait pas les nobles, conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s’empara de la ville, qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait ici à son guide.

[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle ; Suspensi, Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus. C’est ici que Dante appelle l’Énéide, alta tragoedia, comme on l’a dit au discours préliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l’astrologie sous Frédéric II. Il prédit que cet empereur mourrait à Florence ; et il se trouva que cet empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée petite Florence. Il prédit de lui-même qu’il périrait d’un coup de pierre de telle grosseur et de tel poids ; et un jour qu’il entendait la messe, une petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup était léger ; mais la pierre ayant le poids fatal, l’astrologue alla se mettre au lit, et mourut pour l’honneur de l’art et pour sa propre réputation.

[12] Astrologue né à Forli, s’était attaché au comte Guidon, qui ne marchait jamais contre l’ennemi, et ne donnait aucune bataille qu’il ne l’eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti, qui sont devenus très-rares.

[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu’il fût sans lettres, il se mit à prédire l’avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous les murs de cette ville.

[14] Séville est à l’horizon occidental de l’Europe : la lune venait donc de se coucher ; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments de plus, puisque Virgile dit à Dante : « Hier au soir, la lune dans son plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux Enfers. » Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par Caïn et son fagot d’épines, suivant en cela le conte populaire sur les apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-être étonné que j’aie traduit : Qui vive la pietà quando è ben morta, par on est sans pitié pour des maux sans mesure ; et le natiche bagnava per lo fesso, par des larmes qui n’arrosent plus leurs poitrines : quelques autres passages causeront la même surprise, et on criera à l’inexactitude.

J’avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n’offrait qu’une sottise ou une image dégoûtante, j’ai pris le parti de dissimuler ; mais c’était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je m’écartais de son texte : la lettre tue, et l’esprit vivifie. Tantôt je n’ai rendu que l’intention du poëte, et laissé là son expression : tantôt j’ai généralisé le mot, et tantôt j’en ai restreint le sens ; ne pouvant offrir une image en face, je l’ai montrée par son profil ou son revers : enfin il n’est point d’artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d’après un grand poëte. C’est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d’après les maîtres.

L’art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n’aura peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d’un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il exige cette réunion d’aisance et de fidélité dans son traducteur. Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tous les moules qu’ils présentent et les serrer de très-près en les traduisant, vestigia semper adorans. Mais Dante, à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d’exactitude ; il fallait avec lui s’élever jusqu’à une sorte de création : ce qui forçait le traducteur à un peu de rivalité.

CHANT XXI


ARGUMENT


Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les démons.


Poursuivant ainsi un entretien qui n’est plus l’objet de mes chants, nous parvînmes à la cinquième vallée ; et déjà nous étions au centre du pont qui se courbe sur elle, lorsque je m’arrêtai pour connaître ce nouveau séjour de douleurs et d’inutiles plaintes : mais je ne découvris partout qu’une affreuse obscurité.

Ainsi qu’on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux vaisseaux ; et cependant l’un présente à l’étoupe visqueuse ses flancs vieillis dans les voyages ; un autre élève déjà son squelette rajeuni ; tout s’empresse : le chanvre tourne et se roidit en cordages ; les rames sont façonnées, et les voiles tendues ; et sans cesse le marteau retentit de la poupe à la proue [1] ; ainsi je vis dans ces profondeurs un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours des flammes, et qui s’attachait de toutes parts aux bords de la vallée. Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n’apercevais que d’énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s’affaissaient lentement sur son épaisse surface.

Ce spectacle m’occupait encore quand tout à coup mon guide s’écria : « Prends garde, » me saisissant et me tirant à lui ; et moi je tournai la tête avec précipitation, comme un homme emporté par l’effroi, et je vis accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s’avançait après nous. Ciel, quel aspect ! Il agitait effroyablement ses ailes, en bondissant sur la roche escarpée ; et sur sa robuste épaule il portait légèrement un malheureux qu’il retenait par les pieds, et dont la tête pendait en arrière.

Des hauteurs où nous étions, il cria fortement :

— Compagnons, voici un des anciens de Lucques ; recevez-le, car je retourne à cette terre qui n’en manque pas : là, tout homme est à vendre, excepté Bonture [2] ; et pour de l’or, tout y est blanc ou noir.

Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit encore ces durs rochers avec plus d’ardeur qu’un dogue acharné sur les pas des brigands.

Cependant le réprouvé, qui d’abord s’était englouti dans la poix bouillante, reparut bientôt au-dessus ; mais les noirs esprits qui voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent :

— Ne cherche pas ici la sainte face : te voilà dans d’autres bains que ceux de Serkio ; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous ensemble, ils lui disaient :

— Te voilà pour jamais à l’ombre ; trafiques-y, si tu peux, en cachette [4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière fumante la viande qui surnage et se dessèche.

Alors le bon génie me dit :

— Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite entrevue des démons ; et moi, j’irai seul pour les éprouver : sois sans crainte, car j’ai déjà vu de près ces tempêtes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont ; mais il se montrait à peine sur l’autre bord, qu’il eut certes besoin de toute sa constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de l’indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures ; tels, à la vue du poëte, les démons s’élancèrent de leurs rochers, et, se jetant à sa rencontre, chacun d’eux lui présentait en tumulte sa fourche menaçante. Mais il leur cria :

— Traîtres, n’avancez pas : avant de lever vos mains sur moi, qu’un de vous s’approche et m’entende, et qu’ensuite il frappe, s’il ose.

Tous s’arrêtèrent et s’écrièrent à la fois :

— Ami, cours à lui.

Aussitôt l’un d’entre eux accourut, et dit à mon guide :

— Que veux-tu ?

Mais le sage lui répliqua :

— Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes fureurs sans l’aveu du destin ? Ne retarde plus ma course ; une âme encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les cieux.

À ces mots, l’orgueil du rebelle s’abattit, et les mains lui tombèrent de honte et d’épouvante.

— Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le maître m’appela sans tarder :

— Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître !

— Et moi je me levai et j’accourus à sa parole ; mais voyant la troupe infernale qui s’ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide ; et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient qu’en tremblant à travers les files ennemies [5], je m’avançai en me rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et l’un disait :

— Ne pourrais-je le toucher ?…

— Frappe, frappe, disait l’autre.

Mais celui qui s’entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima d’un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien :

— Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches ; car il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l’antique pont [6] ; si donc votre désir est d’aller au delà, suivez d’abord les détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s’offrir à vous. Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix des miens qui marcheront devant vous ; suivez-les sans crainte ; ils vont épier des têtes sur les bords de l’étang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette décurie infernale :

— Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages : mais que ces voyageurs arrivent en paix.

— Ô bon génie ! m’écriai-je alors, en me penchant vers mon guide, qu’est-ce donc que je vois ? Laissons cette escorte, et poursuivons plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi ! votre oeil clairvoyant n’aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le jeu de leurs perfides prunelles ?

— Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs bouches effroyables ; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche ; mais chaque démon en partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un signal immonde.


NOTES SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT


[1] La comparaison tirée de l’arsenal de Venise était bien plus frappante au moment où Dante écrivait, puisqu’alors Venise faisait seule le commerce de l’Orient et était la première puissance maritime de l’Europe ; c’est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le transport des croisés en Asie.

[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l’âme la plus vénale qui fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu’on garde en effet très-précieusement dans l’église de Saint-Martin, à Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme tous les prévaricateurs Barattieri. Louis XI, dans le Rosier des Guerres, ouvrage qu’il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de tricherie et de Barat.

[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation. Les assiégés ne sortirent qu’en tremblant de leur citadelle pour traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi était suspecte, Dante s’était trouvé à ce siége, comme on l’a dit au discours préliminaire.

[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra bientôt.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit mot à mot : « Hier, cinq heures plus tard que l’heure où nous sommes, nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont. » C’est comme s’il disait : « Nous sommes aujourd’hui au samedi saint, et il est sept heures du matin ; cinq heures plus tard il serait midi ; hier donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu’un grand tremblement de terre fit tomber le pont. »

On sait que ce tremblement arriva à l’heure où Jésus-Christ fut mis en croix. Mais comme Dante date de l’incarnation, il faut ajouter 1266 ans les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu’il mourut ; ce qui fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ, jusqu’au jour de Pâques.

[8] Virgile se trompait ; les diables ne faisaient tant de grimaces que pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef répond à ces grimaces par un pet, puisqu’il faut le dire. Dante rend ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait jouer le plus grand rôle. Il faut croire d’ailleurs que le poëte avait eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et les guerres civiles offrent souvent ce mélange d’horreurs et de sales bouffonneries.

Je me suis aperçu, au moment de l’impression, que quelques personnes n’avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu’il y règne une métaphysique trop subtile puisqu’elle échappe aux prises de certaines imaginations ; je vais donc lui donner plus de corps puisque l’occasion s’en présente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots air et étoiles, n’ayant point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature, on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un air sans étoiles. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules, les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup qu’on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant ; et cela ne se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et la lumière, l’aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont indivisiblement unis ; et si je dis un soleil sans lumière, une aurore sans couleurs, une nuit sans étoiles, je produis de l’effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et éloignées (quoiqu’elles ne se repoussent pas), comme l’aurore et les arbres, l’air et les étoiles, et que je dise une aurore sans arbres, un air sans étoiles, je n’obtiens que des phrases sans physionomie.

De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche point sans qu’il en résulte une secousse agréable ou terrible à l’imagination. Ainsi, l’ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté, les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire des ténèbres visibles, comme dans ce chant XXI ; des ombres blanchissantes, comme au chant IV ; et une cruelle providence, comme au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées d’après ce double artifice ; mais il faut craindre de l’user. Le premier qui a dit un esprit matériel, a fort bien dit ; car il a forcé la matière et l’esprit à s’unir dans la même expression : mais on l’a tant répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée, malgré leur haine naturelle ; et l’effort qui les rapproche ne se fait plus sentir.

Il reste à présent une conclusion facile à tirer ; c’est qu’on ne gagne qu’une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant un soleil lumineux, ou du sang rouge ; et réciproquement à séparer ce qui est déjà séparé, comme en disant une nuit sans jour, une brutalité impolie. À moins pourtant qu’on n’affectât de fondre ensemble des choses déjà tout identifiées, ou d’en séparer d’autres qui s’excluent d’elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on ne peut dire d’une manière sérieuse que Dante ait fait un Enfer sans agrément ; Jérémie, des lamentations sans gaieté ; et qu’ils sont morts tous les deux le dernier jour de leur vie. Ceci peut servir à expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes limites.

CHANT XXII


ARGUMENT


Suite de la cinquième vallée. — Prévaricateurs qui ont vendu les grâces et les emplois. — Combat de deux démons. — Passage à la sixième vallée.


J’ai vu les armées s’ébranler, les bataillons se déployer, se heurter et fuir en déroute : j’ai vu aux champs d’Arezzo [1] les escadrons légers se précipiter dans les plaines : j’ai entendu le choc des tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes, l’airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons toscans et aux instruments barbares : mais ni le bruit des batailles, ni le cri d’un navire à la vue du port ou des étoiles, n’ont rien qui ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits : quels compagnons, ô ciel ! mais l’Église a ses saints, et la taverne ses suppôts [3].

J’avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de reconnaître les peuples qui s’en abreuvent à jamais ; et comme un pilote voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les vagues, lui présagent la tempête : ainsi je voyais les dos recourbés des coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l’épais bitume, et s’y replongeaient soudain.

D’autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée, disparaissaient tour à tour, à l’approche du chef des démons qui marchait en avant.

Je les voyais s’enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles au fond de leurs marécages ; et comme souvent l’une d’entre elles, plus tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j’en frissonne encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre.

Tout à coup l’esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près, l’accrocha par sa gluante chevelure, et l’enleva comme une loutre qui pend à l’hameçon.

À cette vue, la race maudite cria tout d’une voix :

— Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors à mon guide :

— Hâtez-vous d’apprendre, s’il est possible, quel est le malheureux tombé dans ces mains ennemies.

Le poëte s’approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était sa patrie, il répondit :

— J’ai vu le jour dans le royaume de Navarre : ma mère, veuve d’un époux dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d’un courtisan. Je sus dans la suite m’approcher du cœur du bon roi Thibault ; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris tremblante au milieu des chats perfides.

Déjà l’un d’entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle ; mais le chef l’entourant de ses bras :

— Laissez, laissez, dit-il aux autres ; c’est à ma fourche qu’il est dû.

Et d’abord se tournant vers mon guide, il lui cria :

— Faites-le parler encore avant qu’on le déchire.

Le sage prit donc la parole :

— Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure ?

Le coupable répondit :

— Il en est une que les mers d’Italie ont vu naître, et j’étais naguère à ses côtés. Que n’y suis-je encore ! je n’aurais pas devant moi ces griffes et ces crocs.

— C’est trop de patience, cria l’un des démons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des lambeaux : un autre en même temps s’attachait à ses jambes ; et l’infernal décurion s’acharnait comme eux autour de l’ombre malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

— Quel est donc, lui dit-il, cet homme d’Italie que tu viens de quitter pour ton malheur ?

— C’est, répliqua-t-il d’une voix faible, le juge de Gallure [5], frère Gomite, ce vase d’iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de son maître, les renvoya si contents de lui ; ils ont eu, dit-il, la liberté, et moi leur or. C’est ainsi que sa main vénale trafiqua toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor [6] est avec lui, et la Sardaigne est l’éternel objet de leurs plus doux entretiens. Ô moi, chétif ! j’allais en dire davantage ; mais ne le voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s’apprête à me déchirer ?

Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle effroyable, et lui dit en le heurtant :

— Laisse-nous donc, mauvais génie.

Ainsi l’ombre tremblante reprit son discours :

— Si votre désir est de voir et d’entendre d’autres coupables, j’en ferai paraître de Toscane et de Lombardie ; mais la présence des esprits les retiendrait toujours : qu’on me laisse donc seul sur le roc, et d’un sifflement qui m’est connu, j’en vais attirer sept après moi ; car tel est notre usage quand le moment de respirer est venu.

À ces mots, l’un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et dit :

— Voyez l’invention du traître qui pense nous échapper ?

— Certes, répliqua ce grand maître d’artifice, si je suis traître, c’est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs.

Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l’infortuné :

— Si tu t’échappes, ce n’est point à la vitesse de mes pieds, mais au vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans ces roches : éprouvons si un seul prévaudra contre dix.

Lecteur, connais à présent la fin de l’artifice. Déjà le démon qui s’était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de tous les siens, quand le Navarrois saisit l’instant, se dresse sur ses pieds, et d’un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait l’affront de tous, s’élança tout à coup en criant : « Je t’aurai ; » mais en vain ; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l’ombre au fond du gouffre, et l’ange, en volant, n’effleura que sa surface. Ainsi, quand le faucon tombe et s’approche, le canard fuit et se glisse dans l’onde et le faucon repasse dans les airs.

Cependant un des noirs esprits, furieux de l’outrage, avait d’une aile rapide suivi son compagnon ; et, charmé de le voir manquer sa proie, il se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.

L’autre, comme un léger épervier, fut prompt à l’empoigner de ses robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.

La violence du feu les sépara ; mais pour s’élever du gouffre, ils agitaient inutilement leurs ailes gluantes.

Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l’autre bord ; ils s’abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis sous la croûte enflammée du bitume.

Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à loisir.


NOTES SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT


[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les habitants d’Arezzo. Il s’y comporta fort bien. On a vu qu’il a déjà fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils se sont trouvés : mais Dante était poëte et guerrier à la fois.

[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l’insolente trompette dont s’était servi ce diable, et qu’il arrête si longtemps l’imagination du lecteur sur cette idée, en l’entourant de tant de comparaisons, pour la faire mieux ressortir.

[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir s’excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables. Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne à ces dix démons, parce qu’ils sont d’une harmonie ridicule ; et parce que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus de majesté, il eût bien fait de s’en passer : la police des Enfers se serait bien faite sans eux.

[4] Il se nommait Janpol : sa mère, qui était d’une bonne maison, se trouvant dans l’indigence après la mort de son mari, mit son fils au service d’un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre. Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que pour vendre à prix d’or les dignités et les emplois du royaume. Dante donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe qui dit, qu’un Navarrois en sait plus que le diable.

[5] Vers l’an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages : le premier nommé Logodor, le second Cagliari, le troisième Gallure, et le quatrième Alborea. Nino Visconti, de Pise, ayant obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui s’était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait le nom de frère, parce qu’il était de l’ordre des Frères joyeux, dont il sera parlé ci-après.

[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s’emparer du bailliage ; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant XXXIII.

CHANT XXIII


ARGUMENT


Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à la septième vallée.


Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].

Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s’y peignait sous l’emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2] : j’avançais, et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante.

Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m’en vint une qui me glaça d’horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un piége honteux et cruel ; et si la soif de la vengeance irrite encore leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus acharnés qu’un lévrier sur la proie qu’il happe dans sa course.

Pâle d’effroi et les cheveux hérissés, je m’arrêtai tout attentif :

— Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous. Je sens leur approche, et je crois les entendre.

— Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les traits de ton visage plus promptement que mon cœur n’a reçu l’impression du tien : une crainte, une pensée frappaient à la fois ton âme et la mienne. Mais, s’il est vrai que la descente de cette sixième vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes craintes.

Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes étendues et leurs bras allongés pour nous saisir ; mais tout à coup le poëte m’enlève dans les siens ; et comme une mère qui s’éveille à la lueur des flammes, court à son fils, l’emporte, et tremblante pour lui seul, fuit demi-nue à travers l’incendie ; ainsi mon guide se jette à la renverse et s’abandonne à la pente des rocs.

Plus rapide que l’eau dans son étroit canal, quand elle précipite les ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un guide.

À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la troupe des démons parut sur nos têtes ; mais ils n’étaient plus à craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée les exila pour jamais dans ses confins.

Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d’elles marchait d’un pas lent et pénible sous le faix d’une ample robe qui se courbait en froc sur leurs têtes, ainsi qu’on en voit sur les dortoirs de Cologne ; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci reluisaient d’or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu’au prix d’elle la chape de Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants d’éternelle durée ! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de lassitude.

J’observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la vallée obscure ; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide :

— Daignez voir parmi ces ombres s’il en est une dont la vie ait mérité le regard des hommes.

Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler toscan, et s’écria :

— Ô vous deux qui fendez si légèrement l’épaisse nuit, arrêtez ; c’est de moi peut-être que l’un apprendra ce qu’il demande à l’autre.

Le maître se tournant à ces mots :

— Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour qu’il puisse te suivre.

Je m’arrêtai, et j’en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le pénible désir qu’ils avaient de me joindre ; mais leur pesante charge et l’âpreté du sentier retardaient leurs efforts.

Lorsqu’ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d’un oeil troublé, et, se tournant l’un vers l’autre, ils se disaient :

— Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres ; car s’il était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère ?

Ensuite élevant la voix :

— Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es !

— Je suis né dans la grand’ville, répondis-je, et j’ai bu dans les claires eaux de l’Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j’eus toujours au monde ; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux éteints et les joues caves s’abreuvent de tant de larmes : dites quels sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses ?

Un d’eux me répondit :

Ces chapes dorées que tu nous vois sont d’un plomb si épais, qu’elles font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais [4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan : ta république nous constitua l’un et l’autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre ses discordes ; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce que nous avons été pour elle.

— Ô frères, m’écriai-je, ce sont vos crimes !…

Et je m’interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la terre, et percé de trois piques [5].

En me voyant, il tordit ses membres avec plus d’horreur, et poussa d’affreux soupirs à travers sa barbe touffue.

L’ombre qui marchait avec moi prit alors la parole :

— Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu’il était bon qu’un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son beau-père [6] : plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur synagogue ; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de Jacob [7].

Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec tant d’opprobre dans ces lieux d’éternel exil.

Ensuite il leva les yeux, et dit à l’ombre bolonaise :

— Daignez maintenant nous apprendre s’il est une issue vers l’autre côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous poursuivaient dans ces rocs.

L’ombre répondit :

— On trouve plus près d’ici que vous ne l’espérez, le rocher qui du pied de l’enceinte première se relève dix fois sur les vallées maudites : seulement il est tombé dans celle-ci ; mais il offre encore un passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et remplissent le fond de la vallée.

À ces mots, le sage baissa la tête, et s’arrêta, ajoutant après un court silence :

— L’esprit qui veille au delà sur l’étang de bitume nous a donné des paroles bien trompeuses.

— J’ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de l’homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge.

Aussitôt mon guide, plein d’émotion sur son visage, doubla le pas, et je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de leurs insupportables vêtements [8].


NOTES SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT


[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.

[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan : le poëte rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.

[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d’une chape de plomb : on les plaçait ensuite auprès d’un grand feu où la chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire une pareille pour l’archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l’histoire de ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son imagination.

Ces chapes dorées à l’extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème de l’hypocrisie, comme les sépulcres blanchis de l’Evangile.

[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio, qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent au pape Urbain IV d’ériger en leur faveur un ordre religieux et militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l’ordre, et les chevaliers furent nommés Frères de Sainte-Marie. Au lieu de combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l’un l’autre splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les appela Frères Joyeux. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats suprêmes parmi les Frères Joyeux : l’un nommé Catalan Malavolti, et l’autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais ; l’un Guelfe, et l’autre Gibelin. Mais bien qu’ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent corrompre par l’or des Guelfes, et s’unirent pour chasser les Gibelins de Florence, qui n’y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi qu’on le verra au trente-huitième.

[5] C’est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ : « Il vaut mieux qu’un périsse pour tous que tous pour un. »

[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.

[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au soir, il devait arriver que de cette foule d’opinions qui s’élevaient et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au judaïsme.

[8] Virgile était honteux de s’être laissé tromper par le Diable. Il avait fait plus de chemin qu’il ne fallait, et avait été obligé, pour avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent la vallée.

CHANT XXIV


ARGUMENT


Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.


Vers le retour de l’année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son front pâlissant dans l’urne pluvieuse [1] : quand le jour s’accroît des pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n’a plus de fourrages se lève et regarde autour de lui ; mais voyant partout blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur, il rentre sous ses toits, court, s’écrie et se désespère.

Il sort enfin, et renaît à l’espérance lorsqu’il voit qu’un temps si court a changé l’aspect des champs : déjà la houlette en main, il chasse devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.

C’est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et que par un aussi prompt retour, j’eus le remède après le mal ; car dès que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de ce même coup d’œil dont il m’avait ranimé au pied de la colline [3], ouvrit les bras ; et, après avoir considéré ces masses de débris d’une vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein ; ensuite, comme un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d’un pas mesuré, et me souleva sur la pointe d’un roc, cherchant de l’œil un autre appui, et me disant :

— C’est là qu’il faut te prendre ; mais vois d’abord s’il peut te soutenir.

Certes, ce n’étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus de plomb, puisque l’ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans ces décombres ; et si ce côté ne m’eût offert des roches moins sourcilleuses, j’aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être avec moi.

Mais comme de fossé en fossé un rempart s’élève et l’autre s’abaisse, les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et pèsent sur l’abîme creusé dans leur centre [4].

J’étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet de la côte ; et là, sans pouls et sans force, j’appuyai mon flanc hors d’haleine sur la pierre tranchante.

— Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse ; car ce n’est point sur la plume et sous les courtines que la gloire t’attend, la gloire, sillon de lumière que l’homme doit laisser après lui, s’il n’a point glissé dans la vie, comme la fumée dans l’air, ou l’écume sur l’onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces mouvements généreux d’une âme qui ne se traîne point sous la grossière enveloppe des sens. Ne crois pas qu’il te suffise d’être échappé de ces gouffres ; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles [5] ; entends-moi donc, et que ton cœur se réveille à ma voix.

J’étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n’avais point :

— Me voilà, lui dis-je ; ne doutez plus de mon courage.

Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui me parurent encore plus âpres et plus escarpées.

J’avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma défaillance, et j’atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la septième vallée.

Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse, semblable aux frémissements inarticulés de la rage.

Je m’arrêtai plus attentif ; mais en vain je penchais ma tête, des yeux mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.

— Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l’autre bord ; car du haut de ces roches aiguës, j’écoute sans entendre, et je regarde sans rien distinguer.

— Descendons, me répondit le sage, il n’est point d’autre réponse à tes justes désirs.

Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont ; et je dus alors envisager de plus près le fond de l’obscure vallée : mais je la vis partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.

Leur multitude était de toute race et de toute forme ; et ce n’est point sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.

Que l’Afrique ne vante plus ses familles d’aspics et de basilics, et les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts ; car jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n’étalèrent dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si diverse.

Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers : elles couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs flancs.

Je regardais, et voilà qu’un serpent, lancé près des bords où nous étions, pique un coupable à la gorge ; et, dans un clin d’œil, le coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres ; mais cette poussière en tombant se ramassait d’elle-même, et tout à coup, se dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq siècles ; ne vivant, au lieu des fruits et de l’herbe des champs, que du suc de l’amomum et des pleurs de l’encens ; expirant enfin sur un lit de myrrhe, de nard aromatique [6].

Cependant tel qu’un homme frappé d’un invisible mal, ou renversé par l’esprit immonde, tombe d’une chute inopinée, et se relève ensuite tout ébranlé de l’affreuse secousse ; plein de trouble, il regarde autour de lui, et soupire en regardant : tel était le coupable devant nous. Ô sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains !

Mon guide alors dit à ce malheureux :

— Quel fut ton nom et ta patrie ?

— La Toscane, répondit-il, m’a vomi naguère dans cette gueule de l’abîme ; je suis Vannifucci, le féroce ; ma vie a été de la brute, non de l’homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7].

— Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu’il s’échappe : qu’il dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l’ai vu jadis homme de sang et de carnage [8].

Le réprouvé, qui l’entendit, ne se cacha point : ses yeux se levèrent sur moi, et son visage se couvrit d’une hideuse rougeur.

— Il m’est plus dur, s’écria-t-il, d’être surpris par toi dans la misère où je suis, que d’avoir perdu la clarté du jour : mais je ne puis nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour avoir dérobé les vases de l’autel, et rejeté le crime sur une tête innocente [9]. De peur cependant que tu n’ailles te réjouir un jour du souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t’annonce. Voilà que Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et d’autres mœurs : des vallons de Magra s’élève une vapeur de guerre ; la tempête s’avance ; on combat aux champs de Pizène ; l’orage tombe sur la tête des Blancs ; et je te prédis tout pour te percer le cœur [10].


NOTES SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHANT


[1] L’année commence véritablement au solstice d’hiver, quand le soleil quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre dans l’urne, c’est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier, temps où l’année est bien jeune encore.

[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe éclatante de la neige, que Dante appelle sœur de la gelée.

[3] Comme on a vu dans le premier chant.

[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres ; le rempart qui formait l’enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que celui qui formait l’enceinte intérieure ; et celui-ci à son tour surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu’il fallait sans cesse monter et descendre sur l’extrados des ponts ; et cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu’en fait Dante est d’une grande beauté.

[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire.

[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit est terrible ; par l’une, le poëte rend ses idées plus sensibles ; par l’autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l’artifice des doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la dernière ceux qui tombent du haut mal et qu’on appelait autrefois des possédés.

On ne peut que regretter ici l’ultime fascie, très-belle expression si elle était appliquée à l’homme, et ridicule en parlant d’un oiseau. Quoi qu’il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être une mine d’expressions et d’images, pourront, d’après l’ultime fascie, appeler le dernier drap mortuaire les derniers langes de l’homme.

[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de Lazarri, de Pistoie, homme d’un caractère violent. Il vola les vases et les ornements d’une église et fut cause que plusieurs innocents furent pendus.

[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (Voyez chant XII.)

[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime commis par dol et subreption s’appelait stellionat, du nom d’un petit lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses hypothèques, etc.

[10] Dante se fait prédire ici la ruine des Blancs et son propre exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite armée des Noirs et mit en déroute celle des Blancs, près de la plaine du Pizenum.

CHANT XXV


ARGUMENT


Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.


À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et, les déployant avec furie [1], s’écria :

— Prends, ô Dieu ! c’est toi que je brave.

Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m’est plus odieuse) lui serra la gorge de nœuds redoublés, comme pour dire : Tu ne parleras plus. Ensuite une autre, s’attachant à ses bras, se raidissait tellement sur sa poitrine, qu’il ne pouvait branler la tête. Ah ! Pistoie, Pistoie, que ne t’embrases-tu de tes propres mains, puisqu’il ne peut sortir de toi qu’une race funeste au monde ! Je n’ai point vu dans tous les cercles de l’Enfer un esprit si révolté contre Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2] ; et je l’ai vu s’enfuir, ayant ainsi perdu la parole.

Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant :

— Où est-il, où est-il, le féroce ?

Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu’à sa face humaine, plus de couleuvres que n’en pourraient nourrir les marécages de Toscane. Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées, couvrant de feu tout ce qu’il rencontrait.

— Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d’Hercule : mais par ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux premiers coups de l’immortelle massue.

Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre ; et trois esprits, qui s’avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si l’un d’eux n’eût crié :

— Qui êtes-vous ?

Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.

Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu’il arriva que l’un dit à l’autre :

— Où sera donc resté Cianfa [4] ?

Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au sage un moment de silence.

Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais dire, puisque le témoignage de mes yeux n’a pu me le persuader encore.

Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu’un serpent qui rampait sur six pieds s’élance vers l’un des coupables, et s’attache tout entier à lui.

D’un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les genoux ; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le pressant ici face à face, lui creuse d’une seule morsure et l’une et l’autre joue.

Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l’arbre que l’affreux reptile à cet infortuné ; ils se fondent ensemble comme la cire amollie, et mêlent si bien leurs couleurs qu’on ne distingue déjà plus l’un de l’autre : c’est ainsi qu’à l’aspect des flammes, le papier se colore d’une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent.

Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s’écrièrent avec effroi :

— Angel, comme tu changes ! Voilà que tu n’es plus ni homme ni serpent [5].

Et déjà les deux têtes n’en formaient qu’une, où dans un seul visage paraissait le confus mélange de deux figures : les bras, la poitrine et les jambes se perdirent dans un assemblage que l’œil n’a jamais vu : plus de traits primitifs : être simple et double à la fois, le fantôme pervers marchait et s’éloignait de nous à pas lents.

Cependant, comme on voit sous l’ardente canicule le lézard désertant ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers ; tel parut, s’échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir et luisant comme l’ébène.

Il frappa l’un d’eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, et tomba vers ses pieds étendu.

L’homme frappé le vit, et ne cria point ; mais, immobile et debout, il bâillait comme aux approches du sommeil ou d’une brûlante fièvre : il bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même : tous deux se contemplaient : la bouche de l’un et la blessure de l’autre fumaient comme deux soupiraux, et les deux fumées s’élevaient ensemble.

Qu’ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus et de Nasidius [6] ; qu’Ovide ne parle plus de Cadmus et d’Aréthuse ; car, s’il changea l’un en dragon et l’autre en fontaine, jamais il n’opposa deux natures de front, les forçant d’échanger entre elles leur matière et leur forme. Mais le serpent et l’homme firent cet horrible accord.

Je vis la croupe de l’un se fendre et se diviser, et les jambes de l’autre s’unir sans intervalle ; ici la peau s’étendre et s’amollir, et là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait l’ombre malheureuse.

Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient diversement ; et l’un quittait enfin les cheveux dont l’autre ombrageait sa tête, l’homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses pieds.

Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l’un se montra sous une face et des traits moins informes ; et l’autre, pareil au limaçon qui replie ses yeux, n’offrait déjà plus qu’une tête effilée, où disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles.

Mais la fumée s’évanouit ; et soudain le nouveau reptile dardant une langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde.

L’homme nouveau l’insulte en crachant après lui ; et se tournant ensuite vers l’autre compagnon :

— Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps que moi [7].

Ainsi j’ai vu le septième habitacle se former et se transformer ; et si mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8].

Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul des trois esprits qui n’eût pas subi d’épreuve : l’autre était, ô Gaville ! celui dont le sang t’a coûté tant de larmes [10].


NOTES SUR LE VINGT-CINQUIÈME CHANT


[1] Le texte dit qu’il fit la figue au ciel.

[2] C’est Capanée qu’on a vu au quatorzième chant.

[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le fleuve de sang (Voyez le chant XII). Il s’occupe ici à poursuivre Vannifucci.

[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi quelque métamorphose pareille à celle qu’on va voir.

[5] Je crois que c’est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de s’attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux Florentins s’étaient unis pour piller la république : ils s’unissent ici pour leur mutuel supplice : idée ingénieuse, dont la terrible exécution fournit une note critique. C’est que les comparaisons étant toujours un objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux couleurs qu’on y emploie : elles contrarient l’ordonnance générale, si elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante ; car il est vrai, en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir de la couleur des corps dont ils partent, et qu’il se fait par là dans un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi l’épithète de chevelu que Dante donne au lierre, reflète un jour effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé : par ce mot seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n’a pas toujours ce grand goût, il faut l’avouer.

[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l’armée de Caton, furent piqués par des serpents en traversant les sables d’Afrique. Voyez l’affreux tableau de leur mort dans Lucain.

Il faut observer que, dans la métamorphose de l’homme et du serpent, la fumée qu’ils exhalent tous deux va de l’un à l’autre, comme pour établir l’échange des deux substances, et qu’ils se contemplent attentivement comme pour prendre modèle de leur nouvelle forme l’un sur l’autre pendant l’action du venin.

[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d’être changé en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.

[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette magnifique horreur sur laquelle Tasse s’est tant récrié. Hardiesse de style, fierté de dessin, âpreté d’expression, tout s’y trouve ; les trois vers qui terminent la tirade font frémir d’admiration, car ce n’est plus de l’italien, non mortale sonans ; c’est le mens divinior ; c’est l’Enfer dans toute sa majesté :

Cosi vid’io la settima zavorra
Mutar e trasmutare ; e qui mi scusi
La novità, se fior la lingua abborra.

On croit d’abord que l’imagination du poëte, lassée des supplices de Vannifucci et d’Angel, va se reposer ; quand tout à coup elle se relève et s’engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de l’homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d’une simple transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa force par le défi qu’il adresse à Lucain et à Ovide : et non-seulement il est vrai qu’il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade, mais il me semble qu’il s’est fort rapproché du Laocoon dans le supplice d’Angel.

C’est des trois derniers vers qu’on vient de citer qu’est tirée l’épigraphe de l’ouvrage. Elle présente plus d’un sens : Qu’ici la nouveauté m’excuse si mon langage est barbare ; ou bien, si mon langage repousse la parure ; ou enfin, si mes tableaux ne respirent qu’horreur : on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de faire observer combien Dante s’est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants.

[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.

[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de Gaville, terre située sur les bords de l’Arno. Les amis de Cavalcante vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que c’est lui qui vient de passer de l’état de serpent à celui d’homme ; aussi fait-il deux actes d’homme en crachant et en parlant, aussitôt après sa métamorphose.

Il y a des esprits chagrins et dénués d’imagination, censeurs de tout, exempts de rien produire, qui sont fâchés qu’on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction ; ils se plaignent qu’on ait toujours cherché à réunir la précision et l’harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus au Discours préliminaire, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs ? Ne peuvent-ils pas recourir au texte ? et, s’ils ne l’entendent pas, que leur importe ? Je leur demande si on eut beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant : Ah ! comme ces démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet ! aucun de ces malheureux n’attendait le second coup, encore moins le troisième ; et une foule d’autres passages aussi heureux ?

Croira-t-on, par exemple, qu’il s’est trouvé des gens qui n’ont pu passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de l’inscription de l’Enfer ? Comme s’ils ne sentaient pas ce que produit cette heureuse monotonie ! comme si Racine n’avait pas employé le même artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad !

Aux accents de ma voix, Terre, prête l’oreille,
Ne dis plus, ô Jacob ? que ton Seigneur sommeille :
Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.

Comme si enfin, dans quelques circonstances, l’art ne brisait pas lui-même sa règle pour produire un plus grand effet ! On affecte encore d’être surpris que le septième vers de l’inscription italienne, avant moi il n’y eut de choses créées que des choses éternelles, soit rendu par celui-ci : J’ai de l’homme et du jour précédé la naissance. C’est pourtant la même pensée retournée, et c’était l’unique manière de la rendre, si on veut y réfléchir. Il n’y avait que l’ange, le chaos et l’éternité quand l’Enfer fut construit ; donc il le fut avant le jour, avant l’homme et avant le temps.

CHANT XXVI


ARGUMENT


Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe plus encore que du courage. — Mauvais conseillers.


Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et les empires, a retenti jusque dans les Enfers.

J’ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands [1] ; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire : mais si parfois la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré de tes voisins jaloux.

Et, que ton sort n’est-il déjà rempli ! je n’aurais pas à porter dans mon cœur cette cruelle attente.

Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d’où nous étions d’abord descendus ; je le suivais dans une route solitaire, tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu des roches et des débris.

Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis alors sera toujours présent à ma mémoire ; toujours cet effroi salutaire veillera sur mon cœur : je n’irai pas m’envier à moi-même le fruit de tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct m’appellent à la vertu [3].

Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos climats brûlés ; vers l’heure où la mouche légère fait place aux insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4] : ainsi je vis du sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante : mais ces clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, l’emportèrent loin d’Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.

Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la vallée, et j’y serais tombé sans l’appui des rochers où mes mains s’attachèrent.

Alors mon guide rompit le silence.

— Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables ; chacun d’eux marche enveloppé du feu qui le consume.

— Maître, répondis-je, telle était ma pensée ; mais ne pourrais-je savoir quelle est cette flamme qui s’élève et se partage, comme jadis au bûcher d’Étéocle et de son frère [5] ?

— C’est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu’elle fut allumée ; c’est là qu’ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise de Troie, l’enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre Déidamie [6].

— Ah ! si leur voix, m’écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui les entoure, j’oserais les interroger. Mais, ô sage poëte ! c’est à vous qu’il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon cœur.

— Je me rends, dit le sage, à ta prière ; mais garde-toi de les interroger toi-même : ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage [7].

Cependant la flamme s’avançait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole :

— Ô vous qu’une même flamme unit et divise, si j’ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m’apprendre comment et dans quelle plage lointaine l’un de vous a terminé sa course [8] ?

L’antique flamme balança son plus haut sommet, et, s’excitant comme au souffle de l’air, elle sut imiter le rapide jeu d’une langue qui parle, et former ainsi sa réponse :

— Après m’être échappé des fers de Circé, qui m’avait retenu plus d’un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m’instruire des vices et des vertus des hommes. J’oubliai les charmes et l’enfance de Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l’amour de Pénélope, qui dut faire son bonheur et le mien : je m’engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fidèles. Nous vîmes le double rivage de l’Ibère et du Maure, parcourant et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà consumés de travaux et d’années quand nous parvînmes au détroit où le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. « Ô mes amis ! m’écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d’une vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabités. Vous n’êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu. » Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d’une telle ardeur, que, laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l’étoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle et d’autres cieux ; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, depuis que l’Océan nous reçut dans son sein, lorsqu’une montagne obscure et perdue dans l’éloignement nous apparut : elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous réjouissions à sa vue mais, hélas ! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme il plut au destin, et l’Océan se ferma sur nos têtes.


NOTES SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT


[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, outre les calamités des guerres civiles. J’ai lu dans les histoires du temps qu’on représenta à Florence une pièce intitulée l’Enfer, où on jouait les damnés et les diables ; pièce dans le genre des Mystères qui se jouèrent depuis en France ; car en tout nous avons toujours été moins avancés que l’Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.

[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu’il était plus frappé de ce tourment que des autres ; tandis qu’au gré de certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.

[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent la campagne tout enflammée de vers luisants.

[5] Ceci est tiré de la Thébaïde : les deux frères ennemis, s’étant tués l’un l’autre, furent mis sur le même bûcher ; mais la flamme en s’élevant se partagea, comme si elle eût été l’organe de la haine que s’étaient vouée les deux princes.

[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les Troyens, puisqu’il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.

[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes ? Virgile va-t-il leur parler grec ? Ceci est difficile à expliquer, à moins que Virgile n’ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur, ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est certain que le latin avait jadis la prééminence dans l’Europe, et qu’encore aujourd’hui les Italiens traitent leur langue de lingua volgare. Chez eux, comme chez nous, l’histoire, la poésie et tout ce qu’il y a d’important, s’écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos langues modernes dans une longue enfance.

[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la parole pour raconter l’histoire de ses voyages et de sa mort, si différente de ce qu’on lit dans l’Odyssée. On voit ici qu’il s’égare longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l’occident, comme s’il allait découvrir l’Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante, il courût déjà quelques bruits qu’il existait un autre monde au delà des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait rencontrer à Ulysse qu’une haute montagne qui s’élève du milieu de la mer Atlantique, et se perd dans le ciel ; c’est le Purgatoire. Comme il n’est pas donné à l’homme d’y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons sont submergés à sa vue.

Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d’Ulysse vers Gibraltar soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne ou Ulisbonne a reçu son nom d’Ulysse. Au reste, si ce héros eût continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d’autres navigateurs de l’antiquité. (Voyez Plutarque dans la Vie de Sertorius.)

CHANT XXVII


ARGUMENT


Suite de la huitième vallée. — Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.


Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait l’épaisse nuit, en s’éloignant de nous : mais une autre s’avançait auprès d’elle, dont j’admirais les mouvements et le confus murmure : elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein ; et par ce cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l’airain animé par la douleur.

C’est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis ondoyants de la flamme, s’échappaient en sons inarticulés ; mais enfin, elles s’ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les exprimer, se mouvait en langue de feu ; et j’entendis une voix humaine [2] :

— Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j’ai reconnu le langage ; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t’arrêter un moment ; tu vois que je m’arrête, moi qui brûle, et, s’il est vrai que tu sois tombé naguère des douces contrées de l’Italie, où j’ai mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix ; car c’est elle qui m’a vu naître, près des sources du Tibre.

J’avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon guide étendit sa main pour me désigner l’ombre qui parlait, et me dit :

— C’est à toi de répondre ; elle est de ta patrie [3].

Aussitôt prenant la parole :

— Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que votre Romagne n’est et ne fut jamais sans guerre, dans le cœur de ses tyrans ; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L’aigle de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les Français trempèrent de leur sang suit aujourd’hui la fortune du lion vert [5] ; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et de son louveteau ; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne [6]. Le lionceau du champ d’argent fait trembler Faenza et Imola, et change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu’arrose le Savio, se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l’exemple des autres, m’apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque bruit de vous et de vos œuvres.

La flamme, s’inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond :

— Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être reportées dans le monde : mais s’il est vrai que jamais créature n’ait remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte d’infamie. J’ai d’abord fait la guerre, et depuis j’ai porté le froc, espérant qu’un cœur ceint du sacré cordon obtiendrait l’oubli de ses erreurs passées ; et je l’eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l’entendre [9]. Aux belles années de ma vie, et tant qu’il m’est resté quelque chaleur dans les veines, j’ai combattu, je l’avoue, moins en lion qu’en renard ; m’enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse renommée avec tant d’artifice, que la terre ne parlait plus que de ma gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide saison où l’homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je me retirai du labyrinthe où je m’étais plu d’égarer ma jeunesse, et dans l’amertume de mon cœur je versai les larmes salutaires du repentir. Mais, ô disgrâce ! le prince des nouveaux Pharisiens avait alors la guerre, non avec le Juif et l’Arabe, mais aux portes de l’Église, avec des vrais Chrétiens ; et pourtant aucun d’eux n’avait commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi [10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11] ; ainsi Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son coeur gangrené d’ambition, sollicitant ma politique de lui donner conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j’eus pitié de son ivresse ! Alors il insista, et me dit : « Ne crains rien ; apprends-moi seulement l’art d’emporter Préneste, et je t’absous d’avance : je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon choix ; c’est pourquoi j’ai les deux clefs dont sut mal se servir mon devancier [12]. » Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis plus de danger que dans le silence. « Dès que vous me lavez, lui dis-je, du mal que je suis prêt à faire, promettre et ne pas tenir vous fera triompher de tous vos ennemis. » Or, quand j’eus rendu l’âme, saint François descendit pour m’enlever ; mais l’ange noir accourut et lui dit : « Arrêtez ; c’est à moi qu’il est dû : il me fut dévolu pour le conseil frauduleux qu’il donna, et dès lors je n’ai plus lâché prise ; car il n’est pas d’absolution sans pénitence, et le cœur ne saurait se repentir et pécher à la fois : il faut ici quelque distinction. » Ah ! malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit : « Tu ne t’attendais pas à ma théologie ! » Aussitôt il m’emporte, et me jette aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s’écria : « Qu’il tombe au feu de félonie. » Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux dont je marche environné [13].

Ainsi parlait cette ombre d’une voix lamentable ; et cependant elle glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.


NOTES SUR LE VINGT-SEPTIÈME CHANT


[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de tourmenter ses sujets. L’artiste imagina un taureau d’airain dans lequel on enfermerait un homme, et qu’ensuite on échaufferait par de grands feux ; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de l’ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu’il essayât lui-même la machine, et, ce qui n’est pas moins satisfaisant dans l’histoire, c’est qu’on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour.

[2] C’est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va raconter sa vie. C’est de lui qu’on a déjà fait mention en plusieurs notes.

[3] Les deux poëtes semblent s’être partagé les personnages qu’ils rencontrent aux Enfers ; ceux de l’antiquité sont pour Virgile, et Dante est chargé des modernes.

[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s’était rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle mi-partie.

[5] C’est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d’une armée de Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran, nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli au moment où parle Dante.

[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et Malatestino, père et fils tyrans d’Arimino, ou de Rimini. C’est Malatestino qui fut l’époux, et le bourreau de Françoise de Polente, dont on a vu l’aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu’outre les villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s’étaient formées en républiques, il y en avait beaucoup d’usurpées par des tyrans particuliers.

[7] C’étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d’Imola. Il passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts.

[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les esclaves.

[9] C’est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu’il appelle plus bas, prince des nouveaux Pharisiens. On connaît les longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna : on sait avec quelle fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste, aujourd’hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l’altier pontife, qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu’on lui livrât Préneste pour garantie de leur soumission : à peine l’eut-il en sa puissance, qu’il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes, secondés par les Gibelins : mais ils furent malheureux ; et, dans la crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés d’excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou Alagnie.

[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d’Acre sur les Chrétiens mêmes.

[11] Dans le temps où on défigurait l’histoire pour soutenir les prétentions de l’Église, quelques moines écrivirent que Constantin, ayant la lèpre, alla trouver l’évêque des Chrétiens, qui était caché dans une caverne du mont Soracte (aujourd’hui Saint-Sylvestre), à Rome, et l’intercéda pour en obtenir sa guérison. L’évêque profita de l’occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l’empereur : il lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son territoire.

[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire à Florence.

[13] Voltaire s’est égayé à traduire cet épisode dans le style de sa Pucelle. Il n’y a guère que ce morceau et celui des diables qui puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la véritable intention de Dante. Il n’a point prétendu faire un Enfer burlesque ; et bien qu’on eut pu réussir à lui donner cette tournure, trois réflexions en auraient empêché. La première, c’est que la plupart des imaginations de ce poëte, qui n’ont plus aujourd’hui que le côté plaisant, n’en laissaient pas même le soupçon pour des esprits religieux, pénétrés d’avance de toute la terreur que Dante voulait leur inspirer. La seconde, c’est qu’au treizième siècle la langue toscane était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté ; mais quatre ou cinq cents ans d’intervalle, la familiarité que le temps nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le changement du gouvernement ont fait d’une langue républicaine un langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux traductions en style soutenu qu’en style mêlé ; il fallait que Dante, pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu’il s’offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont peut-être pourquoi l’Enfer n’a pas été traduit en vers. C’est qu’un poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n’aurait pu se faire lire en vers d’un bout à l’autre, soit qu’on gardât les dit-il et les répondit-il, soit qu’on les supprimât ; d’ailleurs, il fallait que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte ; ce qu’on ne peut attendre que de la prose. L’Enfer pouvait être traduit en vers par fragments ; mais il s’agissait ici de le faire connaître tout entier.

CHANT XXVIII


ARGUMENT


Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont l’opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.


Qui pourrait jamais raconter d’une voix assurée les spectacles de sang et de blessures qui s’étalèrent devant moi ?

Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée seraient également sans force et sans vertu.

En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de la Pouille, théâtre de tant de guerres ; et les peuples tombés sous le fer de Turnus et d’Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du vieil Alard [1] ; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés n’égalerait pas les horreurs que m’offrit la neuvième vallée.

Un homme se présenta d’abord, ouvert de la gorge à la ceinture : ses intestins fumants pendaient sur ses genoux ; et son cœur palpitait à découvert.

Je m’arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai ; mais à son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux côtés de sa poitrine, il me cria :

— Vois toutes mes entrailles ; vois donc comme est traité Mahomet. Ali pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu’au menton : avec nous marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale ; comme ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement découpés : car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à tour au tranchant de son glaive ; et quand nous avons parcouru le cercle de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse [2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t’arrêtes là-haut, pour temporiser sans doute avec ta dure destinée.

— Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni damnation ; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en cercle à travers l’abîme : tu peux croire à la vérité de mes paroles.

Les morts qui l’entendirent au fond de la vallée suspendirent leur marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs tourments.

— Va donc, toi qui verras dans peu le soleil ; et dis à ton frère Dolcin [3] qu’il s’arme et s’approvisionne, s’il ne veut bientôt me suivre ici-bas ; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré sa retraite escarpée.

Ainsi parla Mahomet ; et portant vers la terre son pied déjà suspendu, il poursuivit sa marche douloureuse [4].

Mais un autre, au milieu de cette foule, s’était aussi arrêté de surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés ; et tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit :

— Ô toi qui n’es pas descendu pour souffrir, et que j’ai vu jadis en Italie, si trop de ressemblance ne m’abuse, ressouviens-toi de Pierre de Médicina [5] ; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano, à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n’est pas un vain songe, ils seront jetés tous deux hors d’une barque, et noyés près de Cattolica, par l’ordre d’un tyran barbare. Du levant au couchant, et dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d’un tel acte de perfidie ; non pas même par les pirates, ou la race d’Argos ; car le traître [7], qui ne voit que d’un œil (et sous qui tremblent les terres que voudrait n’avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes côtés), les attirera l’un et l’autre, et les traitera de sorte que, pour conjurer la tempête, ils n’auront plus besoin de vœux ni de prières.

— Si tu veux, lui répondis-je, qu’un jour ma voix te rappelle au souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté d’avoir vu les terres de Rimini ?

Le spectre alors porta sa main sur le menton d’une ombre qui s’était approchée, et lui tenant la bouche ouverte :

— Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit cette parole : Quand tout est prêt, tout retard est funeste.

Oh ! qu’il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les racines, ce Curion qui osa trop parler ! Mais tout à coup un autre qui avait les deux mains coupées, levant dans l’air obscur ses moignons dont le sang ruisselait sur son visage, me cria :

— Qu’il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas ! ce qui est fait est fait ; d’où sont venus tous les maux de Florence.

— Et la perte de ta race, lui criai-je.

Ce qui fit qu’ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des cris, et comme aliéné.

Cependant j’étais encore à regarder la foule qui s’écoulait, et je vis ce que je tremblerais d’affirmer sans témoin, si je n’avais pour moi la conscience, incorruptible et franche interprète d’un cœur sans reproche.

Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et suivre ainsi le triste troupeau : mais ce corps portait d’une main sa tête par les cheveux, comme une lampe suspendue ; et cette tête nous fixait et répétait l’antique hélas ! le coupable se précédant et s’éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un : effroyable mystère d’une justice qui prend de telles formes !

Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu’elle prononçait.

— Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes souffrances : vois s’il en est de comparables ; et pour qu’un jour tu me nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre conseiller du prince Jean [10]. C’est moi, nouvel Architofel, qui soulevai le fils contre le père : aussi, pour avoir divisé ce qu’unit la nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de mon crime.


NOTES SUR LE VINGT-HUITIÈME CHANT


[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la Pouille. Celui de Turnus et d’Énée ; la bataille de Cannes ; celle que Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en 1070 sur les habitants même de la Pouille ; celle où Mainfroi perdit la vie contre Charles d’Anjou, frère de saint Louis ; enfin la victoire décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux conseils d’Alard, vieil officier français, qui, au retour de la Terre-Sainte, s’était attaché au service de Charles d’Anjou.

[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités si misérablement.

[3] Mahomet s’intéresse au sort d’un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se voyant persécuté par son évêque, s’enfuit sur les montagnes du Trentin, où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée, entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et condamné au dernier supplice, qu’il souffrit avec grandeur, plutôt que d’abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort éloquent pour son siècle ; il avait été nourri et élevé par un prêtre savoyard ; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s’était enfui à Turin. Il écrivit contre l’inégalité des conditions et contre l’Église ; il voulut ramener les hommes à l’état qu’on nomme pure nature ; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé des rapports qu’eut ce novateur avec un écrivain de nos jours ; la seule différence se trouve dans la catastrophe.

[4] Par cette phrase, Mahomet s’arrête, parle et marche à la fois, il est moitié sur terre et moitié en l’air. C’est une grande finesse de l’art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler l’imagination. Le secret consiste à suspendre l’action au moment où elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres saisissent toujours ce demi-chemin d’action qui laisse deviner ce qui vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l’action déjà faite, le tableau n’a plus de mouvement ; un coup d’œil suffit au spectateur, dont l’imagination n’espère plus rien.

[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance des différents princes d’Italie ; mais il ne profita de l’accès qu’il avait auprès d’eux que pour les brouiller ensemble.

[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante. Ils s’embarquèrent sans défiance ; mais leurs guides, suivant l’ordre secret qu’ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de Cattolica.

[7] Malatestino était borgne et bossu.

[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c’est dans Lucain qu’on trouve les paroles que lui prête Dante :

Tolle moras ; semper nocuit differre paratis

[9] Mosca, de la maison des Uberti : le même dont a été parlé au chant VI.

Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de la maison des Amidei, leur fit l’affront d’épouser une Donati. Aussitôt les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la vengeance ; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu’il fallait agir et non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée.

La maison des Uberti, comme nous l’avons déjà vu, fut rasée et leur race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les maux qu’il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu’il vient d’apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient chaque jour dans leur église les imprécations qu’un prêtre lançait, par ordre de la République, contre cette maison. (Voyez la note 5 du chant X.)

[10] Bertrand de Bornio. Henri II, roi d’Angleterre, le plaça auprès du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune prince, lui inspira l’indépendance et le fit révolter contre son père. On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On rapporte qu’ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence, il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel mélange d’héroïsme et de superstition : « Je donne mon âme au diable, si le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi. »

Le poëte continue de proportionner et d’approprier la peine au délit. Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer du terrible à l’atroce et au dégoûtant. Son cœur palpitant à découvert, n’est déjà que trop fort : mais comment rendre il tristo sacco che merda fà di quel che si trangugia ? Il faut laisser digérer cette phrase aux amateurs du mot à mot.

Je ne relèverai plus les choses de cette nature : c’est avec un poëte aussi parfait que Virgile, qu’il faudrait noter les défauts ; mais avec Dante, il faut remarquer les beautés.

CHANT XXIX


ARGUMENT

Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les faussaires.


La foule des morts, le sang et les blessures m’avaient plongé dans une si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient pas d’en verser.

— Que fais-tu donc ? me dit le sage. N’es-tu pas rassasié du spectacle de ces ombres mutilées ? Ce n’est pas ainsi que je t’ai vu plus haut ; et, si tu crois nombrer leur multitude, songe à l’immense contour de la vallée [1] : déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous fut mesuré s’écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que tu ne penses.

— Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous m’en laisseriez répandre encore.

Cependant, il s’était avancé ; et moi, poursuivant l’entretien :

— J’ai cru, repris-je, au fond de l’enceinte où j’attachais mes regards, reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule malheureuse.

— N’arrête pas, me dit le poëte, n’arrête pas plus longtemps tes regrets sur lui ; car je l’ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la main, et ses compagnons l’ont nommé Géri du Bello [3] ; mais il s’est dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d’Angleterre.

— Ô bon génie, m’écriai-je, c’est la mort funeste dont il a péri, et dont les siens n’ont pas vengé l’outrage, qui m’a valu cet affront ! mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie.

C’est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites : mais nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres, il s’éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes sens ; si bien que je m’arrêtai par trop d’émotion, levant les mains et fermant mes oreilles.

Tel que serait, au déclin d’un été malfaisant, le spectacle des hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain, versant à la fois leurs malades dans une même fosse ; telle s’offrit la dixième vallée, et tel s’exhalait de ses flancs un air de corruption et de mort.

Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et c’est alors que je reconnus la place où l’inexorable justice appelle et retient à jamais les faussaires.

Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l’île d’Égine vit tomber depuis l’homme jusqu’à l’insecte, et que d’une fourmilière il sortit, suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans doute il ne fut pas plus triste d’y voir chaque jour la foule des mourants, qu’il ne l’était ici de contempler les ombres malades languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes : celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant.

Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne pouvaient se soutenir ; et j’en vis deux assis, adossés l’un à l’autre, tous deux encroûtés d’une lèpre immonde. Jamais l’écuyer que l’œil du maître ou le sommeil sollicite ne promena d’une main plus agile son étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et de morsures, pour apaiser l’effroyable prurit qui les dévorait ; et comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur peau tombait en écailles sous l’effort de leurs infatigables doigts.

Mon guide s’adressant au premier :

— Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s’il est ici quelque âme d’Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas tomber de lassitude !

— Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger ainsi ?

— Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour montrer les Enfers à cet homme vivant.

À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l’entendirent, troublés de surprise, s’écartèrent l’un de l’autre et se tournèrent vers moi pour me considérer.

— C’est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.

Et moi, prenant la parole :

— S’il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n’ait point échappé au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et que la honte du supplice n’enchaîne pas vos langues.

— Je fus d’Arezzo, répondit le premier, et c’est Albert de Sienne qui causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais m’élever et voler dans les airs : ce jeune insensé désira mon secret ; et parce que je ne pus le changer en Dédale, il m’accusa devant celui qui se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le sujet de ma mort ne l’est pas ici de mes peines : c’est pour l’alchimie que l’infaillible juge m’a jeté dans la dixième vallée.

— Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que la Siennoise ? Certes, pas même la Française [6].

À quoi le second lépreux ajouta :

— Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7] ; et Nicolo, inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices de l’Orient [8] ; et toute cette jeunesse folle avec qui d’Abaillat et d’Ascian perdirent l’un sa raison et l’autre sa fortune [9]. Mais pour que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles, regarde-moi et tâche de m’envisager ; tu me reconnaîtras pour l’ombre de Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute que de mon naturel : j’étais assez bon singe [10].


NOTES SUR LE VINGT-NEUVIÈME CHANT


[1] Le texte dit que cette neuvième vallée a vingt-deux milles de circuit, ou environ sept lieues : la suivante n’a plus que onze milles ; on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant trois mille lieues de diamètre, il s’en faut que Dante ait donné à son Enfer l’étendue qu’il pouvait lui donner : mais de son temps la vraie mesure de la terre n’était pas connue. Les commentateurs se sont amusés à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.

[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune étant en son plein à l’orient. Au chant XX, il s’était déjà passé une nuit entière, comme nous l’avons vu : maintenant que la lune est sous leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces deux astres sont en opposition : il est donc midi pour eux, jour du samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour : ils n’ont par conséquent plus qu’environ treize à quatorze heures à passer encore dans l’Enfer ; c’est-à-dire, depuis midi jusqu’au delà de minuit, puisqu’on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au dimanche, de fort grand matin ; et Dante affecte d’y rester aussi longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu’on y peut évaluer leur séjour à trente-six heures tout au plus.

[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de cette vengeance ; ce qui est tout à fait dans les mœurs italiennes, et, j’ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain déguisé n’a plus de droits, chacun rentre dans les siens : il faut alors qu’un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’ordre naisse enfin de l’excès du désordre.

[4] On peut lire, au livre VII des Métamorphoses, la description de cette peste, qui dépeupla l’île d’Égine : Jupiter changea en hommes toutes les fourmis de l’île, pour la repeupler.

[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de voler à Albert, bâtard de l’évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en effet, beaucoup d’argent à Grifolin, qui se moqua de lui : mais l’évêque, instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui qui venait de prouver qu’il ne l’était pas, puisqu’il n’avait pu s’envoler. Cet évêque se croyait père d’Albert, pour avoir aimé sa mère ; mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la paternité du prélat fort incertaine.

[6] Le poëte frappe d’un seul coup sur les Français et les Siennois. En effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le caractère d’une nation, il est incontestable qu’on ne peut sans injustice refuser la frivolité aux Français.

[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse commune, d’où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu’à ce qu’il n’y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter des chevaux ferrés d’argent, espèce de luxe fort à la mode en ce temps-là. Le Stricca s’était rendu un des plus recommandables par ses prodigalités.

[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses principes, et on appela sa cuisine la riche mode ; d’où on peut conclure qu’avant lui on mangeait la viande sans épices, et que le boeuf à la mode, aujourd’hui si bourgeois, fut jadis un fort grand luxe.

[9] L’Abaillat et Caccia d’Ascian, deux autres prodigues.

[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur.

Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit s’apercevoir qu’il n’a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi évident : car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité des crimes, et c’est l’imagination qui apprécie la rigueur des supplices ; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des premiers tourments que des derniers, contre l’intention du poëte. Il faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions qu’il nous offre ; et puisqu’il rembrunit de plus en plus ses couleurs, se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne chaque supplice.

Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n’y aurait plus de poésie si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L’éternité étant également attachée à tous les tourments, qu’importe à notre raison que ce soit par la glace ou par le feu qu’on souffre ? D’ailleurs, pourquoi classer les réprouvés ? Un homme n’est point coupable d’un crime à l’exclusion de tous les autres ; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup d’autres vices : il faudra donc qu’il se montre dans plusieurs cercles de l’Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté ? Enfin, ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes monotones : Qui êtes-vous ? Comment avez-vous pu vivant descendre ici-bas ? etc. Sans compter qu’en plaçant à l’entrée de l’Enfer les crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la fin, le poëte s’est trouvé d’une grande ressource.

Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme ; parce qu’il ne peut y avoir en effet de sujet heureux qu’une action simple entourée de ses épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés vraiment poétiques ! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez grand pour s’élever dans l’interrègne des beaux-arts, et s’y former à lui seul un empire séparé des anciens et des modernes ?

CHANT XXX


ARGUMENT


Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de faussaires : ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux témoins.


Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s’écria : « Tendons les rêts, voici la lionne et ses lionceaux ; » et lui-même allongeant ses bras, et saisissant le plus jeune, l’agite en cercle, et de sa main désespérée le froisse contre les rochers : soudain, la mère et son autre fils s’élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé les hautes destinées d’Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa captivité, et le spectacle de sa fille égorgée : mais, trouvant un jour son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l’infortunée aboya de douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].

Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts de Thèbes, n’étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de sa bauge, et courant sur tout ce qu’elles rencontraient.

Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le mordre aux nœuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux de la vallée.

L’homme d’Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit :

— C’est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme furibonde [3].

— Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa compagne, si tu m’apprends son nom et sa patrie !

— C’est, reprit-il, l’ombre de l’antique Myrrha, que l’amour rendit faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le Florentin, pour l’appât d’une belle jument, contrefit le visage du riche Donati, et dicta les volontés dernières d’un homme déjà mort.

Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j’en vis un qui, malgré ses deux jambes, que l’ampleur de son ventre ne cachait pas encore, s’était arrondi en forme de luth, tant l’hydropisie dont il était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête ! Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa bouche entr’ouverte et ses lèvres renversées.

— Ô vous, s’écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre, parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez la profonde misère de maître Adam [5] ! Je vivais autrefois dans les douceurs de l’abondance ; et maintenant, hélas ! c’est une goutte d’eau qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines du Casentin, pour se mêler aux flots de l’Arno ; la molle verdure et la fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à mon esprit ; et ce n’est pas en vain ! Ces riantes images sont toujours là, pour attiser le feu qui me consume ; et c’est ainsi que la sévère justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où j’ai fait mon malheur. J’y vois cette Romène où je falsifiais les florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah ! si du moins je voyais ici l’ombre maudite d’Alexandre, de Guide ou de leur frère, je n’en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6] ! Il est vrai qu’un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits errants ne m’ont point abusé : mais que m’importe si je suis immobile ! que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d’une ligne en un siècle ! j’irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de l’immense vallée ; car c’est pour eux que je me suis perdu, en frappant des florins à trois carats d’alliage.

— Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver.

— Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans le gouffre ; ils n’en ont pas changé et n’en changeront pas. L’une est la perfide accusatrice de Joseph ; l’autre, le traître Sinon [7] : c’est une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée.

Alors ce dernier, furieux de s’entendre nommer si obscurément, frappa le ventre de l’hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous le coup.

Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant :

— Si mon corps n’est plus qu’une masse immobile, mes bras auront encore quelque légèreté.

— Comme ils l’ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour aller au bûcher.

— Tu dis vrai cette fois, reprit l’Italien ; et c’est ainsi qu’il fallait dire lorsqu’on t’interrogeait à Troie.

Et le Grec :

— Je faussai ma foi, je l’avoue ; mais tu falsifias les coins : chacun est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.

— Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis, si tu peux, d’un crime si connu.

— Rougis plutôt, ajouta l’autre, avec la soif qui te sèche la langue, et les eaux de ton ventre, qui s’élève en montagne et te borne la vue.

— Maudite soit ta bouche ! cria le monnayeur, si j’ai la soif, j’en porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi.

Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l’un et l’autre, quand mon guide, rougissant de colère, me dit :

— Vois à quel point tu viens de m’irriter !

Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me tournai vers lui plein d’une telle confusion que je ne puis encore en supporter le souvenir. J’étais devant lui, tel qu’un homme qui, se voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu’en effet ce ne fût qu’un songe : j’étais, dis-je, sans proférer une parole, et je désirais d’obtenir un pardon qu’à mon insu j’obtenais par mon silence.

— Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d’erreurs : reviens de ta confusion ; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à de pareils débats, que mon ombre t’environne toujours ; et qu’en les honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d’elle-même [8].


NOTES SUR LE TRENTIÈME CHANT


[1] Ce morceau est pris du livre IV des Métamorphoses d’Ovide.

[2] On peut consulter, au sujet d’Hécube, le livre XIII des Métamorphoses d’Ovide ou lire la tragédie d’Euripide, qui porte ce nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d’Hécube. Pour le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l’avaient confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin. Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et jeter dans la mer le jeune Polydore et s’empara de son or. Hécube, menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage le cadavre de son fils. La fable dit qu’à cette vue elle fut changée en chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet que l’excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur coup ; mais enfin, le cœur se lasse de son effort ; il vient un moment où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube.

[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon, son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le lit du défunt, et à dicter un testament où il l’instituerait, lui Simon, légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une jument de prix.

C’est le stratagème du Légataire universel.

[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des Métam. d’Ovide.)

[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s’attacha aux comtes de Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi pour le sien. Sa manœuvre étant découverte, il fut condamné à être brûlé. Ces florins portaient d’un côté l’image de saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et de l’autre une fleur de lis.

[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L’ardeur avec laquelle maître Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée.

[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.

[8] Il y a beaucoup à parier qu’il s’était passé quelque chose de pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N’a-t-on pas vu le grave Caton traiter César d’ivrogne en plein sénat et lui jeter au nez le billet de Serville ? Et dans l’Iliade, Achille et Agamemnon se ménagent-ils davantage ? Le gouvernement populaire et les guerres civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent aussi des traits plus grossiers.


CHANT XXXI


ARGUMENT


Neuvième cercle de l’Enfer, partagé en quatre girons où sont punis tous les genres de traîtrise. — Les géants bordent le neuvième cercle.


La même bouche qui d’un mot avait causé mon abattement et ma honte daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front : c’est ainsi que la lance d’Achille, instrument de vie et de mort, frappait et guérissait tour à tour [1].

Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui l’environne.

Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la lumière et des ombres, quand tout à coup j’entendis un cor retentissant, dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s’enflant de plus en plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées. Ce n’est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où Charlemagne perdit ses Paladins [2].

En dirigeant mon œil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours.

— Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée ?

— Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s’égarent dans les ténèbres et dans l’éloignement ; avance, et tu verras dans peu combien la distance a trompé tes sens.

Me prenant ensuite par la main avec tendresse :

— Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de l’abîme, qu’ils surmontent de la ceinture en haut.

Ainsi que l’air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m’offrait des tableaux moins confus : l’illusion m’abandonnait et l’effroi me gagnait.

Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours [3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de Jupiter : et déjà mon œil distinguait leurs traits difformes, leurs vastes poitrines et leurs bras qui s’allongent sans mesure à leurs côtés.

Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n’engendre plus ces excroissances qui fatiguaient la terre ! Et si, de peur qu’on ne l’accuse d’impuissance, elle produit encore les baleines et les éléphants, l’homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui n’ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois.

Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le dôme de Saint-Pierre ; et le reste de son corps suivait cette proportion : si bien qu’à moitié plongé dans l’abîme, dont le bord formait sa ceinture, trois hommes montés l’un sur l’autre et les bras étendus, n’auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4].

En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d’où s’échappèrent des mots entrecoupés ; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune langue, et que n’entendit jamais oreille humaine [5].

— Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te convienne : le voilà qui pend sur ta large poitrine.

Et se tournant vers moi.

— Le monstre vient de se nommer, me dit-il ; c’est Nembroth, roi de Babel, par qui nous vint la confusion des langues : mais laissons-le ; car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour nous.

Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d’une flèche quand nous trouvâmes l’autre géant, plus féroce et plus énorme encore : il était cinq fois entouré d’une même chaîne qui le garrottait de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l’autre en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse !

— Voilà, dit mon guide, l’audacieux qui s’éprouva contre l’Être suprême : Éphialte est son nom, et c’est lui qui signala sa force quand les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains qui menacèrent le Ciel [6].

— Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l’immense Briarée ?

— Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée : libre comme nous, il pourra nous entendre et nous porter au fond de l’abîme. Mais celui que tu veux connaître est bien loin d’ici : semblable à Éphialte, et garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche.

Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu’un tremblement de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs profondeurs : j’eusse expiré d’effroi à ses pieds si la vue de ses fers ne m’eût rassuré ; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis, et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement le contour du gouffre.

— Ô vous, qui terrassiez les lions d’Afrique dans cette vallée célèbre par la gloire de Scipion et la fuite d’Annibal, et qui seul auriez pu, dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables, et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C’est vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon ; rendez-vous à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le désir tourmente encore les ombres ; il réveillera votre renommée dans ce monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n’en prévient pas le terme [8].

Ainsi parla mon guide ; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte.

— Approche, me dit le sage en me tendant les bras.

Et, dès qu’il m’eut saisi, Antée nous enleva d’un seul groupe et comme un seul fardeau.

En le voyant s’étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau.


NOTES SUR LE TRENTE ET UNIÈME CHANT


[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de la lance d’Achille : blessé d’abord par ce héros, il fallut qu’il se fît donner un second coup dans le même endroit pour être guéri. Opusque meae bis sensit Telephus hastae. (OVIDE.)

[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d’une manière si terrible, qu’on l’entendit à huit lieues de distance.

[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de grandes tours.

[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence : on peut juger par là des proportions que le poëte va donner au géant qu’il découvre. Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce géant de la ceinture en haut seulement, n’auraient pu atteindre aux boucles de ses cheveux.

[5] C’est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers inintelligible, composé de mots qui ont la tournure hébraïque, et ne sont réellement d’aucune langue. Je l’ai omis, parce qu’il donnait un air puéril à ce morceau, par une trop grande exactitude à vouloir tout peindre. Il se peut que le géant ait dit des mots baroques, mais le poëte ne doit pas les avoir retenus. C’est surtout avec Dante que l’extrême fidélité serait une infidélité extrême : Summum jus, summa injuria.

[6] Éphialte, Briarée et tous les autres sont trop connus pour avoir besoin de notes.

[7] On est toujours étonné du peu de convenance qui règne dans la plupart des détails de ce poëme. N’est-il pas singulier, en effet, que le sage Virgile aille flatter Antée, au point de lui dire, qu’il n’a manqué que lui pour que les géants l’aient emporté sur les dieux ? On voit que pour mieux rendre une situation particulière, il contrarie l’ordonnance du tableau général. D’ailleurs on a quelque peine à souffrir ce perpétuel mélange des héros de la Fable et de la Bible, et que les géants soient punis dans un Enfer chrétien, pour s’être révoltés contre les dieux des Païens. Non vultus, non color unus.

[8] D’un bout de ce poëme à l’autre, on voit les morts sensibles aux propos qu’on tient d’eux sur la terre : la crainte du blâme et le désir de la bonne renommée se joignent encore à leurs autres tourments, et Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres à répondre à toutes ses demandes. Ce n’est pas là le moindre artifice de ce poëme.

[9] La Garisende est une tour à Bologne, qui surplombe beaucoup et effraye ceux qui la voient pour la première fois, surtout quand un nuage passe sur elle ; car on voit alors combien elle s’écarte de la perpendiculaire.

Le poëte trouve à l’entrée de ce neuvième cercle un mélange de jour et de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance ; car on ne conçoit pas d’où peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)

CHANT XXXII


ARGUMENT


Premier giron dit de Caïn, où sont punis les parricides et traîtres envers les parents. Passage au second giron dit d’Anténor, où se trouvent les traîtres à la patrie.


Si je pouvais, par des sons plus âpres et plus durs, former l’effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier support de tous les gouffres, j’enflerais mes conceptions et ma voix : mais, puisqu’elle m’est refusée, je ne commencerai pas sans frémir ; car ce n’est point un frivole dessein, ou l’apprentissage d’une langue au berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc ces vierges sacrées, qui donnèrent aux accords d’Amphion la force d’élever les murs de Thèbes, attacher à mes vers toute la terreur du sujet !

Ô race proscrite entre toutes les races, et dévolue au séjour dont il m’est si dur de parler, mieux eût valu pour vous la condition de la bête [2] !

Déjà nous étions loin des pieds du géant, et j’avançais au fond du cercle obscur, les yeux toujours attachés à la haute muraille du puits.

— Regarde, me dit-on alors, où tu poses le pied, et ne viens pas ici fouler les têtes de tes malheureux frères.

Je me tourne à ces mots, et je découvre un lac glacé qui s’étendait devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanaïs, sous leur zone de glace et dans l’hiver le plus rigoureux, ne chargèrent leur lit de voiles si épais : aussi les monts Tabernick et Pietrapana seraient en vain tombés sur la voûte du lac : elle n’eût point croulé sous leur masse [3].

Je vis ensuite des ombres livides, enfoncées jusqu’au cou dans la glace, comme des têtes de grenouilles, qui dans les nuits d’été bordent les marécages ; et j’entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la face baissée ; mais la fumée de leur haleine et les pleurs de leurs yeux témoignaient assez quel était pour eux l’excès du froid et de la douleur [4].

En ramenant mes regards de la surface du lac à mes pieds, j’aperçus deux têtes de coupables, opposées front à front, et dont les cheveux s’étaient entremêlés.

— Qui êtes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face à face ?

À ce cri, les deux têtes se renversèrent pour mieux m’envisager : mais les larmes dont leurs paupières étaient gonflées, s’échappant tout à coup avec abondance, coulèrent sur leurs joues, et, saisies par le froid, s’y durcirent en chaînes de glaçons ; fixant ainsi visage sur visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Désespérés du surcroît de douleur, les réprouvés se heurtèrent comme deux béliers en furie [5].

Alors un autre à qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui baissait la tête, me cria :

— Pourquoi t’obstiner à nous tant regarder ? Si tu désires connaître ces deux-ci, apprends qu’Albert fut leur père, et que la vallée qu’arrose le Bizencio était leur héritage ; tous deux d’un même lit, et tous deux si dignes de la fosse glacée, que tu fatiguerais de tes recherches le cercle de Caïn sans trouver leurs pareils. Non pas même l’ombre dénaturée qu’Artus perça de sa main paternelle [6] ; pas même Focacia [7] ; pas même encore celui dont la tête me borne la vue, ce Mascaron, que tout Toscan doit connaître [8]. Et pour trancher tout discours avec toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que j’attends Carlin qui doit me faire oublier [10].

En marchant ensuite vers le point où tendent tous les corps [11], je voyais d’autres têtes rangées en grand nombre sur la glace, toutes grinçant des dents et la lèvre retirée ; et je passais moi-même tremblant et transi sous ces voûtes d’éternelle froidure.

Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtât le visage d’un coupable, qui me cria douloureusement.

— Pourquoi donc me fouler ? Si tu ne viens pas réveiller les vengeances de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu ?

— Maître, dis-je alors, souffrez qu’en peu de mots je sorte du doute où je suis.

Et mon guide s’étant arrêté :

— Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres ? criai-je à l’ombre qui blasphémait encore.

— Dis plutôt qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l’Antenor, frappant ainsi les visages ? C’en serait trop, quand tu serais encore vivant [13].

— Je le suis, m’écriai-je ; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec moi, si tu désires quelque renommée.

— C’est plutôt de l’oubli que je désire : va, suis ta route, et ne m’importune plus ; tu viens ici flatter mal à propos.

Aussitôt, la saisissant par sa chevelure :

— Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t’en punira.

— Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois sur ma tête échevelée.

Et j’avais déjà dans la main des tresses de cheveux entortillées, que je secouais avec force : mais le coupable résistait et baissait la tête en criant, lorsqu’à ses côtés un autre prit la parole :

— Qu’as-tu donc, Bocca ? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu n’y joins tes cris ? Quel démon te possède encore ?

— Ah ! maudit traître ! m’écriai-je, te voilà nommé ; tu peux désormais te taire, je n’en porterai pas moins des nouvelles de toi.

— Va donc, reprit-il, en parler à ton gré ; mais une fois sorti d’ici, n’oublie pas cette langue si prompte à me nommer : j’ai vu, pourras-tu dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l’étang glacé, l’argent de la France [14] ; et si on t’interroge sur d’autres, tu nommeras Beccaria, dont Florence a vu tomber la tête [15] ; et Soldanier et Ganellon, qui gisent près de lui [16] ; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu de la nuit les portes de sa ville [17].

J’avais déjà quitté cette ombre, lorsque je vis plus loin deux malheureux fixés dans une même fosse ; tellement que la tête du premier surmontait et couvrait la tête du second : mais celui qui dominait s’était acharné sur l’autre, et lui dévorait le crâne et le visage, comme un homme affamé dévore son pain ; ou comme on vit jadis les tempes et les joues de Ménalippe sous la dent du forcené Tydée [18].

— Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant de haine et de férocité ; car si tu peux les justifier, je veux un jour, sachant la condition de l’un et l’offense de l’autre, en appeler au jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace d’horreur !


NOTES SUR LE TRENTE-DEUXIÈME CHANT


[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète occupait le milieu de l’univers, ce dernier cercle, qui se trouve au centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.

Dante avertit qu’il faut autre chose qu’une langue qui dit papa, maman, pour décrire ce dernier cercle de l’Enfer ; ce qui signifie simplement que ce n’est pas à un enfant, mais à un écrivain véritablement homme, qu’il convient d’en parler. On croirait d’abord qu’il se plaint de l’état d’enfance où était de son temps la langue italienne : mais ce n’est pas cela. A quelque époque qu’un homme écrive, il ne croit pas que sa langue soit au berceau ; on aurait inutilement dit à nos auteurs gaulois qu’ils vieilliraient dans peu. D’ailleurs, quand Dante parut, l’italien s’était déjà mis à la distance où il devait être à jamais du latin ; et trente ans après lui, Pétrarque et Bocace l’y fixèrent, l’un par sa prose et l’autre par ses vers. Le toscan n’avait point suivi les révolutions qu’a éprouvées la langue française ; c’était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des peuples qui le parlaient, et n’ayant besoin, pour s’épurer et s’anoblir, que d’être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit au Discours préliminaire qu’il employa une langue qui avait bégayé jusqu’alors, on a voulu dire que l’Italie n’avait point d’ouvrage classique au treizième siècle, et que par conséquent Dante n’avait point de modèle quand il entreprit d’illustrer la langue toscane en l’élevant à des sujets épiques.

[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de JésusChrist sur Judas, et prépare l’esprit au mélange d’horreur et de pitié que va bientôt causer le spectacle des traîtres et de leur supplice.

[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en Esclavonie et l’autre en Toscane.

[4] Dante, après avoir peint l’effet du froid sur ces têtes par le grelottement des dents et la fumée de l’haleine, dit qu’elles se tenaient la face baissée sur le lac ; c’était pour laisser écouler les larmes que leur arrachait la douleur qu’elles gardaient cette attitude. Toutes les fois qu’elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de leurs paupières et sur leurs joues ; ce qui augmente encore leurs douleurs.

[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d’Albert, seigneur de la vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt ; ils en vinrent aux armes et s’entretuèrent. Leur supplice est d’être à jamais collés l’un contre l’autre dans le cercle de Caïn et d’y nourrir leur inimitié fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.

[6] L’ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit, fils d’Artus, ce roi d’Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il s’était mis en embuscade pour tuer son père ; mais Artus le prévint et le perça d’un coup de lance.

[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis des Noirs et des Blancs. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans Florence.

[8] Mascaron avait aussi tué son oncle.

[9] L’ombre se nomme elle-même. C’était un homme de la famille des Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti.

[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence.

[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d’Anténor, prince troyen, qui fut soupçonné d’avoir livré la ville de Troie aux Grecs. Horace dit qu’il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène, afin de couper la guerre dans sa racine ; et il se peut bien que Pâris ait trouvé que c’était là le conseil d’un traître ; mais Dante n’aurait pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé d’ailleurs qu’il descendait des anciens Romains, n’était pas éloigné de se croire un peu de sang troyen dans les veines. C’est ainsi qu’à la renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir chanter les rois de France qu’en leur donnant un peu du sang d’Hector, afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques : tant Homère et Virgile avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l’intérêt et du merveilleux ! Il y a seulement cette différence, que Dante était un poëte républicain, et que, s’étant fait le héros de son poëme, il s’en est appliqué tout le merveilleux et l’intérêt.

[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où 4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l’Arbia (comme on a vu aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l’argent des Gibelins, s’approcha de celui qui portait l’étendard, et lui coupa la main ; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille se venger de cette horrible trahison.

[13] Parce qu’en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un traître, il semble qu’étant sous la main de la justice divine, il en devienne comme sacré ; et c’est ce respect pour les morts que Bocca invoque ici.

[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de s’opposer au passage d’une armée française que Charles d’Anjou faisait venir en Italie contre Mainfroi ; mais il se laissa corrompre par l’argent des Français et leur abandonna le passage.

[15] L’abbé Beccaria, de Pavie, fut l’envoyé du pape à Florence et s’ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux Gibelins. On découvrit ses manœuvres, et il eut la tête tranchée.

[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour s’attacher aux Guelfes.

Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d’Espagne, leur conseilla d’attaquer l’armée de ce prince, qui s’était engagée dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l’arrière-garde de l’armée française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres paladins : c’est la grande journée de Roncevaux.

[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro, et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés.

[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes, par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu’on lui apportât la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée de cette action barbare, abandonna ce héros, qu’elle avait toujours protégé, et le laissa périr.

C’est ici que commence la terrible aventure d’Ugolin, morceau connu de tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d’abord à cet épisode, je vais le faire précéder d’une note, afin qu’on puisse le lire sans distraction.

Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction Guelfe : il s’accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y réussirent et gouvernèrent ensemble ; mais bientôt l’archevêque, jaloux de l’ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour y parvenir, il fit courir des bruits qu’Ugolin avait trahi la patrie, en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous couleur de restitution ; et quand il vit les esprits bien préparés, il vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la maison du comte, et, l’ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher qu’on n’apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu’il craignît quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour, et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appelée la Tour de la faim.

Le poëte, supposant avec art que ce qu’on vient de lire est connu de tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la tour, entre lui et ses enfants, depuis qu’on leur eut fermé la porte et refusé toute nourriture : détail qu’en effet le public ne peut connaître.

Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce qu’il était vrai sans doute qu’il avait trahi les intérêts de sa patrie, et que, malgré toute la pitié qu’inspirent ses malheurs, il faut que justice se fasse. Mais c’est par une justice plus grande encore que la tête de Roger est abandonnée à la fureur d’Ugolin, qui doit assouvir à jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à finir leurs jours d’une manière si cruelle, les uns en présence des autres.

CHANT XXXIII


ARGUMENT


Aventure d’Ugolin. Passage au troisième giron dit de Ptolomée, où sont punis les traîtres envers leurs bienfaiteurs.


Le fantôme suspendit son atroce repas, et, s’essuyant la bouche à la chevelure du crâne qu’il rongeait, prit ainsi la parole :

— Tu veux donc que je renouvelle l’immodérée douleur dont le souvenir seul me fait tressaillir avant que je commence : eh bien, s’il est vrai que mes paroles puissent tomber comme l’opprobre sur la tête du traître que je tiens, tu vas m’entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu es, ni comment te voilà : mais tu parais Florentin, si ta voix ne m’abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci l’archevêque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tête m’est livrée ; car tu n’ignores pas sans doute comment le perfide, m’ayant déjà trahi dans son cœur, me fit ensuite prendre et mettre à mort. Mais ce que tu ne peux avoir appris, c’est combien cette mort fut horrible : entends-moi donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J’avais déjà compté plus d’un jour, à travers les soupiraux de la tour qui a mérité par moi et qui doit encore mériter par d’autres d’être appelée la Tour de la faim, lorsque je fis un songe, fatal présage de mes malheurs. Je songeai que celui-ci, tel qu’un maître fort et puissant, chassait un loup et ses louveteaux vers la montagne qui s’élève entre Lucques et Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec une meute de chiennes maigres et légères, couraient en avant : au bout d’une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient épuisés, et je voyais les chiennes affamées se jeter sur eux et leur ouvrir les flancs. Je m’éveillai vers le matin et m’approchai de mes enfants. Ils dormaient encore, mais en dormant ils gémissaient et demandaient du pain [2]. Ah ! que tu es cruel si ton cœur ne frémit d’avance de tout ce qu’on prépare au mien ! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne pleures pour moi ? Déjà, mes fils étaient debout, car l’heure du manger approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, à cause du songe ; lorsque j’ouïs tout à coup l’horrible tour se murer par en bas. Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer ; l’œil fixe, et le cœur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux ; et mon Anselmin me dit : « Comme tu nous regardes, mon père ! Qu’as-tu donc ? » Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et la nuit d’ensuite, jusqu’au retour d’un autre soleil. Mais, dès qu’une faible lueur eut pénétré dans le cachot, je me mis à considérer leurs visages l’un après l’autre ; et c’est alors que je vis où j’en étais moi-même. Transporté, forcené de douleur, je me mordis les bras ; et mes fils croyant que la faim me poussait, m’entourèrent en criant : « Mon père, il nous sera moins dur d’être mangés par toi : reprends de nous ces corps, ces chairs que tu nous as données. » Je m’apaisai donc pour ne pas les contrister encore ; et ce jour et le jour suivant nous restâmes tous muets. Ah ! terre, terre, que n’ouvris-tu tes entrailles !…. Comme le quatrième jour commençait, le plus jeune de mes fils tomba vers mes pieds étendu, en disant : « Mon père, secours-moi. » C’est à mes pieds qu’il expira ; et tout ainsi que tu me vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un à un, entre la cinquième et la sixième journée : si bien que, n’y voyant déjà plus, je me jetai moi-même, hurlant et rampant, sur ces corps inanimés ; les appelant deux jours après leur mort, et les rappelant encore, jusqu’à ce que la faim éteignît en moi ce qu’avait laissé la douleur.

Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracité le malheureux crâne qui se rompait sous l’effort de ses dents.

Ah ! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents à te punir, puissent les îles de Gorgone et de Caprée, s’arrachant de leurs fondements, venir s’asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que, regorgeant jusqu’à toi, il noie tes enfants dans tes places publiques ! Car fût-il vrai que le comte Ugolin eût livré tes forteresses, tu ne devais pas du moins attacher à la même croix le père et les enfants : c’est leur enfance, nouvelle Thèbes, qui fait leur innocence [3] !

Cependant nous étions déjà passés vers des lieux où les ombres sont encore plus étroitement enchaînées dans les glaçons : elles s’y trouvent, non la face baissée, mais le visage renversé ; si bien que leurs pleurs sans cesse amoncelés dans les cavités de l’œil, s’y durcissent en voûtes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes, la douleur, qui ne peut s’exhaler, se retire toujours, et retombe avec plus d’amertume au fond du cœur [4].

J’avançais, et, bien qu’engourdi par la rigueur du froid, je crus sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.

— Quel est, dis-je à mon guide, le souffle que je sens ? Tout mouvement n’est-il pas éteint dans cette morte atmosphère ?

— Bientôt, reprit-il, tu connaîtras par tes yeux la nature et les causes de ce que tu cherches.

Il achevait à peine, qu’une des têtes fixées sur la dure surface nous cria :

— Ombres impies, et si impies, que la dernière place des Enfers vous est donnée, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne se gèlent encore.

— Si tu désires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es ; et puissé-je aller m’asseoir à côté de toi, si je te la refuse !

L’ombre reprit :

— Je suis frère Albéric, et c’est moi qui donnai les fruits de trahison : ils me sont bien payés avec usure [5].

— Eh quoi ! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois déjà mort ?

— J’ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j’ai laissé là-haut : car tel est le privilége de cette Ptolomée, qu’un homme puisse y tomber de son vivant ; et pour que tu délivres plus tôt mes yeux de leurs glaçons, je t’apprendrai que, lorsqu’une âme porte aussi loin que moi la perfidie, elle descend aussitôt dans ces froides citernes ; et cependant un démon s’empare de son corps et lui fait achever le bail de la vie. Il y a telle ombre qui transit derrière moi, et qui semble peut-être respirer encore parmi vous ; je veux dire Branca d’Oria, que nous avons depuis longues années ; tu peux en parler, toi qui viens de quitter le monde [6].

— Je crois, lui dis-je, que tu m’abuses ; d’Oria n’est point mort ; il mange, boit et converse avec les hommes.

— Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu’un démon l’a remplacé, lui et le complice de sa trahison, et qu’ils sont descendus ici avant que Michel Zanche tombât dans la poix bouillante. Maintenant, je t’en conjure, étends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.

Mais je le refusai ; et c’est au nom de l’humanité que je lui fus Impitoyable [7].

Ah ! Génois, Génois, race étrangère à toutes les vertus, et noire de tous les crimes, pourquoi n’êtes-vous pas exterminés du milieu des peuples ! car c’est avec l’esprit le plus pervers de la Romagne que j’ai trouvé l’un de vos citoyens [8] : partagé pour ses crimes entre la terre et les Enfers, son âme trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos temples.

NOTES SUR LE TRENTE-TROISIÈME CHANT


[1] C’étaient trois familles nobles de Pise, opposées à la faction et aux intérêts d’Ugolin : elles s’étaient unies à l’archevêque, et avaient servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant précédent.)

[2] Le poëte suppose que les enfants ont aussi de leur côté un songe de mauvais augure, et qu’ils s’éveillent tous dans l’attente du malheur qui doit leur arriver.

[3] Dans cette belle imprécation, Dante compare la ville de Pise à celle de Thèbes, à cause du crime de l’archevêque : car on sait que Thèbes était devenue célèbre par les crimes de la famille d’OEdipe. Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Caprée, deux petites îles de la mer de Toscane, aillent fermer l’embouchure de l’Arno qui traverse la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise. Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l’innocence des fils d’Ugolin. J’observerai que lorsqu’un mot réveille vivement le mot qui le suit, les idées semblent aussi germer plus vivement l’une de l’autre. Ainsi l’argument de Dante, outre qu’il est de toute vérité, tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, enfants et enfance. Racine a dit : Pour réparer des ans l’irréparable outrage : artifice de style dont il faut user sobrement.

[4] Nous sommes au giron de Ptolomée, c’est-à-dire des traîtres envers leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomée les représente tous, soit que le poëte ait voulu désigner le roi d’Égypte qui fit mourir Pompée dont il avait reçu tant de services, ou un autre Ptolomée qu’on trouve dans la Bible, et qui assassina le grand-prêtre, son bienfaiteur. On sait comment Tasse a imité la pensée qui termine cette description. « Armide voulait crier : Barbare, où me laisses-tu seule ? Mais la douleur ferma le passage à sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d’amertume retentir sur son cœur. »

[5] Albéric, de la famille Manfredi, à Faënza, fut de l’ordre des Frères joyeux : il était brouillé avec ses confrères depuis longtemps, lorsqu’un jour il feignit de se réconcilier avec eux, et les invita à un grand dîner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit ; et à ce mot, qui était le signal convenu, les convives furent tous égorgés. Les fruits de frère Albéric étaient passés en proverbe.

[6] Branca d’Oria, d’une noble famille de Gênes, invita aussi à un repas, et fit mourir par trahison son beau-père, Michel Zanche, dont il est parlé au vingt-deuxième chant, note 6 ; il fut aidé dans son crime par un de ses parents. Le poëte dit qu’ils descendirent tous deux en Enfer plus vite que le malheureux qu’ils assassinaient.

[7] Quoique Dante se fût engagé par serment envers cet Albéric, il se fait une vertu d’être parjure envers lui, tant sa trahison l’avait révolté.

[8] Cet esprit de la Romagne était toujours Albéric, et le Génois était d’Oria. Ceci fait allusion à un proverbe italien, peu favorable aux Romagnols : ils passent pour la pire nation de l’Italie, et Albéric est ici représenté comme le plus mauvais d’entre eux. Il est aussi la dernière ombre qui parle dans les Enfers.

Il me semble que, dans un siècle où la religion était si puissante sur les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un effet bien effrayant. Albéric et d’Oria, avec son parent, étaient trois citoyens coupables de grands crimes à la vérité, mais illustres par leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie. Dante vient affirmer, à la face de l’Italie, que ces trois hommes ne vivent plus, que ce qu’on voit n’est que leur enveloppe animée par un démon, et que leur âme est en Enfer depuis longues années. C’était montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une tradition du désespoir où il réduisit ces trois coupables. On ne peut sans doute faire un plus bel usage de la poésie et de ses fictions, que d’imprimer de telles terreurs au crime : c’est faire tourner la superstition au profit de la vertu.

Je n’insiste pas sur les beautés de l’épisode d’Ugolin ; j’observerai seulement que l’extrême pathétique et la vigueur des situations ont tellement soutenu le style du poëte, qu’on y peut compter cent vers de suite sans aucune tache. C’est là qu’on reconnaît vraiment le père de la poésie italienne. Si Dante n’a pas toujours été aussi pur, c’est à la bizarrerie des sujets qu’il faut s’en prendre. Pétrarque, né avec plus de goût et un génie moins impétueux, s’exerça sur des objets aimables. La Jérusalem est, comme on sait, le sujet le plus heureux que la poésie ait encore embelli. D’ailleurs, au siècle de Tasse, les limites de la prose et des vers étaient mieux marquées ; la langue poétique avait repoussé les locutions populaires ; elle n’admettait plus que les mots sonores ; elle avait écarté ceux qui embarrassent par un faux air de synonymie ; elle savait jusqu’à quel point elle pouvait se passer des articles ; enfin, comme le langage est le vêtement de la pensée, on avait déjà pris les mesures les plus justes et les formes les plus élégantes. Mais Dante n’a point connu ce mérite continu du style ; il tombe quand le choix des idées ou la force des situations ne le soutiennent pas.

CHANT XXXIV


ARGUMENT


Quatrième et dernier giron, dit de Judas, où Lucifer, traître envers Dieu, est entouré de traîtres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de l’Enfer.

VOICI LES ÉTENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].

— Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.

Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice ; comme lorsqu’un épais brouillard ou la nuit obscure s’affaissent dans les campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des vents.

J’avançais ; et pour me dérober à la rigueur de l’air qui frappait mon visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces lieux.

Déjà, et ce n’est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions au dernier giron de l’Enfer ; à ce giron où les ombres sont ensevelies dans la profonde glace, d’où elles apparaissent comme des fétus dans le verre et sous toutes les attitudes ; renversées, debout, étendues ou courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds [2].

Quand nous fûmes assez avancés pour qu’il plût au sage de me montrer la créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s’écartant de moi :

— Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t’armer de toute ta constance.

Je m’arrêtai alors, chancelant et transi, dans un état que la parole ne saurait exprimer : ce n’était point la vie, ce n’était point la mort ; eh ! qu’étais-je donc hors de l’une et de l’autre !…

Je voyais au centre du glacier le monarque de l’empire des pleurs s’élever de la moitié de sa poitrine en haut ; et ma taille égalerait plutôt la stature des géants, qu’ils ne pourraient approcher de la longueur de ses bras.

Quel était donc le tout d’une telle moitié [3] ?

S’il fut jadis l’ornement des cieux, comme il est à présent l’effroi des Enfers, c’est bien lui qui doit être le centre des crimes et des tourments, lui qui osa mesurer de l’œil son créateur !

Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son énorme tête composée de trois visages ; le premier s’offrant en face, les deux autres s’élevant sur chaque épaule, et tous trois se réunissant pour former la crête effroyable dont il était couronné !

Le premier visage était rouge de feu, l’autre était livide, et les peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du troisième.

À chaque face répondaient deux ailes aussi vastes qu’il le fallait au plus grand des archanges, et telles que l’Océan ne vit jamais sur ses flots de voile si démesurée.

Il agitait deux à deux ces ailes sans plumage ; et les trois vents qui s’en échappaient allaient glacer les étangs du Cocyte [4].

De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mêlaient à l’écume sanglante de ses lèvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le monstre broyait sous ses dents ; éternel bourreau d’une triple victime !

Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses ongles, l’infortuné qui sortait de la bouche du milieu, et dont il retenait la tête et les épaules englouties.

— Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide, est le traître Judas : des deux autres que tu vois à ses côtés, et qui pendent la tête en bas, l’un est Brutus qui souffre et se tait ; l’autre est l’énorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche ; notre course est finie, et tout est parcouru.

Alors, suivant son désir, j’enlaçai mes bras autour de son cou ; et dès que le monstre, en déployant ses ailes, eut découvert l’épaisse toison dont ses flancs étaient hérissés, mon guide s’y attacha, et descendit de flocons en flocons à travers les glaces, m’emportant ainsi suspendu ; mais il touchait à peine à la ceinture de l’ange, que je le vis, allongeant ses bras et s’aidant de ses mains, tourner péniblement sa tête où étaient ses pieds, et monter comme s’il fût rentré dans l’abîme.

— Soutiens-toi, me cria-t-il hors d’haleine ; c’est par de telles marches qu’il faut sortir de l’Enfer.

Et s’élevant aussitôt vers les rochers entr’ouverts sur nos têtes, il sortit et me déposa sur leurs bords.

Assis à ses côtés, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et je ne vis plus que ses jambes renversées qui se dressaient devant moi.

Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble où je fus alors, lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j’avais franchi.

Mais bientôt le sage me cria :

— Relève-toi ; la route est longue, le sentier difficile, et déjà le soleil est aux portes du matin [6].

Ce n’étaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais une suite de cavités et de précipices, route impraticable aux mortels, et toujours haïe de la lumière.

— Maître, dis-je alors, avant de m’arracher de ces entrailles du monde, daignez écarter d’un mot les nuages qui offusquent ma pensée. Apprenez-moi ce qu’est devenu le glacier ; pourquoi Lucifer est ainsi renversé, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonté du soir vers le matin ?

— Tu crois être encore, me répondit-il, à la même place où tu m’as vu me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d’axe à la terre ; et nous y étions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses côtes velues ; mais quand tu m’as vu tourner sur moi-même et remonter, je passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique où tendent tous les corps. Tu foules maintenant les voûtes opposées au cercle de Judas ; te voilà dans l’hémisphère qui répond au nôtre ; voici l’antipode de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitée, et dont le centre fut arrosé du sang de l’Homme-Dieu : le jour luit pour ce monde quand il s’éteint pour l’autre. L’archange, dont tu ne vois plus que les pieds renversés, est toujours debout dans les Enfers. C’est sur cette moitié du globe qu’il tomba du haut des cieux ; la terre épouvantée se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux, s’enfuit vers nos climats ; mais forcée de donner retraite à ce grand coupable, elle ouvrit un abîme dans son sein, et s’écarta pour s’élever en montagne vers l’un et l’autre hémisphère [7].

Il est, par delà les Enfers, une étroite et obscure issue qui retentit à jamais de la chute d’un ruisseau ; et c’est là que mon oreille fut avertie de la distance où j’étais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe lentement à travers les rochers qu’il creuse dans sa course éternelle.

Nous gravîmes aussitôt le dur sentier qu’il ouvrait devant nous, mon guide en avant et moi sur ses traces ; et, remontant ainsi sans trêve et sans relâche, nous parvînmes au dernier soupirail, d’où nous sortîmes enfin pour jouir du spectacle des cieux.


NOTES SUR LE TRENTE-QUATRIÈME CHANT


[1] Dante a cru donner une véritable parure à ce dernier chant, en débutant par le premier vers du Vexilla regis, hymne que l’Église chante dans la semaine sainte.

[2] Ce silence qui règne au milieu de tant de maux ; ce calme déchirant d’une douleur immodérée qui ne peut se manifester ; ce repos de mort où paraissent languir les premières victimes de l’Enfer : voilà le dernier coup de pinceau par lequel le poëte a voulu terminer son grand tableau. Trente chants ont été employés en dialogues, en plaintes et en gémissements : la douleur s’est fait entendre par tous ses langages ; elle s’est montrée sous toutes ses formes, et la variété de tant de dessins a été comme soumise à un seul ton de couleur. Mais ici, par un grand contraste, tout est muet. Les coupables, cachés dans l’épaisseur de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est à la racine de l’âme. Satan lui-même, centre des crimes et des tourments, n’est plus l’ange de Milton, brillant de jeunesse et d’orgueil, et disputant avec Dieu de l’empire du monde : c’est un malheureux vaincu, tombé après six mille ans de tortures et de captivité, dans l’abrutissement du désespoir.

Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entourée de plus de bizarreries, que le poëte n’en a semé déjà dans le reste de son poëme. Il est triste de voir trois visages à Lucifer, de le voir mâcher trois coupables, de voir Dante et Virgile s’accrocher à ses poils pour sortir de l’Enfer, etc., etc.

[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan ; il fallait plutôt lui laisser cette taille indéfinie que Milton lui donne ; ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d’Homère. Ce Dieu, faisant trembler l’Olympe du mouvement de ses sourcils, nous paraît être dans la haute et pleine majesté qui convient au maître du monde ; aussi, le poëte s’est bien gardé d’assigner une étendue à ses sourcils. S’il avait eu cette puérile intention, et qu’il leur eût donné, par exemple, la longueur d’un arpent, les Claudiens seraient venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru, en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d’Homère.

C’est d’après ce principe de goût qu’on doit trouver ridicule le même Jupiter lorsqu’il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus au bout d’une chaîne : car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas limitée, et que Jupiter, luttant contre eux tous à la fois, nous donne une grande idée de la sienne, il me semble qu’une chaîne, objet trop connu, ne doit pas être le moyen d’une puissance inconnue et sans bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.

[4] Chétive invention, pour expliquer l’état de congélation où se trouve cette dernière enceinte. Le poëte, en décrivant les ailes de Lucifer, dit qu’elles étaient telles qu’il les fallait à un tel oiseau, et qu’elles étaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A propos du visage de nègre qu’il lui donne, j’observerai que, dans les premiers siècles de l’Église en peignait toujours le Diable sous la figure d’un Éthiopien : la race noire était alors assez rare en Europe pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu’on en voyait : les nègres étaient donc les représentants du Diable. Mais depuis les voyages d’Afrique, cette espèce s’est tellement répandue en Europe, que l’imagination même des enfants n’en étant plus frappée, on ne sait plus quelle couleur donner au Diable.

[5] La philosophie s’indignera peut-être de voir ici Brutus et Cassius si maltraités. Mais il faut croire que Dante a jugé ces stoïciens farouches d’après Plutarque : le faux enthousiasme d’une liberté qui n’existait plus les égara ; ils ne virent point que Rome n’avait plus le choix d’un maître, et que César était le médecin doux et bénin que les dieux avaient donné à l’empire malade : en le massacrant sans fruit pour la république, ils ne furent que deux meurtriers ; le premier d’un père, et l’autre d’un bienfaiteur. Le poëte donne à Cassius l’épithète d’énorme, parce qu’il était en effet d’un forte complexion.

[6] Le texte porte que le soleil remonte à mezza terza. Pour entendre ceci, il faut bien connaître la division de la journée en Italie. Le soleil fait terza dans la première partie de la matinée, sesta dans la seconde, nona dans la troisième, et il arrive à son méridien : il en descend et fait mezzo vespro dans la première portion de l’après-midi, vespro dans la suivante, etc. Mezza terza, qui est l’heure dont il s’agit ici, sonne avant terza, c’est-à-dire avant le lever du soleil : c’est l’instant où les boutiques s’ouvrent, et où les travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l’été à l’hiver, suivant la longueur et la brièveté des jours. C’est ainsi que, quoique une heure d’hiver soit égale à une heure d’été, une matinée d’été est plus longue qu’une matinée d’hiver. Je ne parlerai pas des horloges d’Italie, ni de la manière dont on y compte les heures ; mais j’observerai que c’est l’Église qui a déterminé cette manière de diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.

Virgile eût mieux fait sans doute de parler en poëte que de désigner le point du jour par une expression populaire : mezza terza lui devait être aussi inconnu que le coup de l’Angelus. Mais Dante, qui n’observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d’un bout de l’Enfer à l’autre : il en fait quelquefois un petit théologien fort déterminé, et plus souvent un bon homme à proverbes et à sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixième chant, comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomède. (Voyez aussi la note 5 du premier chant.)

[7] Dante a très-bien décrit les effets de la gravitation, qui attire les corps sublunaires au centre du globe. Il est évident qu’en descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tête la première en montant : il faudrait donc qu’un homme fit la culbute, et mit sa tête où étaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre. Le poëte a fort bien vu aussi que notre planète est tout environnée de cieux, et que le soleil se lève sous nos pieds quand il se couche sur nos têtes. Mais comme de son temps l’Amérique n’était pas découverte, et que l’homme en voyageant trouvait toujours l’Océan pour borne éternelle, à l’orient et au couchant, au nord et au midi ; on avait conclu qu’il n’y avait de continent ou de terre habitable que l’Europe, l’Asie et l’Afrique, et que l’Océan occupait à lui seul tout le reste du globe. C’est ce qu’on peut voir dans le Songe de Scipion et dans la Cité de Dieu. Dante, regardant ces erreurs comme des choses démontrées, les met à profit dans ce dernier chant. Il raconte que Lucifer tomba du ciel sur la terre du côté de nos Antipodes. La terre, qui était alors mêlée de continents et de mers (quoiqu’elle ne fût pas encore habitée), eut peur en voyant tomber l’archange et ses légions ; elle se retira tout entière du côté où nous sommes, et opposa de l’autre l’Océan aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable perça le profond Océan, et vint s’enfoncer la tête la première dans le noyau du globe. Ainsi la terre, forcée de le recevoir, dilata ses entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances : l’une au milieu de ce même Océan, qui est la montagne du Purgatoire ; l’autre au milieu de notre hémisphère : ce sont les hautes montagnes d’Asie sur lesquelles Jésus-Christ est mort ; car telles étaient les opinions du temps, qu’il fallait que le salut du monde se fût opéré précisément au milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer était moitié dans l’Enfer, et moitié dans l’épaisseur de la terre ; que la montagne où Jésus-Christ mourut répondait perpendiculairement à sa tête, et la montagne du Purgatoire à la plante de ses pieds ; enfin, que le centre de son corps était le centre du monde. Et voilà comment Dante expliquait des erreurs par des fables.

[8] Le texte porte que cette issue était éloignée de Lucifer de toute la grandeur de la tombe. Comme cette tombe n’a pas encore été nommée, on ne peut dire ce que c’est ; à moins que le poëte ne désigne le dernier cercle même de l’Enfer, où Satan est enseveli, et qu’on peut considérer comme une tombe sphérique, ayant deux ouvertures : celle par où les deux voyageurs sont arrivés (c’est le puits des Géants), et l’autre l’issue même par où ils s’échappent. Le poëte semble favoriser cette explication en disant plus haut qu’il foule les voûtes opposées au cercle de Judas. On voit que, s’il a mis environ trente-six heures à la revue de l’Enfer, il n’en met guère plus de trois à quatre pour le retour, puisque rien ne l’arrête plus en chemin. Un temps si court prouve qu’il ne croyait pas d’avoir quinze cents lieues à faire en droite ligne, du centre à la surface du globe. Mais qu’importent ces détails et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute d’imagination ? Dante, pressé de sortir, échafaude comme il peut ses machines, et le lecteur doit partager son impatience.

Quoi qu’il en soit de ce poëme, si la traduction qu’on en donne est lue, on ne verra plus deux nations polies s’accuser mutuellement, l’une de charlatanisme pour avoir trop vanté Dante, et l’autre d’impuissance pour ne l’avoir jamais traduit.


  1. Il serait difficile de faire des recherches satisfaisantes sur l’origine de ces factions et du nom singulier qu’on leur donna : l’histoire n’offre que des incertitudes là-dessus. On trouve seulement que, dès le dixième siècle, l’Italie, remplie d’armées allemandes, et prenant parti pour ou contre, s’accoutumait à ces dénominations de Guelfes et de Gibelins.
  2. En voici la liste : CANZONI, SONNETTI, VITA NUOVA, CONVIVIO, EGLOCHE, EPISTOLE, VERSI HEROICI, ALLEGORIA SOPRA VIRGILIO, de vulgari Eloquentiâ, de Monarchiâ et LA DIVINA COMEDIA.
  3. Il fait ailleurs une vive apostrophe à l’Empereur, qu’il appelle César tudesque, le conjurant de ne pas oublier son Italie, le jardin de l’Empire, pour les glaçons de l’Autriche, et l’invitant à venir enfourcher les arçons de cette belle monture qui attend son maître depuis si longtemps.

    Si l’Empereur avait montré au Pape, dans leur entrevue à Vienne, cette invitation du poëte italien, je ne vois pas ce que le pontife aurait pu répondre, car Dante connaissait fort bien les droits du Sacerdoce et de l’Empire, et on ne doute point à Rome qu’il n’y ait encore plus de théologie que de poësie dans la Divina Comedia.

  4. Dante n’a pas donné le nom de comédie aux trois grandes parties de son poëme, parce qu’il finit d’une manière heureuse, ayant le Paradis pour dénoument, ainsi que l’ont cru les commentateurs : mais parce qu’ayant honoré l’Enéide du nom d’ALTA TRAGEDIA, il a voulu prendre un titre plus humble, qui convînt mieux au style qu’il emploie, si différent en effet de celui de son maître.
  5. C’est un des grands défauts du poëme, d’être fait un peu trop pour le moment : de là vient que l’auteur, ne s’attachant qu’à présenter sans cesse les nouvelles tortures qu’il invente, court toujours en avant, et ne fait qu’indiquer les aventures. C’était assez pour son temps, pas assez pour le nôtre.
  6. Tels sont sans doute aussi les beaux vers de Virgile et d’Homère ; ils offrent à la fois la pensée, l’image et le sentiment : ce sont de vrais polypes, vivants dans le tout, et vivants dans chaque partie ; et dans cette plénitude de poésie, il ne peut se trouver un mot qui n’ait une grande intention. Mais on n’y sent pas ce goût âpre et sauvage, cette franchise qui ne peut s’allier avec la perfection, et qui fait le caractère et le charme de Dante.
  7. Je serais tenté de croire que ce poëme aurait produit de l’effet sous Louis XIV, quand je vois Pascal avouer dans ce siècle, que la sévérité de Dieu envers les damnés le surprend moins que sa miséricorde envers les élus. On verra, par quelques citations de cet éloquent misanthrope, qu’il était bien digne de faire l’Enfer, et que peut-être celui de Dante lui eût semblé trop doux.