L’Enfer des femmes/Une femme parfaite

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H. Laroche et
E. Dentu, éditeur. A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (p. 125-140).


UNE FEMME PARFAITE


Le changement qui était survenu dans l’extérieur de la petite modiste, depuis qu’elle avait quitté mademoiselle de Cournon, était aussi grand que celui qu’elle avait opéré sur sa chère maîtresse lorsque celle-ci sortit du couvent.

— D’abord, dit-elle en se précipitant vers mademoiselle de Cournon, vous ne m’en voulez pas ?

— Non ; je vous vois et j’oublie le chagrin que vous m’avez causé.

— Merci ; ce mari, l’aimez-vous ? ajouta-t-elle en baissant la voix.

— Je crois que oui ; mais parlez-moi de vous ; je veux tout savoir.

Pour n’être entendue de personne, Violette ferma la porte de la première pièce, où se tenait la gouvernante qui l’avait amenée, et revint bien vite.

— Regardez-moi, dit-elle en se tenant bien droite. Ma chère maîtresse, votre femme de chambre est une grande dame.

— Vous ? Est-il possible ?

— Mon Dieu, oui, malheureusement, car elle ne pourra plus passer sa vie près de vous, vous coiffer, vous habiller ; mais elle gardera désormais ce titre d’amie que vous lui donniez quand elle était pauvre. Ne lui refusez pas cela ; ce sera sa consolation.

— Vous avez besoin de consolation ?

— Sans doute, j’ai perdu pour toujours ma liberté, le droit de suivre aveuglément ma fantaisie, de rire au nez de tout le monde, enfin d’être un petit gamin de Paris. C’est fini ; mon cœur me poussait ici et je ne pouvais y venir, je ne pouvais pas même vous écrire. J’ai près de moi cette grande femme que vous avez vue et qui ne me laisse pas faire un geste ou dire un mot sans me reprendre : Ce n’est pas français, ce n’est pas comme il faut, ce n’est pas modeste ; encore si elle était jolie, mais non… elle est affreuse.

— Et vous vous soumettez ?

— Oui.

— Vous qui attachiez tant de prix à l’indépendance !

— Parce que je ne pouvais aimer que cela. Mais à votre première parole d’amitié, ne l’abandonnai-je pas cette indépendance en acceptant votre couvent ? Tenez, dès que je suis devenue quelque chose, je me suis dit : Je pourrai donc avoir le droit de l’aimer, de l’appeler de son joli nom, et de ne pas toujours lui dire : Mademoiselle !

— Chère petite, ce qui vous arrive me rend heureuse ; mais je suis bien égoïste, allez ; je ne puis me consoler de voir que le bonheur ne vous vient pas de moi. C’est la première douleur que le monde me donne, ou plutôt la première joie qu’il me refuse. Enfin, votre affection me reste ; je ne veux plus me plaindre. Expliquez-moi tout, car ce que je savais de vous m’empêche de comprendre votre présent.

— Je le crois, dit Violette en s’asseyant. Je suis devenue toute une autre moi-même. Voici mon histoire : Vous savez que lorsque j’ai quitté mon magasin, une personne demandait à me voir. C’était un monsieur. Mademoiselle Victorine le reçut et me fit appeler après l’entrevue. Je me rendis près d’elle et la trouvai prête à sortir. Il y avait dans la boutique un homme qui me fit l’effet d’un avoué ou d’un notaire, à cause de sa cravate blanche. Tous deux montèrent dans un fiacre et m’emmenèrent avec eux. Je ne comprenais rien et je disais tout haut mes suppositions. Contre son habitude, ma maîtresse ne riait pas de mes plaisanteries. Nous arrivâmes à l’hôtel du Louvre ; le monsieur à la cravate nous fit monter au premier et nous laissa dans un grand salon. En voyant qu’on ne répondait pas à mes questions et que je me trouvais transportée comme un objet, l’impatience me gagna, je voulus m’en aller ; mais ma maîtresse me retint en m’assurant, d’un air grave, qu’il s’agissait pour moi de bonnes nouvelles. Le monsieur à la cravate rentra et nous pria de le suivre. Après avoir traversé deux salons, nous entrâmes dans une petite pièce. Il y avait là un homme assis dans un grand fauteuil. Cet homme avait une figure noble et bonne, quoique un peu sévère. Ses cheveux et ses favoris étaient aussi blancs que la neige, et, pourtant, il n’avait guère que cinquante ans. En me voyant, il se leva ; il était grand, bien fait, se tenait droit et portait fièrement la tête. La vue de cet homme m’imposa.

— Voici la jeune fille que vous avez fait demander, et la personne chez qui je l’ai trouvée, monseigneur, dit le monsieur en cravate, s’inclinant démesurément. Je fus moins étonnée de l’effet qu’avait produit sur moi l’étranger ; c’était un grand personnage.

— C’est bien ! Sortez, dit-il, et faites prier le marquis de descendre. Ce monsieur adressa plusieurs questions à ma maîtresse sur le temps qu’avait duré mon séjour chez elle, ce que j’y avais fait et qui m’y avait conduite. Tout cela ressemblait à une enquête judiciaire, et si je n’avais pas eu la conscience nette, j’aurais eu peur. Ce monsieur me fit venir près de lui, m’examina avec beaucoup d’attention et me permit de me rasseoir, il était bref et parlait peu. Le marquis, qu’il avait demandé, descendit, c’était un homme grand, roux, très vilain, qui parla russe avec monseigneur, et me regarda beaucoup plus encore, en faisant des signes d’étonnement et d’approbation. L’étrangeté de ce langage et la singularité de ma situation se prolongeant, l’air important de ma maîtresse, tout cela à force d’être grave sans motif finissait par me sembler drôle ; avec cela le marquis russe avait un tic : il cherchait toujours à mordre son faux col. Je fus prise d’une envie de rire épouvantable, j’allais éclater malgré les efforts que je faisais pour me contenir, lorsqu’on annonça Son Excellence monsieur le baron ministre plénipotentiaire. Oh ! tous ces noms-là, je ne les oublierai jamais, celui-ci ne parlait pas russe.

— Excellence, lui dit le seigneur, regardez attentivement cette enfant, et dites-nous ce que vous trouvez de singulier en elle. L’Excellence me regarda.

— Prince, vous m’adressez une question délicate, répondit-il en souriant.

— Quoi que vous pensiez, parlez sans crainte, reprit-il.

— Eh bien ! je remarque entre vous et cette jeune fille une ressemblance extrême, étonnante même.

— Je pense comme Votre Excellence, dit le marquis avec un accent impossible…

— Il n’est plus permis de douter, conclua le prince.

Il remercia ma maîtresse, la pria d’accepter un petit portefeuille qu’il lui offrit et qui, je l’ai su depuis, contenait dix mille francs. Elle sortit me laissant toute seule. Ces trois messieurs échangèrent quelques mots à voix basse ; j’étais éloignée d’eux, mais j’écoutais si bien que j’entendis un peu. Dame ! j’étais encore libre.

— Que dira Sa Majesté l’empereur de Russie ? objectait le marquis.

— Sa Majesté sait tout, répondit le prince en se levant. J’ai son consentement.

— Je compte donc sur vous pour cette après-midi. Je désire que l’acte soit fait le plus promptement possible, et c’est à vous que je demande de m’assister comme étant mes meilleurs amis.

— Nous sommes heureux de ce choix, et aussi d’être les premiers à vous féliciter, continua le marquis toujours avec le même accent. Le prince me prit la main, me fit lever en disant :

— Je vous présente donc Mlle de Vasloff, ma fille unique.

Je ne puis vous dire, ma chère demoiselle, l’effet que produisit en moi cette phrase. Mes yeux se troublèrent, je me crus dans un nuage de fumée… Tout ce qui m’environnait, les meubles, les chaises, tournaient. Le prince, l’excellence, le marquis sautaient depuis le tapis jusqu’aux corniches dorées ; j’entendais un bourdonnement comme si j’eusse été dans une ruche d’abeilles ! puis il me semblait que les cloches sonnaient, enfin je ne vis plus et n’entendis plus rien. Je ne sais pas si j’ai dit quelque chose, mais je crois n’avoir ni bougé ni parlé. Peu à peu pourtant mon trouble se dissipa, et quand je fus remise, le marquis et l’excellence avaient disparu. J’étais seule avec le prince. Je le regardais et je ne pouvais pas lui parler. C’était mon père ! comprenez-vous ? mon père ! Cet homme, qui avait excité mon respect et mon admiration, n’était point seulement un noble, un grand seigneur, tout cela n’était rien pour moi, c’était mon père, voilà tout. Ce mot avait ébranlé tout mon être. Il faut avoir vécu seule sur cette terre où tout le monde a ses affections ; être élevée sans caresses, sans parents, pauvre objet sans nom qui marche ne sachant d’où il vient, et pourquoi Dieu l’a privé du bonheur qu’il donne aux autres, pour comprendre, mon amie, que ce jour a commencé ma vie. Je n’appartiens au monde que depuis le moment où j’ai senti le lien qui m’y attachait ; avant, je n’étais pas une femme, je n’étais rien. Je riais, parce que ma tristesse eût été un reproche adressé à Dieu, dont nous devons respecter les volontés. Je me disais que dès qu’ils peuvent voler, les petits oiseaux n’ont plus de famille, qu’ils s’en vont chercher leur nourriture où ils peuvent, et s’en passent quand le hasard n’en jette pas sur leur passage ; et cependant ils chantent, parce qu’ils respirent et qu’il y a du soleil. Eh bien ! moi je me comparais à eux, et je faisais comme eux. Maintenant ce n’est plus cela, je ne suis plus un petit être à qui Dieu n’a donné que l’existence ; je suis une femme, j’ai une famille, une part de bonheur. J’ai un père, je ne sais si c’est devant lui, ou pour remercier le ciel, mais je me laissai tomber sur mes genoux en sanglotant. Il vint à moi, me releva, me fit asseoir, et tâcha de me calmer. Je pris ses chères mains, je les couvris de baisers et de larmes. Je ne pouvais pas articuler une parole. Alors il me prit la tête dans ses mains et m’embrassa ! là, tiens ! à cette place.

Elle désigna du bout du doigt son sourcil gauche.

— Ce fut la première fois que je sentis ses lèvres sur mon front. Chaque jour, cent fois je me regarde dans la glace pour chercher encore la trace de ce premier baiser. Oh ! pardonnez-moi, mais je n’avais pas encore dit tout ce que mon cœur renfermait de bonheur, et j’ai peine à supporter tant de joie.

Et elle se mit à pleurer sur l’épaule de sa chère Lydie qui essuya ses yeux.

— Depuis ce moment, reprit Violette, je m’étonne qu’il y ait des gens malheureux, je ne le comprends pas maintenant que j’ai mon père. Je voudrais le crier au monde entier ; quand je sors ; je voudrais embrasser les passants et leur dire : « Vous ne savez pas ? j’ai un père, mon père existe : il est bon, il m’aime, il m’embrasse, vous devez être bien heureux. » Ah ! ma chère, tous les matins je prie maintenant. Cette prière que vous m’aviez fait faire pour la première fois et que je ne comprenais pas, je l’ai apprise par cœur et je la dis avec une ferveur ! Comme je sais bien prier maintenant que je suis certaine qu’il y a un bon Dieu pour tous ! Vous devez comprendre le reste. Je n’ai plus de volonté, je suis esclave d’un regard ; avant de parler et même de penser je me demande si cela ne doit pas le fâcher. J’accepte toutes les leçons, tous les reproches : il est si doux ! Jugez-en. Il m’avait défendu de venir vous voir, parce que j’avais été votre femme de chambre. J’ai obéi. La visite que je vous fais est une récompense. Il veut bien que je vous demande d’être mon amie ; mais plus tard, j’obéirai. Dame ! ce n’est pas un père comme tous les autres ; c’est un grand seigneur ; il m’a dit tous les devoirs que ce titre m’imposait à moi, et j’ai promis une obéissance complète. C’était tout ce que je pouvais, car je ne sais pas, moi, ce qu’il faut faire, et j’aimerais mieux mourir, voyez-vous, que de me rendre indigne de sa bonté. Oh ! je comprends maintenant la puissance des parents sur leurs enfants, je comprends qu’on leur donne toute sa vie, son bonheur, et qu’ils disposent de nous à leur fantaisie. Excusez-moi, si je parle toujours ; mais il y a tant de temps que je n’ai rien dit ! Ma chère amie, je vous fais mes adieux. Nous partons pour la Russie.

— Vous partez ? resterez-vous longtemps éloignés ?

— Je ne sais, et je ne pourrai pas même vous écrire ; il paraît qu’on veut attendre que je sache l’orthographe.

— Pourquoi partez-vous ?

— Il le faut ; et puis on veut me marier. Il le veut lui.

— Avec qui ?

— Je ne sais pas ; peu m’importe ! pourvu qu’il aime celui que j’épouserai. Je commence tard à être fille ! mais je veux être une fille modèle, une femme irréprochable. Je vous le disais, chaque position impose des devoirs, et j’ai bien vite compris que j’en avais beaucoup, moi ; je les accomplirai tous, fussent-ils même difficiles, car rien ne peut payer la tendresse de mon père. Il m’a donné son nom ; mais il ne me l’aurait pas donné que je ne l’aimerais pas moins ; n’est-ce pas, ma bonne et bien aimée, que j’ai eu raison de faire abnégation de moi et que tout le monde eût agi de même ?

— Non, pas moi, dit froidement Lydie ; je n’ai pour règle de conduite que la voix de ma conscience.

— Que voulez-vous dire ?

— Eh bien ! à votre place, quelque bonheur que j’éprouverais à retrouver mon père, je me demanderais pourquoi, puisqu’il me savait vivante, m’a-t-il abandonnée pendant dix-neuf ans, et livrée au hasard, seule, dans le monde. Je l’aimerais, mais je n’aurais pas pour lui la même reconnaissance que s’il eût toujours été père selon son devoir, n’est-ce pas juste ? Il y a plus : un père a-t-il jamais le droit de disposer de notre bonheur ? Non. Par un dévouement mal entendu, ne compromettez pas votre avenir ; si votre père vous aime, il souffrira plus que vous de vos chagrins. Et maintenant, puisque vous m’avez conseillée franchement, je veux faire de même : je ne crois pas que nous devions rien sacrifier de nous à notre position ; s’il devait en être ainsi, en nous créant Dieu nous donnerait un cœur et des sentiments en rapport avec le rang que nous devons occuper ; et comme au contraire il nous laisse à chacun désirs, passions, qualités ou vices instinctivement, sans considérer la place où nous tomberons, il ne fait donc ainsi qu’une loi commune pour tous. Vu d’en haut, ou d’en bas, le bien est toujours un et le devoir le même.

— Oh ! ma chère maîtresse, ce que vous me dites là me fait trembler. Quels progrès votre imagination a-t-elle faits ? Vous voyez les choses de trop haut, et si vous persistez dans ces idées-là vous ne pourrez pas être heureuse dans notre monde. La terre n’est pas un paradis, il faut y vivre avec les défauts de chacun et faire une suite de concessions.

— Sans doute ; mais quand on veut bien vivre, il ne faut pas s’imposer de trop grandes difficultés.

— Vous avez raison, mais il ne suffit pas que Dieu et vous même soyiez satisfaits de votre conduite, il faut encore que le monde vous approuve.

— Je crois, Violette, que vous voulez entreprendre l’impossible. J’ai bien réfléchi, moi, surtout sur ce que vous m’avez appris, et j’ai deviné facilement ce que vous pouviez avoir oublié. Je crois que se mêler à ceux qui ont tort, c’est s’habituer au mal et se perdre soi-même. Je ne sais rien de votre monde, moi, mais je vous parle avec mon cœur.

— Eh, bien ! ma chère maîtresse, tâchez de prendre un bon mari qui vous comprenne. Car pour lever l’étendard contre la marche ordinaire des choses, il faut être au moins deux.

— Il me semble avoir bien trouvé, mais je ne m’y connais guère et j’aurais voulu que vous vissiez M. Dunel.

— C’est impossible, répondit Violette, je ne dois parler à personne d’ici ; il m’est surtout expressément défendu de voir Éléonore. « Souvenez-vous, m’a dit mon père, que vous n’avez jamais connu cette femme, et si vous la rencontriez, elle ne vous connaîtrait pas, je l’ai payée pour cela.

— Comment donc faire ?

— Oh ! j’ai une idée ! Quand vient-il votre prétendu ?

— Dans quelques instants.

— Eh bien ! avant dîner, faites une promenade dans le jardin avec lui, passez souvent près de la serre, je m’y cacherai et après je reviendrai dans cette chambre. Remontez sous un prétexte quelconque, je vous dirai ce que je pense de votre futur.

— C’est bien hardi !

— Non, non, je ne veux pas partir sans l’avoir vu de près ; je suis excellente physionomiste.

Quelques instants après, Lydie suivait de point en point les conseils de son amie. Elle craignait déjà qu’Adolphe ne fût pas du goût de Mlle de Vasloff. Grâce à la complaisance de M. de Cournon et à l’amour de Dunel, la jeune fille n’avait qu’à parler pour être obéie. Elle manifesta le désir de faire un tour de jardin et Dunel lui offrit aussitôt le bras. Ils quittèrent le salon. En passant près de la serre, Lydie vit Violette derrière une cloison couverte de lierre. Elle avait peur que Dunel l’aperçût. Il était si occupé de sa chère bien-aimée, qu’il ne voyait qu’elle. Il fut d’une amabilité charmante, parla de son impatience, de ses craintes de voir Mlle de Cournon le repousser, et cela d’une voix si pénétrante et si troublée, qu’il n’était pas possible de croire qu’il ne disait pas vrai. Lydie rentra dans la salle à manger, demanda la permission de s’absenter ; elle revint promptement à sa chambre.

— Mademoiselle, dit Violette, l’aimez-vous trop déjà pour renoncer à lui ?

— Pourquoi renoncer à lui ?

— Vous l’aimez ! et je crois que ce que je vais vous dire ne vous servira point. Ma chère demoiselle, n’épousez point cet homme, il ne peut vous comprendre et vous rendra malheureuse.

— Pourquoi donc ? Il m’aime.

— Non, je ne le crois pas.

— Vous pensez donc qu’il n’est point de bonne foi ?

— Je ne dis pas cela.

— Alors je ne vous comprends pas.

— Sans doute et j’aurai de la peine à m’expliquer. Je vais essayer. Quand j’étais au magasin, je fus aimée par un pauvre garçon qui voulait m’épouser. Il m’était indifférent, mais je voyais dans ses yeux tant d’amour et de douleur qu’il me faisait pitié et que j’aurais voulu l’aimer. Celui-là me chérissait avec son âme. Il y en avait d’autres qui venaient poser leur tête près des glaces de la boutique en me lançant des œillades effrontées ; ils me suivaient et revenaient chaque jour pour me voir. Ceux-là m’aimaient, mais autrement ; ils me désiraient. Ce sentiment me dégoûtait et me faisait peur. Eh bien ! ma chère âme, c’est ainsi que vous aime ce jeune homme. Croyez-moi, à force de voir des amours de deux sortes, je m’y connais et je ne puis me tromper.

— Vous pensez qu’il ne veut pas m’épouser.

— Si fait, parce que vous êtes riche.

— Alors je ne vous comprends plus. Il ne doit pas y avoir deux sortes d’amour.

— Vous ne pouvez m’entendre et je ne dois pas vous en dire davantage ; l’avenir vous instruira, mais trop tard peut-être. Il faut que je vous quitte. Prenez-y garde ! Ce mariage me fait bien peur, et s’il se brisait je l’apprendrais avec bonheur.

— Adieu, méchante, qui m’inquiétez sans motif sérieux, dit Lydie ; surtout prenez bien garde à ce que vous allez faire dans la route difficile que vous prenez, il vous faudra du courage.

— J’en aurai, soyez tranquille. Adieu, adieu.

Les deux jeunes filles se séparèrent les larmes aux yeux. Lorsque Lydie eut entendu le dernier frôlement de la robe de Violette :

— Partie, murmura-t-elle à voix basse, partie pour toujours peut-être. De quel danger me parle-t-elle ? Je ne dois pas m’alarmer : elle est légère et envisage les choses autrement que moi. D’ailleurs, peu importe, — sans elle je ne pourrais jamais me passer de lui.