L’Enfer du bibliophile/11

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L’Enfer du bibliophile, vue et décrit
Jules Tardieu, éditeur (p. 55-60).

XI

VERTIGE


Le numéro suivant appelait un livre que je déteste, les Contemporaines de Restif de la Bretonne. L’exemplaire, de condition plus qu’ordinaire, fut mis sur table à quarante francs. Que m’importait ! Troublé jusqu’au fond de l’âme, anéanti, j’espérais du moins être quitte de cette mystification absurde qui venait de m’endetter de trois mois au moins de mon revenu pour un caprice auquel je n’aurais pu raisonnablement sacrifier plus de cinquante francs. Je me flattais même que ce nouvel aliment, jeté en pâture à l’émulation de mes voisins, détournerait de moi l’attention cruelle et la curiosité insolente dont j’étais l’objet. Mais, contre mon espoir, je voyais les mêmes regards ironiques attachés sur moi. Le prix des Contemporaines de Restif montait, montait toujours. Je m’aperçus alors que dépuis un moment il ne restait plus pour cet odieux article que deux enchérisseurs, l’enchérisseur double de l’article précédent. Le vampire ventriloque continuait son jeu cruel et acquérait pour moi, malgré moi, en ajoutant à cette ironie le poids de ses enchères, le livre objet de mon aversion.

À cette reprise d’extravagance, une joie immodérée s’empara de l’auditoire. Je voyais les têtes osciller et les ventres rebondir à faire éclater les vêtements. Le grave M. Jullien riait aux larmes ; M. Guillemot pleurait dans son mouchoir ; Aubry, l’ingrat ! frappait à coups de poings sur la table ; M. Caen se balançait et sautait sur son siège en répétant des bons mots du café de Foy ; seul, M. Téchener montrait sa belle âme en me regardant avec compassion.

Les Contemporaines de Restif me furent adjugées pour mille francs, aux éclats de rire et aux battements de mains de l’assistance. Et jusqu’à la fin de la vente, je vis affluer devant moi les livres les plus ridicules, chèrement payés, aux prix que je ne mettrais pas à mes plus fastueuses fantaisies. Lorsque la vacation fut déclarée close, la joie qui n’avait cessé de croître chez mes voisins tourna subitement à la folie. Je les vis tous se prendre les mains et former autour de moi une ronde grotesque, délirante, furieuse. Placé au milieu du cercle, à côté de moi, le démon, tournant sur lui-même comme un derviche, semblait, en agitant ses bras, régler la cadence et commander le mouvement. En ce moment la parole me revint :

— Par grâce, m’écriai-je, je n’en veux pas ! je n’en veux pas !

— Ils sont à toi, répondit le démon en s’arrêtant soudain, ils sont à toi, bien à toi !…

— Mais, balbutiai-je, sans compter l’argent dépensé tantôt sur les quais, sans compter le mémoire des commandes faites au relieur, me voici endetté de plus de trente mille francs : où les prendrai-je ?

— Tu les paieras, dit le démon. Eh bien ! Tu vendras ta bibliothèque ; ta petite, ta jolie, ta charmante bibliothèque ! ― Soyez convoqués tous, ajouta-t-il en s’élançant sur la table et arrêtant la ronde d’un geste impérieux : soyez tous convoqués ; nous vendrons ici demain et jours suivants, jusqu’à ce que mort s’ensuive, la bibliothèque d’un homme de lettres, une bibliothèque précieuse et choisie ; une bibliothèque, Messieurs, amassée pendant vingt ans au prix des plus constantes recherches, des trésors, des singularités, des trouvailles…

— Mais, protestai-je, tandis que le discours se perdait dans les hurlements d’un public en délire, mais elle ne fera pas six mille francs !

— Monsieur, me dit gravement le commissaire, à qui ces derniers mots rendirent tout son sérieux, vous savez que nous répondons des deniers. Je ne vous quitte pas que vous n’ayez justifié des moyens de solder les acquisitions que vous venez de faire par mon ministère.

— Eh bien, quoi ? répliqua brutalement le démon ; n’as-tu pas des amis, des parents, une famille ? Ils se cotiseront pour te racheter des mains des Marocains ! ― mais, ajouta-t-il, commençons par le plus sûr ; sus ! sus ! à la bibliothèque !

Un hurrah sinistre lui répondit, et tous, et moi-même, entraîné par le démon, nous nous précipitâmes hors de la salle.