L’Enfer du bibliophile/6

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L’Enfer du bibliophile, vue et décrit
Jules Tardieu, éditeur (p. 29-33).

VI

DESCENSUS AVERNI


Les bouquinistes étaient à leurs postes ; je les reconnus tous : les frères Gougy, avec leur tournure martiale sous la blouse ; Barbedor, la fleur des landes bretonnes ; Laisné avec son air paterne ; Malorey, dont j’ai vu grisonner les cheveux jadis d’un si beau roux ; Orly (subridens) le centenaire, affaissé sur sa chaise, etc.

Les premières boîtes que nous visitâmes ne contenaient rien que d’insignifiant : c’était des collections dépareillées de divers recueils, quelques exemplaires des classiques anglais de Baudry et de la librairie à un franc. J’allais passer outre, quand je me sentis arrêté par le bras de mon compagnon.

— Achète cela ! me dit-il en allongeant son doigt au milieu d’une case.

C’étaient les dix volumes de Paillot de Montabert sur la peinture. Je fis un haut le corps en me tournant vers mon acolyte.

Achète cela ! répéta-t-il d’un ton bref en me regardant entre les deux yeux.

Je ne sais comment j’eus en ce moment la révélation d’un pouvoir absolu, cruel, épouvantable. Je baissai la tête ; mes genoux fléchirent… et je payai.

Pourvu, disais-je en m’en allant courbé sous le faix, que je ne rencontre aucun de mes amis les bibliophiles ! Comment échapper au ridicule et justifier une acquisition aussi insensée ?

Mais le traître ne me laissa pas longtemps à mes méditations. Deux pas plus loin, nous étions arrêtés devant une autre case où, parmi bon nombre d’inutilités, se trouvaient du moins quelques bons livres, certains recueils de pièces, par exemple, d’une condition médiocre, mais qui n’étaient point déshonorants. J’avais même avisé déjà un exemplaire des Poésies chrétiennes de Godeau, quelque peu avarié et brûlé du soleil, à la vérité, mais qui conservait néanmoins quelque attrait de sa bonne typographie et de son frontispice gravé avec goût.

— Voyez, dis-je à mon farouche compagnon en prenant le ton câlin d’un esclave qui veut fléchir le maître ; voyez combien l’art récompense les moindres efforts vers le bien. Ce volume n’est point merveilleux sans doute ; mais sa justification est bien entendue ; et c’est un artiste certainement qui a dessiné et composé ce frontispice : n’y a-t-il pas un grand respect de la poésie dans ces soins donnés à l’œuvre d’un poëte, après tout bien inférieur ?

Mais au lieu du signe d’approbation que j’attendais, ou tout au moins du sourire, je ne reçus qu’un ordre bref et impératif.

— Achète cela ! me dit le démon en posant le doigt sur l’Histoire de la Restauration, par Capefigue.

Je frémis.

— Eh quoi ! m’écriai-je éploré, acheter cela ; et pourquoi ? Et qu’en ferai-je, grand Dieu !

— Achète, répondit le démon ; et ceci encore.

— Quoi ! les Œuvres mêlées d’Aignan, de l’Académie française ?

— Achète ! et celui-là aussi…

— Oh ciel ! les Études littéraires de Léon Thiessé !

— Achète ; et ne raisonne pas.

Et les douze volumes de Capefigue, d’Aignan et de Léon Thiessé, s’ajoutant au dix de Paillot de Montabert, arrondirent mes deux bras dans la proportion d’environ cinq cents feuilles imprimées.