L’Ennemie intime/1/2

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Édition de l’Illustration (p. 12-13).

II

Au temps de sa force, il avait tenu sous ses talons famille, ouvriers, commis, domestiques, et le peuple admirant ce qu’il craint, tout Villefarge s’accordait à dire :

« M. Capdenat, l’entrepreneur, ça, c’est un homme. »

Et l’on ajoutait quelquefois :

« Il est rude, mais il est franc. »

Car la brutalité, qui ne veut pas se contraindre, se fait appeler franchise.

Un homme, il l’était, par une extraordinaire exubérance physique et des qualités singulières d’énergie et de ténacité. Un homme venu de rien, et qui avait voulu être quelqu’un, sinon quelque chose. Fils de maçon, instruit à l’école du village — et quel village miséreux perdu dans la pierraille du causse ! — il était né avec la passion du commandement qui fait les grands chefs et les tyranneaux. Dans un autre milieu, peut-être fût-il devenu un grand chef. Enfermé dans le cercle étroit de la petite province, il devait, à moins de circonstances imprévisibles, user sa puissance à monter du peuple à la bourgeoisie par le double escalier de la politique et de l’argent.

Ce fut toute l’histoire de sa vie.

L’argent, d’abord. Il travailla durement : le maçon se fit entrepreneur, l’entrepreneur se fit architecte. Il acquit la science et l’expérience, à défaut du titre et du diplôme. À trente-cinq ans, il possédait une petite fortune, mais la société de Villefarge lui restait fermée. Il crut y pénétrer, par effraction, en se mariant.

Alliance inattendue et saugrenue : Anthime Capdenat épousait Berthe Dupuy-Lapauze, fille de trente ans, fanée, sans dot et sans « espérances ». Or, les Dupuy-Lapauze sont, après les nobles, l’une des meilleures familles du pays, d’ailleurs presque éteinte et ruinée. Berthe acceptait le fils du maçon parce que son notaire et son confesseur la poussaient à ce mariage. Le notaire avait des intérêts communs avec Capdenat, le confesseur escomptait l’influence d’une épouse chrétienne sur un époux socialement inférieur et mal pensant, mais chargé à bloc d’ambition vaniteuse et qui, disait-on, « irait loin ». Faux calculs : les Capdenat furent « reçus » par égard pour le sang des Dupuy-Lapauze. La clientèle s’étendit et Capdenat resta Capdenat. Il eut un fils, puis une fille et limita sa postérité à ce couple. Sa femme, délaissée, enlaidit. Il ne lui demandait pas d’être belle. À cette époque de son existence, il atteignit la plénitude de cette force physique qui lui donnait la majesté d’un taureau intelligent. Il fallait le voir sur un chantier, ses jambes arquées écrasant la boue blanchâtre, ses bras bossués de muscles croisés sur son poitrail, sa tête large rattachée au cou par la ligne courte et droite de la nuque, trait caractéristique des races du Plateau central. Sa voix de cuivre retentissait par-dessus le choc des marteaux et le grincement des scies. Les ouvriers respectaient ce patron qui avait de si gros poings et criait si fort. Les clients estimaient en Tuf l’homme probe, incapable de truquer un mémoire ou de tricher sur la qualité du matériau, mais qui n’eût pas fait grâce d’un centime ou d’une journée à un débiteur malchanceux. Il inspirait confiance par le meilleur et pat lé pifè de son caractère. Chez lui, les commis pâlissaient en entendant son pas dans l’escalier. Sa femme, une blonde anémique aux yeux rougis, aux lèvres pâles, arrêtait les jeux des enfants :

« Chut… Geneviève ! Raymond ! voilà votre père… »

Vite, les enfants gagnaient la « chambre haute » où ils avaient leurs pupitres et leurs jouets. Geneviève rassurait son frère. Plus jeune de quatre ans, elle paraissait l’aînée, grande, rose, éclatante sous ses tresses couleur de paille, tandis que Raymond, un blondin maigriot, aux yeux de fille, aux omoplates saillantes, n’était qu’un faisceau de nerfs. Très intelligent et rebelle à toute discipline, il se plaignait de migraines, lisait tard, la nuit, en s’éclairant avec des bouts de bougie volés aux chandeliers de la cuisine. Souvent, lorsqu’arrivait le bulletin du collège, Capdenat traînait son fils dans le bureau que les employés avaient quitté. Les cris aigus du garçon perçaient sous les meuglements du père. Geneviève sanglotait :

« Maman… Maman. Il le bat ! »

La mère se prenait le front dans les mains et gémissait, comme si elle avait reçu les coups, mais elle ne pleurait qu’à l’église, Capdenat détestant les larmes des femmes. Si faible qu’elle passait pour stupide comme les gens terrorisés, des dévotions puériles, des travaux à l’aiguille, d’innocents commérages, un reste de fierté d’avoir été une Dupuy-Lapauze, les soins matériels de la maternité étaient les seuls plaisirs de sa pauvre vie. Aimait-elle son mari ? Qui sait ? On voit de ces créatures chétives rendre un culte plein d’effroi révérentiel à des hommes tels que Capdanat, espèces de Molochs velus, étouffant d’un sang trop riche et prédestinés à l’apoplexie. Mme Capdenat, venu l’âge critique, exagéra sa piété. Elle rogna sur le budget de sa toilette pour accroître ses aumônes et elle habilla sa fille adolescente avec des robes tristes et de gros souliers. Défense de friser ses cheveux. La poudre de riz, Geneviève la connut par ouï-dire, ainsi que les parfums, les jolis bas, les jupons soyeux. Sa jeune poitrine gonflait une épaisse brassière de coutil. Elle portait des jarretières de paysanne et se lavait à l’eau froide en toute saison. Ses lectures étaient choisies dans un esprit d’édification par une femme ignorante des lettres, méfiante des arts, dont la sensibilité s’était repliée et faussée.

Jamais il ne lui fut permis de monter à bicyclette. Jamais, pendant un séjour que les Capdenat firent à Toulouse, elle n’alla au théâtre du Capitole, et ce fut pour elle un événement que de passer une soirée au cinéma. Un film américain, tremblotant et pailleté d’étincelles, montrait un jeune ingénieur qui baisait sur la bouche, dans un parc de Californie, la fille d’un roi de l’acier… Mme Capdenat sortit en tirant sa fille après elle. Capdenat haussait les épaules. Il trouvait sa femme imbécile, mais, après tout, elle était une Dupuy-Lapauze : elle savait ce que les jeunes filles « bien » peuvent voir ou entendre. Lui n’avait pas d’opinion. Ce soir-là, il emmena son fils au café, après le cinéma, et lui offrit un grog et des cigarettes, car il était, sans le savoir, un père de tradition romaine qui laissait les femmes au gynécée et décidait du moment où son fils prendrait qualité d’homme.

Conseiller municipal, adjoint au maire, il était sûr d’avoir la mairie quand le vieux Boumac, qui portait l’écharpe depuis vingt ans, mourrait enfin de son catarrhe. Il serait député ou sénateur… En 1914, il se présenta aux élections législatives, il commença sa campagne en arrosant de vin rouge et d’armagnac l’enthousiasme des citoyens, la bourse ouverte, la main tendue et sa voix de cuivre clamant des vérités premières parmi la fumée des pipes et le chambard.


Comme tous les gens de sa race, politicien né, il avait un don naturel d’éloquence grossière et sonore. Le marquis de Bajac, son adversaire, parut de mince étoffe.

Un soir, en sortant d’un café — Mme Capdenat était au mois de Marie — l’entrepreneur échauffé et vociférant s’arrêta tout à coup, desserra sa cravate et tomba roide sur le pavé des Cornières. Ses partisans l’emportèrent chez lui. On le coucha. On le saigna. On le sauva. La campagne était finie.

Le marquis de Bajac fut élu. Il ne siégea pas longtemps à la Chambre. Le 2 août, il remettait son vieil uniforme de chasseur et allait se faire blesser en Lorraine. Cette blessure devait assurer sa réélection, en 1919.

Capdenat ne s’en consola jamais.

Années de guerre, dans le noir ennui de la petite ville où l’on n’a même pas la diversion du péril proche et personnel, trains de blessés, réfugiés qu’on se partage, soupes populaires, gouttes de lait, intrigues, papotages, douleurs cachées, angoisse qui voudrait s’étourdir, et la tache noire des deuils qui s’élargit… Raymond est à Verdun, Geneviève est à l’hôpital, Mme Capdenat est à l’église. Capdenat ne travaille plus. Tous les ouvriers du bâtiment se transforment en ouvriers d’usine.

On ne construit pas, on fabrique des obus. Dans une assemblée de barbons, où le curé prend place auprès du ministre protestant, Capdenat essaie encore de jouer au chef. Son attaque l’a diminué physiquement. Son échec l’a ulcéré. Il tire quelque gloire d’avoir un fils au front, et, quand Raymond, blessé et trépané, revient en convalescence, il se promène, sous les Cornières, au bras du « jeune héros ». À la maison, le « jeune héros » n’est plus qu’un fils exigeant, bientôt un fils révolté. Il annonce la loi nouvelle que dicteront les combattants ! « À bas les vieux, au fumier les débris de l’avant-guerre ! »

Les voisins entendent les échos de leur querelle.

— Me prends-tu pour un gâteux ? J’ai encore de la poigne, et tu t’en apercevra

— Venez-y donc !… Un père, ça !… Je préfère les Boches…

— Hé bien, retournes-y !…

« Des mots !… Ça ne signifie rien, les mots que l’on crie dans la colère », explique Mme Capdenat, qui craint le scandale et veut sauver le bon renom familial… « Mon mari est un peu vif, et mon pauvre Raymond a le droit d’être susceptible. Il a tant souffert… »

Guéri, le fils Capdenat disparaît. Il ne peut plus combattre. On l’utilise à l’arrière, dans un bureau. Il écrit peu ou point. On ne le revoit qu’à l’enterrement de sa mère, morte tout doucement, le cœur usé, sans déranger personne…


Se peut-il qu’une ombre de femme, vieillotte et falote, qui parlait si bas, dont les gestes déplaçaient à peine un peu d’air, laisse après elle un si grand vide, ce trou de silence où Geneviève est tombée ? Le sévère deuil provincial ensevelit la jeune fille sous les lainages et les crêpes. Persiennes closes, portes fermées. Les meubles du salon, les lustres, les miroirs dorment dans leurs suaires blancs. Quelquefois, une visite : un prêtre, une religieuse, amis de la morte, ou la vieille marraine de Geneviève, Mme de l’Espitalet, venue de son château corrézien. Le père est absent. Il a rouvert quelques chantiers. Depuis l’armistice, on dit partout que les affairer vont reprendre. Tous les frais de la guerre, les pensions, les réparations, l’Allemagne les paiera. Voici le temps des brusques fortunes, l’ascension du quatrième État, le pullulement des intermédiaires et des spéculateurs, l’enrichissement des campagnes et, dans les grandes villes, la bacchanale des nouveaux riches, au bruit du jazz américain…

Villefarge même, dans son antique assoupissement, tressaille et change de figure… Allons ! un Capdenat n’est pas vieux à soixante-cinq ans. Il doit tenter encore sa chance. Son deuil ne le gêne pas. Il ne parle jamais de la défunte — « À quoi bon pleurer sur les morts ! ça ne les fait pas revenir » — et, s’ennuyant chez lui, il vit au café où l’on traite toutes les affaires entre hommes.

Bons repas, voyages mystérieux — la mort de sa femme ne l’a privé de rien, pas même de femmes ! — et l’ardeur terrible de jouir de la vie, avant la dégringolade finale !… Quelques accidents fugitifs : une somnolence imprévue à la fin d’un dîner, un petit embarras de la parole, c’est peu de chose. Pourtant le médecin parle de régime. « Renoncer aux plaisirs de la table et du lit », comme dit pompeusement et pudiquement — le Dr Bausset… Balivernes ! Capdenat est toujours Capdenat.

— Tâtez ces biceps, docteur ! C’est du rocher !

— Eh bien, vivez et mourez si ça vous chante, mon bon. Seulement, mettez vos affaires en ordre et mariez votre fille.

Marier Geneviève !… La doter ! Merci bien ! Il y a trop d’argent engagé dans ces mirifiques « affaires » qui vont donner à Capdenat la grosse fortune ! On ne tue pas la poule aux œufs d’or. Ce serait trop bête. Et puis, Geneviève ne veut pas se marier.

— Qu’en savez-vous ? dit le docteur. Elle a vingt-deux ans…

— Trop jeune… Peut attendre… Et qui tiendrait la maison ?… Si j’ai une fille, c’est pour moi d’abord. Le devoir filial, qu’en faites-vous ?… Marier Geneviève ! Vous badinez !

En 1922, un célèbre architecte parisien, Lucien Alquier, vint à Villefarge pour restaurer l’église paroissiale et donna l’entreprise des travaux à Capdenat. C’était un homme de quarante-trois ans. Ses cheveux plats collaient à la nuque, aux tempes, comme un casque d’ébonite noire. Visage intelligent et fatigué, ciselé dans une matière si fine que les rides précoces semblaient les « accents » volontaires, mis à la juste place par le burin d’un graveur. Les yeux d’un vert brouillé, impénétrables sous tes grosses lunettes d’écaille. La bouche amère au repos, charmante dans le sourire, un peu déviée à gauche sous une canine dorée. Tel quel, il pouvait prendre femme parmi les belles et les riches, en un temps où la disette d’hommes jeunes condamnait des milliers de Françaises à la solitude. Pourquoi choisir Geneviève Capdenat ? Elle n’était pas sa contemporaine. Par l’éducation qu’elle avait reçue, elle retardait de quarante ans. Par les années, elle était une enfant auprès de cet homme mûr. Et il y avait Capdenat, le père ! Cependant Lucien Alquier s’entêta à vouloir la belle aux cheveux d’or, enfermée dans la tour d’ivoire de son ignorance, prisonnière du dragon paternel. Il ne lui fut pas difficile de troubler une fille romanesque, saturée d’ennui, curieuse comme Psyché et qui ne distinguait pas encore ses sens de son cœur. Capdenat fut ébloui par ce mariage. Devenir le beau-père de Lucien Alquier, architecte diplômé du gouvernement, envoyé en mission spéciale par les Beaux-Arts, officier de la Légion d’honneur, ami des ministres, et dont on lisait souvent le nom dans les journaux, quelle gloire pour le petit entrepreneur rouergueis ! Capdenat entrevoyait de fructueuses affaires dans les régions libérées. Il fit un voyage à Paris, fut reçu chez le fiancé de sa fille et revint émerveillé… Villefarge connut, par les descriptions qu’il en fit, l’appartement de l’architecte.

« Tout moderne, au plus haut d’une maison de huit étages en ciment armé, avec vue sur le Bois. Des meubles bizarres : on dirait des caisses. Ça n’est pas ce que je préfère, et, quant aux peintures, c’est du sauvage. Mais il faut voir l’ascenseur, tout doux, tout doux, et le calorifère, et la salle de bains en mosaïque d’or, et le service ! un domestique tellement distingué qu’il a l’air d’être « automatique »… Oh ! il y a de l’argent là-dedans. »

Le bon sens chavirait dans la griserie vaniteuse. Capdenat, pendant les fiançailles, prolongées à cause du deuil, s’imagina vraiment qu’il aimait sa fille. Il lui donna une dot qui lui semblait énorme parce qu’il n’était pas encore accoutumé aux valeurs nouvelles de l’argent : deux cent mille francs, dix nulle pour le trousseau ! Et quelle messe en musique ! Quel déjeuner à la Pomme-d’Or ! Mme de l’Espitalet, la marraine de Geneviève, vint tout exprès à Villefarge. Le marié, impassible et poli, se prêta complaisamment à tout ce que voulait son beau-père, et même le provincialisme exagéré de cette noce, les ridicules inévitables des élégantes de petite ville, le discours du maire, les couacs des musiciens recrutés au hasard parurent l’amuser infiniment.

Le soir même, il enleva sa femme dans la longue et souple voiture qu’il pilotait lui-même, et Capdenat, un peu ivre, demeura seul avec sa servante, dans son logis des Cornières.

Il laissait entendre que ce ne serait pas pour longtemps. Ses enfants comptaient sur lui. Dans le monde officiel Lucien Alquier était une puissance, et Capdenat trouverait à Paris le champ d’action qui lui avait manqué pour donner toute sa mesure. La politique ? Peuh !… Parlez donc des affaires ! tout le monde faisait des affaires !… Le défaut de Capdenat, qu’il sentait, mais qu’il ne voulait pas s’avouer à lui-même, c’était son âge ; c’était surtout la fissure lézardant une santé jadis formidable. Il alla passer l’hiver chez ses enfants : un essai — disait-il — avant l’organisation de la vie commune. Six mois plus tard, il revenait à Villefarge, violet de fureur concentrée.

À ceux qui s’étonnaient de son retour, il déclara :

« Je ne peux pas m’y faire, à ce Paris !… mes enfants voulaient me retenir : « Voyons, papa, vous n’allez pas vous enterrer à Villefarge ! Un homme comme vous… » Un homme comme moi n’abandonne pas son pays. J’aime les Cornières. C’est peut-être original, mais c’est mon goût. »

Et il ajoutait, entre hommes :

« À Paris, les femmes sont des catins et les hommes sont des jean-f… »

Cette philosophie détachée, succédant à une explosion d’orgueil, donna bien à penser aux Villefargeois. Ils perdirent un peu de la confiance qu’ils avaient eue en Capdenat, « un homme fort et capable ! » Cela leur sembla extraordinaire qu’il ne voulût plus de Paris. Et si c’était Paris qui ne voulait plus de Capdenat ? Il faisait le fier, mais on voyait bien qu’il n’était pas du même monde que M. Alquier, et c’est un dicton du bâtiment que le maçon ne doit pas trinquer avec l’arcchitecte.

Le vieux Bournac mourut. Il fallut procéder à une élection. La politique ne dégoûtait plus Capdenat. Si les raisins parlementaires étaient trop verts, ceux de la treille municipale lui paraissaient mûrs à point. Mais un concurrent surgit : l’ancien avoué Peyrelongue, bien vu par le clergé, et qui se vantait de n’avoir jamais eu « l’affreuse et cynique pensée de secouer la poussière de ses souliers sur ses concitoyens, pour aller tenter, à Paris, cette fortune tardive qui, comme les femmes, aime la jeunesse et trahit les barbes grises ». L’argument porta. Peyrelongue fut nommé. Capdenat, magnanime par fierté, lui serra la main publiquement, le soir du vin d’honneur offert au nouveau magistrat. Mais, rentré chez lui, il pleura, colosse effondré. Et la maladie, embusquée dans le cerveau sclérosé et les artères durcies, prépara la seconde assommade.

Ce fut trois mois après son retour. Capdenat tomba dans l’escalier. On le crut mort. Il survécut, mais sa jambe gauche fut paralysée, et, s’il en recouvra l’usage, il garda le genou raide et le pied lourd comme plomb. Un télégramme du médecin avait appelé Geneviève. Elle s’installa au chevet de son père et demeura plusieurs semaines à surveiller sa convalescence. M. Alquier ne se dérangea point.

À tous ceux qui la virent, la jeune femme fut une surprise et une énigme. Elle était devenue très belle. Le président Lanthenas la comparait aux modèles du Titien.

« Elle a la tête et les cheveux de la Flore et, pour le corps, elle doit ressembler à la grande figure de l’Amour profane, la femme assise sur la fontaine, dans le tableau qui est à Rome. »

Personne à Villefarge, excepté lui, ne connaissait la Flore et l’Amour profane, et cette allusion au corps de Geneviève parut assez inconvenante dans la bouche d’un magistrat. Quelques dames trouvèrent que le président « allait un peu loin », et elles ajoutèrent que la jeune Mme Alquier n’était pas à la mode, et qu’elle serait obligée de se faire maigrir. Propos de jalouses. Le président, seul, voyait juste. Geneviève avait plus que la joliesse et la grâce. Statue grecque entrevue dans cette mystérieuse atmosphère dorée où le Titien a plongé ses patriciennes blondes, elle était la vraie beauté royale et sereine, faite pour s’épanouir dans le luxe et le bonheur. Mais une tristesse inexplicable voilait cette splendeur. Peut-être, Geneviève s’affligeait-elle de n’avoir pas d’enfants ? Ses anciennes compagnes, mariées tant bien que mal, ou séchées sur pied, dirent

« Elle a la situation … On ne peut pas tout avoir. »

On lui reprochait ses robes courtes, ses cheveux coupés, ses bras nus, le fard de ses lèvres, et tous les raffinements dont elle avait pris l’habitude, raffinements encore ignorés de Villefarge, en dépit des journaux de mode, et que les plus jeunes femmes tâchèrent bientôt d’imiter. Geneviève était douce avec les envieuses, par bonté, par faiblesse, et parce qu’elle ne soupçonnait pas la méchanceté. Vers la fin de son séjour, elle parut plus gaie. Était-ce l’influence de sa marraine, Mme de l’Espitalet, qu’elle allait voir fréquemment à Puy-le-Maure ? Elle en revint, plusieurs fois, en automobile, avec Bertrand de l’Espitalet, mais cela, qui jadis eût fait scandale, ne choqua guère que les « bigotes bigotantes », comme disait le curé Fontembon. Les jeunes femmes et les jeunes filles, même à Villefarge, s’émancipaient déjà des sévères contraintes.

Puis on apprit que M. Capdenat se retirait. Il avait gagné assez d’argent pour jouir d’un bon repos d’une bonne existence paisible, à l’heure où ce rêve de tous les bourgeois français tournait pour les rentiers et les retraités au cauchemar…

La servante septuagénaire était partie. Il fallut la remplacer, et il y avait pénurie de domestiques, comme il y avait pénurie de logements et pénurie de jeunes hommes mariables. Les filles de la campagne, enivrées par la volupté des soies artificielles et des parfums de bazar, voulaient être des demoiselles, et celles qui consentaient à servir avaient perdu ou n’avaient jamais eu l’idée que leur métier a sa beauté particulière et qu’il honore celles qui le font dignement. Le type de la « servante au grand cœur », figure antique, rejoignant dans le domaine de la poésie et de l’art la vénérable Euryclée, nourrice d’Ulysse, ce type qui ne disparaîtra jamais complètement, parce qu’il y aura toujours des êtres nés pour servir, heureux de se dévouer, ce type devenait rare, se réduisait à des exemplaires qu’on citait. Les jeunes, pénétrées du sentiment de l’égalité par le chapeau et le bas de soie, ne voyaient nulle autre différence que celle de l’argent possédé entre elles et les bourgeoises, et elles ne se trompaient pas, dans certains cas où les bourgeoises, enrichies de la veille, avaient absolument la même conception du bonheur que leur cuisinière ou leur femme de chambre.

Les domestiques respectaient seulement — autant qu’elles étaient capables de respect — les personnes de « bonne famille » qui marquaient naturellement les distances, tout en conservant ces habitudes de bonhomie que les parvenus ne s’aviseront jamais d’imiter. Encore fallait-il que ces personnes pussent payer des gages décuplés par rapport à l’ancien temps. Chez M. Capdenat, la question des gages ne se posait pas. Il était riche et point avare mais sa dureté, son insolence, la tristesse noire du logis sans femme décourageaient les servantes. Depuis qu’il ne travaillait plus et que la paralysie alourdissait sa jambe gauche, il restait à la maison jusqu’à l’heure de l’apéritif, et son besoin de commander s’exerçait sur la fée du fourneau, transformée bientôt, par le désespoir, en gorgone rugissante. Il y eut des exécutions mémorables, des scènes à faire trembler les Cornières, avec cris, sanglots, imprécations, et la fille dégringolant l’escalier pour se réfugier dans la mercerie du rez-de-chaussée, tandis que Monsieur tonnait encore, en patois rouerguois, sur le palier. Ces soirs-là, Monsieur dînait au café ou au restaurant de la Pomme-d’Or avec les fonctionnaires célibataires, et, le lendemain, apparaissait Maria-la-Bossue, fée de troisième classe, presque un gnome en jupon, qui venait exercer, par intérim, ses sortilèges culinaires et ménagers chez l’ogre des Cornières. Maria-la-Bossue, créature excellente, ne prétendait pas égaler ses maîtres et se contentait d’un salaire modique, parce que sa laideur et sa bosse la dépréciaient… D’ailleurs, elle ignorait la perfection de l’astiquage et ne variait jamais sa cuisine, trois ou quatre mets, fort bons, mijotés sur un fourneau-potager, dans des poêlons en terre.

La patronne de la Pomme-d’Or, la caissière du café Rouergat, la mercière — locataire de M. Capdenat — cherchaient pour lui une servante nouvelle… Cinq, six, dix défilèrent, puis le recrutement parut impossible. La réputation de la maison était bien établie. Aucune bonne, un peu renseignée, n’entrerait chez M. Capdenat. L’embauchage ne réussissait que par surprise, par l’appât du gain ou l’éloquence de la caissière du café, véhémente enjôleuse. À la fin, il parut que M. Capdenat éprouvait une jouissance sadique à ces expulsions de bonnes. Cet exercice le désennuyait comme un sport dont on apprend les finesses en l’exerçant. Il provoquait lui-même les embarras qui lui permettaient de se plaindre. Il s’accoutumait à la catastrophe. Il la préméditait :

« Demain, je f… la bonne à la porte ! »

Et il racontait la scène aux joueurs de dominos, avec de grands éclats de voix, retrouvant sa verve passée, forçant le rire par une bouffonnerie ordurière. Il prenait à ces récits le plaisir qu’ont les femmes à rabâcher les histoires de servantes, et cela, qui avait diverti les auditeurs masculins, finissait par leur répugner un peu. Ils disaient : « Le pôvre Capdenat ! » et de hocher la tête, avec un air de pitié où il y avait un sentiment de revanche sur l’homme fort, ainsi diminué, et un blâme pour les enfants.

— Le fils ? Prrrt !… Envolé… La fille ? elle ne s’occupe guère du vieux papa. C’est vrai qu’il n’est pas commode, mais un père est toujours un père.

— Ah ! ces enfants d’aujourd’hui !

Geneviève passa pour « dénaturée ».

Que lui reprochait-on ? Rien et tout. Rien de précis. Tout ce qui tient dans ce mol : « dénaturée ». Capdenat créa et entretint l’odieuse légende. On a tant de propension instinctive à critiquer les absents et les heureux qu’on ne s’avisait pas de la contradiction évidente : si le père Capdenat avait quitté Paris, de son plein gré, pourquoi se plaignait-il de sa solitude ? Sa fille ne pouvait pas vivre avec lui. Elle était mariée, et ce n’était pas vrai qu’elle l’eût abandonné. Quand il restait plus de huit ou dix jours livré aux soins élémentaires de Maria-la-Bossue, elle accourait. Si elle ne trouvait pas, sur place, la servante désirée, elle avait recours à sa marraine qui savait les ressources du pays, en cuisinières, jardiniers, gens à tout faire. Elle partait pour l’Espitalet et revenait le surlendemain :

« J’ai quelqu’un… »

La fille arrivait et s’en allait bientôt, comme les autres… La comédie recommençait. Ce fut presque une tragédie lorsque la vieillesse et la maladie précipitèrent la déchéance de Capdenat.

Que de fois Geneviève reçut des dépêches comminatoires ! « Servante partie. Suis seul » Et si la réponse tardait d’un jour : « Père malade, venez », avec la signature de la mercière. Geneviève croyait son père mourant et s’accablait elle-même de reproches qu’elle ne méritait pas. Elle trouvait la bossue dans la cuisine et M. Capdenat dans son fauteuil voltaire, à côté de la cage des serins, le chat Sans-Oreilles sur les genoux, car la fantaisie lui était venue, sur le tard, d’aimer les bêtes…

« Je vais mieux, mais j’ai failli crever… et, naturellement, j’étais seul. »

Il fut un temps où Geneviève n’alla plus solliciter Mme de l’Espitalet, par discrétion. Elle avait trop usé de la complaisance de sa marraine. Tout au plus lui faisait-elle une petite visite, en retournant à Paris. Elle prodiguait les annonces dans les journaux du département, les lettres à des offices spéciaux, à des supérieures de couvents. Elle cherchait la veuve, l’orpheline, la vieille fille, un peu cuisinière, un peu chambrière, un peu garde-malade, de bonne façon, de bonnes mœurs, pieuse et patiente…

Elle recevait des incapables ou des maritornes.

Souvent il lui fallait aider la bossue et, comme autrefois, lorsque sa mère la formait selon les principes de l’éducation provinciale, se lever tôt, secouer les lits, raccommoder le linge de M. Capdenat. Il ne supportait pas qu’elle fît venir une ouvrière. « Tu es là. Travaille, espèce de lendore !… ça te dégourdira le sang ! » Elle n’osait refuser, et son père était ravi de lui infliger une brimade quotidienne. Il finit par l’empêcher de sortir. Elle résista faiblement. Cette fois-là, c’était l’hiver. La sombre salle à manger qui sentait le chat et l’oiseau était autour de Geneviève comme un piège refermé. Le poêle écarquillait un œil de feu sanglant. Dehors, la vieille place, cœur stagnant de la ville engourdie, recevait la pluie sur ses pavés houleux. Deux matins par semaine, le marché la remplissait de charrettes, d’ânes, de mulets, de tréteaux, et de tentes, et de graves paysans en blouse noire, en chapeau de feutre noir, s’y promenaient, comme sur un forum, discutant le cours des fromages et les incidents de la politique locale.

Les jours ordinaires, tels les figurants d’un film quotidiennement répété, des gens défilaient à heure fixe : les clercs de notaire, la bonne de l’huissier, le curé Fontembon avec son gros ventre et son parapluie, les religieuses noires aux jupes ballonnées allant visiter les malades, la volée criarde des gamins de la « laïque », les petites orphelines des Sœurs. Entre ces passages, c’était le désert et le silence. Geneviève, les yeux baissés sur son ouvrage, écoutait venir la nuit et rêvait au moment où elle serait seule enfin, seule pour penser, seule pour relire d’anciennes lettres, seule pour pleurer et pleurer encore jusqu’au glissement de la pensée endolorie dans le sommeil.

Ce fut pendant ce séjour que Capdenat dévoila ses intentions. Il voulait revenir à Paris, chez sa fille. Geneviève lui opposa la volonté de son mari.

— Vous n’avez pas pu vous accorder… Tu as blessé Lucien. Il est buté. Il consent que je vienne ici, que je te soigne, que je t’aide, mais il refuse absolument la vie commune.

— Et toi, sotte, n’as-tu pas ton mot à dire ?

— Il est le maître.

— Tu as peur de lui ?

Certes, elle avait peur de Lucien, comme elle avait peur de Capdenat.

— Tu n’oses pas défendre ton père, un père qui s’est dépouillé pour toi, un père qui t’a donné deux cent mille francs !

Elle ne répondait pas ou bien elle pleurait.

Capdenat, qui ne manquait pas de finesse, avait compris que dans le ménage de sa fille quelque chose — il ne savait quoi — n’était pas tout à fait normal. Lorsqu’il fut certain de sa défaite, et que jamais, en aucun cas, Lucien Alquier ne changerait d’avis, l’impuissance de Geneviève à dominer son mari l’irrita comme une injure personnelle.

« La triste idiote ! » disait-il en parlant de sa fille, et deux désirs atroces et contradictoires se partagèrent son esprit : que son gendre fût humilié et que sa fille fût punie. Mais comment ? Capdenat était sûr que Geneviève était une honnête femme et il ne plaisantait pas avec cette idée de l’honneur qui existait en lui, malgré les vices de son caractère, et qui l’empêchait d’être méprisable. Probité de l’homme, chasteté de la femme. C’était tout le code moral des Capdenat. Il s’y tenait, mais en même temps il regrettait que M. Alquier, ce « poseur », échappât au ridicule qui, depuis le moyen âge, est le châtiment des maris orgueilleux, et qu’à la vue de tout Paris, et de tout Villefarge, il ne fût pas « cocu, recocu et surcocu ».

Avec le temps, la haine pour le gendre se transposa en haine pour la fille, et, sans renoncer à l’espoir de se venger de Lucien Alquier, Capdenat se surprit à lui accorder l’espèce de sympathie momentanée que nous inspirent les gens, même détestés, qui servent, à leur insu, nos rancunes.

Tous ces sentiments étaient à leur paroxysme, en ce moment où Geneviève, décidée à en finir, avait choisi et convoqué une gouvernante.