L’Ennemie intime/1/3

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Édition de l’Illustration (p. 13-15).

III

Un second coup de timbre. « Tac ! »

Maria-la-Bossue sort de son antre et va ouvrir la porte du palier. Est-ce le facteur, avec un télégramme ? Non, c’est une femme menue, en grand deuil, qui attend, le doigt touchant encore le timbre.

— Madame Alquier ?

— C’est ici.

— Je suis la personne qui vient de Figeac.

— La nouvelle bonne ?

La femme en deuil a un sursaut que la bossue ne remarque pas.

— Annoncez Mlle Vipreux, dit-elle, et sa voix impérative sonne clair et sec.

À ce moment, Geneviève paraît, au fond du couloir.

— Qu’est-ce que c’est, Maria ? Une dépêche ?

— Té ! c’est votre bonne, dit la bossue qui ne s’embarrasse pas à marquer les nuances et se hâte de regagner la cuisine.

Geneviève s’exclame joyeusement :

— Mademoiselle Vipreux ! Je ne vous espérais plus ! Je croyais que vous aviez manqué le train. Comment donc êtes-vous venue ?

— Madame avait tort de s’inquiéter. J’avais promis d’arriver aujourd’hui. Je n’ai qu’une parole… J’ai bien pris le train convenu, mais, à la gare, je n’ai pas vu l’auto…

— Quelle auto ?

— L’auto de Madame.

— Mon père n’a pas d’automobile, et la mienne est à Paris. Il fallait prendre l’autobus.

— Ah ! vraiment !… Je n’avais pas bien compris… Que Madame m’excuse !

— Vous avez fait le chemin à pied, en portant ce sac ! Comme vous devez être lasse !

— Très lasse, mais cela ne fait rien.

Pauvre Mlle Vipreux ! Geneviève l’admire d’être si courageuse et si patiente. Elle est recrue de fatigue et ne se plaint pas… « Cela ne fait rien ! »… Cela fait beaucoup à Mme Alquier, auteur responsable du malentendu. Elle s’excuse, s’informe hâtivement des circonstances du voyage et propose à Mlle Vipreux de la conduire à sa chambre.

— Ne dois-je pas saluer Monsieur ?

— Tout à l’heure. Nous avons à causer.

Naguère, quand la boutique du rez-de-chaussée n’était pas louée et que les Capdenat occupaient toute la maison, l’on allait de l’entresol au premier étage par le grand escalier de pierre. Maintenant, l’on y grimpe par une sorte d’échelle de meunier, en se cramponnant à la main courante, et l’on aborde un vaste corridor dallé qui surplombe la galerie des Cornières.

Trois fenêtres à meneaux regardent la place, opposées aux trois portes des chambres, et, tout au bout, un petit escalier, tournant dans une étroite tourelle, conduit à d’autres pièces dans les combles.

— Ma chambre est ici, dit Geneviève. Celle du bout, c’est… c’était la chambre de mon frère. Vous aurez celle du milieu. Une sonnette y est installée qui communique avec l’appartement de papa. Il ne quitte jamais l’entresol. Sa jambe malade ne lui permettrait pas de monter cet escalier si raide.

— Je pourrais peut-être loger près de lui ?

— Une seule chambre serait disponible, en bas, et c’est celle de ma pauvre maman. Personne n’y entre jamais. Si mon père était alité, on vous mettrait un lit dans le salon.

— Comme Madame voudra.

— J’espère que vous serez bien, ici.

— Je suis bien partout.

Mme Alquier introduit la gouvernante dans une longue pièce obscure et va pousser les volets, démasquant un petit dédale de toits, de ruelles et de jardins.

— La vue n’est pas désagréable. On a le soleil du matin, et le lit est bon ; j’ai laissé la couette de plume sous le matelas. Ainsi, vous serez bien couchée.

Elle sourit, animée d’une bienveillance timide, et cédant au besoin d’être aimée qui fait son charme et sa faiblesse. Mlle Vipreux ne regarde pas le lit, ne s’approche pas de la fenêtre. Elle murmure seulement :

— Je ne suis pas difficile.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Il y a un fauteuil dans la chambre, mais Mlle Vipreux l’écarte et se pose au bord d’une chaise, les épaules rentrées, les genoux joints.

Si c’est déjà la nuit à l’entresol, c’est encore le crépuscule sous les solives blanchâtres, entre les murs tapissés d’un vieux papier presque sans couleur. Un édredon bombe le lit de noyer. Peu de meubles : une commode, un guéridon ovale à dessus de marbre qui bascule lorsqu’on le touche, un fauteuil pouf couvert d’une dentelle au crochet. La netteté, la froideur de ces chambres de couvent où demeurent de vieilles dames pensionnaires.

Maintenant, Geneviève Alquier voit, bien en face, la gouvernante envoyée par les religieuses de Figeac. Un âge indécis : cinquante ans peut-être. Rien de la dévote classique. Une provinciale pauvre, habillée d’un manteau demi-long, coiffée d’un chapeau de crêpe noir que le chignon déforme en arrière, chaussée de bas de fil et de souliers à talons plats. L’extrême minceur du corps lui laisse un air de jeunesse. Le visage d’ancienne blonde, ravagé de rides et comme bouilli, avec des fils de couperose sur les pommettes, a pu être agréable, autrefois, malgré la bouche serrée et le menton pointu. Obstinément baissées, les paupières sont bordées de cils roussâtres.

— Mlle Vipreux…

Il faut bien que les paupières se lèvent, découvrant deux petits yeux gris jaunâtre aiguisés par une méfiance attentive.

— …Avant de vous présenter à mon père, je dois vous parler de lui. Vous savez qu’il est souffrant, un peu infirme et… difficile… Oh ! ce n’est pas un méchant homme. L’âge, la solitude, certaines déceptions l’ont aigri… Il aurait voulu vivre à Paris, chez moi, et cela, pour diverses raisons, est impossible… J’ai tâché de lui rendre la vie moins triste, mais une femme mariée n’est pas libre. Elle a des devoirs qui se contredisent parfois, douloureusement… Æfors, j’ai pensé à mettre près de lui une femme de confiance… Il y a tant de personnes bien élevées qui ont vu baisser ou disparaître leurs revenus, et qui souffrent d’être seules…

— Évidemment… les domestiques se font bourgeois, les bourgeoises se feront domestiques.

Geneviève proteste :

— Non !… Collaboratrices ou remplaçantes, selon les cas… Il y a une nuance…

— Si faible…

— La dignité reste sauve.

— Madame est bien bonne, mais Madame ne sait pas ce que c’est que d’être pauvre et seule au monde, à cinquante-six ans. L’orgueil est un luxe pour les malheureux ! Je n’ai plus d’orgueil… D’ailleurs, c’est sans importance. Je remplirai mes devoirs et je recevrai mon salaire. Je n’ai droit à rien de plus et je ne demande rien… Le bon Dieu me fera justice.

Geneviève songe :

« Elle est fière. Elle a dû beaucoup souffrir. »

La peur de blesser une femme malheureuse augmente sa timidité. Elle entrevoit des complications possibles dans les rapports qu’elle imaginait tout simples. Melle Vipreux, fille d’un petit fonctionnaire, élevée au couvent, possédant le même brevet élémentaire que Geneviève, était à l’origine l’égale des Capdenat. Elle ne différait guère de leurs cousines et de leurs tantes, et Geneviève l’avait d’avance considérée dans ce rôle de parente adoptive qu’elle déclinait pour affirmer son état subalterne, avec une humilité orgueilleuse.

« Je l’apprivoiserai », se dit Geneviève, et elle met plus de douceur encore à exposer le mécanisme du ménage : Maria-la-Bossue, non logée, nourrie le matin, donnera des demi-journées et se chargera des travaux fatigants ; Mlle Vipreux fera chez M. Capdenat ce qu’elle eût fait chez elle, aidée par une femme de service : un peu de cuisine, un peu de repassage, l’entretien du linge et des vêtements.

— Et maintenant, puisque nous sommes d’accord, je vais vous présenter à mon père. Laissez ici votre chapeau et votre manteau. Ayez l’air, tout de suite, d’être de la maison.


M. Capdenat avait allumé le lustre de la salle à manger, lassé dans son fauteuil il murmurait :

« Sacré b… D… de b… D… ! »

C’était la plus innocente de ses exclamations familières.

Il entendit bien qu’on entrait, mais il ne broncha pas.

— Papa !

Silence.

— Papa, je t’amène Mlle Vipreux, qui m’a été bien recommandée par la Mère Marie-Madeleine. Elle est douce et bonne. Elle te soignera parfaitement. Veux-tu causer avec elle ? Je suis sûre que…

M. Capdenat tourna ses yeux porcins vers la vieille fille qui soutint ce regard terrible.

— Eh bien ! dit-il — et il soufflait, entre les mots, lentement — on a voulu que je vous voie, mademoiselle Vipreux. Je vous ai vue. Vous n’êtes pas belle et vous pouvez f… le camp.

Et il se renfonça dans son fauteuil.