L’Ennemie intime/1/4

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Édition de l’Illustration (p. 16-18).


IV


— Venez par ici ! chuchota Geneviève éperdue.

Derrière la porte retentissait par saccades le rire bruyant qu’un halètement interrompit.

Geneviève entraîna Mlle Vipreux dans le salon, où les appliques de la cheminée, allumées brusquement, éclairèrent le piano fermé, la table et le bahut en faux Boulle, les rideaux de peluche sous lambrequins et les housses blanches.

Les volets étaient clos et, de ce salon déserté, émanait une odeur de placard humide.

Geneviève tomba dans un fauteuil et pleura. Mlle Vipreux, si pâle que les fils de la couperose semblaient des égratignures sanglantes sur ses pommettes, redressait sa petite taille et considérait avec un espèce de mépris la jeune femme sanglotante.

— Madame a bien tort de pleurer, cela ne sert à rien. Moi je ne pleure jamais.

Elle avala sa salive, et le mouvement de son cou maigre tendit les cordes de ses muscles.

— Si j’avais su chez qui j’allais, reprit-elle du même ton d’indéfinissable ironie, je ne me aérais pas dérangée. Je croyais que mon futur maître était un monsieur tout à fait bien. Sans offenser Madame, je puis constater qu’il ne sait point vivre. Je quitterai donc, immédiatement, cette maison où j’ai été insultée. Il est entendu que mon voyage me sera remboursé et aussi le prix de ma journée perdue. Je l’évalue à vingt francs. Ce n’est pas excessif. Je trouverai bien un peu de pain et de chocolat à la buvette de la gare. Pour le reste, le préjudice moral, cela se réglera un jour… Dieu y pourvoira.

Geneviève murmura :

— Vous ne partirez pas ainsi. Vous dînerez d’abord, et après je vous conduirai à la gare, en voiture… C’est bien le moins…

— Non, dit Mlle Vipreux, je partirai tout de suite.

— J’ai tant de peine !

— Madame n’est pas responsable des grossièretés de M. Capdenat.

— Comment aurais-je supposé qu’il nous préparait cette avanie ? Quand on saura ce qu’il a fait, que pensera-t-on de nous et que dira-t-on ? Nous serons la risée de Villefarge.

Elle imaginait la joie des voisins apprenant quelle réception M. Capdenat avait ménagée à sa gouvernante, et elle savait que la mercière d’en bas, les fournisseurs, tous ces gens de qui l’opinion est importante car ils font et défont les réputations dans les petites villes, approuveraient le « pauvre père » et riraient de la fille « dénaturée ». C’était comme une humiliation publique que Geneviève ne pouvait supporter, parce qu’elle était restée, malgré son mariage, une provinciale. Elle souffrait à l’idée que la « société » de Villefarge exerçait sur elle une critique malveillante.

Devant l’impassible témoin qui allait disparaître de sa vie, et qu’elle était sûre de ne jamais revoir, elle laissa, par degrés, crier son angoisse. Il y avait, entre cette angoisse et l’incident qui l’avait provoquée, une disproportion inexplicable pour Mlle Vipreux. Si la vieille fille avait su interpréter l’attitude de Geneviève, elle aurait pressenti le drame familial où son rôle avait été marqué par la jeune femme. Mais ce rôle qu’elle ne jouerait pas, ce drame qui s’achèverait loin d’elle, pouvaient-ils émouvoir Mlle Vipreux ? Cependant, une curiosité contenue avivait, sous les cils roussâtres, le dur éclat des yeux gris.

— Je plains Madame, dit-elle froidement, mais il y a des milliers de femmes qui supportent de vieux parents désagréables. J’ai sacrifié ma jeunesse, j’ai brisé mon avenir pour les miens, qui ne m’ont pas laissé un centime et n’étaient guère plus commodes que M. Capdenat. On me proposait de les mettre dans une maison de vieillards. Je ne l’ai pas voulu, et d’ailleurs ils n’y eussent pas consenti… Ce que j’ai fait, d’autres peuvent le faire.

— Vous étiez libre…

— En effet, mes parents ne s’étaient pas souciés de m’établir. Ils étaient trop fiers de moi… Ils écartaient les épouseurs. Mais c’est une vieille histoire gui n’intéresse pas Madame.

— Qu’allez-vous faire maintenant ?

— Oh ! que Madame ne s’inquiète pas de moi. Je me placerai, puisque je suis descendue à cette extrémité. Il y a d’autres maisons que celle-ci. Les bonnes religieuses s’occuperont de moi.

— Si je peux quelque chose pour vous…

— Madame me connaît trop peu. Ce ne serait pas une référence.

Geneviève regrettait sa faiblesse, confuse d’avoir pleuré, inquiète d’avoir parlé et souhaitant que Mlle Vipreux, puisqu’elle devait partir, fût déjà partie. Pourtant, elle voulait, jusqu’au bout, montrer à cette femme offensée la bonne volonté de compenser, d’atténuer l’offense afin de désarmer une rancune qui ne s’avouait pas, mais qui durerait peut-être.

— Mademoiselle Vipreux, dit-elle, je vous ai écrit, je vous ai répété que je ne vous considérais pas comme une domestique. La preuve en est faite. Je viens de vous parler avec une confiance qui effacera, je l’espère, un bien mauvais souvenir. Vous me comprenez… Pardonnez à un vieillard, à un malade… Que tout cela reste entre nous.

— Madame n’a rien à craindre. Je suis discrète. Quant à pardonner, c’est mon devoir de chrétienne.

Les deux femmes se regardèrent et Geneviève éprouva, avec un sentiment de complicité et de dépendance, l’énergie incluse dans la vieille fille qui n’avait pas bronché sous l’injure et que les excuses n’attendrissaient pas.

À ce moment, la porte s’ouvrit.

M. Capdenat était sur le seuil, drapé dans son vieux pardessus, appuyé sur sa canne. Une satisfaction diabolique épanouissait sa lourde figure. Il fit quelques pas en traînant la jambe.

— Quoi ? dit-il. Vous ne dites rien ? Vous n’êtes pas enchantées de me voir ? Je m’ennuyais tout seul. Je suis venu.

Il s’assit.

— Voilà ! J’ai réfléchi. Tout à l’heure, mademoiselle, je vous ai fait une belle peur ! Vous avez pensé : « Est-il mauvais, ce vieux-là ! Il n’obéit pas à sa fille ! Il reçoit au bout du poing et au bout du pied les gens qu’elle lui impose, par force, n’est donc pas tout à fait gâteux ? C’est encore un homme, bien qu’il traîne la patte ! » Eh bien, ma chère demoiselle, écoutez ce que vous dit Anthime Capdenat, maître chez lui, et qui tient toujours sa parole.

Il frappa le parquet de son bâton.

— J’ai pensé : elle me connaît, maintenant, cette personne ! Elle ne manquera pas au respect qui m’est dû, dans ma propre maison, et puisque ma fille sans cœur m’abandonne… — Silence ! cria-t-il en arrêtant la protestation de Geneviève, ce que je dis, toute la ville le dit ! — puisque ma fille m’abandonne à des mercenaires, autant vous qu’une autre, mademoiselle Vilqueux… Virqueux… Le nom n’y fait rien ! Vous, enfin, à qui je parle ! On prétend que vous donnez dans la calotte. Ça ne me gêne pas. Vous ferez carême tant que vous voudrez, et si vous vous accommodez de mon humeur, vous n’aurez pas à vous plaindre. Est-ce entendu ? Il faut vous décider… Quoi, pas un mot. Vous voulez réfléchir aussi ? C’est votre droit. Seulement, je n’aime pas attendre… Je compterai donc jusqu’à dix… Un, deux, trois…

— J’accepte, dit Mlle Vipreux.

Geneviève recula, d’un mouvement involontaire, comme si elle s’était trouvée, soudain, entre deux déments. Le regard de Mlle Vipreux heurta le sien et ne fléchit pas.

— Ça, fit Capdenat tout ébahi, ça, c’est bien ! Vous êtes une fille d’esprit.

— J’ai le goût des tâches difficiles

— Il n’y a que ça d’amusant. Demandez aux dompteurs.

— Je n’ai pas peur de Monsieur. Il suffira que je fasse mon devoir. Monsieur me rendra justice.

— Je ne suis pas un tigre, dit Capdenat, et vous n’êtes pas un mouton. C’est parfait. Je n’aime pas les moutons.

Geneviève voulut remercier Mlle Vipreux, mais les mots ne lui venaient pas facilement. Elle sentait un renversement des rôles, comme si l’alliée d’une heure passait soudain à l’ennemi.

Capdenat interrompit sa fille :

— De quoi te mêles-tu ? Ce n’est pas toi, c’est moi qui choisis une gouvernante. Cette affaire ne te concerne plus. Tu peux retourner à Paris. Nous nous passerons de toi. Là-dessus, mademoiselle Vilcheux…

— Vipreux.

— Vipreux, soit !… Votre petit nom ?

— Renaude.

— Là-dessus, Renaude, occupez-vous du souper. Les émotions, cela creuse !