L’Ennemie intime/1/5

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Édition de l’Illustration (p. 18-23).


V

Le lendemain, dimanche, Maria-la-Bossue arriva de très bonne heure, comme à l’ordinaire, apportant le pain et le lait du déjeuner. Elle laissa ses galoches sur le palier pour ne pas réveiller M. Capdenat et s’en fut, en chaussons, à la cuisine.

Sans-Oreilles, couché contre les chenets, dans la cheminée à hotte, se déroula tel une couleuvre de velours et salua Maria d’un miaulement. Elle était vieille et tordue, affligée d’une taie sur l’un de ses yeux, et sa bosse gonflait drôlement son châle de laine noire. Cependant le chat Sans-Oreilles la révérait ainsi qu’une divinité belle et secourable.

« Attends !… attends ! petite canaille ! Je vais te donner ton lait. Est-il gourmand, cet animal-là ! Pour lui tout fait ventre ! »

Elle versa un peu de lait dans une tasse et l’offrit au chat qui passait et repassait, le dos en arc, contre sa jupe.

Quand elle se redressa — autant qu’elle pouvait se redresser — elle vit près d’elle une dame maigre, en deuil, tenant un paroissien entre ses mains gantées de fil noir.

— Bonjour ! dit la dame maigre. Je suppose que vous êtes Marie. Vous m’avez vue hier. Je suis Mlle Vipreux. C’est moi qui m’occuperai du ménage.

— Bien, mademoiselle.

— Vous me donnerez mon café dans la salle à manger. Je ne mange pas à la cuisine.

— Vous mangez avec les maîtres ?

— Je tiendrai compagnie à Monsieur quand sa fille sera partie.

Elles passèrent ensemble dans la salle à manger, et Renaude Vipreux s’assit. Elle réclama du sucre, du beurre, du pain grillé.

— Comme pour Mme Alquier ? fit la bossue.

— Exactement. Est-ce qu’elle descend pour déjeuner ?

— Elle descendait à 8 heures. Maintenant que vous êtes là, je lui porterai son café au lait dans sa chambre, sur un plateau. Ça lui fera plaisir. Elle n’est pas matineuse. Elle est délicate. Son papa ne comprend pas qu’elle a changé, depuis qu’elle était demoiselle. Mme Alquier de Paris et Mlle Alquier de Villefarge, ce n’est pas la même personne, et en venant chez son père, la pauvre, elle tombe du paradis en purgatoire. Comme il n’y a pas de meilleure femme, de moins fière, de moins avare, et qu’on ne peut pas s’empêcher de l’aimer, je la dorlote à ma façon.

Renaude Vipreux buvait son café, à lentes gorgées. Elle dit, en posant sa tasse vide :

— Elle est donc bien riche ?

— Elle a fait un superbe mariage. Son mari est un peu vieux pour elle, mais c’est encore un joli homme et… on dirait un noble !… Il l’a épousée par amour. Des deux, c’était lui qui avait le plus d’argent, mais elle, c’était une beauté !

— Vraiment ?

— Ça vous étonne ?

— Je l’ai mal regardée !

— Elle a des cheveux comme une poupée, tout bouclés, tout dorés ! Et cette peau de blonde !…

— Un déjeuner de soleil. Je le sais. J’étais blonde, moi aussi.

Marie avait ouvert la cage et elle nettoyait la mangeoire des serins.

— Celui-ci, c’est le Petit-Citron, le mari, et l’autre, c’est la Mandarine, sa femme. Ils me connaissent bien.

— Les oiseaux, ça sent mauvais.

— Pas quand on les tient propres, dit la vieille un peu fâchée. Si vous prenez soin de changer l’eau, d’ôter les graines abîmées et les petites choses qu’ils font, les pauvres bestioles, vous n’avez pas d’odeur.

— Grand merci ! Je vous laisserai ce plaisir… Quant à ce vieux chat…

— Sans-Oreilles ? Il n’est pas vieux.

— Il est trop laid ! Il me dégoûte.

— Eh bien, il y a des gens qui le trouvent beau. Mme Alquier dit : « C’est une bête de race. »

Sans-Oreilles avait entendu son nom. Il sauta sur la table. Les topazes verdissantes de ses yeux, dans sa face noire de hibou philosophe, guettaient le geste des doigts maniant la tartine beurrée.

— Hou ! sale bête ! veux-tu descendre !

Mlle Vipreux secoua violemment sa serviette. Épouvanté, le chat bondit et se coula sous un fauteuil.

— Vous n’aimez pas les bêtes, dit la bossue, ça se voit.

— Les chats, c’est traître.

— Pas tant que bien des gens.

— Je ne vous demande pas votre avis.

— Ce n’est pas un conseil que je vous donne. Chacun ses affaires, mais vous savez, M. Capdenat, s’il aime quelque chose au monde, c’est son chat et ses oiseaux.

— Ça lui passera, dit Mlle Vipreux. Allez à votre ouvrage. Moi, je monte dans ma chambre.

Elle redescendit, vêtue d’une blouse de travail en coton écru.

— Puisque Mme Alquier a oublié mon existence, dit-elle avec ce rire sec qui glaçait la bossue, vous me donnerez quelques explications.

Elle s’enquit des fournisseurs, du prix des denrées, des jours de lessive. Un violent coup de sonnette l’interrompit.

— C’est Monsieur, dit Maria… Voulez-vous que j’y aille ?

— Et pourquoi vous ? J’irai.

Une voix pâteuse cria :

« Entrez ! »

Mlle Vipreux entra dans une pièce sombre qui sentait le singe.

— Ah ! C’est vous ! Je voulais voir si vous viendriez.

— Monsieur a bien dormi ?

— Je ne dors jamais bien… Ouvrez la fenêtre… à moitié seulement… Vous allez m’aider à m’habiller… Ma sacrée jambe est en plomb… Ça me gêne beaucoup, ce matin.

Renaude donna un peu de jour.

Monsieur n’était pas beau dans son lit froissé, avec son linge défraîchi qui découvrait un poitrail de sanglier. Ses cheveux emmêlés ressemblaient à des toiles d’araignée poussiéreuses. Sur ses joues tombantes, la barbe poussait, rude et grise.

Les yeux baissés de Renaude voyaient tout, et, si le désordre de la chambre, la proximité du corps massif et mal tenu répugnaient à cette fille décente, sa figure n’en témoigna rien. Elle aida M. Capdenat à se lever. Il s’appuyait sur l’épaule fragile qui pliait et qui résistait. À demi vêtu, il s’assit avant de faire sa toilette et il daigna s’informer de la santé de sa gouvernante. Mlle Vipreux répondait en termes choisis, et ce ton de respect, contrastant avec la roideur de l’attitude, acheva de déconcerter M. Capdenat. Il pensa que cette personne avait du bon sens, l’appréciait à sa juste valeur, et que l’honneur de le servir, auquel les gotons étaient insensibles, effaçait l’incroyable brutalité du premier accueil.

Renaude le laissa finir sa toilette et s’en fut à la cuisine. La bossue mangeait une tartine de fromage, le chat Sans-Oreilles roulé sur ses genoux.

— Tenez, dit-elle sans se déranger, car, dans sa simplicité, elle ne concevait pas que la gouvernante fût autre chose qu’une variété particulière de domestique, voilà une lettre pour Madame. Si vous voulez la lui porter…

— Dans un instant.

— Puisque vous montez, portez-lui donc aussi l’eau chaude pour son tetcbe. Il faut que je coure chez le boucher, et vous savez, le dimanche, je m’en vais à 11 heures. Je reviendrai, dans l’après-midi, laver la vaisselle.

Mlle Vipreux hésita. Une rougeur enflammait ses pommettes. Elle soupesa, du regard, le broc fumant.

— Passe pour une fois, dit-elle avec son petit rire, et elle partit, portant le broc qui la tirait toute d’un côté.


Elle gravit péniblement l’escalier du premier étage. Dans le corridor, elle fit halte, le broc posé sur le carreau. Alors, elle examina la lettre. L’écriture courait, large, sans traits ni bouclettes, sur l’enveloppe bleutée. Le timbre de la poste était brouillé : on distinguait pourtant l’indication du département : Corrèze.

Renaude reprit le broc, avec effort, et heurta du doigt la porte fermée.


Devant la fenêtre de la chambre où Geneviève venait de se lever, la fraîche verdure ensoleillée d’un platane tendait un écran mobile. Mlle Vipreux ne distingua ni le feuillage, ni le soleil, ni la femme demi-nue dans son vêtement de nuit couleur de rose thé. Elle n’eut que la sensation d’un foyer lumineux et parfumé, dont elle recevait au visage l’irradiation imprévue. Et ce foyer, c’était Geneviève elle-même.

La veille, un visage triste, une robe stricte et sombre… Ce matin, l’éblouissante nudité, devinée à travers un nuage d’aurore. La vieille fille n’avait jamais vu un autre corps que le sien, pauvre ossature et chair blêmie, sous les calicots à festons et les flanelles hygiéniques. Qu’une femme pût être belle comme une belle statue et porter des chemises plus luxueuses que des robes de bal, Renaude Vipreux ne s’en doutait pas, et la révélation la bouleversait. Ses petits yeux gris papillotèrent. Sa bouche se pinça. Une curiosité presque douloureuse ramenait son regard détourné, l’attachait à l’objet de scandale qui offrait innocemment un cou de colombe, des épaules un peu tombantes, des seins droits et divergents, et la ligne admirable qui ondulait de l’épaule au genou. Un peignoir de laine blanche enveloppa cette beauté parfaite, et Renaude ne vit plus que les pieds aux ongles brillants, les bras découverts jusqu’au coude et la charmante tête qui secouait une courte chevelure dorée, ambrée, soyeuse, pleine de reflets et de frissons.

— J’ai été bien paresseuse aujourd’hui, dit Geneviève.

— Je l’ai regretté seulement parce que Madame aurait pu me mettre au courant du ménage un peu mieux que cette bossue. Enfin, j’ai fait comme j’ai pu. Il paraît que la bossue se donne congé le dimanche, à 1 heure… Madame me permettra bien de disposer d’un peu de temps dans l’après-midi ?

— Certainement. Vos après-midi de dimanche sont à vous.

— Madame et Monsieur vont « promener » ?

— Monsieur fait le tour de la place et cela lui suffit. Il a tant de peine à marcher !… Pour moi, j’irai rendre quelques visites, parce que je n’ai encore vu aucun de nos amis et que je dois partir.

— Bientôt ?

— Mardi ou mercredi.

— Madame se plaît mieux à Paris qu’à Villefarge. C’est bien naturel. On n’est vraiment heureux que chez soi. Je le sais, moi qui n’ai jamais eu de chez moi et qui n’en aurai jamais.

— Je croyais que vous viviez dans votre famille.

— Justement. Ce n’était pas un vrai chez moi. Voici l’eau chaude pour le tub de Madame… Et une lettre que j’oubliais !… Vraiment, le changement, la nouveauté, cela me trouble la cervelle…

Geneviève prit la lettre. Dès qu’elle eût aperçu l’écriture, un rayon illumina son visage. Ses doigts tremblaient en ouvrant l’enveloppe qui se déchira.

La gouvernante la regardait lire cette lettre.

— Madame n’a plus besoin de moi ?

— Non. Je vous remercie. Allez à vos affaires, ma bonne Renaude.

Geneviève ne parut à la salle à manger qu’après 10 heures et demie. M. Capdenat lisait la Dépêche, tout en flattant de la main le chat Sans-Oreilles, blotti sur ses genoux. Bien rasé, bien brossé, bien cravaté, il semblait d’humeur assez tranquille.

Geneviève lui tendit son front. Simple formalité biquotidienne.

— Tu es bien beau, ce matin, papa.

— Je suis propre. Mlle Vipreux s’est occupée de moi.

Ainsi, dès le premier jour, il acceptait d’une étrangère les soins qu’il refusait quand sa fille voulait les lui rendre.

Il se mit à rire tout seul.

— Qu’est-ce qui t’amuse, papa ?

— Elle… Elle a l’air d’un chat malade.

— Mlle Vipreux ?

— Un chat jaune, un peu galeux, qui a reçu la pluie et qui meurt de faim… Tu as vu ses yeux ? Deux petits canifs luisants. Mais ça n’est pas une idiote. Elle a de la défense. J’aime ça. Au moins nous serons deux. Je la materai. Ça me désennuiera.

Qu’allait-il faire ? Il avait besoin d’une victime. Renaude Vipreux serait-elle cette victime ? Non. Patiente, consciencieuse, discrète, telle que l’avaient dépeinte les religieuses de Figeac, elle semblait pourtant assez coriace et ne se laisserait pas dévorer.

— Tout ce que je désire, papa, c’est que tu sois heureux.

— Oui, de loin… Et surtout pas chez toi. Je connais tes bons sentiments, ma fille.

Renaude vint mettre le couvert.

— Madame est arrivée à temps pour l’évangile ? demanda-t-elle, en disposant les assiettes.

— Je ne suis pas allée à la messe. Je suis allée à la poste.

— Le bureau de Villefarge est donc ouvert le dimanche ?

— Jusqu’à 10 heures. Je suis arrivée trop tard pour télégraphier… À ce propos, papa, je dois te dire que mes projets sont modifiés. Je comptais rester ici jusqu’à mercredi et passer la journée du jeudi à Puy-le-Maure, mais j’ai reçu une lettre… une lettre de Paris…

Renaude se retourna vivement. Geneviève s’en étonna.

— Qu’avez-vous ?

— J’ai failli «échapper» la salière.

— Le sel renversé porte malheur, dit Capdenat. C’est ton aimable époux qui te rappelle ?

— Il désire que je sois à Paris mardi matin. Comme je veux absolument voir ma marraine, je suis obligée de partir demain de très bonne heure. Je télégraphierai afin qu’on m’envoie une automobile à la gare de Beaulieu et je reprendrai un train de nuit à Brive.

— Bien… bien… C’est ton affaire.

Le repas fut délectable. M. Capdenat se mit de la sauce jusqu’aux yeux. Quelle omelette aux morilles ! Et ce lapin farci !… Et ce milliassou !… Ce n’était plus la cuisine de Maria-la-Bossue… Amoureux de la bonne chère et cruellement privé de cet ultime plaisir des vieillards, Capdenat succombait délicieusement à la tentation, malgré sa fille qui tâchait de le modérer.

Le café versé dans les tasses, il dit en clignant de l’œil :

— Et maintenant, puisque c’est dimanche, un bon petit verre d’armagnac.

— Papa, c’est de la folie. Tu sais ce que t’a dit le Dr Bausset : pas une goutte d’alcool.

Capdenat vit rouge.

— N… de D !… La paix !…

Le tonnerre de sa voix roula jusque dans la cuisine, où Maria lavait la vaisselle en soupirant. Les serins qui chantaient se turent. Le chat Sans-Oreilles, qui espérait quelques bribes du lapin, arrondit son dos de velours. Mais Renaude Vipreux ne s’étonna point. Elle allait et venait, silencieuse et vive, et quand elle s’arrêtait de servir, elle croisait ses mains sur sa ceinture.

— Je prie Madame de fermer les yeux, pour une fois, dit-elle. Monsieur désormais sera sage. Je le persuaderai bien d’être sage. Voyons, pour une fois…

— Est-ce que je vais demander à ma fille la permission de boire et de manger à ma fantaisie ?… Allez chercher l’armagnac, Renaude !… Une bouteille jaune, troisième rayon du placard, à gauche dans le corridor.

Mlle Vipreux sortit et revint.

— Monsieur, le placard est fermé à clef.

— Donne les clefs, Geneviève.

— Le trousseau est dans le tiroir de ma coiffeuse. Dites à Maria d’aller le chercher.

— J’irai moi-même, fit Mlle Vipreux, et elle sortit

Quelques minutes passèrent. Geneviève s’énervait.

— Elle va tout déranger. Elle ne connaît pas les meubles… Maria !… Maria

La bossue entr’ouvrit la porte.

— Maria, montez dans ma chambre. Mes clefs sont dans le tiroir de la table à coiffer. Apportez-les-moi.

— J’y vais.

Quelques minutes passèrent encore.

— Ah ! J’y vais moi-même, dit Geneviève, qui frémissait d’impatience.

À ce moment, Mlle Vipreux rapporta les clefs qu’elle remit à Geneviève.

— Madame avait dit : la «coiffeuse». J’avais compris qu’il s’agissait de la table à toilette, du lavabo. Je suis bien sotte.

— Maria vous a renseignée ?

— La pauvre !… Elle est incapable de s’expliquer clairement. J’ai fini par trouver…

Geneviève choisissait une clef dans le trousseau.

— Voici, dit-elle.

M. Capdenat l’interrompit.

— Non !… Donne-moi ces clefs, à moi.

Il fit danser, au bout de ses doigts, les clefs cliquetantes, puis, solennellement, il les tendit à la gouvernante.

— Prenez les clefs de la maison. C’est moi qui vous les confie. Si ma fille en a besoin, elle vous les demandera et elle vous les rendra tout de suite. Ça, c’est la clef de l’office ; ça, c’est la clef de la lingerie ; ça, c’est la clef du placard… Allez me chercher l’armagnac. Une bouteille jaune.

Geneviève exaspérée se leva de table et disparut. Un père comme celui-là eût découragé Antigone.