L’Ennemie intime/1/7

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Édition de l’Illustration (p. 28-30).


VII

Elle lui offrit de l’accompagner, et ils partirent ensemble.

Le bon Dr Bausset, avec sa petite taille, sa petite jaquette, sa petite figure sourcilleuse et sa petite barbe en foin gris, avait une tournure singulière que personne, à Villefarge, ne remarquait plus, et qui étonnait maintenant Geneviève, quand elle revoyait son vieil ami. Elle l’aimait parce qu’il l’avait soignée tout enfant et parce qu’il la défendait lorsqu’on la dénigrait devant lui. Après cela, qu’il fût un peu bavard, un peu solennel et gaffeur par distraction ou par naïveté, ces légers ridicules ne choquaient pas la jeune femme.

Il lui confia qu’il préparait une brochure. Cette brochure devait créer « un mouvement d’opinion ». Elle aurait des échos « en haut lieu », et la Dépêche de Toulouse ne manquerait pas de polémiquer.

— C’est une étude sur la radiophonie ?

L’année précédente, le docteur était fou de radiophonie. Il avait introduit le « sans-filisme » à Villefarge et construit, avec des pièces détachées, un appareil économique et quasi monstrueux, qui faisait sa gloire. Alors, il ne parlait que des mystères de la T. S. F., des beautés de la T. S. F., des vertus de la T. S. F., et il écrivait, pour un journal du cru, des articles signés Jean de l’Antenne. Dans un style plat et grandiloquent, farci de termes scientifiques, il représentait le prolétaire rural, le paysan du Ségala ou de la Viadène, « assis à son humble foyer et recevant enfin, par l’oreille, l’aliment de l’esprit et du cœur : les cours de la Sorbonne, avec les cours des blés et des farines, les concerts Pasdeloup, les prévisions météorologiques, les discours des hommes d’État et les comptes rendus des livres nouveaux». Ainsi alimenté, le prolétaire rural ne voudrait jamais plus quitter le Ségala ou la Viadène.

Les lecteurs goûtaient ce langage, qui passait pour « élégant et coulant ». On disait que le docteur avait « un joli coup de plume » et qu’ils étaient, le fils Lacoste et lui, « deux stylistes émérites ». Bien entendu, ces deux « stylistes » ne s’estimaient guère. Le bon Dr Bausset valait mieux que ses ouvrages. Il était un de ces hommes étouffés par le milieu provincial, à qui la chance a manqué pour se développer tout à fait — la chance et peut-être l’esprit de suite sans quoi les plus beaux dons intellectuels se perdent, comme des eaux dans le sable. Jamais il n’avait réussi à se rassembler. Toute chose noble, hardie, nouvelle le sollicitait fortement. Il s’en éprenait comme d’une maîtresse, la saisissait, la caressait, l’étreignait et l’abandonnait pour s’éprendre d’une autre. C’est qu’il était un sensible et un imaginatif, une manière d’artiste incomplet plutôt qu’un savant. Cette sorte d’hommes est assez rare dans les petites villes, parce qu’ils portent en eux le goût de l’aventure et s’en vont, dès qu’ils le peuvent, mais, s’ils restent, ils sont incompris, déformés et malheureux. Ils se réfugient dans leur monde intérieur où ils accueillent la chimère.

Un sot mariage, une femme ennuyeuse et stérile, des papotages, des intrigues mesquines, les insipides conversations du café, les fatigues du métier, les laideurs et les tares de l’animal humain, tout cela, c’était la vie extérieure du Dr Bausset, mais sa vraie vie, ardeur, passion, curiosité, enthousiasme, jeunesse inutile du cœur, mélancolie insatisfaite des sens, sa vraie vie que personne ne soupçonnait se manifestait par ce qu’on appelait ses marottes.

Tour à tour il s’était donné à la géologie, à l’histoire des Albigeois, au félibrige, à l’aviation, à la T. S. F., et son logis de la rue Traversière conservait les épaves de ces aventures intellectuelles, sous forme de cristaux taillés, de cailloux, de livres écroulés sur le parquet, de photographies, de mécaniques disloquées.

— Ma brochure, reprit-il, aura pour titre : les Provinces qui meurent, et pour sous-titre : Périgord, Gascogne, Quercy. Notre Rouergue se défend encore, dans ses parties montagneuses, contre le fléau de la dépopulation, mais le Quercy, hélas ! le Quercy agonise. Les paysans n’ont plus d’enfants. Des villages tombent en ruine. Quant aux propriétaires qui font valoir, la rareté et la cherté de la main-d’œuvre les découragent. En bien des endroits, comme disait Mme Rigaud, ils se lassent et s’en vont… À propos, savez-vous que Bertrand de l’Espitalet quitte la Sarrasine ?

— Vous dites ?

— Je répète encore un propos de Mme Rigaud. Il paraît qu’une veuve, une Mme Laborderie, qui fait de l’élevage à Saint-Privât, dans la Corrèze, achèterait la Sarrasine.

— La Sarrasine n’est pas à vendre, on s’est moqué de Mme Rigaud. Cette grosse femme est toujours prête à accueillir et à colporter des histoires ridicules.

— Mais, Ginette, je ne vois pas ce qu’il y a de ridicule dans le fait de vendre une propriété.

— Une propriété de famille ! Une terre que Bertrand de l’Espitalet chérit comme une personne vivante ! Je n’en crois rien. Et puis, si c’était vrai, ma marraine me l’aurait écrit.

— À moins que Bertrand n’ait pas mis sa tante au courant de ses projets.

— Je le verrai bien, puisque j’irai demain à Puy-le-Maure.

Ils arrivaient près du jardin public, où retentissait une dernière marche triomphale aux embouchures des cuivres municipaux. Par le bas quartier, ils gagnèrent la rue de la République.

— Villefarge se transforme, dit la jeune femme. Je me rappelle cette rue avant la guerre et ses pauvres boutiques, presque aussi pauvres que celles des Cornières. Aujourd’hui, l’on se croirait dans une sous-préfecture.

— Tout s’américanise, fit le docteur prudhommesquement.

Geneviève voyait juste. Le gros chef-lieu de canton prenait dans cette rue de la République l’air d’une sous-préfecture, c’est-à-dire que la voie modernisée avait perdu tout caractère local. Était-on sur la lisière du Quercy, ou dans la Charente, ou dans la Nièvre ? Il fallait regarder les toits pour retrouver les traits de la vieille cité, bâtie par un comte de Toulouse. En bas, les vitrines des magasins, bien exposées à l’admiration des passants — utile publicité du dimanche — racontaient l’évolution des mœurs vers un type uniforme. En 1913, il y avait dans cette rue un papetier, une mercière, un tapissier, un quincaillier-lampiste-électricien, un horloger, un boulanger, un pharmacien. Les marchandises, conformes au goût d’une clientèle économe, vieillissaient aux devantures. On voyait encore des objets presque introuvables dix ans plus tard : des moines pour chauffer les lits, des panières d’osier à roulettes, à l’usage des enfants qui ne savent pas marcher seuls, des ouïes à trois pattes, et les espèces de ciseaux de bois avec quoi l’on épluche les châtaignes blanchies. Ces choses, employées encore dans les villages de la montagne, faisaient rire la jeune génération citadine. Aujourd’hui, la mercière était modiste et se dénommait Jane, à l’anglaise, au lieu de Jeanne Laroux. Le tapissier-décorateur exhibait des meubles dits « modernes ». Le lampiste vendait des appareils de T. S. F. et des phonographes. La boulangerie-pâtisserie avait, pour les touristes des circuits en autocars, un tea-room. Un garagiste, désigné par deux pompes à essence pareilles à deux gnomes écarlates, tenait en dépôt des automobiles d’occasion. Enfin, dans l’ancienne écurie de l’hôtel de France, le cinéma, ouvert les jeudis et les dimanches, fascinait les gens par des affiches où l’on admirait un couple enlacé, des Peaux-Rouges attaquant une locomotive, un rat d’hôtel en maillot et masque noirs, et l’inévitable milliardaire américain avec son revolver et son téléphone.

L’ombre froide de Saint-Martial se couchait sur le pavé, quand Geneviève passa devant le porche de l’église. Sous les arcades, les boutiques étaient closes et des lampes s’allumaient, jaunes dans le crépuscule.