L’Ennemie intime/1/8

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Édition de l’Illustration (p. 30-32).


VIII

M. Capdenat et Mlle Vipreux, assis en face l’un de l’autre, continuaient un entretien déjà familier, car la voix aiguë de Renaude disait, d’un ton de confidence :

« … Moi qui n’ai jamais eu de chance dans la vie… »

Sur la table, couverte d’une nappe à carreaux blancs et rouges, il y avait trois couverts.

Geneviève demanda :

— Nous avons donc un invité ?

Elle n’en croyait pas ses yeux. M. Capdenat ne recevait jamais personne.

Il s’étala dans son fauteuil, caressant le chat Sans-Oreilles, et, clignant de l’œil vers Renaude qui s’était levée à l’entrée de Mme Alquier.

— Une invitée ! précisa-t-il.

Les joues couperosées de la gouvernante s’enflammèrent un peu. Modestement, copine à regret ? elle murmura :

— Monsieur a exigé… Je ne voulais pas…

— Vous n’avez pas à vous excuser, fit Capdenat. Ma fille ne trouvera pas mauvais ce que je trouve bon. Et s’il me plaît que vous mangiez avec nous…

— Si cela te plaît, papa, cela m’est tout à fait indifférent.

Geneviève ne tenait pas au tête-à-tête, mais elle éprouvait une sensation désagréable. Cette demoiselle Vipreux, si humble et si rende, avait une revanche à prendre sur M. Capdenat, et elle semblait la prendre sur Mme Alquier… Cependant, l’extrême réserve de la vieille fille, sa manière de sortir, de rentrer, de servir, de se rasseoir, sans jamais parler la première, corrigèrent ce que sa présence, entre le père et la fille, avait de trop prématuré. Elle obéissait au maître. Pouvait-en lui tenir rigueur d’une indiscrétion qu’elle n’avait pas voulue ?

Aussitôt après ce dîner, Geneviève se retira.

Elle prépara ses bagages — un nécessaire et une mallette — qu’elle étala sur le vieux canapé couvert de cretonne noire à bouquets de roses. À 8 heures et demie, elle entendit une porte se fermer, à l’entresol. M. Capdenat pliait se coucher. Puis, des pas dans le corridor. Mlle Vipreux rentrait chez elle. Les trois quarts sonnèrent. Enfin l’horloge de Saint-Martial frappa neuf coups.

Alors, Geneviève sortit doucement, dans le corridor obscur. Sans tâtonner, elle monta l’escalier de la tourelle et toucha le bouton qui allumait l’électricité dans la « chambre haute ».

Cette ancienne salle d’étude et de jeu, coupée sur le grenier, était à présent un débarras où M. Capdepat n’allait jamais, où les servantes n’avaient que faire asile des chaises boiteuses, des tableaux crevés, des fauteuils qui perdaient leur crin. Une pile de vieux magazines s’écroulait sur le carreau, étalant des feuilles où l’on voyait le tsar et la tsarine, une fête persane en 1912, Sarah Bernhardt, Réjane, Edmond Rostand, des femmes enveloppées de mousselines flottantes, auréolées d’aigrettes, les mains dans leur vaste manchon. Un épervier empaillé, qui avait fait la joie de Raymond, perdait ses plumes. Un buste-mannequin, en toile grise, cambrait sa poitrine démodée. Une table peinte en noir — type matériel scolaire — était encore à sa place d’autrefois, perpendiculaire à la croisée.

À chacun de ses voyages, Geneviève montait à la chambre haute, et, malgré le bric-à-brac envahisseur, elle y retrouvait sa blonde enfance en robe de serge, assise à la table noire. Le fantôme triste de sa mère y passait et la silhouette chétive de Raymond. Elle savait où étaient les taches d’encre que le garçon avait faites, par une volonté désespérée de nuire, après une scène de M. Capdenat. Elle reconnaissait telle hachure de son canif sur le sapin du banc et, sur le mur, les lignes qui indiquaient leur taille à tous deux, avec les dates des années. C’était là qu’ils avaient ri, de ces fous rires enfantins qui giclent tout à coup, entre de petits doigts barbouillés. C’était là qu’ils avaient lu, en cachette, des romans innocents qui parlaient d’amour. Et plus tard, c’était là qu’elle avait réfugié son angoisse, lorsque Raymond se battait à Verdun et que la mère et la fille s’évitaient pour ne pas prononcer les mots qu’elles ne voulaient pas entendre. Et puis la mère morte, le frère exilé, c’était là que Geneviève fuyait le bourreau domestique qui la tenait sous son poing. Heures atroces où elle croyait sentir sur elle la pitié des choses muettes. La tête sur ses bras étendus, presque couchée en travers de la table d’école, elle criait de douleur :

« Maman !… Ô maman !… Ô mon frère !… »

Et elle souhaitait mourir.

Une fois, épuisée de larmes, elle s’endormit et se réveilla dans l’obscurité. La nuit se penchait sur son sommeil écrasé, comme une ombre maternelle. En bas, Capdenat, trépignant de rage, hurlait :

« Geneviève ! Vas-tu descendre ? N… de D… On ne se f… pas comme ça de son père !… »


La veille de son mariage, elle avait fait un dernier pèlerinage à la chambre haute et elle avait écrit sur la vieille table une petite lettre à Raymond :

« Je pense à toi. Je te sens près de moi, par le cœur, et je veux que tu sois heureux comme je suis heureuse. Nous nous reverrons bientôt, puisque je dois habiter Paris. »

Elle était sûre que Lucien accueillerait fraternellement Raymond, et cette certitude l’empêchait de pleurer en fermant la porte derrière elle. Adieu, triste enfance !… Le soleil de la jeunesse se lève sur un monde nouveau.

Le temps avait coulé. Geneviève Alquier était revenue à la chambre haute pour s’y cacher comme autrefois. Elle avait écrit bien des lettres sur la table noire, et comme autrefois, les bras étendus, elle avait pleuré, la nuit, quand le père était couché et qu’elle ne risquait plus d’entendre l’appel brutal qui l’affolait.

« Geneviève !… Où es-tu, Geneviève ?… »

Ce soir, elle ne pleurait pas. Elle n’évoquait ni la morte, ni l’absent, mais, pareille à la femme de Barbe-Bleue, tenant une clef et une lettre dans sa main, elle allait à pas veloutés de chatte. Dans un coin de la chambre, il y avait un secrétaire d’acajou qui lui appartenait en propre et qu’elle n’avait jamais voulu ni emporter, ni déplacer, ni faire restaurer par un ébéniste, un meuble sans beauté, bien malade, dont le placage se décollait.

L’abattant se renversa, découvrant l’intérieur du secrétaire, trois tiroirs sur le même rang, deux tablettes étagées. Presque rien sur les tablettes : des cartes postales, des étuis, des écrias vides, un éventail, un flacon cassé. Presque rien dans les tiroirs. Celui du milieu, tiré par un anneau, sortit de ses rainures. Il démasquait une planchette de citronnier que le jeu d’un ressort fit glisser, livrant le secret du vieux meuble : une cavité profonde où Geneviève enfonça la main. Elle en ramena une liasse de lettres, une vingtaine environ, toutes pliées dans leurs enveloppes bleutées.

Elle les reprit l’une après l’autre, les touchant comme des choses précieuses, avec une tendresse attentive et mélancolique. Puis elle les réunit en liasse, par ordre de date, en y ajoutant la lettre qu’elle avait reçue le matin. Et elle renoua le ruban.

Soudain elle frémit. Une marche avait craqué. Elle jeta les lettres en tas, dans le secrétaire, repoussa la planchette et le tiroir, releva l’abattant, et elle ôtait la clef de la serrure quand un coup frappé à la porte la fit tressaillir.

Uns voix l’appelait :

« Madame !… Madame !… »

Elle pensa :

— Mon père est mort… On me cherche…

Et elle ouvrit.

Renaude Vipreux, en camisole et en jupon, jeta un vif regard dans la chambre.

Geneviève lui saisit le bras :

— Qu’y a-t-il ?… Il est arrivé quelque chose…

— Non. Rien du tout… Que Madame se rassure !… Je suis désolée de déranger Madame… C’est le domestique du médecin qui est en bas, pour une commission qu’on lui a donnée… Le docteur va demain, en auto, du côté de Gramat. Il offre à Madame de l’emmener et de la mettre à la gare de Beaulieu. Il n’a pas pu écrire parce qu’il est auprès d’un malade. Il s’excuse… Ne trouvant pas Madame dans sa chambre, je me suis inquiétée, mais j’ai aperçu, du jardin, la fenêtre éclairée du second… Alors, je me suis souvenue de cet escalier que Madame m’a montré… Oh ! Comme Madame est pâle !…


(À suivre)