L’Ennemie intime/4/1

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Édition de l’Illustration (p. 81-85).


QUATRIÈME PARTIE


I

Le lendemain de l’enterrement, le juge de paix vint avec le notaire poser les scellés sur les meubles, dans la maison Capdenat. La loi sauvegardait ainsi les droits de l’héritier absent. Il fallut nommer un gardien des scellés ou une gardienne. Le juge proposa Mlle Vipreux, personne de toute confiance, honorablement connue.

Les Alquier approuvèrent ce choix, et Renaude y consentit, « pour rendre service ». Elle dit qu’elle avait compté s’en aller à Figeac dès la fin de la semaine, mais elle était libre et elle acceptait de veiller sur le logis jusqu’à l’inventaire et à la liquidation de la succession.

Le juge fit donc l’inventaire des meubles et des objets qui garnissaient sa chambre. Les scellés posés, il se retira et le notaire prit à part Lucien Alquier.

Le notaire Beausire, installé depuis deux ans à Villefarge, n’était pas un tabellion de comédie. C’était un jeune homme doux, distingué, bien pensant, filleul d’un évêque. On lui attribuait des ambitions politiques et l’on prétendait que ces messieurs du clergé lui destinaient une héritière.

— Monsieur, dit-il à Lucien, je dois vous avertir que votre beau-père m’a remis, en février dernier, une enveloppe cachetée contenant son testament et qu’il a détruit, devant moi, un testament déposé antérieurement à mon étude. Je possède aussi une note de sa main, spécifiant que l’ouverture dudit testament aura lieu le surlendemain de ses obsèques, en présence des héritiers et de Mlle Renaude Vipreux.

— Tiens ! tiens ! Elle a sa part du gâteau.

— J’ignore les dispositions prises par M. Capdenat. Il m’a consulté, une fois, au sujet d’un emprunt qu’il voulait faire, mais il ne m’a pas nommé le prêteur. Ses affaires semblaient l’inquiéter beaucoup. Je crois qu’il jouait à la Bourse.

— Nous le saurons par son banquier.

— L’absence de M. Raymond Capdenat va compliquer les choses et retarder le règlement de la succession.

Me Beausire exposa les exigences du code.

— Vous ferez le nécessaire, dit Alquier. Nous ne sommes pas pressés.

Les formalités terminées, il rejoignit Geneviève et lui raconta son entretien avec Beausire.

— Saviez-vous que votre père eût emprunté de l’argent ?

Elle ne savait rien, sinon que Capdenat se plaignait toujours et se disait presque ruiné. Pourtant, il ne dépensait guère.

— Je présume que Mlle Vipreux est mieux renseignée que vous et qu’elle attend un beau petit legs.

— Mais, Lucien, ne l’a-t-elle pas mérité ? Elle a soigné papa avec une patience et un désintéressement admirables.

— Ma pauvre Geneviève, vous êtes un enfant de cinq ans ! Vous m’attendrissez.

— Tout le monde vous dira…

— Je ne me fie pas au suffrage universel. Votre Vipreux, votre sainte Vipreux !… Je l’étudie depuis deux jours. Et elle s’en aperçoit, et ça l’ennuie ! Votre Vipreux !… J’augure que le testament de votre père nous vaudra un intermède inattendu… Sur quoi, je vais chez le garagiste pour voir s’il a réparé ma voiture, qui a une petite avarie… Je vous laisse à votre chère Vipreux.


Les panonceaux de l’étude Beausire brillent sur la façade sculptée qui jouxte la Maison des Consuls. On est d’abord ébloui par le noir de l’escalier. On 7 respire la même odeur de moisi que dans toutes les bâtisses de la vieille place, avec quelques relents d’encre et de paperasses. Au premier, l’on trouve la salle aux peintures marron, aux casiers de bois noirci, aux lampes coiffée de porcelaine verte. Deux clercs y grossoyent à deux tables jumelles. On ouvre une porte : c’est le cabinet du notaire, mi-vieux, mi-neuf, où Me Beausire a conservé les armoires et les cartonniers de ses prédécesseurs, en y joignant le luxe moderne d’un immense bureau américain et de deux fauteuils gigantesques en cuir et velours havane. Sur la cheminée, un Brutus de bronze assiste depuis quatre-vingts ans à la tragi-comédie des testaments et des contrats. Me Beausire a respecté le Brutus. Par compensation, il a orné la tenture verdâtre de quelques photographies encadrées : la Joconde, l’Angélus, le Rêve. Me Beausire croit aimer les arts, mais il n’admire qu’â coup sûr et avec des garanties.

Il tendit la main à Lucien Alquier et offrit un fauteuil au paquet de lainage et de crêpe qui était Mme Alquier. L’autre paquet noir, subalterne, se contenta d’une chaise. Puis ces dames relevèrent leurs voiles. Me Beausire répéta, brièvement, ce qu’il avait dit à Lucien, et, tout en parlant, il considéra les trois figures de ses clients : Alquier, portant beau dans son embonpoint, avec sa mise de César de la décadence, son large front, ses mains soignées, ses lèvres spirituelles et féroces ; Geneviève, effleurée par le soleil qui accentuait les cernes mauves de ses paupières et dorait sur sa tempe une mèche de cheveux blonds ; Renaude, enfin, placée dans la trajectoire du rayon et pareille à une vieille marionnette écaillée, tachée de rouge aux pommettes. Elle contemplait le vide et elle affectait l’indifférence, mais son regard restait singulièrement attentif, intelligent, scrutateur, « canif luisant » d’une trempe incomparable, et, tandis que Me Beausire, ayant achevé ses explications préliminaires, commençait de rompre les cachets de l’enveloppe qui renfermait le testament de Capdenat, ce regard de Renaude heurta celui de Lucien brillant comme un fleuret démoucheté. Et ce fut la première passe.


Le notaire lut :

Ceci est mon testament :

Je soussigné, Auguste-Pierre-Anthime Capdenat, entrepreneur de maçonnerie, demeurant en ma maison, 3, place des Cornières, à Villefarge (Aveyron), malade de corps, mais sain d’esprit, exprime ici mes dernières volontés :

J’avais acquis, par mon travail, une fortune honorable que je comptais laisser à mes enfants. Les malheurs qui me sont venus de mon fils et les conditions d’existence qui m’ont été imposées par ma fille ont compromis cette fortune. Ayant perdu beaucoup d’argent, mais espérant rétablir mes affaires, j’ai accepté, en prêt amical, de Mademoiselle Renaude Vipreux, ma gouvernante, une somme de cent cinquante mille francs, de quoi je lui ai donné reçu.

En reconnaissance de ses soins et de son dévouement, je lui lègue à ladite Renaude Vipreux, en toute propriété, ma maison des Cornières, tante meublée et garnie, à l’exception des portraits et papiers de famille. C’est une manière de rembourser, en partie, ma dette, si je n’ai pu le faire effectivement et complètement avant mon décès.

Je n’ai rien voulu demander à mes enfants qui m’ont abandonné en se désintéressant de moi. Je ne leur dois rien et suis en paix avec ma conscience.

Fait à Villefarge (Aveyron), 3, place des Cornières, le 20 février 1928.

Anthime Capdenat.


Le notaire ajouta :

— Dans le coffre-fort de M. Capdenat, nous avons trouvé une somme de trois mille cinq cents francs. Il peut y avoir d’autres fonds et des titres en banque. Nous le saurons bientôt.

Un silence de quelques secondes, qui parut très long.

Lucien Alquier parla le premier.

— Puis-je voir ce chef-d’œuvre ?

Le notaire lui tendit le testament. Il le relut, à haute voix, en insistant sur certaines phrases : « Malade de corps, mais sain d’esprit… » Hum ! … « … seins et de son dévouement … » Hum !… « … en règle avec ma conscience… » Hum !…

Il rendit le papier à Me Beausire et fit un petit salut de la tête à Mlle Vipreux qui était absolument immobile.

— J’ai dit « chef-d’œuvre », je le répète. Tous mes compliments à la collaboratrice !

Cette fois, Renaude bougea.

— Monsieur veut-il insinuer que j’ai collaboré au testament de M. Capdenat ?

— Insinuer ? Oh non ! J’affirme, dit Alquier d’une voix douce.

Et comme Geneviève allait parler, il l’arrêta :

— Permettez, chère amie. Vous m’avez fait confiance, n’est-ce pas ? Je vous représente, vous et votre frère. Laissez-moi conduire ceci.

Et toujours sur le même ton de suave politesse :

— Mlle Vipreux voudra bien justifier sa créance et nous expliquer…

Renaude ouvrit son sac à main.

— Maître Beausire, voici les reçus signés de M. Capdenat. Ils sont en règle et mes droits ne peuvent être honnêtement contestés. Quant à m’expliquer… Que voulez-vous dire, monsieur Alquier, et quelles explications vous dois-je ? Je possédais une somme — énorme pour moi — et je désirais la placer en première hypothèque. Maître Beausire, je vous ai consulté au sujet de ce placement.

— Un placement de cinquante mille francs, en effet.

— J’ai préféré offrir la somme entière à M. Capdenat, pour l’obliger, et aussi parce qu’il m’avait assuré qu’il la doublerait bientôt. Il spéculait. Il disait qu’il avait des tuyaux… Avions-nous à le crier sur la place publique ? M. Capdenat m’a demandé le secret, même avec ses enfants, surtout avec ses enfants. Il avait ses raisons…

Les yeux pointèrent vers Geneviève et revinrent heurter le regard de Lucien :

— J’en pourrais dire long… Je vous conseille d’être prudent, monsieur Alquier. Madame est plus sage que vous. Elle se tait.

— Parce que je l’ai priée de se taire.

Un tremblement agitait les mains de Renaude.

— Faut-il croire, dit Geneviève, que papa avait tout perdu, qu’il ne possédait plus rien ? De quoi donc vivait-il ? Des revenus de l’argent emprunté ? C’est invraisemblable.

— C’est pourtant vrai, dit Renaude. Il me disait souvent : « Renaude, en attendant que je me refasse, je n’ai plus rien. Si l’on savait ça !… » Et je répondais : « Monsieur se refera. J’ai confiance. » Ça le touchait au cœur… Il en avait tant, du cœur, le pauvre défunt !… Ah ! ce qu’il a souffert, je suis seule à le Bavoir.

Il y eut un nouveau silence, un répit avant la reprise.

Lucien changea brusquement d’attitude.

— Maître Beausire, vous croyez que les choses ont pu se passer ainsi ?

— Je n’ai pas à sonder les reins et les cœurs. Tout arrive dans les affaires de succession, tout. Et l’on voit des testaments si imprévus ! dit prudemment le notaire.

— Eh bien, je suis prêt à me rendre. Mademoiselle Vipreux excusera mon premier mouvement. Nous rembourserons les dettes prouvées, cela va de soi, car nous sommes d’honnêtes gens. Nous ferons même l’avance de la somme nécessaire pour mon beau-frère absent et nous garderons la maison, n’est ce pas, Geneviève f Le legs étant une manière de remboursement n’aura plus raison d’être…

— Pardon, fit Renaude, je peux tenir à ce legs et préférer…

— Ah ! c’est une autre histoire. Nous aussi, nous tenons à la maison. Nous avons l’esprit de famille. Nous repoussons l’accusation d’ingratitude portée contre nous par un vieillard dont l’esprit travaillé…

— Travaillé par qui, s’il vous plaît î

— Disons par la vieillesse et la maladie… Mais une question comme celle-là ne se résout pas en une heure de conversation, même entre gens de bien et dans un endroit aussi agréable, aussi sympathique que le cabinet de Me Beausire. Nous avons du temps, beaucoup de temps. Il faut attendre le retour de mon beau-frère, noble esprit égaré dans les utopies, ou, à son défaut, un jugement du tribunal. Me Beausire nous a expliqué cela lumineusement. Vous aurez donc tout le loisir, chère mademoiselle Renaude, d’écrire à votre cousin d’Amérique pour…

— Pour ?…

Si le prêt des cent cinquante mille francs était contesté, Raymond pourrait se montrer chicanier… sceptique… Vous devriez peut-être prouver la réalité du prêt, l’origine de la somme qui était bien, n’est-ce pas, en votre possession ?

— Vous le savez : c’est un don de mon cousin.

— Bienfaisant cousin ! B s’appelle… ?

— Il s’appelait Georges Ferrier et il était négociant en peaux à Buenos Aires…

— Il était ?

— Hélas ! il est mort voilà treize mois.

— Bien fâcheux… Enfin, quand il vous a fait cette donation, son notaire a dû garder…

— Quel notaire ?

— Celui qui a passé l’acte.

— Il n’y a pas eu d’acte. Georges m*’a remis la somme de la main à la main.

Me Beausire leva ses blonds sourcils d’un air scandalisé.

— Vous avez eu tort, commença-t-il…

Alquier était lancé. Il paraissait s’amuser beaucoup, et il continua, sans prendre garde qu’il interrompait le notaire :

— Un négociant ! Un homme d’affaires ! Eh bien, et le fisc ?… Vous êtes passible d’une amende, ma pauvre demoiselle… Mais nous serons généreux. Nous ne vous dénoncerons pas… Cent cinquante mille francs dans votre sac à main, quel paquet !… Votre banquier a dû vous dire que vous étiez bien imprudente ?

— Je n’ai pas de banquier. J’ai tout remis à M. Capdenat parce que je n’entends rien aux affaires d’argent, moi ! Et je vous vois venir, monsieur Alquier ! Vous tâchez de me faire dire des choses compromettantes. Alors, je déclare que je ne parlerai plus.

— Qu’en présence de votre avocat… La phrase est classique.

— Que voulez-vous dire encore !

— Que, même convaincu de votre probité, de votre sincérité, je ne pourrai empêcher mon beau-frère de penser qu’il y a des trous dans votre belle construction, des trous dans votre raisonnement, par où la justice glissera un coup d’œil investigateur. Si Raymond — pure hypothèse ! — non content de revendiquer sa part de la succession paternelle, et sa maison natale en particulier, si Raymond conteste la dette, demande une enquête, entame un procès en captation… Cela vaut la peine d’y réfléchir, ma bien chère demoiselle. Votre situation n’est pas si nette que vous le pensez. Vous êtes jeune… J’entends : en affaires… Vous ignorez combien retors, sagaces, tenaces et clairvoyants peuvent être les chicanous et les chats-fourrés… Voyez, Me Beausire sourit malgré lui ! Il les connaît !… À bien y penser, je tremble pour vous. Et voyez encore : Me Beausire ne sourit plus. Il hésite, par bonté d’âme, à vous consterner en vous faisant entrevoir les conséquences épouvantables…

— Vous vous moquez de moi, monsieur ! dit Renaude en se levant… Maître Beausire, me laisserez-vous insulter chez vous ?

— M. Alquier plaisante, dit le notaire. Mais il y a, dans ce qu’il dit, une part de vérité. Tout testament est contestable. Et c’est grand dommage que, pour la donation faite par votre cousin, les formes légales n’aient pas été observées. Pourtant, je suis persuadé qu’avec de la bonne volonté vous arriverez à vous entendre tous, car un procès, cela mène loin, et une transaction…

— Il suffit, maître Beausire, j’en ai assez entendu. Je ne céderai rien de mes droits, rien. Je vous confie le soin de les défendre et je me retire… Quant à vous, madame, qui ne dites rien et qui devriez vous souvenir que votre père a parlé, devant vous, de ses embarras, vous qui vous taisez parce que vous avez peur de votre mari, je vous conseille de me laisser en repos. Je retourne à la maison. Vous pouvez y revenir aussi. Je ne désire pas le scandale. Je veux me conduire correctement… Mais la maison est à moi ! cria-t-elle avec un accent qui fit tressauter Me Beausire.


Elle était déjà dans la salle où les clercs grossoyaient, et elle vociférait encore.

Alquier se tourna vers le notaire ;

— Voilà… Vous avez entendu ?…

Et il déclama, avec une comique emphase :

La maison m’appartient, je le ferai connaître.
Molière. Tartuffe, acte IV.