L’Ennemie intime/4/2

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Édition de l’Illustration (p. 85-ill).


II


Geneviève se débarrassait de ses crêpes. Lucien, allongé dans le fauteuil à bouquets, se frotta les mains :

— Eh bien, que vous avais-je dit ?… Vôtre Vipreux !… Il faut venir dans la petite province pour trouver de ces figures prodigieuses. Le renard et la vipère en une seule vieille fille. Vraiment, je me console du temps que je perds dans ce trou de Villefarge, parce que j’y vois cette Renaude Vipreux que personne ne sait voir : tartuffe femme ! Un type admirable, et beaucoup plus intéressant pour moi que les Lacoste, les Beausire, les Bausset. Je suis probablement le seul qui la comprenne, le seul à sa taille. Et elle le sent. Et elle me craint. Cette bonne fille-là, je la déchiffre comme un livre à double sens, tandis que ces idiots, autour d’elle, ne voient que le texte vulgaire, en grosses lettres, le texte facile, édifiant… Ah ! quel tempérament elle a dû avoir, cette chaste Renaude ! Quels désirs inassouvis, et terribles ! et les ravages du refoulement ! Et l’orgueil ! Et la haine !… La méchanceté lui tient lieu de sexe. C’est le monstre complet. Car elle vous hait, vous spécialement. Vous ne vous en doutiez pas ? Sainte innocence ! Elle vous hait. Vous êtes jeune. Vous êtes belle. Vous êtes riche. Vous habitez Paris. Elle pense que vous êtes heureuse. Vous êtes tout ce qu’elle aurait voulu être. Vous avez tout ce qu’elle n’a pas. Elle vous hait. C’est bien naturel… Hé, qu’est-ce qui vous prend ?

Geneviève, énervée par la scène de l’après-midi, fondait en larmes.

— C’est affreux de penser qu’une personne à qui l’on n’a fait aucun mal…

— Aucun mal ? Votre présence, votre existence la torturent. Vous n’avez jamais vu ses yeux sur vous ?

— Alors, vous croyez que cette histoire de créances, d’emprunt est une comédie ? Que mon père s’y est prêté pour nous dépouiller ?

— Je le suppose. Cela sent la machination. Une machination, par certains points, maladroite. Si fine qu’elle soit, et même aidée par votre excellent père… — je serais curieux de savoir quelles étaient leurs véritables relations ! — Mlle Vipreux ne connaît pas tous les tours et détours de la loi. Il y a, dans cette affaire, matière à procès. Nous plaiderons. J’irai jusqu’au bout pour crever la poupée et voir ce qu’elle a dans le ventre.

— Le notaire semblait indécis.

— Il est pour la Vipreux, n’en doutez pas. Nous partons et elle reste. Si elle a la fortune et la maison, c’est une cliente assurée.

Geneviève dit naïvement :

— Comment, vous qui êtes ici depuis trois jours, devinez-vous ce que les autres, qui ont Renaude sous les yeux, n’ont pas soupçonné ?

— Parce que j’ai, un peu plus que ces « autres », l’expérience de ce qu’on appelle le mal. Je ne suis pas emmitouflé de préjugés. Les démons qui habitent l’homme et la femme grouillent ici, comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, mais chacun est seul à connaître le sien. Pour moi, ce sont de vieux camarades. Je subodore, de loin, leur odeur de soufre… Le monde, Geneviève, ne ressemble guère à l’image qu’on en donne aux enfants pour les encourager à la vertu. Tous les hommes sont capables de tout faire. Il n’y faut que le besoin et l’occasion. Les gens dits vertueux ont peu de besoins et ne rencontrent pas l’occasion. Question de chance !


Cette philosophie pessimiste, qui niait la valeur et l’existence même du bien, glaçait le cœur de Geneviève. Elle avait péché et souffert, mais elle croyait au bien et voulait y croire. L’idée lui vint que Lucien, si fier de sa perspicacité, n’avait pourtant pas découvert ce qui l’eût touché au vif. Elle eut peur qu’il ne lût cette pensée sur son visage et elle baissa la tête.

— Demain, dit-il, je retournerai chez le notaire, et puis si la voiture est prête, et même si elle ne l’est pas, je partirai pour Biarritz. Vous ne craignez pas de rester ici avec Mlle Vipreux ?

— Elle ne va pas m’assassiner !

— Non. Elle se contentera de vous chasser de votre maison. Demeurez donc. Soyez calme. Soyez polie. Que la Vipreux se rassure. En revenant de Biarritz, je vous reprends et nous retournons à Paris, où je commencerai l’enquête sur les rapports de Renaude Vipreux et de feu son cousin. Maintenant, je vous laisse reposer et je vais prendre l’air, car cette maison est sinistre.

Au seuil de la chambre, il s’arrêta. Sa figure néronienne ne riait plus. Elle était soucieuse et dure.

— Geneviève !… Il est important que je sache… Vous n’avez jamais fait de confidences à Mlle Vipreux ?

— Des confidences ?

— Allons, vous m’entendez fort bien… Vous n’avez jamais parlé de… notre ménage… de nos… malentendus… ? Vous ne vous êtes jamais plainte ?

— Jamais.

— Cette fille n’est qu’une espèce de servante — une servante-maîtresse, la pire espèce ! — mais les femmes, entre elles, bavardent avec une stupide volupté.

— Je n’ai jamais parlé de vous, ni en bien, ni en mal.

— Tant mieux pour vous. Je ne vous aurais jamais pardonné certaines indiscrétions, et je vous assure, ma bonne petite amie, que je vous les aurais fait payer cher.

— Je n’en doute pas.

Il baisa la main de Geneviève et s’en alla.

Il revint mécontent. Le garagiste lui demandait encore deux jours parce qu’il n’avait pas d’ouvrier. Lucien décidait de prendre le train. Il calcula :

— Mardi soir à Biarritz, mercredi, les affaires, jeudi, vers midi, retour à Villefarge et départ immédiat pour Paris.


Ni dans la soirée, ni dans la matinée du lendemain, après le départ de Lucien, Geneviève n’aperçut Mlle Vipreux. Elle était dans sa chambre, souffrante.

Le Dr Bausset vint un instant, et Renaude fit dire qu’elle reposait et ne voulait pas être dérangée.

— Puis-je vous demander un service ? dit Geneviève à son vieil ami.

— Je suis à votre disposition.

— Eh bien, puisque vous avez votre voiture, passez rue des Chevaliere-Saint-Jean et prévenez vous-même Maria-la-Bossue que je l’attends après dîner. Mélanie est à bout de forces. Il lui faut une aide.

— Maria ? Je croyais que Mlle Renaude l’avait… ne la voulait plus !

— Et si je la veux, moi ?

Le ton de Geneviève surprit Bausset. Il pensa qu’elle tâchait d’affirmer son autorité dans cette maison qui était sienne, car on ne connaissait pas encore, en ville, l’histoire du testament.


La soirée était pluvieuse et tiède et Geneviève n’avait pas trop froid dans la salle à manger sans feu. Elle attendait Maria, sûre que Maria viendrait. L’albinos était couchée et Renaude n’avait pas quitté sa chambre.

Que la salle à manger était triste et qu’elle était laide ! Les fausses verdures, le buffet Henri II, les moindres choses exsudaient l’ennui qui les avait imprégnés : l’ennui de Berthe Capdenat, l’ennui des enfants prisonniers, l’ennui de la jeune fille solitaire, l’ennui du vieillard impotent. Tous les êtres qui s’étaient assis à cette table avaient bu et mangé l’ennui mêlé à leur breuvage et à leur nourriture. L’ennui avait fané les couleurs. Il avait donné un goût fade à l’air qu’on respirait, une sonorité spéciale aux bruits familiers, une sourde lenteur aux poids de l’horloge, comme si les minutes, dans cette pièce étouffante, s’étaient traînées, avec effort, vers le néant.

Qu’il paraissait lointain, le vieil homme dont les lunettes gisaient sur le marbre de la cheminée ! Six jours plus tôt, il était là, grosse larve grisâtre, dans son fauteuil, et son esprit, enténébré déjà, s’évadait de l’ennui dans la rancune furieuse, cherchant à se survivre, à se prolonger, par la déception qu’il préparait à ses enfants. Il devait en parler avec Renaude et dire :

« Ils verront ce qui les attend. Ce sera drôle. »

Et Renaude, complice ?…

Lucien avait-il raison ? Les honnêtes gens sont-ils des criminels qui s’ignorent parce que le besoin et l’occasion du crime leur ont manqué !

— Maria, ne faites-pas de bruit.

— Ah ! Madame !… Pauvre madame !… Je me languissais de vous.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venue me voir ?

— Je suis venue le jour de l’enterrement de Monsieur. Mlle Renaude m’a fait dire, par la petite blondasse, que vous n’aviez pas de temps à perdre pour moi Ça ne m’a pas fait plaisir.

— Je n’ai pas su que vous m’aviez demandée.

— Oui, c’est sa manière à elle… Des coups en dessous.

Cette humble figure amie rassurait Geneviève.

— Maria, vous allez me dire la vérité, sans ménager personne. Que s’est-il passé, dans cette maison, pendant que vous y étiez ? Qu’avez-vous vu que vous n’avez pas raconté à ma cousine Aubette ?

— Il y a, d’abord, que Mlle Renaude a fait des comédies à M. Capdenat pour qu’il se débarrasse des oiseaux… Il ne voulait pas. Elle voulait. Elle lui a fait croire que c’était lui qui voulait. Toujours, elle s’y prenait de cette même façon, en le plaignant, en le flattant, en disant d’abord pareil à lui. Et puis c’était comme si elle lui avait soufflé ses pensées à elle. Il ne s’en apercevait pas. Il devenait son toton. Après les oiseaux, le chat !… Aussi vrai que Dieu nous voit, madame, Sans-Oreilles n’était pas malade. Elle n’a pas dit au vétérinaire : « Soignez-le, » Elle lui a dit : « Tuez-le. » Ça m’a révoltée.

— Mais il y a autre chose, Maria… Ce que vous n’avez pas dit à ma cousine

— Je ne pouvais le dire qu’à vous.

— C’est donc bien grave ?

— Madame, vous vous rappelez le premier jour qu’elle était là ? Vous l’avez envoyée chercher vos clefs. Elle tardait à revenir. Vous m’avez commandé d’y aller. La porte de la chambre n’était que poussée. J’ai vu Mlle Vipreux assise sur votre lit, qui lisait une lettre, une lettre à vous, une lettre bleue. Je suis entrée. Elle a remis la lettre dans le tiroir. Elle m’a regardée en face, avec des yeux… des yeux méchants !… et elle m’a dit : « Quoi ? » comme une personne qu’on dérange. J’ai dit : « Les clefs ! — Les clefs ? qu’elle a dit, vous voyez bien que je les cherche. — Non. Vous ne les cherchez pas. Vous lisez. — Moi, je lisais ? Ah bien, vous êtes hystérique, vous avez des visions. »

— Il fallait m’avertir, Maria.

— Elle aurait dit que je mentais. Elle est si mauvaise ! Si je ne suis pas partie tout de suite, c’est rapport à ce pauvre Sans-Oreilles… Une autre fois — c’était dans les derniers temps que j’étais chez Monsieur — j’ai bien entendu qu’elle lui parlait d’une lettre… d’une lettre de vous, ou à vous… Je n’ai pas compris exactement. Il criait : « Ça n’est jamais arrivé dans ma famille. » Et elle a dit : « On n’avait jamais vu, non plus dans votre famille, quelqu’un comme votre fils. » Il a dit : « Si c’est vrai, elle me le paiera. — Et si je vous donnais des preuves ? s qu’elle a dit. C’est tout ce que j’ai entendu.

— Maria !… Vous auriez dû m’écrire… Il fallait… Oh ! si j’avais su…

— J’avais peur d’elle. Les Sœurs, le curé, le médecin, les voisins, tous, ils étaient tous entichés de cette créature. Elle m’aurait fait passer pour folle. Elle m’aurait fait perdre mes pratiques. Une femme comme celle-là, madame, ça a beaucoup de venin. J’ai eu peur.