L’Ennemie intime/4/3

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Édition de l’Illustration (p. 89-91).


III

Cette vibration mélancolique dans la nuit… 1 heure, 1 heure et demie ?… L’horloge de la salle à manger n’en sait rien. Elle est arrêtée et personne n’a songé à la remonter depuis six jours… 1 heure et demie du matin ?… Il y a bien longtemps que Geneviève grelotte dans ce fauteuil. Elle a eu tout juste la force de s’y trainer après le départ de la bossue. Et la terreur lui a tordu la gorge, le cœur, les entrailles.

Ce récit de Maria, quelle lumière sur le passé !

Renaude sait tout : l’amour de Geneviève, le nom de son amant, l’arrangement de leurs rendez-vous, tout ce que contenait la lettre bleue. Quand Geneviève est partie dans la voiture de Bailsset, Renaude a pu la suivre, minute par minute, connaissant le programme de la journée et l’emploi de la nuit. Elle a pu se dire : « Voilà Mme Alquier qui arrive à la gare d’Argentat. Elle est chez sa marraine. Elle repart. Elle rencontre son amant… » et le lendemain. : « Elle raconte à son mari qu’elle a manqué le train. Et il la croit. Les maris sont si bêtes ! »

Avoir eu, dans sa vie la plus secrète, ce témoin, cette ennemie cachée !… Avoir, sous ces yeux impassibles, souffert, tremblé, sangloté, sans soupçonner qu’elle voyait tout, comprenait tout, jugeait tout et n’oubliait rien. Et maintenant, être dans sa main, à sa merci… quelle horreur !

Tout ! Elle sait tout ! Et Capdenat savait tout. Ils ont préparé, ensemble, ce châtiment qui va frapper Geneviève. Quel châtiment ? Sous quelle forme ? Comment le prévoir ?… Abominable angoisse d’attendre…

» J’en mourrai, c’est certain. J’en mourrai. Je ne subirai pas cette honte, et la colère de Lucien… Je n’ai pas la force de souffrir. J’en mourrai. »

La paix. Le sommeil éternel. Cette chose étendue sous le drap… Non, ce n’était pas effrayant…

« Si Bertrand était encore mon Bertrand, à moi, je lui crierais : « Au secours ! » Mais je suis seule…

» Des preuves ?… Voyons, voyons, un peu de calme !… Elle a lu une lettre, mais les autres sont dans le secrétaire, et la clef ne m’a pas quittée…

» Ma maladie !… Elle a pu avoir mes clefs pendant ma maladie ?…

» Mais elle ne connaissait pas le secrétaire… à moins que… Oui, ce soir où le domestique du docteur est venu… elle est montée à la chambre haute… Elle m’a dit : « Oh ! comme Madame est pâle ! … * Elle avait déjà lu la lettre.

» Mon Dieu, que faire, où aller ?… Mon Dieu, sauvez-moi !

» … D’abord, le secrétaire. Prendre les lettres dans le secrétaire, les compter, pour savoir si elle en a volé, et combien, et lesquelles…

» Du sang-froid. Allons ! Tout n’est pas perdu ! Elle s’est peut-être vantée. Elle sait tout, mais elle n’a rien. Pas de preuves. Qu’elle m’accuse, je pourrai lui répondre, moi aussi : « Vous êtes hystérique, et vous avez des visions. »


La maison est une toile obscure où se dissimule l’araignée aux aguets. On ne la voit pas, mais les moindres mouvements qui remuent imperceptiblement la toile l’éveillent et l’avertissent. Il faut passer doucement devant le lieu où elle gîte. Qu’il est long, ce corridor dallé ! Dehors, la pluie jase à petit bruit. Deux coups de cloche ébranlent la nuit. 2 heures.

La lampe éblouissante éclôt dans le puits de l’escalier blanc. On n’a pas mis les scellés sur la porte de la chambre haute. Est-ce un oubli du juge ? A-t-on pensé que cette dépendance du grenier ne contenait que des objets sans valeur ? Geneviève donne la lumière. La chambre a toujours le même aspect, avec la table noire, le mannequin démodé, les fauteuils brisés, les piles croulantes de magazines et l’épervier empaillé sur une étagère de sapin.

Pas de scellés au secrétaire.

Geneviève met la clef dans la serrure, tire l’abattant qui lui échappe soudain. Le vieux meuble craque et gémit. Vite ! La planchette joue dans la rainure… Les lettres ! Tout le paquet, dans la cachette, avec son ruban bleu intact !… Chaque enveloppe porte un numéro, de un à vingt-cinq.

« Toutes !… Elles y sont toutes !… Je suis sauvée. Je vais m’évanouir… »


— Que faites-vous ici ?

Geneviève tressaille et se retourne, serrant le paquet de lettres dans sa main qu’elle ramène vers sa poitrine.

— Et vous ? dit-elle.

Renaude Vipreux est en chemise de nuit et en jupon, sous un châle noir à franges. Ses jambes maigres, sillonnées de veines bleues, sont nues, et nus ses pieds dans des savates de feutre. Ébouriffés par l’oreiller, ses cheveux roux, blancs par places, se hérissent sur sa petite tête, haut dressée, haut dardée, et, dans cet accoutrement, elle serait burlesque si les couteaux luisants de ses yeux et les taches sanglantes de ses pommettes ne lui faisaient un masque terrible. Ce n’est plus la vieille fille, roidie dans sa fausse humilité. Ce n’est plus le chat malade. C’est l’Être que Geneviève a vu, dans son délire, penchant sur sa fièvre un cou de gargouille. C’est le Monstre, roux et rusé comme le renard, et qui siffle, en amassant ses poisons, comme la vipère.

La froide clarté de l’ampoule, le silence, la pluie sur le toit, la ville endormie à l’entour, la chambre aux meubles disloqués, est-ce bien le monde réel ? Les choses ont un air fou et ensorcelé. Et c’est cela même qui sauve Geneviève de l’épouvante. Elle ne s’affole plus. Elle est calme, lucide, insensible, comme en songe.

— Je suis gardienne des scellés, dit Renaude, et responsable devant la loi. On n’a pas le droit de toucher aux meubles.

— Les scellés n’étaient pas sur ce meuble qui m’appartient.

— Descendez immédiatement, madame Alquier.

— Et vous, sortez d’ici.

— Je suis chez moi. J’ai payé la maison. Je l’ai payée d’avance à votre père que vous laissiez crever dans la gêne, le malheureux.

Geneviève se répète, intérieurement :

« J’ai les lettres, toutes les lettres. Elle ne peut rien. Je ne la crains plus, l’horrible femme. »

Et tout haut :

— Je n’ai pas à discuter avec vous. Les juges diront ce qu’il faut penser de votre créance et du testament de mon père.

— Vous prétendez m’accuser ?

— Je ne vous répondrai pas.

— M’accuser ? Et de quoi ?… De quoi ?… Osez le dire,

— Vous serez prise à votre piège.

— Et vous ?

Geneviève ferme tranquillement le secrétaire.

Renaude ricane :

— Allez-vous donner à une honnête femme des leçons de vertu ?

— Laissez-moi passer, maintenant, je veux descendre.

— Ah ! vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? Vous êtes contente ?… Eh bien, vous ne descendrez pas. J’ai à vous parler, moi ! Et vous m’écouterez.

— Je ne vous écouterai pas.

Le sang monte aux yeux de Renaude.

— Ah ! prenez garde ! Vous voulez me piétiner, vous et votre mari ?… Il m’a traitée… il m’a traitée…

La fureur la fait balbutier.

— Ce « sépulcre blanchi… Cet homme dont l’âme sent la pourriture… » Vous reconnaissez cette phrase ?… Elle n’est pas de moi.

La lumière qui argente les cheveux en auréole et les joues de Geneviève accuse les reliefs anguleux du masque de l’Ennemie.

— Ah !… Ah !… Vous vous croyez très forte parce que vous avez ces papiers dans les mains. Mais votre pauvre père avait bien prévu que vous me refuseriez mon dû, et il m’a laissé une arme : une lettre de votre amant, qui contient une lettre de vous, une lettre qu’il vous renvoie, sur votre demande, et que vous lui aviez recommandé de brûler, pour que le « sépulcre blanchi » n’en ait jamais connaissance… car on ne sait jamais ce qu’il peut arriver d’une lettre d’amour. Vous aviez oublié ce détail ?… Je précise : la lettre porte un chiffre, répété sur l’enveloppe : treize. Elle débute ainsi : « Geneviève, ma maîtresse adorée… »

Renaude fait une pause, attendant — en vain — le cri de la femme blessée.

Elle reprend :

— Votre pauvre père a lu ça !… Il en pleurait, cet honnête homme ! Et votre mari, pleurerait-il ?… Je crois plutôt qu’il vous tordrait le cou, à vous et à votre amant, M. de l’Espitalet.

Geneviève n’est plus qu’une statue livide.

— Un bon avis : ce sera le dernier. Arrangez-vous pour que votre cher mari renonce à des manœuvres malpropres et qu’il accepte le testament comme il est. Pas dans un mois. Pas dans huit jours. Après-demain. Il a dit au notaire que vous partiriez jeudi. Je veux, entendez-moi bien, je veux que l’affaire soit réglée avant votre départ. Sans ça, M. Alquier recevra la lettre et saura que sa femme est une… une…

Elle cherche un mot, hésite à prononcer celui qui lui vient — délicieusement — aux lèvres, et emploie le terme noble :

— Une adultère.

Son rire suraigu vrille le silence. Il résonne encore dans l’escalier qu’elle descend. Geneviève n’a pas eu même un frisson. Statue livide sous la lampe…