L’Ennemie intime/4/5

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Édition de l’Illustration (p. 97-99).


V

Lucien Alquier arriva comme il l’avait annoncé, et il alla d’abord au garage.

— Eh bien, Jordan, ma voiture ?

— Madame l’a prise hier soir.

— Comment, hier soir ?

— Elle a dit qu’elle allait à Puy-le-Maure. On sait bien qu’elle a là-bas son amie, Mme de l’Espitalet. Peut-être qu’il est arrivé quelque chose à cette dame.

— C’est possible, dit Alquier. Je ne vois pas quelle autre raison…

Il pressa le pas pour gagner les Cornières.

— Pourquoi Madame est-elle partie ? demanda-t-il à Mélanie.

— Je ne sais pas, monsieur.

— Vous a-t-elle dit où elle allait ?

— Non, monsieur.

— A-t-elle emporté ses bagages ?

— Un petit sac.

Lucien monta dans la chambre de Geneviève et n’y vit rien d’anormal qu’une carte étalée sur la table.

— Elle a laissé sa carte, la folle !… C’est bien d’elle !

Sa mauvaise humeur couvait. Il s’en fut à l’hôtel pour téléphoner à Puy-le-Maure.

Un domestique de Mme de l’Espitalet répondit que Madame était à Poitiers auprès de sa fille et qu’on n’avait pas vu Mme Alquier.

Lucien revint aux Cornières, furieux et vaguement inquiet.

Il chercha Renaude jusque dans la cuisine.

— Monsieur veut sans doute déjeuner ? Monsieur oublie que je ne suis pas au service de Monsieur, dit-elle avec une ineffable insolence.

— Où est ma femme ?

— Est-ce que je sais ? Vous ne me l’avez pas donnée à garder… Heureusement ! J’aurais eu trop à faire.

Elle tourna les talons. Alquier dit à Mélanie :

— Je vais déjeuner à l’hôtel. Si Madame arrive ou s’il vient une dépêche, on saura où me trouver.

À l’hôtel, il excita la curiosité des petits fonctionnaires et des commis-voyageurs dont le voisinage l’exaspéra. Sa colère commençait à gronder. L’idée d’un accident se mêlait à l’idée d’une mystification ou d’une folie de Geneviève.

Il revint aux Cornières et retrouva Renaude qui s’était établie confortablement dans le fauteuil de Capdenat. Et plaidant le faux pour savoir le vrai :

— Vous avez fait un de vos jolis petits coups, ma chère demoiselle. Convenez que c’est à cause de vous que Mme Alquier est partie. Car il y a eu une scène entre elle et vous, et vous avez été extrêmement méchante.

Renaude tapotait, de ses doigts maigres, le bras du fauteuil.

— Ce qui s’est passé…

Et sans terminer sa phrase :

— Êtes-vous toujours, monsieur, dans les mêmes dispositions à mon égard ?

— Plus que jamais. Je ferai l’enquête et, s’il le faut… le procès.

— Alors…

— Alors quoi ?

Elle avait, sur sa robe noire, un tablier d’alpaga avec des poches. La lettre était dans une de ces poches. Renaude la sentait crisser sous ses doigts.

— Alors ?… dit Alquier.

Elle considéra ce grand corps, si élégant malgré l’embonpoint, ce visage empâté mais fin, d’une distinction qu’elle n’avait vue à aucun autre visage d’homme, cette bouche un peu déviée, ce regard extraordinairement dur, tout ce Lucien Alquier dont elle connaissait les secrets. À penser qu’elle était maîtresse d’affoler cet être rare et dangereux, de l’humilier, de le blesser, de le déchaîner, elle éprouvait une jouissance physique.

— Si vous causiez un moment avec votre femme, peut-être vous persuaderait-elle de ne pas me faire cet affront.

— Croyez-vous ?

— Essayez. Si les arguments de Mme Alquier ne suffisent pas à vous convaincre, j’en emploierai d’autres. De toutes façons, j’attendrai le résultat de cette conversation conjugale.

Lucien sourit.

— Mademoiselle Vipreux, quand vous étiez jeune — et charmante, je n’en doute pas — on ne vous a jamais battue ?

— Monsieur…

— Cela vous aurait fait beaucoup de bien. Même aujourd’hui, une légère correction serait un excellent dérivatif à vos malaises, car vous souffrez de n’être pas… comment dirais-je ?… violentée… Toutes les femmes veulent être violentées d’une manière ou d’une autre…

— Même votre femme ?

— Vous êtes bien curieuse pour une dévote.

— Et vous… vous êtes…

Elle éclata de son rire aigu. Alquier lui prit le poignet et, souriant du sourire dévié qui lui donnait un air de gaieté féroce :

— Quel plaisir ce serait pour moi, chère demoiselle, d’être l’exécuteur de cette violence désirable et de vous traiter, par exemple, comme les tricoteuses traitèrent cette pauvre Théroigne de Méricourt.

— Monsieur, vous êtes fou !

Il la rejeta dans le fauteuil.

— Pas plus fou que vous n’êtes sainte.

— Vous me paierez vos insolences à l’heure que j’aurai choisie.

— Tout de suite, si vous voulez.

— Non, c’est trop tôt. Je tiens à ce que vous voyiez votre femme.

Elle tâtait la lettre, dans sa poche, et se disait :

« Si je la lui donnais maintenant ?… Non. Plus tard. Quand l’autre sera revenue… »

Alquier était nerveux.

— Que cette pièce est laide ! dit-il. Il n’y a rien ici qui ne soit hideux. Et dire que Geneviève a la faiblesse de tenir à ces abominations. J’espère qu’elle enlèvera au moins ces photographies agrandies qui attestent, hélas ! le mauvais goût de la famille Capdenat.

— Mais non, dit Renaude. Rien ne changera ici, puisque j’y serai, et tant que j’y serai.

Alquier alla vers la fenêtre :

— Une automobile… Ah ! c’est une camionnette, dit-il désappointé. Comment, le Dr Bausset descend de ce véhicule ? Il fait donc ses visites en camionnette ! Où va-t-il ? Chez nous. Je peux bien dire : « Chez nous… » Il y a un malade dans la maison ?

— Monsieur, vint dire Mélanie… Monsieur !… Le docteur veut vous parler à vous, à vous tout seul, tout de suite…