L’Ennemie intime/4/6

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Édition de l’Illustration (p. 99-103).


VI

Deux éclusiers l’avaient trouvée, au petit jour, dans de grosses touffes de bruyère, au pied d’un bouleau. Son corps, projeté hors de la voiture, s’était brisé contre l’arbre, tandis que l’automobile, fauchant la pente et ravinant le sol jusqu’au tuf, se fracassait sur les roches de la rivière.

Le visage était intact. Pas de sang. Aucune blessure apparente, mais la tête était fracturée à la nuque, et les os du corps étaient rompus. Il sembla se disloquer, ce pauvre corps, quand les hommes le soulevèrent pour le remonter et l’étendre au bord de la route. Des ouvriers, un bûcheron, un berger se rassemblèrent devant la morte. Un cycliste fut chercher les « autorités » et un médecin. Ces gens discutaient sur ce qu’il fallait faire et parlaient tous ensemble. Chaque fois qu’un passant s’arrêtait, les éclusiers recommençaient leur récit.

Les autorités, médecin, maire et gendarmes, constatèrent que la femme était bien morte. La plaque gravée de la voiture donna le nom de Lucien Alquier et son adresse à Paris. On repêcha le sac où l’on trouva, dans une liasse de papiers, une ordonnance du Dr Bausset. Le médecin connaissait Bausset. Il téléphona à son confrère qui accourut aussitôt et reconnut Geneviève.

En l’absence du mari, Bausset décida de ramener le corps à Villefarge. Que sa chère Ginette fut là, sur la terre mouillée, demi-nue, livrée aux regards et aux curiosités des indifférents, c’était pour ce cœur délicat une souffrance intolérable.

Il eut l’idée de prendre une camionnette où l’on glissa une civière. La morte y fut couchée et le docteur resta près d’elle pendant tout le voyage. Les cahots secouaient la civière. La tête oscillait sinistrement, et Bausset, les yeux brouillés de larmes, tenait par ses cheveux blonds, roides de boue et mêlés de feuilles, cette tête qui lui glaçait les doigts.


Ainsi, Geneviève rentra dans sa maison des Cornières qu’elle avait cru quitter pour toujours.


Mélanie, dans la cuisine, poussait des cris tandis que les porteurs montaient l’escalier avec leur fardeau.

Bausset pressait le bras de Lucien.

« Ayez du courage ! Ayez du courage ! » répétait-il.

Le visage d’Alquier se décomposait. La stupeur lui donnait un air d’égarement. Et puis, la maison fut pleine de gens : la mercière, les voisins, Mme Bausset, la Sœur Antonine. La nouvelle de l’accident courait Villefarge. Il y avait une foule sur les Cornières, autour de la camionnette.

— Où va-t-on la mettre ? dit Bausset.

Le mari paraissait ne pas entendre. Alors le docteur s’aperçut que Mlle Vipreux n’était pas dans le vestibule. Il renvoya les intrus assez brutalement parce qu’il se raidissait contre son chagrin.

— Mademoiselle Vipreux !… Qu’on la cherche !… J’ai besoin d’elle.

Mme Bausset découvrit Renaude dans la salle à manger, assise, les yeux exorbités. Elle montrait sa poitrine en faisant signe qu’elle étouffait. La femme du médecin s’épouvanta.

— Vous êtes malade !… Charles !… Charles !… Mlle Vipreux tombe en faiblesse. Elle va passer ! Charles !…

Mais Charles Bausset se souciait bien de Mlle Vipreux ! Puisqu’elle n’était bonne à rien, puisque personne, autour de lui, n’était bon à rien, il commanda…


Les volets de la chambre bleue s’entr’ouvrirent. Elle sentait encore la cire et les fleurs, cette chambre, et les gouttelettes du cierge étaient encore visibles sur le tapis. On écarta les rideaux. La Sœur Antonine fit avec Mme Bausset le lit de la morte.

La civière gisait au milieu de la chambre où les porteurs l’avaient laissée. Un mouchoir blanc couvrait la face du cadavre. Lucien était debout, à côté, soutenu et retenu par le docteur. Il ne pouvait croire que cette forme voilée fût Geneviève, la même Geneviève qui, l’avant-veille, lui parlait, le regardait de ses yeux bleus, toute jeune encore, belle, avec ses cheveux dorés sous le crêpe. Une terreur maladive le dégonflait de sa superbe et de son ironie. Il avait envie de crier, comme cette fille qui hurlait dans la cuisine, et surtout de fuir… de fuir cette maison où les morts, depuis huit jours, étaient maîtres. Pour résister, il s’appuyait à l’épaule de Bausset, faisant fléchir sous son poids le torse étriqué du médecin. Et Bausset, le voyant verdir, l’exhortait :

— Mon pauvre monsieur Alquier, vous êtes entouré d’amis. Nous souffrons avec vous. Que cela vous donne du courage. Soyez fort ! Soyez homme !

Quand Geneviève fut couchée à la même place où elle avait vu son père étendu et que les femmes se disposèrent à la dévêtir pour la laver, les hommes quittèrent la chambre. Il était temps. Lucien fléchissait. Bausset le contraignit à s’allonger sur le canapé du salon, puis il se souvint de Renaude et se rendit dans la salle à manger. Mélanie, lasse de crier, essayait de soigner Mlle Vipreux en lui mettant de l’eau sur la tête.

Bausset rabaissa les doigts qui arrachaient le corsage. Il ausculta Renaude et la réconforta doucement. Cette grande douleur de la gouvernante répondait à la sienne.

Une larme coulait sur sa moustache démodée. Lui qui soignait et consolait les autres, il éprouvait un déchirement inexprimable. Cette petite Ginette, il ne savait pas l’aimer tant !


La maison se vida. Bausset emmena Lucien. Ils allèrent à la mairie, puis chez le garagiste. Jordan raconta, en détail, la visite de Geneviève.

— C’est un accident, on n’en peut pas douter, affirma Bausset.

— Oh ! un accident !… Personne ne saura jamais ce qui est arrivé… La machine était en état de marcher, dit le garagiste qui se sentait un peu responsable du départ de Geneviève… Mais une dame toute seule, la nuit…

— Pourquoi est-elle partie ? fit le docteur.

Alquier haussa les épaules :

— Sait-on jamais quelle folie travaille une cervelle de femme ?

N’ayant plus le cadavre sous les yeux, il se reprenait, et sa peine, plus vive qu’il ne l’eût imaginé, ne troublait pas la rigueur de son raisonnement. Toutes les hypothèses le ramenaient à une certitude : l’existence d’un mystère à quoi Mlle Vipreux était mêlée. Et il se promettait de faire parler la gouvernante. Le docteur, assurément, ne savait rien. Renaude seule…

« Elle parlera, se disait-il. Elle parlera, la rosse. Je la ferai parler, moi ! »

L’obligation de retourner à la maison mortuaire lui répugnait. Il prétexta son désir de voir, par lui-même, le lieu de l’accident pour en reconstituer les circonstances, et il partit avec le garagiste. Bausset s’en alla chez ses malades.

Le soir, le docteur revint aux Cornières où sa femme était restée. Les funérailles auraient lieu le lendemain, et il fallait mettre le corps en bière. Bausset voulait rester près de Ginette jusqu’au dernier moment.

Le salon était plein de fleurs que Mme Lacoste avait envoyées. Beaucoup de visites étaient venues, mais Mme Bausset n’avait osé recevoir personne.

— Quel étrange mari ! dit-elle au docteur pendant qu’ils étaient seuls dans le salon, transformé en chapelle funèbre, où l’on avait préparé deux tréteaux pour le cercueil. On croirait qu’il a peur de sa femme morte. Il dit que c’est une phobie, qu’il n’y peut rien. Est-ce possible, Charles ?

— Très possible. On a vu des phobies plus étranges que celle-là.

— Mais il s’agit de sa femme !… Et quelle femme !…

— Une enfant… Une enfant adorable, qui ne soupçonnait pas même le mal.

— Personne n’a l’air de la regretter. Il y a une indifférence autour d’elle qui fait peine… Ce mari !… Il est allé dormir. Après une catastrophe qui me bouleverse, moi, une étrangère… Il abandonne Geneviève la dernière nuit qu’elle passe dans cette maison.

— Eh bien, nous serons près d’elle. Nous l’aimions…

— On a été bien injuste pour elle.

— Les gens sont injustes par ignorance. On ne se connaît pas soi-même. Et l’on prétend connaître les autres et les juger… Que savons-nous de Geneviève, de son mari, de Capdenat, de Raymond ?… On vit seul et l’on meurt seul.

Ces considérations philosophiques dépassaient la bonne Mme Bausset.

— Celle-là, Charles, c’était un ange… Oui, un ange de beauté, comme Mlle Renaude est un ange de bonté… Il faut que tu la voies, cette pauvre fille. Elle est vraiment malade. Ah ! cette fois, il n’y a pas de comédie, de phobie… C’est une vraie douleur. Cela touche… Tiens, mon ami, je le sens : Lucien Alquier sera plus vite consolé que Renaude Vipreux… Il la déteste et je sais pourquoi. Sœur Antonine m’en a dit quelques mots. Elle hérite ! Oui, elle, Renaude. Elle a la maison, les meubles, tout… Ne te récrie pas. Elle ne fait tort à personne. Cet héritage, c’est une manière de remboursement. Elle avait confié toute sa petite fortune au père Capdenat, qui avait perdu beaucoup d’argent et qui s’est empressé de perdre celui de Renaude. Mlle Vipreux a produit des créances, Alquier les conteste. C’est répugnant.

— Geneviève n’a pas dû les contester.

— Jamais. Elle estimait Mlle Vipreux. Elle avait confiance dans cette personne véritablement exceptionnelle… Et elle a pris son parti contre M. Alquier. Il y a eu, entre eux, une grave discussion. C’est pour cela qu’elle est partie brusquement.

Une nouvelle légende se formait, que Mme Bausset allait propager dans Villefarge.

Bausset monta chez Renaude et fut surpris de la trouver debout, calme et pareille à elle-même. Elle avoua qu’elle avait honte de sa défaillance.

— Défaillance bien excusable. Votre cœur n’est pas très solide et vos nerfs sont fatigués. Vous avez subi, coup sur coup, deux chocs si violents ! Il vous faudra beaucoup de ménagements et des soins. Je vous indiquerai un traitement. À présent, si vous m’en croyez, demeurez ici. Je crains que l’émotion de revoir notre malheureuse amie ne provoque une crise. Dispensez-vous de ce pénible devoir.

— Je ne me dispense jamais d’aucun devoir. Et que dirait-on de moi si j’y manquais ? Il n’y a pas que d’honnêtes et braves gens comme vous, docteur.

— M. Alquier est moins courageux que vous. Il n’a pas pu rester dans la chambre.

— Oui, il a peur des morts, comme une vieille paysanne. Docteur, ne croyez-vous pas que c’est un excentrique, un original ?… A-t-il bien toute sa tête ?… Je ne me fierais pas à lui…

« Quel courage ! Quelle grandeur d’âme ! » se disait le médecin en admirant l’énergie cornélienne de Renaude qu’il aidait à descendre l’escalier.


Toute la chambre était dans les ténèbres, hors du petit cercle faiblement éclairé où le cierge irradiait son halo rougeâtre. Cette lueur, la masse sombre des tentures, le blanc du drap et de l’oreiller, le parfum terreux des chrysanthèmes, n’était-ce pas la veillée funèbre de Capdenat qui continuait ? N’était-ce pas lui, dont la tête creusait l’oreiller ? Cette semaine écoulée depuis qu’on l’avait vu là, n’était-ce pas un cauchemar, comme les gens assoupis, malgré eux, pendant la veillée trop longue, peuvent en faire dans un sommeil de quelques minutes ? On rêve que le mort n’est pas mort. L’esprit voyage dans l’absurde. On ouvre les yeux. Le mort est toujours mort et le chagrin continue. Mme Bausset et la religieuse embrassèrent Renaude en poussant des hélas et des soupirs, mais Renaude ne dit rien. Elle alla vers le lit. Comme elle restait plantée sur ses pieds, immobile, la Sœur Antonine lui passa discrètement le rameau qui trempait dans l’eau bénite.

Et Renaude fit, avec ce rameau, un grand signe de croix sur Geneviève.

— Voyez, fit Mme Bausset, comme elle est belle !

— Elle commence à s’abîmer, dit la Sœur, et ça ira très vite, mais on va bientôt la mettre en bière.

Le docteur s’était approché du lit. Lui aussi comprenait que sa chère Ginette allait devenir — très vite — la chose qui n’a pas de nom. La sublime statue que la mort avait sculptée se défaisait déjà. Les creux des orbites et des tempes, le relief du nez aminci marquaient comme un amaigrissement du beau visage aux lignes classiques, étrangement pur et sévère, où il ne restait plus rien de la douceur ancienne, où les yeux, mal fermés, laissaient apercevoir, entre leurs cils, un trait de nacre ternie, où la soie même des cheveux n’était plus blonde — soleil éteint.

« Pauvre Ginette !… Pauvre petite Ginette ! »

Il ne pouvait plus dire que cela, avec une tendresse de père, et dans cette tendresse il y avait aussi, obscure et déchirante, une pensée qui le ramenait à lui-même. Et il ne savait pas pourquoi il songeait à sa vie manquée, à son foyer sans enfant, à son âge, à ses vaines marottes, et, croyant plaindre une morte, apprenait qu’il était malheureux.

— Elle n’a pas souffert, murmurait Mme Bausset. Charles assure qu’elle a été tuée sur le coup.

— Elle n’a eu que du bonheur dans la vie, dit Sœur Antonine. Et cette mort, c’est peut-être une grâce que Dieu lui a faite… Il sait mieux que nous ce qui nous convient. Espérons qu’elle a eu le temps de se reconnaître et de faire un acte de contrition.

— Elle est au ciel, dit Mme Bausset comme elle l’avait dit de Capdenat.

— Ses sentiments étaient bons, reprit la religieuse. Je la vois encore, dans ce fauteuil, récitant avec nous une dizaine de chapelet pour son pauvre papa. Huit jours. Et elle est là. Nous sommes bien peu de chose, ma chère madame Bausset, et la vie est bien courte. Comment peut-on prendre le temps d’être méchant ?… Enfin, que la sainte volonté de Dieu soit faite !

L’attitude de Renaude étonna Mme Bausset.

— Ne restez pas là, pauvre amie, vous vous ferez du mal… Ah ! Sœur Antonine, vite, un peu de coton…

Une bulle d’écume sanglante paraissait au coin de la bouche de Geneviève. Renaude recula.

Les deux femmes qui se penchaient lui cachèrent le lit. Puis la religieuse vint à elle et lui demanda :

— Où prendrons-nous un drap pour l’ensevelir ? Il est temps.

Renaude désigna, sur une chaise, la pile de draps que Mélanie y avait placée, puisque les scellés fermaient les armoires.

— Prenez celui de dessus, ma Sœur. Il est dépareillé.

On entendit, dans le couloir, des pas lents et lourds, des voix assourdies. C’étaient les ouvriers qui apportaient le cercueil.